TRADUCTION DE TOUS LES EDITEURS
S'il arrive que les prélats ou les grands seigneurs fassent u.ne ambassade, il faudra bien prendre garde qu'ils ne se servent d'autres religieux qui sont en qu^erelle avec noiis^; de peur qu'ils ne fassent passer cette passion dans leur esprit, et qu'ils ne la jDortent dans les provinces et dans les villes dans lesquelles nous demeurons.
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Cela n'est pas même français ; le sens exact est celui-ci : « De peur que ces seigneurs ne reportent sur eux leur affection, et ne les établissent dans les provinces et les villes où nous demeurons. »
Il y aurait bien d'autres perles à recueillir ; abrégeons.
Sociefatis interest dimissos prorsus supprimi. « Il importe à la Société que ceux qu'elle a renvoyés soient rabaissés. » Le traducteur nous dit : « Il importe à la Société que ceux qu'elle a mis dehors soient entièrement supprimes »! ! !
Enfin, comme bouquet, voici l'énigme que les divers éditeurs nous proposent. Ici leur latin ne parait pas moins absurde que leur français.
ZUendum etiam auctoritate,pr%identia,et consilio eoriim (qiiimaqnœ sunt auctoritatis inrepublica) ad contemptionem honorum, et acquisîtionem variorum munerum^ etc.
« Il faut se servir de leur autorité (de ceux qui sont en grande autorité dans l'Etat) pour mépriser les biens, et acquérir divers emplois », etc.
Avez-vous deviné, ami lecteur ? Donnez-vous votre langue aux chats ?
L'auteur avait écrit : ad coemptionem honoruirij « pour acheter des biens » ! !
Copiste, traducteur, imprimeur, éditeur, lecteurs, tous ont accepté l'absurdité, nul n'a réclamé.
Je me trompe. M. Sauvestre a fini par se douter de quelque chose : il est allé consulter le manuscrit du P. Broitier ; il a corrigé ce non-sens.
Nous l'en félicitons ; mais pourquoi n'avoir pas pro-
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fité de l'occasion pour faii'e disparaître tant d'autres erreurs que nous venons de signaler, tant d'autres que nous passons, faute d'espace et de temps ?
Peut-être nous sommes-nous déjà trop longtemps attardé à relever ces inepties. Mais ne faut-il pas que les lecteurs soient enfin avertis de la valeur du document qu'on leur remet périodiquement entre les mains? ne faut-il pas qu'ils sachent avec quel impudent mépris les traitent ces vulgarisateurs du mensonge, qui ne se donnent pas même la peine de comprendre ce qu'ils écrivent, de relire leurs phrases, et de nettoyer un peu leur style ?
Revenons à l'édition de 1761. Elle ne semble pas avoir produit grand effet. Ni les parlements dans leurs édits, ni l'auteur des Extraits des assertions n'osèrent y faire la plus lointaine allusion. Dès longtemps le libelle était jugé. Avant de le tirer de l'oubli, il eût fallu revoir sérieusement son procès et prouver, pièces en main, que la critique s'était jadis égarée en le condamnant comme apocryphe. Les preneurs des Monita tentèrent l'entreprise. Après force recherches, ils produisirent en faveur de l'authenticité une copie écrite, assuraient-ils, de la main d'un jésuite. Ce n'était pas encore bien concluant, mais cette ombre même de preuve devait s'évanouir dès qu'on l'examinerait de près. A la dernière page, le copiste indigné avait écrit ces mots : « Et celui qui réglera sa conduite d'après tout cela, ira droit en enfer. »
Le jésuite avait joué son accusateur : à trompeur,., trompeur et demi.
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Enfin, pourtant, l'on put espérer qu'on allait découvrir du nouveau, et que le mystère allait s'éclaircir.
De toute part les jésuites étaient expulsés, laissant derrière eux leurs maisons, leurs bibliothèques, leurs papiers, n'emportant que leur bréviaire et leur crucifix de bois.
En 1759, ils quittent le Portugal ;
En 1764, Louis XV et le parlement les proscrivent ;
En 1767, ils sont brutalement rejetés de l'Espagne;
En 1768, Parme imite l'exemple des autres cours bourboniennes ;
En 1773 enfin, arrive la suprême catastrophe : l'ordre est universellement supprimé.
La place est ouverte, les vainqueurs s'y précipitent. Toutes lesrancunes,touteslesjalousies,toutes les haines, se ruent sur les dépouilles des proscrits. On bouleverse leurs bibliothèques, on fouille leurs archives, on viole leurs écrits les plus secrets. Des gouvernements iniques encouragent et excitent lamente des délateurs; impossible que dans tant de maisons il ne se rencontre pas quelque chose de suspect.
« Eh bien ! s'écriait en 1861 le P. Eozaven, qu'at-on trouvé de semblable aux Iiisfrucfions secrètes ? On demande plus : qu'a-t-on trouvé qui pût servir de fondement à une accusation plausible quelconque ' ? » Rien, absolument rien.
1. Des « Monita sécréta ». Lettre cUi P. R*** au rédacteur de la Gazette de Saint-Pétersbourg, p. 22.
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Depuis lors la question n'a pas avancé d'un pas. L'historien allemand Jean Mathias Schrock (1733- 1808) en convient. Dans son Histoire de l'Eglise depuis la Réformation (IIP P., p. 647), il dit nettement : « Les Instructions secrètes de la Compagnie de Jésus seraient plus remarquables que tous les documents de même nature, si leur authenticité était hors de conteste », et il ajoute quelques pages plus loin (p. 650) que l'auteur des notes de la traduction française de la Monarchie des Soli'pses, fort peu ami des jésuites, doutait lui-même de cette authenticité.
Le docteur Paulus (1761-1851), ennemi du catholicisme en général et des jésuites en particulier, dit dans les Annales de Heidelherg : « Les Monita sécréta seraient décisifs, mais, demande l'impartialité, leur authenticité est-elle démontrée ou seulement reconnue^ ? »
Ch. Dallas, l'auteur anglican des Lettres de Cléricus àLaïcus, traite les Monita de « misérable libelle », de « roman », et prend la peine de réfuter savamment un rédacteur du Times qui venait de les publier ^.
Enfin J. Hubert, professeur à Munich, auteur d'un
1. Voyez sur ces différents aveux Die « Monita sécréta S. J. », ein Lûgen Maoliwerkliurz bewiezen, par L. A. Nellesson, Aix-la-Chapelle,
2. Lettres de Cléricus à Laïcus, lettre II (Nouvelle Conspiration contre les jésuites. Paris, F. Louis, 1817, p. 250 et suiv.).
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livre contre la Compagnie de Jésus \ a été obligé de faire l'aveu suivant :
Selon moi; les Moiiita sont inatithentiques... Il ne manque pas de passages prouvant que nous avons à faire à une satire ^... Enfin, il semble difficile de concilier avec la piété sincère que l'on remarquait chez des milliers de jésuites des instructions telles qu'on en trouve dans les Monita, et qui ne conviennent qu'à une bande de brigands retors et sournois. En les imputant à l'ordre, on lui a fait plus de bien que de mal : car toute exagération, toute injustice nuit à l'agresseur, et non pas à sa victime.
Le 27 avril 1829, dans la discussion du bill en faveur des catholiques au parlement anglais, il fut question principalement des jésuites, et M. Lewis, ainsi que M. Forster, déclarèrent, à la face du pays, que les Monita sécréta ne sont qu'un libelle calomnieux et apocryphe, qui ne mérite absolument aucune confiance ^. Personne ne se leva pour les contredire.
Nous ne nous arrêtons pas aux éditions parues de
1. Les jésuites, par J. Hubert, t. I, liv. II. oh. m. Traduction d' Alfred Marchand .
2. Eu pretive de cette assertion, l'auteur cite le passage suivant : « Les nôtres fondent des collèges dans les villes riches seuleinent, car le but de notre Société est l'imitation de Jésus-Christ, qvii recherchait de préférence les localités peu imxjortantes. » — Il se trompe sans doute ; toutes les éditions que nous avons sous les yeux portent ; «... Le but de notre Société est l'imitation de Jésus-Christ, notre Sauveur, qui habitait ordinairement Jérusalem, et ne faisait guère que passer dans les localités moins imiDortantes. » L'observation de J. Hubert n'en subsiste pas moins.
3. Voj'ez Albert de Badts de Cugxac, La Morale des jésuites, Lille, Desclée et de Brouwer, 1879, p. 30.
nos jours : elles n'ont apporté aucune nouvelle lumière à la question; leur but n'était pas d'éclairer les esprits, elles voulaient simplement ameuter les passions et raviver la haine. De telles œuvres ne se réfutent pas; depuis longtemps les jésuites en subissent les contrecoups, et n'y répondent que par le pardon et l'oubli.
Un dernier mot.
Le 9 février 1877, un honneur bien immérité fut fait aux Monita sécréta. M. Cléry, avocat du Bien 'piihlic, les invoqua en témoignage contre les jésuites, à l'audience des appels correctionnels de Paris. Pour l'honneur du barreau français, cette intempestive citation n'effleura pas même la conviction des juges, mais elle fournit au R. P. du Lac l'occasion de protester une fois de plus contre ces odieuses imputations.
Après avoir fait allusion à l'édition « rouge-sang » de M. Sauvestre ; après avoir rappelé et renouvelé « le défi porté à cet homme de prouver, de quelque manière que ce fût, l'authenticité du livre qu'il couvrait de son patronage, » le recteur de l'école Sainte-Greneviève continue :
« Ces prescriptions secrètes, je ne les connais pas ; je devrais pourtant les connaître.
« Je me souviens qu'il y a quinze ans, j'étais à Vannes, surveillant dans un de nos collèges ; et un jour que je conduisais en barque, sur le Morbihan, un certain nombre de nos élèves, j'étais assis à l'arrière du bateau. Je remarquai que ceux-ci, placés à l'avant, écoutaient avec intérêt un matelot qui semblait se cacher de moi pour s'entretenir avec eux. J'étais pré-
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occupé en les voyant se retourner vers moi. Descendu à terre, je leur demandai ce qu'on leur avait dit ; ils me racontèrent que le brave homme leur avait parlé de nos flottes, — car nous passons aussi pour avoir des flottes ; — et ces enfants étonnés lui avaient répondu en riant : ■■< Mais qu'est-ce que vous voulez « dire ? Nous savons bien que les Pères n'ont pas de « flottes. Voyez celui-là ! nous le connaissons bien, et « je vous assure qu'il ne se doute guère que les « jésuites aient une flotte. » Le matelot s'était alors retourné vers moi, m'avait considéré, et leur avait dit : « Oh ! il est encore des jeunes : on ne l'a pas mis au « courant ; s'il y vient jamais, on lui dira les secrets. » Eh bien ! Messieurs, je suis des chefs maintenant : voilà six ans que je suis supérieur de l'école Sainte- Geneviève, et je vous assure que je ne suis pas plus aii courant. Quand je suis entré dans ma chambre de supérieur, je n'ai pas trouvé de cahiers secrets, rien dans les tiroirs ; on ne m'a rien donné à lire en particulier, et j'attends encore ces fameux secrets. J'ai été à Rome, il y a huit ans ; j'ai vu notre Père général, il ne m'a rien appris, on ne m'a fait venir dans aucun cabinet pour me montrer ou me donner des Monita sécréta^ et je crois qu'il est de mon devoir de vous affirmer qu'ils n'existent pas parmi nous. — Les pratique-t-on ?
« Non, on ne les pratique pas. Et croyez-vous donc que les parents nous laisseraient ainsi circonvenir leur fils ? Il y a trente ans, alors que nos collèges n'existaient pas encore en France, un père de famille,
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magistrat, et qui n'était certes pas jésuite, fut amené à placer son fils à Brugelette chez les Pères jésuites. Il avait entendu dire ce que vous lisiez tout à l'heure, qu'on tâcherait de lui prendre son enfant, et il mit pour condition, en le lui confiant, que le supérieur lui ferait la promesse écrite que cela ne serait pas. J'en puis parler, car c'était mon père. Et comme on lui avait dit que les moyens employés étaient de favoriser ceux qu'on voulait attirer, il défendit qu'on m'accordât jamais aucune faveur. Et moi qui avais été quatre ans dans un collège de l'Université, à Paris, je m'étonnais de me voir refuser tout ce que je demandais, de n'être jamais admis à jouer dans les pièces, jamais enfant de chœur, jamais rien qui me fit participer d'aucun privilège, car je n'en sus la raison qu'après.
« Ces moyens ne réussirent pas à mon père. Dieu m'appelait à la Compagnie de Jésus : j'y entrai. Or, quand j'arrivai au noviciat, savez-vous ce qui se passa? On me fit appeler successivement chez quatre pères que je ne connaissais pas, que je n'avais jamais vus, et ils me posèrent une série de questions dont la première était celle-ci: « Avez-vous subi de la part des nôtres quelque influence que ce soit qui vous ait poussé à entrer chez nous ? » Je répondis que non, et l'on me dit que c'était fort heureux ; car, si j'avais dit oui, on n'aurait pu passer outre et je n'aurais pas été reçu dans la Compagnie. Et j'ajoute que si j'avais reconnu cette influence, je n'y serais jamais entré. Tous les six mois, on me renouvela des questions analogues, et au bout de deux ans (nous étions alors le seul ordre religieux où deux
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années de noviciat fussent nécessaires avant les premiers vœux), on me permit de faire les premiers vœux. Ce ne fut que quinze ans après, il y a trois ans, que je fus admis à prononcer mes derniers vœux. Entre les deux, vint se placer le sous-diaconat, — car nous n'entrons dans les ordres aussi qu'après bien des années d'attente ; — et jusque-là, jusqu'au diaconat, j'étais libre aux yeux de la loi de rentrer dans le monde, et je vous assure. Messieurs, que si j'avais remarqué quelque chose de ce qu'on a lu tout à l'heure, j'y serais rentré.
« Et ces hommes dont on vient de parler, qui ont quinze, vingt ans de plus que moi, qui ont porté l'épée avant d'être jésuites, ils m' obéissent tous les jours avec une promptitude et un dévouement qui m'édifient. Si je les faisais venir dans ma chambre et si je leur disais : « Tenez, il y a là une veuve riche, isolée ; c'est une dévote : vous allez tâcher de l'entourer de vos soins de manière à capter son héritage » ; ou bien si j'ajoutais : « Voici un élève bien doué, il a du talent, il aura de la fortune, il est vertueux, il a tout pour lui : tâchez de le circonvenir » ; ah ! je vous le dis, ces Pères, je les connais, en m'entendant parler ainsi, leurs mains iraient retrouver leur épée ; ils ne m'en perceraient pas le cœur, parce que je n'en serais pas digne, mais ils me frapperaient du plat, et ils auraient raison. C'est tout ce que j'aurais mérité, car je leur aurais demandé une infamie ; et mon père, s'il venait à l'apprendre — j'ai encore le bonheur de l'avoir, — mon père, que j'ai quitté pour entrer dans la Compa-
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gnie de Jésus, mon père me renierait, et ce châtiment suprême ne serait que juste. »
Nous nous garderons de rien ajouter.
Le beau défi qu'une conscience loyale jetait si fièrerement à la calomnie n'a pas été relevé, et les Monita sécréta gardent le flétrissant stigmate que depuis plus, de deux siècles leur a imprimé la critique : ils restent
un LIBELLE APOCRYPHE ET DIFFAMATOIRE, l'œUVrO d'un
lâche et impudent calomniateur.
J. Mavel.
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