Ciedite eos, novit enim Boniinus qui sunt ejus
3. Il faut excepter M. l'arcliiprêtre Durand, auteur des Annales de Béziers et de ses environs (1863).
qui concernent le Languedoc \ depuis l'Histoire générale de cette province, par dom Vie et dom Vaissette ^, jusqu'à l'Histoire du midi de la France^ par M. Mary Lafon ; mais encore dans nos cinq grandes dernières Histoires de France, celles de l'abbé Velly, d'Anquetil, de Sismondi, de M. Michelet et de M. Henri Martin ^, sans comptertoutesnos moins considérables Histoires de France, telles que celles de MM. Cayx et Poirson, de M. Th. Lavallée, de M. Th. Burette, de MM. Bordier et Ed. Charton, de M. Auguste Trognon \ On les retrouve
1. Je ne les trouve pas cependant dans VHistoire des comtes de Tolose par Guillaume Catel (1623).
2. Je suis très siirpris de voir des auteurs aussi j'iidicieux que dom Vie et dora Vaissette se contenter d'apprendre à leurs lecteurs que quelques auteurs récents révoquent en doute cette circonstance. La cliose valait la peine d'être examinée de plus près. De même, un grand historien, Frédéric Hurter, garde une réserve beaucou^p trop grande quand il dit : « Pour Tlionneur de l'humanité, l'on aimerait mieux ajouter foi au témoignage qui nie qu'à celui qui affirme cette réponse. »
3. Autrefois, c'était bien différent ! nos vieux historiens n'ont jamais cité ces paroles, ni Scipion du Pleix, ni Mézeray, ni le P. Daniel. Je ne les vois pas dans V Abrégé chronologique du président Hénault. Mais ce qui est plus surprenant, c'est qu'on les chercherait en vain dans les soixante-dix volumes à.QS Œuvres complètes de Voltaire.
4. Il faut ranger parmi les exceptions les Histoires de France, bien abrégées, il est vrai, de M. Mennechet, de M. Ozaneaux, de M. Duruy. M. G. Dareste, dont VHistoire de France est, à tant d'égards, si remarquable, reconnaît que « l'authenticité de ce mot est douteuse ». En revanche, feu M. Jules Bastide a donné place à cette citation dans le premier des deux petits volumes sur Les Guerres de religion en France, insérés par lui dans la Bibliothèque utile (1860). Je ne dois pas otihlier de dire que la raême citation s'étale à plusieurs reprises dans le Dictionnaire encyclopédique de Vhistoire de France, ptiblié sous la direction de M. Ph. le Bas ; qu'elle s'épanouit aussi dans VHistoire des villes de France, de M. Aristide Guilbert. L'article sur Béziers, dans ce dernier ouvrage (t. VI), émane de M. Viennet, de l'Académie française, lequel était un enfant de Béziers. L'auteur d'Arbogaste ne se contente point
dans presque toutes nos encyclopédies, à l'article BÉziEES, quand ce n'est pas à l'article Albigeois, et souvent à l'un et à l'autre endroit; dans la Biographie universelle des frères Micliaud, comme dans la Nouvelle Biographie générale des frères Didot; dans tous nos dictionnaires d'histoire et de géographie, notamment dans celui qui a été récemment publié par MM. Ch. Dézobry et Bachelet. L'Histoire universelle de César Cantù 1, voire même les Annales ecclesiastici du cardinal Baronius, continués par l'oratorien Raynaldi, et les Annales Cistercienses d'Ange Manriquez, moine de l'ordre de Cîteaux, plus tard évéque de Badajoz, reproduisent ces mêmes paroles. Enfin, elles se glissent jusque dans les livres élémentaires destinés aux maisons d'éducation. D'un autre côté, certains journaux ne font guère paraître d'articles sur l'intolérance où l'inévitable « Tuez-les tous ! » ne vienne couronner quelque fougueuse tirade. Enfants, nous entendons à tout moment ce lugubre refrain ; hommes faits, nous le retrouvons dans les ouvrages les plus usuels et souvent les plus recommandables, et en même temps il est apporté sans cesse à notre oreille par la retentissante voix de la
d'attribuer au « farouolie Arnauld » la parole infâme ; il ajoute que cette joiu'née est une honte éternelle pour la mémoire de saint Dominiqiie et de tous les illustres assassins qui y prirent part ; il ajoute encore que, pour juger Trencavel, saint Dominique inventa le tribunal de l'Inquisition. Et M. Gruilbert de dire (note de la page 437) : « Nous devons cette excellente esqtiisse Mstorique à la plume de M. Viennet ! »
1. César Cantù met le « TiTez-les tous ! » compliqué d'un « Tuez toujours ! » dans la boiiclie des capitaines de l'armée pris coUectivem.ent.
i LA PRISE DE BEZIERS. 147
presse et par les mille échos de la conversation ; comment ne serait-il pas redit par tout le monde ? Certes, s'il est de nos jours un homme qui, soit par son mémorable professorat, soit par ses traductions de nos anciens chroniqueurs, soit par la plupart de ses autres publications, ait acquis le droit d'être regardé comme une imposante autorité en tout ce qui concerne l'histoire de France, c'est M. Guizot. Or M. Guizot, dans ime des occasions les plus solennelles où la parole humaine puisse se faire entendre, dans une de ces séances de l'Académie française qui sont pour toutes les intelligences une fête incomparable ; M. Gruizot, dans sa Béponse au discours de réception du B. P. Lacordaire (24 janvier 1861), a dit éloquemment : « Il y a six cents ans. Monsieur, si mes pareils de ce temps vous avaient rencontré, ils vous auraient assailli avec colère comme un odieux persécuteur; et les vôtres, ardents à enflammer les vainqueurs contre les hérétiques, se seraient écriés : Frappez, frappez toujours ! Dieu saura bien reconnaître les siens ! »
Pourtant l'abbé de Citeaux n'a jamais tenu le barbare langage qu'on lui prête, et, sur ce point comme sur tant d'autres, les meilleurs historiens ont eu le tort de suivre le courant des idées reçues. Désireux de faire complète justice d'un mensonge qui déshonore depuis trop longtemps nos livres les plus estimés, je réclame la faveur de le combattre à mon aise et avec toutes mes armes. La discussion sera un peu longue, un peu minutieuse ; mais j'espère qu'elle ne laissera subsister aucun doute sur la nécessité de retirer désormais de
la circulation une fausse citation qui constitue une belle et bonne calomnie.
Si nous interrogeons d'abord les chroniques relatives à l'histoire de France, nous n'y apercevons pas la moindre trace de la barbare réponse partout et toujours attribuée au légat du pape Innocent III i. La Collection de M. Guizot contient six ouvrages où la prise de Béziers est racontée avec plus ou moins de détails, sans qu'il y soit fait la plus petite mention d'une circonstance qui est trop frappante, ce me semble, pour n'être pas ainsi passée sous silence. Il serait possible, à la rigueur, que Guillaume le Breton et Guillaume de Nangis eussent omis cette particularité, plus intéressante pourtant qu'un grand nombre de celles qu'ils n'ont pas dédaigné de nous faire connaître : mais comment aurait-elle été laissée dans l'oubli par les historiens particuliers de la croisade ?
Comment, par exemple, Pierre des Vaux-de-Cernay ne rapporte-t-il pas le « Tuez-les tous ! » lui qui enregistre avec une scrupuleuse exactitude les actions et les paroles de l'abbé Arnauld, lui qui suivit pas à pas ce prélat belliqueux dans toutes ses expéditions et qui était près de lui le jour du sac de Béziers? comment l'auteur anonyme de Y Histoire de la guerre des Albigeois, écrite en langue romane, est-il tout aussi discret à ce sujet que Guillaume de Puylaurens et que la Chronique de Simon de Montfort? S'il n'y a absolument rien de ce
1. Pas plus, du. reste, que du serment dont j'ai nié pltis haut l'autlienticité.
que nous clierchons dans les diverses chroniques traduites par M. Guizot, il n'y a rien non plus dans les autres chroniques admises dans le grand Recueil des historiens des Gcmles et de la France, telles que la Chronique de Saint-Denis, celles de Matthieu Paris (tome XVII), celles de Bernard Itier, de Robert Abolant et d'Albéric des Trois-Fontaines (tome XVIII), ni dans la Chanson de la croisade coniposée envers provençaux par deux poètes contemporains. Et pourtant, dans ce poème, sont énumérées, avec une impitoyable fidélité, les cruautés commises de chaque côté, et l'on y stigmatise, dans des vers étincelants d'indignation, la conduite de certains prélats (de Foulques, évêque de Toulouse, par exemple). Voilà bien, en sohime, douze démentis réels, quoique indirects, donnés par le silence de douze chroniqueurs à l'accusation intentée au légat d'Innocent III.
Oîi donc a été consignée pour la première fois l'anecdote dont nous avons vainement cherché jusqu'ici l'origine ? — Dans un livre d'un moine allemand. — C'est un étranger, séparé du théâtre des événements de la croisade par plus de deux cents lieues, qui nous apprend ce qu'ont ignoré les hommes placés dans les rangs mêmes des deux armées : c'est Pierre Césaire, religieux de l'ordre de Citeaux dans le monastère d'Heisterbach (près de Bonn, diocèse de Cologne);
QUESTIONS CONTROV. — T. I. 11
Césaire, qui, mort vers 1290, composa, de 1221 à 1223,. un Livre sur les miracles i. Tous ceux qui ont eu à s'occuper de ce livre, Possevin, Vossius, Oudin, Dupin, Lenglet du Fresnoy, l'abbé Fleury, etc., conviennent que, dans les récits de Césaire, l'invraisemblance atteint les dernières limites du grotesque, et l'un des plus illustres critiques dont la France puisse s'enorgueillir,. Daunou, exprime sur cet ouvrage, dans le tome XVIII de l'Histoire littéraire de la France, une opinion qui s'accorde avec celle d'un des plus savants historiens ecclésiastiques de l'Allemagne contemporaine, Jean Alzog, et avec celle de Frédéric Hurter dans sa belle Histoire du pape Innocent lU, comme avec celle de tous les auteurs nommés plus haut ^. Notre vieux Moréri avait donc bien jugé Césaire quand il a dit : « Il n'est
1. La première édition est en caractères gothiques, sans nom de lieu et sans date. On la croit de 1475, à Cologne. La seconde édition des Bialogi de miracuUs est aiissi de Cologne (1481, in-f"). L'onvrage reparut dans la même ville en 1591 et en 1599, sous ce nouveau titre : Ilhisîrmm Miracuîorum et Historiarum memorabilium lihri XIII (in-S"). On cite encore deux atitres éditions ; l'une de Douai (1604) et l'autre d'Anvers (1605). Le P. Bertrand Tissier, de la congrégation de Cîteaux, le réimprima dans le tome II du recueil intitulé : Bibliotheca patrum Cisterciensium (Bonnefontaine, au diocèse de Reims, 1660-69, 4 vol. in-40). Mais ce dernier éditeur, clioqu.é des ridicules fables de son confrère, corrigea les passages les plus étranges de cette compilation, ce qui a fait dire à Lenglet du Eresnoy qu'il en avait ôté tout le sel.. Une édition très soignée, en deux volumes in-12, a été donnée de nos jours, à Cologne, so\"is ce titre : Cœsarii Heisterhacensis monachi ordinis Cisterciencis Dialogiis miramilorum, textwn ad quatuor codicum manuscripioruni editionisque principis fidem accurate recognovit Joseplms Strange, etc.,
2. Daunou, qiii a retracé dans le tome XVTI de VHistoire littéraire. de la France, la biographie d'ArnauId, abbé de Cîteaux, déclare (p. 313), au sujet du rôle que kii fait jouer à Béziers Césaire d'Heisterbach,. qu'il ne saurait ajouter foi à un tel récit.
pas excusable d'avoir cru trop légèrement des gens peu dignes de foi, et d'avoir, sur leur rapport, recueilli quantité de fables et d'histoires supposées. »
Afin de mettre mes lecteurs en état de savoir par eux-mêmes à quoi s'en tenir sur la véracité du moine d'Heisterbach, je leur apprendrai que tantôt on lit dans son recueil que le soleil se partagea, un jour, en trois morceaux, et tantôt que les diables, une nuit, enlevèrent l'âme d'un écolier de l'université de Paris, et la firent sauter en l'air comme une balle, la recevant sur leurs griffes acérées (quorum ungîies Ha erant acutissimi ut omne acumen ferri incomparabiliter superarent). Dans le chapitre xi de la distinction deuxième (distindio secimda), l'on voit une femme qui, pour un crime que je n'ose même indiquer, reçoit du pape Innocent l'ordre de se présenter devant lui avec le même vêtement qu'elle portait le jour du crime, et qui vint par conséquent in camisia devant le souverain Pontife.
Le chapitre cvi de la même distinction nous montre un usurier dont les tardives aumônes se métamorphosent en crapauds, qui le dévorent complètement. Dans la distinction suivante, il y a un grand nombre d'histoires de démons incubes qu'il m'est impossible d'analyser, et parmi lesquelles je signale vite, et comme si je marchais sur des charbons ardents, l'histoire de la femme de Nantes qu'un démon obséda pendant six ans, à la barbe de son mari (marito ejus in eodem lecto cuhante), et l'histoire de la fille du prêtre Arnold, que ledit prêtre, redoutant les jeunes gens et surtout les chanoines de Bonn, enfermait dans un grenier toutes
les fois qu'il sortait de sa maison, ce qui n'empêcha pas un incube de la séduire, lequel ensuite lui donna de si grands coups dans la poitrine, que la malheureuse vomit le sang et mourut trois jours après. Ici, un soldat à califourchon sur un démon parvient jusqu'à la porte de l'enfer, et voit, par le trou de la serrure, des puits pleins de soufre enflammé; là, un homme irrité contre sa fille qui buvait avec sensualité une écuelle de lait, s'écrie : « Puisses-tu avaler le diable ! » et la jeune fille sent aussitôt en elle la présence de l'esprit malin. Plus loin, un mari de mauvaise humeur, comme il y en a tant, donne sa femme au diable ; et le diable d'entrer soudain par l'oreille dans le corps de cette infortunée. Je pourrais citer encore le sac dans lequel le diable met les chants de quelques clercs qui tiraient vanité de leurs belles voix; les porcs qui paraissaient entourer un moine dormant dans le chœur ; la poularde qui, un jour d'abstinence, se change en un crapaud ; les poissons offerts par le diable à un certain Hermann, lesquels deviennent stercora equina ; les petits démons qui pullulaient à Mayence dans les plis de la queue de la robe d'une femme fort élégante (in cujus cauda vestimentorum, quam trahehat post se largissimam, muUitudinem dœmonum residere conspexit) ; la religieuse embrasée d'un amour sacrilège, que la sainte Vierge guérit en lui appliquant un soufflet qui la renversa inanimée (tam fortis erat alapa, ut in terra amens sicjaceret usque ad tempus matidinale) ; la mouche qui, volant au-dessus de l'hostie consacrée, au moment de l'élévation, fut punie par une mort subite
(mortis ijœnam solvit) ; le chien qui, ayant été baptisé par des écoliers, devint aussitôt enragé, etc.. Ailleurs le diable, qui est le héros du livre de Césaire, apparaît sous la forme d'un gros vilain dogue. Ça et là abondent les histoires des revenants, parmi lesquelles je signale celle-ci (cli. xviii, dist. 12) : De milite moHuo qui nocte serpentes et busones locopiscium ante portam filii suspendit. En un certain chapitre, qui n'est pas le moins curieux des sept cent trente-cinq dont l'ouvrage se compose, les moines de Cîteaux empêchent, tant ils sont agréables au Seigneur, la fin du monde d'arriver. On voit, par ces exemples, que Césaire a bien raison de s'écrier: « Ces récits vous feront rire ». Toutes ces absurdités, en effet, ne permettent pas de prendre un tel écrivain au sérieux. Il n'y avait au monde que le R. P. d'Oultreman qui pût délivrer à Césaire un certificat de véracité ; ce qu'il a fait dans son Pédagogue chrétien, où il l'appelle naïvement « auteur très digne de foi ^ ». En résumé, le de Miracidis atteste chez son auteur une dose de crédulité tellement extraordinaire, même pour un Allemand du moyen âge, qu'aucun homme de bon sens ne peut lui accorder la moindre confiance.
1. n est vrai que le bon P. d'Onltreman devait être indulgent pour les faiseurs de contes, par la même raison qui fait dire à la Didon de Virgile :
Non ignara maîi, miseris succurrere disco.
Ne raconte-t-il pas, sérieusement (p. 47 du t. I), qu'en 1570, un bourgeois qyù. avait volé des raisins et juré qvi'ils lui appartenaient, fut instantanément changé en pierre, ainsi que la corbeille pleine de raisins qxi'il portait sur sa tête !
Si jamais il a été permis de se prévaloir de l'ancien axiome de droit : Testis unus^ testis nuUuS; c'est surtout dans le cas actuel. L'unique témoin qui dépose en faveur de l'authenticité des paroles attribuées au légat du Pape, était d'abord placé à une très grande distance des lieux où s'était accompli ce qu'il racontait. A qui persuadera-t-on qu'un moine allemand, enfermé dans sa cellule, ait pu être instruit d'une particularité restée inconnue des chroniqueurs nationaux, qui se trouvaient dans le camp des catholiques et dans celui des Albigeois ? Comment expliquer qu'on ait su aux environs de Cologne, plusieurs années après le sac de Béziers, ce qu'ont ignoré, au moment même de l'événement, ceux qui en écrivaient le récit à la lueur des flammes qui dévoraient la malheureuse ville? Si du moins l'écrivain étranger qui contredit tous nos chroniqueurs, nous offrait quelque garantie de véracité ? Nous venons de voir, au contraire, que toutes ses assertions doivent être frappées de suspicion. Pour tous ces motifs, j'aurais déjà le droit de proclamer hautement que le légat d'Innocent lîl n'a jamais proféré les sanglantes paroles dont son nom éveille le souvenir ; mais je vais essayer de montrer d'une manière plus péremptoire combien est inadmissible la version propagée par le trop candide Césaire d'Heisterbach.
Cette version n'est pas, en effet, seulement réfutée par le silence universel des chroniqueurs, elle est aussi
réfutée par leurs paroles. D'après le moine allemand, a,près la prise de la ville, les massacreurs \ éprouvant des scrupules et comme une sorte d'attendrissement, demandèrent à l'abbé Arnauld, avant de commencer, ce qu'ils devaient faire pour reconnaître les catholiques au milieu des mécréants. Or, suivant tous les historiens de la croisade, les choses n'ont pu se passer ainsi. Voici quelles furent, si l'on en croit les plus sûres autorités, les circonstances de la prise de Béziers. Quelques assiégés firent une sortie* Un croisé, qui s'était avancé jusque sur le pont de Béziers, tomba percé de leurs flèches. A cette attaque inattendue, à la vue de cette victime, les ribauds, frémissant de rage, s'élancent comme un seul homme contre les imprudents agresseurs, sans même prendre le temps de revêtir leur armure ; ils les refoulent dans la place, escaladent les murs, enfoncent les portes, et entrent impétueusement dans Béziers à la suite, pour ainsi dire, des insensés qui sont venus les braver. « Ils donnent l'assaut, dit Pierre des Vaux-de-Cernay, à l'insu des gentilshommes de l'armée, et à l'heure même s'emparent de la ville. » — « Les habitants de Béziers, dit à son tour Guillaume de Puylaurens, ne purent repousser la première attaque du vulgaire de l'armée. » L'abbé Arnauld, lui aussi, dans la relation déjà citée qu'il adresse au Pape, raconte que, « lorsque l'on
1. Césaire d'Heisterbaoh les désigne ainsi : Quidam satellites, c'està-dire, soldats d'un ordre inférieur. C'étaient, d'après Pierre des Vanxde-Cemay, les servants de l'armée. Leur nombre s'élevait à 15,000, suivant la Chanson de la croisade.
délibérait avec les principaux chefs de l'armée sur les moyens de sauver ceux qui dans la ville passaient pour catholiques, les ribauds et autres viles personnes (ribaldi et alii viles et inermes personœ), sans attendre l'ordre des chefs, firent invasion dans la cité ». Matthieu Paris dit la même chose. Enfin, Guillaume le Breton et surtout l'auteur de la Chanson de la croisade, qui, lui, entre dans les plus minutieux et les plus pittoresques détails, attribuent aux truands l'initiative du carnage, et écartent loin des chefs toute complicité.
On voit combien il est impossible qu'aucun dialogue ait eu lieu immédiatement après l'assaut, entre l'abbé de Citeaux et les ribauds. Les ribauds ne prirent ni le temps ni la peine de consulter leur généralissime : il leur tardait trop d'en venir aux mains, pour songer à soumettre en ce moment au légat d'Innocent III une espèce de cas de conscience. Loin d'avoir donné, par les sauvages paroles qu'on lui prête, le signal du massacre de Béziers, l'abbé Arnauld apprit sans doute la nouvelle de l'entrée des terribles bandes de truands dans la ville, quand déjà l'on avait commencé la boucherie et qu'il n'y avait plus moyen d'arrêter l'irrésistible élan de ces hommes altérés de sang et de butin, de ces hommes, écume de la société, qui étaient attirés sur les champs de bataille par les mêmes motifs qui, de tous les points de l'horizon, y amenaient les plus vils oiseaux de proie,
La justification du légat, sur ce point, ressort si clairement de tous les textes que je viens d'invoquer,
que je ne comprends pas comment ceux qui en ont eu connaissance ont continué à dénoncer à l'indignation de la postérité la prétendue réponse qui aurait coûté la vie à tous les habitants de Béziers. Notons encore qu'un autre formel démenti est infligé par les chroniqueurs au religieux d'Heisterbach. Dans l'année qui suivit le sac de Béziers, en 1210, Simon de Montfort s'empara de Minerve (aujourd'hui village du département de l'Hérault), et il déclara qu' « il ne déciderait rien sur le sort des habitants, sinon" ce qu'ordonnerait l'abbé de Citeaux, maître de toutes les affaires du Christ. A ces paroles, l'abbé fut grandement marri, n'osant les condamner, vu qu'il était moine et prêtre. On pardonna suivant son conseil, à ceux qui voudraient se convertir. Mais ils refusèrent, et on les brûla. » Pierre des Vaux-de-Cernay, auquel nous devons ces précieux renseignements, ajoute qu'il essaya lui-même de ramener ces malheureux dans la bonne voie, et qu'il ne fut pas écouté ^. Ce récit, dont d'autres chroniqueurs certifient l'exactitude, et principalement Guillaume de Nangis, me fournit un argument décisif. Est-ce que les motifs sacrés qui défendaient au chef ecclésiastique de la croisade d'opiner pour la mort des hérétiques de Minerve, ne lui défendaient pas tout aussi impérieusement d'opiner, l'année précédente, pour la mort des hérétiques, et, bien plus, des catholiques de Béziers ?.... Je le
1. « On permit à ceux des assiégés qiù voulurent abjiuer l'hérésie de se retirer librement, mais on en trouva encore 180 qui aimèrent mieux se laisser brûler. »
demande à tout homme de bonne foi : peut-on croire capable d'avoir prononcé un arrêt de mort contre plusieurs milliers d'hommes celui qui, en sa qualité de prêtre, se regarde comme tenu de pardonner aux habitants relativement peu nombreux de Minerve, quoique au fond du cœur il désire leur extermination, comme le confesse ingénument Pierre des Yaux-de-Cernay ? Il n'y aura qu'une voix, j'en suis sûr, pour proclamer que les paroles de l'abbé Arnauld devant les murs écroulés de Minerve obligent invinciblement à rayer de l'histoire les paroles qu'il passe pour avoir dites à Béziers, comme aussi le serment qu'il passe pour avoir proféré devant l'évêque qui lui rendait compte de son inutile ambassade.
Il ne me reste plus maintenant qu'à dégager de quelques exagérations et' de quelques méprises le récit même de la prise de Béziers ^.
1. Les diverses considérations groupées dans ces pages sont loin d'être les premières que l'on ait opposées à ceux qui ont adopté, les yeux fermés, la version du légendaire allemand. Sans parler des auteurs auxquels font allusion dom Vie et dom Vaissette, et pour nous «n tenir aux auteurs de notre siècle, je rappellerai que le chevalier Al, du Mège, qu.i stirveilla, en 1840, la seconde édition de VHistoire générale du Languedoc (10 vol. in-â"), a repoussé en quelques lignes, où il invoqiTc surtout le témoignage négatif de Pierre des Vaux-de- Cernay, l'historiette de Césaire d'Heisterbach, et qu.'au delà du Rhin, le docteur .Jean Alzog {Histoire imiverselle de VEglise, traduction de MM. G-oschler et Audley, 3 vol. in-S"), s'appuyant sur im article de la Gazette de Bonn, a signalé le peu de cas qu'il faut faire des assertions de Césaire en général, de son assertion sur le mot de l'abbé ArnatvLd «n particulier.
Nous venons devoir que les ribauds, répondant à une provocation insensée avec une sauvage ardeur, avaient, prompts comme la foudre, franchi tous les obstacles qui les séparaient des défenseurs de Béziers,et, presque sans coup férir, avaient envahi à grands flots la malheureuse cité. Ecoutons parler l'auteur de la première partie de la Chanson de la croisade :
« Ces fous ribauds mendiants massacraient les clercs, et femmes et enfants, tellement que je ne crois pas qu'un seul en soit échappé \ Dieu reçoive les âmes, s'il lui plaît, en paradis ! car je ne pense pas que jamais, depuis le temps des Sarrasins, si sauvage massacre ait été résolu ni accompli. Les goujats se sont installés dans les maisons qu'ils ont prises, qu'ils trouvent toutes garnies et bourrées de richesses. Mais les Français, quand ils le virent, peut s'en faut qu'ils n'enragent : dehors il les jettent à coups de triques, comme des mâtins... » Et plus loin : « Les ribauds et leur roi pensèrent jouir de l'avoir qu'ils avaient pris, et en être riches à tout jamais. Quand on le leur eut enlevé, ils s'écrient tous d'une voix : Au feu! au feu! les misérables truands punais. Alors ils apportent des torches
1. Pierre des Vatis-de-Cernay dit : « Ils égorgèrent presque tout, du jplus petit jusqu'au plus grand. » Je pense qu'ici le témoignage du moine doit être préféré au témoignage du poète, d'autant plus que Guillaume de Tulède ne s'était pas montré aussi absolu dans les vers ■•253-255 : « Je ne crois pas qu'il en ait échappé cinquante ni cent qu'on. ji'ait passé au iil de l'épée. »
étincelantes. La cité s'enflamme et l'effroi se répand. La ville tout entière brûle, en long et en travers... L'avoir fut merveilleusement grand que les Français et les Normands eurent de Béziers ; pour toute leur vie ils en étaient riches, n'eussent été les ribauds et leur roi avec les misérables truands qui brûlèrent la ville, les femmes et les enfants, et les vieux et les jeunes, et les prêtres qui se tenaient revêtus (de leur ornements) i dans le moûtier ^. »
Qu'ajouter à ce tableau d'une si saisissante éloquence, et dont les lugubres couleurs ressortent encore davantage par le contraste non cherché que le peintre établit entre ces horribles scènes de carnage et la beauté des prés verdoyants (les pratz verdejans) qui entourent Béziers comme d'une riante ceinture et où campent les croisés ? Il s'est trouvé pourtant des historiens qui ont cherché à rembrunir les teintes d'un tel tableau ^ : les uns ont prétendu que, la tuerie ache-
1. M. Mary Lafon revêt ces prêtres de surplis noirs. Je suppose que c'est là une distraction.
2. La chronique en prose romane indique aussi la cathédrale comme l'asile où se réfugia toute cette population éperdue. Pierre des Vauxde-Cernay et l'auteur de la Chronique des véritables gestes glorieux des Français désignent l'église de Sainte-Madeleine comme celle où sept mille personnes furent mises à mort. Peu Al. dii Mège estimait que Pierre des Vaux-de-Cernay nomme en cette occasion bien à tort l'église de Sainte-Madeleine. Mais Catel, et, de nos jours, M. Sabatier croient, au contraire, que regorgement eut lieu dans cette dernière église. Il me serable, comme il a déjà semblé aux Bénédictins, que ces opinions peuvent parfaitement se concilier, et que le sang dut inonder les dalles des deux églises.
3. A force de vouloir le rembrunir, quelques-uns ont trouvé le secret de l'égayer : M. d'Aldéguier, par exemple, qui nous montre (p. 463 du t. II de son Histoire de Toulouse) des vieillards baignant de
vée, l'abbé de Cîteaux fit mettre le feu à la ville, pour que les habitants qui avaient échappé à la rage du fer devinssent la proie des flammes; les autres, ne trouvant pas que le nombre des victimes, tel que nous le donnent ceux qui ont dû être les mieux informés, soit suffisant, quelque considérable qu'il soit cependant, l'ont grossi dans des proportions ridicules. Pour l'incendie, il est manifeste qu'il a été allumé par la jalousie vengeresse des ribauds, qui ont mieux aimé voir leur butin dévoré par la flamme que confisqué par les Français i.
Quant au nombre des victimes, cherchons consciencieusement à l'établir, sinon dans toute sa vérité, du moins dans toute sa vraisemblance. Remarquons d'abord qu'en supposant même, ce qui est douteux, que la ville de Béziers, au commencement du xiii^ siècle, pût contenir autant de population qu'elle en contient aujourd'hui, c'est-à-dire environ 24,000 habitants, une
leurs larraes les genoux de leurs bourreaïis, et qui nous assure, comme s'il en avait été témoin oculaire, que les femmes furent violées avant d'être égorgées. Césaire d'Heisterbach, que M. Julia appelle César Heisferber, devient, pour M. d'Aldéguier, César Listerber. Mais je n'en finirais pas si je voulais signaler tout ce qu'il y a de fantaisie dans son récit de la prise de Béziers.
1. On trouve dans VEistoire universelle du président de Tliou (traduction française, Londres, 1734, in-l», t. II, p. 412) ce curieux passage, que tous les historiens de Béziers ont négligé jusqu'à ce jour : « L'armée des croisés de France marclia d'abord à Béziers, dont les habitants furent tous passés au iil de l'épée, sans atxcune distinction des innocents et des coupables, quoique, ijour prévenir ce désordre, les légats du Saint-Siège eussent donné la liste des coupables, et eussent fait marquer d'un charbon noir les portes des maisons. » Jacques-Auguste de Thou ne nous dit malheureusement pas d'où il a tiré ce dernier renseignement.
partie de cette population avait, à diverses reprises^ abandonné une ville que l'on savait être exposée la première aux formidables colères des hommes du Nord. Quand le vicomte de Béziers se retira dans Carcassonne, il fut, selon la Chanson de la croisade^ suivi de près par tous les Juifs de la ville. Il est certain que d'autres encore que les Juifs prirent la même précaution ^. Un peu plus tard, il y eut de nouveaux fugitifs. « Ceux, dit Guillaume de Tudèle, qui sortirent de la ville avec lui (avec l'évêque de Béziers) sauvèrent leur vie, et ceux qui restèrent le payèrent clier. » Vingt mille personnes durent rester dans Béziers, et, à peu d'exceptions près, durent être enveloppées dans un des plus grands massacres qui aient jamais épouvanté le monde. C'est le chiffre adopté par l'abbé de Cîteaux lui-même '^, c'est-à-dire
1. Pierre des Vaus-de-Oernay dit du vicomte Raymond Roger se retirant à Carcassone : Plures de Biiterrensibus hœreticis ducens secum. Il ne faiit pas que j'oublie de faire remarquer, d'après le même clironiqiietir, qu'il y avait, trois années auparavant, excessivement peu de catlioliqties à Béziers : IIH autem Biiterrensem agressî sunt civitaiem, qui per dies X7 disputantes et prœdicantes confirmabant in fide paucos qui ibi EEANT CATHOLicos, hœreticos confundeiant.
2. Capta est civitas Bitterrensis, nostrique non parcentes ordini, sexui veT œtati, FEKE viGiKTi Mn^LiA HOMiNTjM in ore gladii peremeriint, etc. (Lettre sur la victoire remportée contre les liérétiques, écrite par Arnauld, abbé de Cîteaux, et Milon, moine du même ordre, au pape Innocent III, im.primée sous le n» cviii dans le tome II du recueil d'Etienne Baluze : Epistolariim Innocenta III, p. 373). C'est là, comme nous nous exprimons aujourd'hui, un document officiel. Dom Vie et dom Vaissette ont eu le tort de prétendre qu'Arnauld ne compte que 15,000 victimes dans la relation qu'il envoya au Pape. Ce tort a été partagé par Daunou (Histoire littéraire de la France, t. XVII), et par ]\IM. Alex. du Mège, d'Aldéguier, Henri Julia, H. Bordier, Edouard Charton et nne foule d'au.tres. Accordons ici une mention particulière à M. Cape-
par le personnage qui, à tous les points de vue, était le mieux placé pour savoir la vérité en ce qui concerne cette funèbre statistique. Tenons-nous en donc à ce chiffre i, et repoussons également les chiffres moindres et les chiffres supérieurs. M. Alex, du Mège s'est efforcé de prouver ^ qu'il n'y avait eu, le 22 juillet 1209, que 7,000 victimes à Béziers ; mais il a pris la partie pour le tout : il a confondu les 7,000 hommes qui furent immolés dans une seule église avec tous ceux qui périrent dans les rues et sur les places de Béziers ou encore au fond de leurs demeures. Il y a, dans le calcul de M. Al. du Mège, une erreur au moins aussi manifeste ^ qu'il y a certaine-
figue, qyxi (Histoire de Philippe Auguste, t. II) dit aussi malencontreusement dans le fond que dans la forme : « L'abbé de Cîteaux déclare qu'on tua 15,000 âmes. » Il semblerait, d'après cette façon de parler, que l'abbé ne croyait i^as à l'immortalité de l'âm.e. M. d'Aldéguier lui aussi, se sert, toujotirs à propos de ces pauvres âmes, d'une expression bien singulière, et qui est incompatible avec l'immatérialité de l'esprit, quand il dit que Béziers contenait 60,000 âmes de tout sexe.
1. Laissons la parole à un historien de Béziers versé dans la connaissance des clioses locales, M. E. Sabatier : « S'il est vrai, comme je pense, que l'enceinte de Béziers n'a jamais beaucoup varié par soto. étendue, les chiffres inférieurs de 15,000 et 12,000 réunissent le plus de probabilités. La population tou.t entière de Béziers ne tomba pas sous le glaive. Plusieurs habitants durent s'éloignex (U fallait dire : s'éloignèrent) avant le siège ; d'autres purent s'échapper (c'est là qu'il aurait fallu mettre : durent) quand la ville fut prise. La ville ne fat pas non plus entièrement détruite : car, au mois d'août de l'année 1210, Simon de Montfort donnait une maison située dans Béziers à l'abbaye de Cîteaux. On voit, de nos jours, quelques maisons auxquelles le style de leur architecture assigne une date antérieu.re au xiii« siècle ».
2. Torae V de son édition de VEistoire générale de Languedoc.
3. Il y a aussi une erreur en moins, peu considérable il est vrai, dans Guillaume de Nangis, qui raconte qyxQ 17,000 hommes périrent
ment une erreur en plus dans les 30,000 victimes dont parlent Mézeray ^ et le P. Daniel, dans les 38,000 victimes comptées par Bernard Itier, bibliothécaire de Tabbaye de Saint-Martial à Limoges 2, surtout dans les 60,000 victimes 3 entassées dans les pages d'Albéric de Trois-Fontaines ^' et de l'auteur des chroniques
à Béziers par le fer et par le fen. Guillaume le Breton, dans sa Tie de Philippe Auguste, se rapproclie de l'opinion de l'abbé de Cîteaux, quand il avance que les croisés passèrent plus de 17,000 bommes au fil de l'épée. Ce même Guillaume le Breton, dans le VII« livre de la PMlippide, porte ce chiffre à 60,000 bommes, comme pour donner raison à la pensée exiorimée dans une fable de la Fontaine :
Le mensonge et les vers de tout temps sont amis.
Daunou, du reste, dans le XVII« volume de VHistoire littéraire de la France, a constaté que le talent que le cbapelain de Pbilippe Auguste pouvait avoir d'orner la vérité, il l'a réservé pour la Pliilippide.
1. « La ville de Béziers, dit Mézeray, fut noyée du sang de 30,000 de ses habitants. M. Tb. Lavallée, Histoire des Français, voit dans le massacre du 22 juillet « un effroyable holocauste de 30 à 40,000 victimes. » M. Cli. du Rozoir, Dictionnaire de la conversation, affirme qu'il ne périt pas moins de 85 à 40,000 individus. Ce littérateur ajoute que ce fut « dans un conseil de guerre que l'abbé Arnauld dit de sang-froid son fameux mot : Tuez-les tous !
2. Observons que, de tous ceux qui étaient présents au sac de Béziers, un seul a fait le recensement des victimes, l'abbé Arnauld. Les autres téraoins se taisent à cet égard. B. Itier était à Limoges ; Albéric de Trois-Fontaines, dans le diocèse de Châlons-sur-Marne. La renommée avait, comme toujours, grossi pour eux le nombre des morts.
8. Je regrette d'avoir à dire que ce nombre si prodigieux est celui qui a trouvé le plus de partisans, depuis l'abbé Velly jusqu'à M. Jules Simon, De la liberté de conscience, en passant par presque tous nos dictionnaires biographiques (voy. notamment l'article Aknauld de la Nouvelle Biographie générale) et presque totites nos encyclopédies (voy. notamment l'article Albigeois de VEncyclopédie des gens du monde). On retrouve encore les 60,000 victimes dans le Dictionnaire universel d'histoire et de géographie de feu M. Bouillet (20» édition, 1864).
4. Albéric ne paraît pas être toujours bien informé. Il dit, sous l'année 1209, qu'environ dix ans auparavant, les habitants de Béziers
de Saint-Denis, surtout plus encore dans les 70,000 victimes qu'égorge de sa terrible plume Vincent de Beauvais (chapitre xv du livre XXXI de son Miroir historial), surtout plus que jamais dans les 100,000 victimes que Césaire d'Heisterbach, renchérissant surtout le monde et séduit par l'attrait du nombre rond, ne craint pas d'étaler devant ses lecteurs, me fournissant par là, s'il en était besoin, un nouveau motif pour récuser son témoignage^. Tout à l'heure ce témoignage se brise contre une impossibilité de temps ; maintenant ce témoignage se brise contre une impossibilité d'espace. Mais il est une troisième impossibilité qui rend plus dérisoire encore le double récit de Césaire : c'est l'impossibilité morale, et je défie un homme sérieux d'oser, après avoir lu les divers documents que nous avons cités, raconter désormais la prise de Béziers comme elle a été racontée généralement, à la plus grande honte de notre érudition et de notre logique, jusqu'à l'an de grâce où nous sommes.
Ph. Tamizey dé Laeroque.
avaient tué leur vicomte Trencavel. An lieu de dix ans, c'était quarante-deux ans qu'il aurait fallu marquer. De même, sans sortir du cercle de l'iiistoire de Béziers en ces temps-là, je trouve en faute Bernard Itier, qui prétend que le seigneur de cette ville fut au nombre des victimes du 22 juillet, alors qu'il est parfaitement établi que Raymond Roger mourut après la reddition de Carcassonne.
1. Césaire dit en cet endroit : Innumerahiles occisi swnt ; mais il vient de déclarer qu'il y avait plus de 100,000 hommes dans Béziers (in qua plusquam centum milUa liominum esse dicehantur) ; et, comme on tua tout ou presque tout, il est clair que son innumerahiles répond à 100,000 hommes au moins. C'est, du reste, ce qu'ont pensé les admirables auteurs de VEistoire générale de Languedoc.
QUESTIONS CONTROV. — T. I. 12