‹ Les Questions controversées de l'histoire et de la scienceChapitre 43 sur 77 · LES « MONITA SECRETA » DES JÉSUITES · texte numérisé non relu

LES « MONITA SECRETA » DES JÉSUITES

On connaît assez aujourd'hui les Instructions secrètes des jésuites ou Monita sécréta Societatis Jesit : selon le vœu du journal le Siècle, cet opuscule « a été répandu par centaines de mille exemplaires ».

Comment les jésuites circonviennent les veuves à héritage, accaparent les jeunes gens bien doués, captent la faveur des grands, éblouissent les masses par de faux semblants de vertu, et parviennent, à l'aide des confesseurs, à régenter les cours et à dicter leurs volontés aux rois, qui n'a lu et relu tout cela?

Cet infâme manuel de l'intrigue et de la fourberie, que la Compagnie de Jésus enfermait, dit-on, sous

1. Époque moderne. Du xvi^ siècle à la Révolïition française.

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triple clef, dont elle dérobait l'existence au plus grand nombre de ses enfants, qu'elle confiait à peine aux regards discrets des supérieurs et de quelques initiés, a été produit au grand jour, et livré en pâture à la curiosité de la foule.

A toutes les époques où les jésuites ont menacé l'Etat, nous dit M. Sauvestre, — et à quelles époques ne l' ont-ils pas menacé ? — une main dévouée a jeté de nouveau ce livre à la publicité ^.

Pour ne citer, en effet, que quelques noms : M. Cauchois-Lemaire en 1824, M. Groubentlial en 1845, M. Ch. Sauvestre en 1861 et 1862, les rédacteurs de la Petite BéjJuUique française en 1879, sont venus tour à tour avec un noble dévouement au secours de « l'Etat menacé ».

Il est vrai, protestations et réfutations n'ont pas manqué. Vingt fois l'on a prouvé que l'oeuvre est apocryphe, que ses patrons sont d'impudents calomniateurs.

Peine perdue ! les divers éditeurs ont feint de ne rien entendre; de ne rien voir. Les gros sous affluaient dans leur sébile, c'est tout ce qu'ils voulaient ; ils ont continué sans vergogne à débiter leur marchandise frelatée.

Le métier est bon, il vivra ; aux vieilles éditions des Monifa nous en verrons succéder de nouvelles,

1. Monita décréta, etc. NouveUe édition, par Cli. Sauvestre, p. 12.

qui seront promptement épuisées : l'absurde a des attraits auxquels certains esprits ne sauraient résister. Nous n'avons pas la prétention de rompre ce charme : avec les méchants et les sots inutile de raisonner. C'est au lecteur loyal, à l'homme sincère que nous nous adressons. Même après tant de réfutations, des esprits sérieux doutent encore, et se demandent si dans la légende il n'y aurait pas un fond de vérité. Nous venons répondre.

Non content d'invoquer l'axiome que ce n'est pas à l'accusé mais à l'accusateur d'apporter des preuves, nous venons montrer dans la pleine clarté de l'histoire, et par des témoignages irrécusables, que les Monita sécréta ne sont autre chose que l'œuvre d'un malfaiteur, condamnée par l'Eglise, méprisée des savants, ne pouvant produire l'ombre même d'un argument en faveur de son authenticité.

Commençons.

Les Monita virent le jour à Cracovie, en 1612. Ils circulèrent d'abord en manuscrit ; distribués mystérieusement, sous le manteau, on les lisait et on les faisait lire à huis clos. Puis, la plume des copistes ne suffisant plus à la curiosité des lecteurs, ils furent imprimés, et parurent sans nom d'auteur, sous le titre de Monita privata Societatis Jesu. Seulement, pour détourner les soupçons, on feignit qu'ils venaient de

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Padoue, en passant par Vienne en Autriche, et qu'ils avait été traduits de l'espagnol en latin ^

Ces données assez incohérentes auraient suffi à rendre le nouvel ouvrage suspect ; les infamies qu'il contenait excitèrent l'indignation. Nul honnête homme ne put s'arrêter un moment à la pensée que ce code monstrueux d'hypocrisie et d'ambition eût rien de commun avec les règles d'une compagnie louée par le concile de Trente, approuvée par les papes, et déjà riche en héros et en saints.

Mais quel était l'auteur du libelle ? On l'ignorait. Content d'avoir lancé son venin contre les fils de Saint-Ignace, le calomniateur était rentré dans l'ombre.

Les soupçons se portèrent d'abord sur un calviniste polonais, puis finirent par se fixer sur Jérôme Zaorowski, curé de Grozdziec. Ce malheureux s'était fait chasser de l'ordre en 1611. A partir du jour de son expulsion, les murs de Cracovie avaient été fréquemment couverts de placards injurieux à la Compagnie 2. La rumeur publique les lui attribuait, et il ne les avait pas désavoués. On ne douta pas que les Monita ne vinssent de la même source, et ne fussent eux aussi le fruit de la rancune et de l'orgueil froissé. Cette opinion paraît aujourd'hui encore fort vraisemblable.

1. Jacobi GrRETSERi, S. J., tlieologi, Contra famosum Uhellum, cujus inscriptio est Monita privata Societatis Jesii, etc., libri très apologetici. Prœfatio

2. Charles Dallas, Lettres de Cléricus à Laïcus, lettre II, p. 251. Paris, F. Louis, 1817.

170 EPOQUE MODEENE.

Tout, en effet, dans ce livre, dénonce la plume d'un apostat. C'est un pastiche continuel du style des Constit lit ions de saint Ignace, L'auteur leur emprunte à chaque instant des tours de phrase, et parfois des phrases entières. Il avait certainement lu les Monita generalia du P. Claude Aquaviva, et c'est sur eux qu'il calqua ses Monita iwkata.

Quoi qu'il en soit, Pierre Tilicki, évêque de Cracovie, homme d'un grand mérite et d'une haute vertu, s'empressa d'instituer une procédure juridique pour rechercher l'auteur du pamphlet.

On a répandu, écrivait-il le 11 mai 1615, contre la Compa gnie de Jésus, cet ordre si digne de respect, un libelle diffamatoire, intitulé Instructions secrètes, propre à flétrir tout l'ordre ecclésiastique... Nous ne pouvons soufFrir qii'un crime aussi énorme demeure impuni et provoque la vengeance divine.

Puis il délègue ses pouvoirs à quatre procureurs, et leur donne une instruction détaillée concernant les chefs sur lesquels ils doivent informer. En voici les premières lignes :

Comme il est de notre devoir d'arrêter, autant qu'il est en nous, la circulation de tou.s les libelles difFamatoires, mais surtout de ceux que la malignité répand contre les personnes religieuses, de réprimer et de punir letirs auteurs par la voie des censures et des autres peines de droit, nous avons résolu d'informer contre rau.teur d'u.n libelle diffamatoire intitulé : Instructions secrètes de la Société de Jésus, qui a été distribué dans notre diocèse à un certain nombre de personnes des deux ordres.

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Le nonce apostolique auprès du roi de Pologne, François Diotallevi évêque de Saint-Ange et de Bisaccio, ayant appris les soins que se donnait Pierre Tilicki pour arrêter la propagation des Ilonita, ne voulut pas rester en arrière. Craignant que quelques religieux, sous prétexte d'exemption, ne prétendissent se soustraire à l'enquête ordonnée par l'évêque et se dispenser de témoigner en justice, il voulut que les commissaires de Pierre Tilicki fussent aussi les siens, et il les revêtit de l'autorité apostolique dont il était le dépositaire.

Par un attentat impie et sacrilège, dit-il dans une lettre du 14 novembre 1615, il a été répandu contre la Société de Jésus %m libelle diffamatoire propre à flétrir tout l'ordre ecclésiastique, et faussement intitulé : Instructions secrètes de la Société de Jésus. L'illustrissime Pierre Tilicki, évêque de Cracovie, vous a ordonné, ainsi que nous en avons eu connaissance, d'informer judiciairement sur l'auteur, les colporteurs et les complices de ce libelle ; excité par l'affection toute particulière que nous portons à cet ordre religieux qui a si bien mérité de l'Eglise catholique, et voulant pourvoir à la bonne renommée de tout l'ordre ecclésiastique, dont la réputation contribiie si puissamment à la propagation du culte de la Majesté divine, nous avons cru devoir concoimr de tout notre pouvoir à favoriser la découverte de ceux qui se sont rendus coupables de ce crime. En conséquence, en vertu de l'autorité apostolique dont nous sommes revêtu en ce royaume, etc.

Mais le faussaire avait bien pris ses mesures : malgré toutes les informations, on ne parvint pas à le découvrir ; aujourd'hui encore, on ne le connaît pas

d'une manière certaine, et le savant auteur du Dictionnaire des anonymes et pseiidonymes^ Barbier, se contente de dire que les Monita sont un ouvrage apocryphe, attribué à un certain Jérôme Zaorowski, chassé de la Société vers 1611 ^

Cependant Pierre Tilicki était mort ; l'enquête n'aboutissait pas ; les ennemis des jésuites, s'enhardissant, lançaient de nouvelles éditions du factum.

C'est alors qu'André Lipski, administrateur de l'évêché durant la vacance du siège, condamna solennellement les Instructions secrètes, comme un libelle diffamatoire, un écrit injurieux, rempli de calomnies, d'outrages, de sarcasmes, et nuisible et pernicieux à tous ceux qui voudraient le lire.

Cette condamnation fut affichée aux portes de toutes les églises de Cracovie. En même temps, Martin Syskowski, alors évêque de Ploczko, mais déjà désigné pour le siège de Cracovie, écrivait au nonce pour le

1. Voici l'article de Barbier, t. III, no 20985 : Monita privata Socie- TATis Jesu. Oïivrage apocryphe, qui partit probablement en 1617 on en 1618, iDuisque G-retzer en piiblia vine réftitation dès l'année 1618. Il l'attribue en différents endroits à un Polonais plébéien. Mylius (t. II, p. 1356), nomme cet auteiir Jérôme Zaoroswski, cbassé de la Société vers 1611. Il en parut une traduction française dans les Secrets des jésuites, (Cologne, 1669, in-12), réiraprimés sous le titre de Cabinet jésuitique. Jean Leclero fit imprimer une aiitre traduction avec le texte latin, dans le Supplément des Mémoires de Trévoux, mai et juin 1701. Il en existe une édition particulière sous ce titre : Les Intrigues secrètes des jésuites, traduites des Monita sécréta, etc. Turin, 1718, in-S». La même traduction a été reproduite avec quelques changements, avec le texte latin, sous le titre de Sécréta Monita oii Advis secrets de la Société de Jésus. Paris, Paderborn, 1761, in-12 ; nouv. édit. Paris, Ponthieu, 1824, in-12, avec le texte latin. On trouve une antre traduction des Monita privata dans l'ouvrage de Gabriel Masson intitulé : Ordres monastiques^

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prier de confirmer la condamnation fulminée par André Lipski.

Nous n'avons pas la réponse du nonce, mais nous savons que le libelle avait déjà été condamné à Rome, le 10 mai 1616, dans la congrégation générale des cardinaux de l'Index comme faussement attribué a la COMPAGNIE DE JESUS, et plein d'inculpations calomnieuses et diffamatoires.

Au mois de mars 1621, un autre décret de la même congrégation a fait insérer les Monita privata dans le catalogue imprimé des livres défendus.

Ainsi, cet opuscule, dont on ne connaît pas l'auteur, dont personne n'ose s'avouer l'éditeur, cet opuscule est condamné dès sa première apparition par l' évoque de Cracovie et tous les évoques de Pologne, par les cardinaux romains, par la congrégation de Y Index, comme l'œuvre d'un faussaire et d'un diffamateur. Les laïques eux-mêmes le repoussent avec mépris. Voici ce que Jean d'Ostorog, palatin de Posnanie, écrivait à ses enfants, dans une lettre ' qui fut imprimée à Neiss en 1616 :

n n'a jamais existé d'écrit conçu avec plus de méchanceté que celui qu'un imposteur anonyme, liérétiqiie ou faux politique, vient de publier sous le titre à' Instructions secrètes de la Compagnie de Jésus. Cet imposteur n'a pu trouver dans les membres de cette Compagnie rien qui prêtât à une accusation contre la justice et les bonnes mœurs. Il eût été convaincu de mensonge par l'évidence même de la vérité ; mais, aveuglé par la passion et le désir de nuire à la Compagnie, voulant, à qvielqvie prix que ce soit, essayer de la renverser, il a pris le

parti de l'acciTser d'hypocrisie en présence de l'univers ; et,. afin qu'on ajoutât foi à ses paroles, il a prétendu avoir puisé les secrets qu'il révèle, non dans une autre source, mais dans le sein même de la Compagnie. Plusieurs personnes qui ont réfuté par écrit l'imposteur, pensent que la meilleure comme la plus simple réponse qu'on puisse faire à une telle calomnie, est une dénégation absolue, puisqu'il est certain que ces Instructions n'ont jamais été ni vues ni entendues dans la Compagnie, ni publiquement ni secrètement et par un petit nombre de personnes, ainsi que l'auteur l'avance calomnieusement. Il n'y a effectivement pas de réponse plus convenable à donner à des mensonges inventés à plaisir.

Le comte Jean d'Ostorog avait raison, mais l'événement lui donna tort.

Quelque évidente qu'elle fût, la calomnie continua à faire son chemin, et le Père général, Mutins Vitelleschi, crut devoir prendre des mesures pour l'arrêter. Il ordonna au savant P. Grretzer d'en faire une réfutation en règle. Gretzer se mit à l'œuvre, et son travail était achevé le 1^^ août 1617, comme nous le voyons par la date de la dédicace à Martin Syskowski, évoque de Cracovie.

Cette réfutation est fort solide.

Elle se divise en trois livres.

Dans le premier, Gretzer attaque le fond même des Monitaj et prouve qu'ils ne sont qu'un tissu de grossières calomnies ; dans le second, il discute quelques témoignages contraires à la compagnie, que l'auteur avait joints à son libelle comme pièces justificatives.

La plupart de ces témoignages étaient anonymes, et par conséquent sans valeur. Gretzer a trouvé un.

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mot heureux pour en faire justice : Testimonium sine teste. Quant à ceux qui se présentent avec un nom d'auteur, Gretzer montre sans peine qu'ils sortent de la même fabrique que les Monita et sont absolument apocryphes. La réfutation était si irrésistible, que les prétendus témoignages disparurent pour toujours, et nous seraient aujourd'hui complètement inconnus^ si Grretzer ne nous les avait conservés.

Dans son troisième livre, le savant jésuite cite les divers jugements portés par les évoques, les cardinaux, la congrégation de VIndex, et d'autres personnages illustres, sur les Monita sécréta. C'est là que nous avons puisé les textes que nous venons de faire passer sous les yeux de nos lecteurs.

Ainsi condamné et réfuté, que restait-il à faire à l'éditeur des Monita? Il devait prouver l'authenticité de son livre, dire clairement de qui il le tenait, où il l'avait découvert, quel en était l'auteur.

Il n'en fit rien.

On en conclut légitimement que l'ouvrage était désavoué, et, durant un demi-siècle, le silence se fit autour de l'odieux factum.

La calomnie sommeillait; elle n'était point morte. Les temps n'étaient point favorables.

Quelques nouvelles éditions apparaissaient en 1662, 1699, 1702, etc.; mais elles n'ont pas de succès : le

grand siècle est trop délicat pour se laisser prendre à des fables si grossières.

Rien de plus incohérent, en effet, que les histoires qui se débitaient à propos de ce malheureux libelle.

Les uns disaient qu'on en avait trouvé des exemplaires manuscrits dans les collèges des jésuites pillés par les protestants au commencement du siècle.

D'autres attribuaient la précieuse trouvaille à un libraire d'Amsterdam, dans une vente de livres; d'autres, à des pirates hollandais, sur un vaisseau en route pour les Indes ; d'autres, à un officier prussien, dans les archives de Grlatz ; d'autres, à je ne sais qui; dans une cachette du collège de Heidelberg.

A qui entendre au milieu de tant de contradictions? Les hommes sérieux haussaient les épaules et passaient.

Fra Paolo lui-même, ce moine hérétique, si avide de faits qui pussent justifier sa haine contre la Compagnie de Jésus, ne pouvait trouver dans les Monita que d'absurdes mensonges, et écrivait à ses amis de France :

J'ai reçu, j)ar l'entremise de M. l'ambassadeiu', le petit écrit des Secrets des jésuites^ que je ne montrerai qu'à des affidés. En le parcourant, il m'a semblé y voir des cboses si exorbitantes, que je ne puis me décider à les croire véritables. Ce sont de méchants hommes sans doute, mais je ne comprendrais pas que tant de scélératesses fussent supportées dans le monde. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'en Italie nous n'avons point eu de tels hommes ^.

1. Cité par le E. P. Peat, La Compagnie de Jésus en France du temps du P.Cotton, t. III, p, 133.

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Pascal, ce lutteur parfois si peu scrupuleux sur le choix des armes qu'il employait contre les jésuites, n'osa pas davantage se servir des Monita, et ne leur fit pas même l'honneur de les nommer.

Mais, au commencement du xviii® siècle, Henri de Saint-Ignace, carme flamand, fut moins timide. Ce moine orgueilleux, zélé partisan d'Arnauld et de Quesnel, est auteur de plusieurs ouvrages mis à Y Index et de divers pamphlets contre les jésuites.

En 1712, il fit paraître contre la Compagnie un acte d'accusation en forme, sous ce titre lugubre et apocalyptique : la Grande Trompette faisant retentir ses sons effrayants aux oreilles de Sa Sainteté le pape Clément XI, de VEmpereur, des rois, des princes, de tous les magistrats, et de tout l'univers, touchant l'extrême nécessité de réformer la Société de Jésus, par le très érudit Libérius Candidus, professeur de la sacrée théologie ; Strasbourg, 1712 ^

Autant de chapitres, autant de coups de trompette.

Or, au quatorzième coup de trompette voici la révélation que fait entendre le moine Libérius Candidus, autrement dit Henri de Saint-Ignace :

Onzièmement : qu'il faut réformer les Monita sécréta des jésuites, vraies ruses de renard.

Dans le temps où Christian, duc de Brunswick, qui se disait

1. Taha magna mirum clangens sonum ad sanctissimum D. N. Papam Clementeni XI, Lmperatorem, reges, principes, inagistratus oinnes orhemque universtim, de necessitate longue maxim.a refortnandi Societatem Jesu, per eruditissimum Dominum D. Liberium Candidïim, S. TheologiEe L.-L. Argentinœ, M. DCC. XII.

évêqiie d'Halberstadt, s'empara de Paderborn, il pilla le collège des jésuites, et donna anx PP. capucins leur bibliothèque, avec leurs archives et leurs manuscrits. Parmi les manuscrits du P. Secteur on trouva ces avis secrets ou instructions. Des hommes dignes de foi assurent qu'on les trou.va aussi dans les collèges de Prague et de Liège.

Telle était, paraît-il, la légende qui avait cours alors ; c'est celle qui a prévalu, et qui a été adoptée avec de légères variantes par tous les éditeurs qui ont suivi.

Notons dès maintenant qu'elle fourmille d'invraisemblances et d'impossibilités.

Il est bien vrai qu'un duc de Brunswick, Christian, surnommé VInsensé, prit Paderborn et pilla le collège des Jésuites.

Mais en quelle année? — En 1622.

Et les Monita, en quelle année ont-ils paru ? — En 1612. Juste dix ans avant d'avoir été découverts ! ! !

Des hommes dignes de foi assurent qu'on les trouva aussi dans les collèges de' Prague et de Liège.Mais quels sont ces hommes dignes de foi ? Comment, quand, par qui le livre fut-il découvert à Prague et à Liège ?

Et ces bons pères capucins de Paderborn que firentils des Monita ? Ils les mirent sous presse ? Où ? quand ?

Mystère ! mystère !

Eh bien ! non, les capucins ne firent point imprimer ce libelle ; Christian VInsensé ne leur donna point la bibliothèque et les archives des Jésuites. Tout cela est faux.

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Nous avons un document contemporain, parfaitement authentique : les Histoires annuelles du Collège de Paderhorn. On y lit le récit de la prise de la ville et du pillage du collège. Pas un mot des fils de Saint- François; c'est à un chef d'escadron, Quadt Wickeraedt, que l'Insensé donne les livres des Jésuites. Mais, détail piquant, ce Wickeraedt ne put jamais les faire sortir de la maison des Pères. Au hasard, et en toute hâte, il les avait entassés dans de grandes caisses lourdes et difficiles à manier. On scia le meneau du milieu d'une croisée pour les faire descendre ; ce fut en vain : les moyens de transport firent défaut, le butin dut rester au collège ^.

Hâtons-nous de dire que le très érudit professeur de théologie n'était pas sans inquiétude sur l'authenticité de son historiette. Il incline bien à croire que les Monita sont l'œuvre des jésuites, il donne ses raisons, mais il n'ose rien affirmer ; il demande qu'on examine attentivement cet opuscule, qu'on voie s'il est bien en réalité jésuitique, et que, dans ce cas, on se mette sans retard à le réformer.

Le jésuite Huylenbroucq releva le défi. Sa réponse parut en 1713 ^ ; elle fut si claire, si décisive, que l'auteur du Tuha magna n'eut rien à y répondre, et que, malgré sa haine et son dépit, il fut obligé d'écrire,

1. Eistoriœ annuœ collegii Paderhorn. — Voy. la brocliïire : la Yérité sur les Monita sécréta des jésuites, par M. V. H. M. Paris, Douniol, 1862.

2. Alphonsi Huylenbroucq, S. J., Yindicationes altéra, adversus fomosos libellas quam plurimos, et novam eorum collectionem sub titulo Tuba, magna, etc. Gandavi, 1713.

dans la préface d'une nouvelle édition, cet acte d'amende honorable :

n nous a plu de donner quelque satisfaction à Huylenbroucq, autant au. moins que la vérité le permet. Quel que soit l'auteur des Monita sécréta Societatis Jesu, nous les avons retranchés de cette édition.

Et à la page 189, il disait plus clairement encore :

Je croirai donc volontiers que ces instructions impies n'ont jamais été composées par les jésuites, mais qu'elles ont été dès longtemps répandues dans le public soit par le Polonais Jérôme Zaorowski, soit par quelque aiitre.

Ainsi, après un siècle, comme au premier jour, le verdict de la saine critique était le même : les Monita était une œuvre apocryphe, un libelle colomniateur.

Le rédacteur des Nouvelles ecclésiastiques; feuille janséniste toujours en guerre contre les jésuites, en convenait lui-même, non sans dépit, à la date du 30 octobre 1779 :

Il paraît une brochure qui contient des instructions secrètes que l'on attribue aiix jésuites ; c'est une traduction d'un écrit fort connii sous le titre de Monita sécréta Societatis Jesu. L'auteur de l'ouvrage latin intitulé Tuha magna (la Grande Trompette touchant la nécessité très pressante de réformer la Société de Jésus), croyant que ces avis, ou Monita sécréta, venaient en effet des jésuites, les avait fait imprimer dans la première édition de son livre ; mais, ayant reconnu depuis qu'ils ne pouvaient venir de ces pères, il eut l'équité de les retrancher, et

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il en rend la raison dans le l*"'' tome de la troisième édition, p. 182.

Il y a environ cent ans que ces Monita furent publiés en Allemagne. Celui qui les donna au public, feignit assez grossièrement qu'ils avaient été trouvés en je ne sais quelle bibliothèque qu'il ne nommait isas. Cela devait déjà les rendre suspects, niais la réclamation de ces pères est encore plus forte. Le fameux P. G-retzer et un autre jésuite, nommé Forerus, se plaignirent hautement de la supposition, et montrèrent combien il était injuste de leur imputer des instructions secrètes si pleines de noirceur et si dignes de l'exécration publique. Cela doit suffire .pour ne pas les mettre sur leur compte, et si ceux qui viennent de les publier de nouveau avaient été instruits de ces faits, ils s'en seraient sans doute abstenus.

Cependant l'heure était venue où jansénistes, philosophes, gallicans, parlementaires, allaient s'unir dans une vaste conjuration contre la Société de Jésus.

L'occasion était favorable. La Pompadour avait ses rancunes personnelles ; elle voulait d'ailleurs détourner l'attention publique des désastres de la guerre et de l'abaissement de la France. Il n'y avait pas de temps à perdre. A demi-mot tous les ennemis des jésuites comprirent, et s'élancèrent à l'assaut.

Dans cette guerre à mort, toutes les armes étant bonnes, il se trouva de nouveau « une main dévouée » — mais toujours cachée — pour remettre le vieux pamphlet en circulation.

C'est l'édition de 1761, avec une traduction française

QUESTIONS COKTROY. — T. I. 13

en regard du texte latin. Il faut nous y arrêter un moment, parce qu'elle a servi de cliché à toutes celles qui ont suivi.

Dès le frontispice éclate le mensonge ; on y lit : Sécréta Monita ou Advis secrets de la Compagnie de Jésus, Paderborn, 1661 ; rubrique trompeuse, qui signifiait, Paris, 1761, officine janséniste. Pourquoi cette ruse par trop grossière ? Certes ce n'était pas par crainte des jésuites : leur influence était ruinée ; mais il est certaine besogne que l'on ne peut faire en plein jour ni sans masque.

Un advis précède le libelle et raconte aux lecteurs la découverte du « dépôt précieux ». On a cru jusqu'ici que cet avis était bien réellement l'œuvre de l'éditeur anonyme, et l'on s'est appliqué sérieusement à en montrer l'absurdité.

On s'est trompé. Rendons à César ce qui est à César : l'avis n'est qu'une traduction maladroite, qu'une déloyale contrefaçon de ce quatorzième chapitre du Tiiha Magna dont nous avons déjà donné quelques extraits.

Bien entendu, le plagiaire n'a garde d'indiquer ses sources. Comment dater son édition de 1661, quand on copie un livre de 1712 ? Il a voulu, au contraire, paraître contemporain des événements qu'il raconte, et, au lieu de dire, comme Henri de Saint-Ignace : « Dans le temps où Christian, duc de Brunswick », etc., voici comment il débute :

Il y a quelques années qu'un duc de Brunswick^ qui se disait

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■évêqtie d'Halberstad, ayant pillé le collège des jésuites de Pa- •derborn, fit présent de leur bibliothèque et de tous leurs papiers aux pères capucins, qui trouvèrent cette secrète instruction parmi les mémoires du père recteur de ce collège. '(Il y a plusieiu's persomies de mérite qui assurent que cela est .arrivé au collège des jésuites de Prague.)

L'auteur de la brochure : La Vérité sur les Monita sécréta des Jésuites plaisante agréablement sur cette dernière phrase : « Si ces personnes de mérite ont raison, dit-il, ceux qui placent le théâtre de l'événement à Paderborn ont tort ; de même que si la vérité €st pour ces derniers, les premiers se trompent, quel que soit d'ailleurs leur mérite. »

. On ne saurait mieux raisonner ; mais qu'eût dit le savant écrivain, s'il eût remarqué que la contradiction où tombe l'éditeur de 1761 vient tout simplement de ce qu'il n'a pas su comprendre le latin du Tuba Magna ?

Quas et in Pragensi Leodiensique jesu'darum coUegio inventas fuisse homines ficle digni testificati sunt.

Ce qui signifie simplement : « Des hommes dignes de foi assurent qu'on les trouva aussi dans les collèges de Prague et de Liège. »

Ce seul trait d'ignorance montre déjà de quels basfonds sortiront désormais les éditions et les traductions des Monita. Nous reviendrons bientôt sur ce point. Notons maintenant que si la littérature diminue, la haine augmente et s'exalte.

Le janséniste de 1712 avait dit : « Il est difficile de mettre en doute l'authenticité de ces instructions » ; — « on est presque certain... » et autres tours de phrases qui témoignent encore quelque pudeur. Celui de 1761 dit carrément : « On ne saurait douter », — « il est très déplorable et trop véritable », etc., etc.

Admirez dans le passage qui suit l'art de l'amplification :

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