LA PRISE DE BEZIERS ET LE MOT « TUEZ - LES TOUS
De toutes les guerres intestines qui ont désolé la France, la plus cruelle a été sans contredit cette guerre des Albigeois qui, pendant près d'un demi-siècle, promena ses fureurs dans nos provinces méridionales. L'acliarnement et la barbarie des combattants seraient inexplicables pour celui qui ne réfléchirait pas aux passions qu'ils apportaient au sein de la mêlée. Ce n'était point seulement l'idée religieuse qui planait audessus des champs de bataille de Muret et de Castelnaudary, c'était aussi l'idée politique ; et si, pour la papauté personnifiée dans Innocent III, la guerre contre les Albigeois était une croisade contre les hérétiques, c'était, pour la royauté représentée par Philippe- Auguste, une expédition contre des provinces indépendantes, qui allaient, sous son petit-fils, devenir les plus magnifiques fleurons de la couronne de France. Mais, dans ce drame affreux, l'antagonisme des races auxquelles appartenait l'une et l'autre armée, jouait un rôle plus considérable encore que les intérêts poli-
tiques, que les croyances religieuses. Le Languedoc, au commencement du xiii® siècle, était l'arène oîi se vidait la vieille querelle du Nord et du Midi. Les descendants des Francs et les descendants des Gallo-Romains et des Wisigoths, fidèles à des ressentiments héréditaires, se jetaient dans la lutte avec une sorte de frénésie, et, comme s'ils prévoyaient qu'ils ne se retrouveraient jamais plus en présence, ils semblaient vouloir mutuellement assouvir, en une dernière rencontre, une haine plusieurs fois séculaire. C'est dans l'implacable animosité qui enflammait les peuples d'origine différente séparés par la Loire, qu'il faut donc chercher la principale cause de toutes les horreurs de la guerre des Albigeois. Oui, si le beau ciel du Midi fut rougi du reflet de tant d'incendies, si' la limpidité de ses rivières fut troublée par le sang de tant de victimes, on doit surtout en accuser l'antagonisme persistant de ces races rivales que la Providence destinait à former, par leur fusion merveilleuse, la nation du monde entier qui peut à meilleur droit se glorifier aujourd'hui de son unité.
Que l'on songe encore à tout ce que devaient exciter d'ardentes convoitises, dans les âmes grossières des soldats de Simon de Montfort, les richesses du Midi. La prodigieuse fertilité des plaines qu'arrose la Garonne ; le commerce si étendu de Béziers, de Toulouse, de Carcassonne; le luxe déployé dans les demeures seigneuriales, promettaient un abondant butin à leur avidité. Enfin, ne se joignait-il pas à la cupidité des hommes du Nord cette âpre jalousie dont on a
constaté les effets dans toutes les invasions de barbares? et, plus encore peut-être qu'à l'ignoble attrait du pillage, faut-il attribuer à l'orgueilleux désir de venger de longues humiliations, les cruautés sans nombre commises contre ces populations fortunées qui possédaient un soleil plus brillant, un langage plus harmonieux, des mœurs plus élégantes, des institutions plus libérales ; et au milieu desquelles enfin s'épanouissait, comme une fleur précoce, une civilisation plus avancée?
Ces rapides considérations laissent assez comprendre, ce me semble, le caractère de férocité que conserva, pendant toute sa durée, la guerre des Albigeois; et il a fallu que certains historiens fussent étrangement aveuglés par leurs préjugés, pour rendre uniquement responsable des excès qui la déshonorèrent, un zèle religieux qui, hélas ! s'égara trop souvent jusqu'au fanatisme, mais qui — je le répète parce qu'on n'a pas assez insisté sur ce point — n'exerça qu'une influence secondaire sur les scènes odieuses dont le comté de Toulouse fut alors le théâtre.
Non seulement on n'a pas suffisamment tenu compte des causes si diverses de la guerre des Albigeois, et l'on n'a pas réduit par conséquent à sa juste mesure la part qui revient au sentiment religieux dans les malheurs et dans les crimes qui marquèrent cet abominable épisode de notre histoire, ainsi que l'appelle Chateaubriand ; mais quand, des hauteurs des appréciations générales on est descendu jusqu'aux détails du récit, on a falsifié les faits eux-mêmes, et, comme s'il ne s'était pas commis, en ces temps néfastes, assez
d'atrocités, on en a inventé de nouvelles. Désireux démontrer combien l'erreur a réussi, en cette matière, à détrôner la vérité, je vais examiner, à la clarté que répandent les témoignages contemporains, le tableau, tel qu'il est habituellement retracé, de la/9r/se et du sacde Béziers. J'en conviens, du reste, cet événement, qui ouvre d'une manière si déplorable la longue série des « gestes glorieux des Français » dans le Languedoc, a été plus dénaturé qu'aucun autre, et, de toutes les catastrophes qui se succèdent dans l'histoire de la croisade contre les Albigeois, c'est à la fois la plus fameuse et la plus mal connue.
Béziers était la première ville hérétique que les croisés de l'Ile-de-France, de la Flandre, de la Normandie, de la Bourgogne, etc., s'avançant dans l'intérieur du Languedoc après avoir traversé le Lyonnais, devaient rencontrer sur leur passage. Aussi avaient-ils donné rendez-vous devant ses murs aux troupes recrutées dans le Midi même, à prix d'or, par le vicomte de Turenne, l'évêque de Limoges, l'évêque de Bazas, l'archevêque de Bordeaux, les évoques de Cahors et d'Agde \ Bertrand de Cadalhac, Bertrand de Gour-
1. M. Maby Lafon, Histoire du midi de la France, t. II, substitue à l'évêque d'Agde l'évêqiie d'Agen. J'affirme qu'il se trompe, d'abord parce que c'est bien l'évêque d'Agde que mentionnent les chroniqueurs, et ensuite parce que Bertrand de Beceyras, qvl occupait alors
don, etc. Le nombre total des croisés qui accoururent sur le territoire de Béziers, a été énormément grossi. S'il fallait en croire du Tillet, suivi par l'abbé Velly, par Anquetil et par la Biographie universelle, cinq cent mille croisés auraient été groupés sous la bannière du comte de Montfort. Je pense, m'appuyant sur les indications d'un chroniqueur bien informé, que l'on doit s'en tenir à la moitié de ce chiffre ^. Les corps auxiliaires venus l'un du Yelay, l'autre de l'Agénois, formaient des bandes bien plutôt que des armées. Quoi qu'il en soit, dès le 21 juillet 1209, tous les croisés étaient réunis autour de Béziers, et, aussi loin que le regard pouvait s'étendre, on voyait s'agiter leur masse confuse. Devant une pareille multitude d'assaillants, toute longue résistance était interdite, et il était évident qu'aux premiers chocs elle allait être détruite de fond en comble, cette ville si fière de son antiquité, de son opulence, de ses franchises municipales déjà
le siège d'Agen {Cfallia christiana, t. II), ne pouvait guère être devant Béziers dans les derniers jours de juillet 1209, puisqu'il mourut, cliargé d'années, dans sa ville épiscopale, le 4 du mois suivant. M. Mary Lafon pourrait objecter qti'il a emprunté cette assertion à VSisfoire générale de Languedoc, par dom Vie et dom Vaissette ; mais on lui répondrait qu'il ne faut jamais se contenter de consulter les ouvrages de seconde main, même les meilleurs, et que, puisque les Bénédictins etix-mêmes citent parfois inexactement, rien au monde ne peut dispenser un érudit de remonter aux souices.
1. « L'ost fut merveilleuse, vrai comme je crois ! Vingt mlLle chevaliers armés de toutes pièces, et plus de deux cent mule vilains et paj'sans. Cela sans compter le clergé et les bourgeois. » La chanson, de la, croisade contre les Albigeois, commencée par Guillaume de Tudèle et continuée par un poète anonyme, éditée et traduite pour la Société de l'iiistoire de France, par Paul Meter, traduction, 1879, t. II, p. 165.
consacrées par le temps, et surtout de la proverbiale beauté des plaines que, comme la reine gracieuse de la contrée, elle domine du haut de la colline où elle est assise !
Les chefs de l'armée catholique — l'histoire ne leur a pas toujours rendu la justice de le remarquer — ne voulurent pas employer la force avant d'avoir essayé la persuasion : ils envoyèrent aux habitants de Béziers, pendant que l'armée catholique était en marche, leur évoque, Réginald de Montpeyroux, espérant que l'ascendant que lui donnaient sur son ancien troupeau son âge avancé et ses grandes vertus, faciliterait le succès de sa mission. Le prélat était chargé d'inviter les habitants de Béziers à remettre, sous peine d'excommunication, les hérétiques qui se trouvaient parmi eux, ainsi que leurs biens, entre les mains des croisés, ou, s'ils ne le pouvaient pas, à sortir du moins de la ville en abandonnant ces méchants à leur destinée, les avertissant qu'autrement le sang qui serait versé retomberait sur leurs tètes. Mais les habitants de Béziers répondirent fièrement qu'ils se laisseraient noyer dans la mer avant d'accepter cette proposition '. La cathédrale de Saint-Nazaire fut témoin d'un spectacle émou- . vaut, quand les milliers d'hommes qui se pressaient
1. C'est la Chanson de lu croisade qui leur attribue cette réponse (volume déjà cité, p. 23). La chronique romane en prose Historia de los faicis d'armes et guerras de Tolosa), qvl est une version parfois très modifiée du poème de G-uillaume de Tudèle, leur fait répondre à l'évêque qu'ils mangeraient leurs enfants plutôt que de se rendre ; que d'ailleurs leur ville est forte, et que leur seigneur ne tardera pas à venir à leur secours.
dans sa vaste enceinte i, jurèrent, en face d'un vieil évêque tendant vainement vers eux, du haut de la chaire sacrée, ses mains suppliantes, de défendre jusqu'à la dernière extrémité, de concert avec les hérétiques, leur ville contre les croisés. J'avoue ne pas comprendre les injures qui ont été prodiguées, par un historien méridional ^, au prélat dont le paternel dévouement ne put sauver les habitants de sa ville épiscopale. La démarche ,de Réginald était, au contraire, d'autant plus digne d'éloges, que, quelques années auparavant, un de ses prédécesseurs eut, dans une autre église de Béziers, l'église de Sainte-Marie-Madeleine, la mâchoire fracassée pour avoir voulu, par une intervention aussi généreuse qu'inutile, arracher le vicomte Trencavel des mains de ses meurtriers ^.
Du reste, l'historien méridional qui a pris si malencontreusement à partie Réginald de Montpeyroux, est le seul historien que je connaisse qui n'ait pas rendu hommage aux nobles inspirations auxquelles avait obéi le vénérable prélat en cette douloureuse circons-
1. L'auteur de la première partie de la Chanson de la croisade s'exprime ainsi, p. 22 de la traduction de M. P. Meyer : « Quand il fut descendu à l'église cathédrale, où il y a mainte relique, il les fit tous assembler... »
2. M. d'Aldéguier, Histoire de la ville de Toulouse, t. II, 4 vol. in-S",
3. Voyez sur ce fait, qui arriva en 1167, outre les historiens de la croisade contre les Albigeois, tels que Pierre des Vaux-de-Cernay, Guillaume de Puylaurens, etc., la clironique de Geoffroy, prieur du Vigeois, dans le Recueil des historiens des Gaules et de la France, t. XII, ]p. 440. D'après ce chroniqueur, le vicomte Trencavel fut égorgé sur ïin des autels de l'église de Sainte-Marie-Madeleine.
tance ; et depuis Guillaume de Tudèle, qui dit de lui r « qui moult prudome fu » ; depuis l'auteur de la Chronique romane, qui l'appelle « home sage et volen ben le profict desdicts habitans », jusqu'à M. Mary Lafon (déjà cité), lequel M. Mary Lafon ne passe pas pourtant pour être très favorable au clergé, tous ont vu et admiré une magnanime démarche là oîi M. d'Aldéguier a cru voir et a maudit une coupable conduite. Mais laissons, un moment la parole à l'auteur de la première moitié de la Chanson de la croisade : « Quand l' évoque connut que les habitants ne prisaient son exhortation une pomme pelée, il remonta sur la mule qu'il avait amenée, et s'en alla vers l'ost qui s'est mise en route. Aussitôt qu'il le put, sans plus tarder, l'évêque a fait son récit à l'abbé de Cîteaux ^ ainsi qu'aux autres barons, qui l'ont bien écouté, qui les tiennent (les habitants) pour gent sotte et insensée. Ils savent bien que la mort les.
1. Arnauld, surnommé Alm.ario, abbé de Cîteaux, puis archevêque de Narbonne, alors légat du pape Innocent III. A Lyon, en juin 1209, les croisés l'avaient choisi poiir lexir généralissime. M. Amaury Duval {Histoire littéraire de la France, t. XVII) et, après lui, M. Edouard Eournier {L'esprit dans l'histoire, 1857 et 1860), ont confondu Arnauld avec un autre légat d'Innocent III, Milon. Or Milon établit lui-même son alibi dans une lettre à Innocent III (n° cviii du Recueil de Baluse, p. 365 du t. II), lettre dans laquelle il annonce au souverain pontife qu'après avoir suivi l'armée des croisés, de Lyon jusqu'à Montpellier, il s'en est séparé pour se rendre à Arles, à Marseille, etc. Une méprise beaucoup plus plaisante encore a été commise dans VEncyclopédiemoderne (Paris, Firmin Didot, 1818, article France, t. XV, colonne 764) où nous lisons, sous la date de 1216 : « Mésintelligence entre le légat Arnauld de Villeneuve et Simon de Montfort. » Arnauld de Villeneuve, cliaoun le sait, est un médecin, un alchimiste dti xiii« siècle. L'abbé de Cîteaux a, semble-t-il, porté malheur à totis cewx qui ont parlé de lui, même aux pltis doctes. J'aurai l'occasion tout à l'heure de signalerà son endroit une erreur de dom Vaissette, répétée par Daunou.
attend, et le tourment et la peine. » A ce récit, l'auteur de la Chronique romane (laquelle, on le voit de plus en plus clairement, diffère beaucoup çà et là de la Chanson de la croisade), substitue un récit qui tendrait à donner au carnage qui eut lieu dans Béziers un odieux caractère de préméditation. D'après cet auteur, qui, écrivant au XIV® siècle, ne cite comme garant de ce qu'il raconte que le poème même de la croisade, et qui, par conséquent, lorsqu'il se sépare de son guide, perd toute autorité, le légat, après avoir appris par Réginald de Montpeyroux la hautaine réponse des habitants de Béziers, aurait juré que dans ledit Béziers il ne laisse rait pas pierre sur pierre, qu'il ferait mettre à feu et à sang tant les hommes que les femmes et les petits enfants. Il est permis de penser que le rédacteur de la Chronique où cet épouvantable serment est reproduit, a voulu, sous l'influence d'irritants souvenirs, donner à sa copie des couleurs plus vigoureuses que celles du tableau ; et de même qu'il a exagéré tout à l'heure l'énergie du serment des habitants de Béziers en les présentant comme décidés à dévorer leurs enfants plutôt qu'à se rendre, de même ici il a exagéré les menaçantes paroles avec lesquelles les chefs de l'armée durent accueillir l'insultant défi de ceux qu'ils voulaient sauver. Autant je trouve de vraisemblance dans la Chanson, qui fait dire à ces chefs au sujet des rebelles : « Ce sont des insensés ! Leur opiniâtreté les perdra. Tant pis pour eux ! » autant je trouve peu de vraisemblance dans la Chronique, qui fait proférer par un de ces chefs un serment qui aurait été, parmi tous les.
scandales prodigieux de cette guerre, comme parle M. Fauriel, un scandale tout particulier.
Mais ce ne sont pas là les seules paroles indignes de lui que l'on attribue au légat du pape Innocent III : il en aurait, quelques heures après (22 juillet) ', prononcé d'autres, qui ont valu à son nom une fatale célébrité. Il aurait répondu aux croisés, qui, après avoir livré l'assaut à la ville de Béziers, lui auraient demandé comment ils distingueraient les fidèles des hérétiques : « Tuez-les, car Dieu connaît les siens ^ ! »
Ces paroles figurent non seulement dans tous les livres dont Béziers a été le sujet, dans V Histoire de Béziers, par M. Henri Julia (1845), comme dans l'Histoire de la ville et des évêques de Béziers, par M. E. Sabatier (1854), pour ne désigner ici que les livres les plus récents ^ ; non seulement dans tous les ouvrages
1. C'est bien le 22 juillet, et non le 23, comme le dit M. d'Aldéguier Histoire de la ville de Toulouse, déjà citée. Pierre des Vaux-de-Cernay . a soin de noter que c'était le jour de la fête de sainte Marie-Madeleine ; et, comme les hérétiques avaient tenu., à l'égard de cette sainte, de sacrilèges propos, il voit et il salue dans cette coïncidence quelque cliose de merveilleux. Les Gestes glorieux des Francs indiquent aussi le jour de la fête de sainte Madeleine, mais avec l'année 1208. Gruillaume le Breton, Yie de Philippe Auguste, met cet événement en