L'INSTRUCTION PRIMAIRE EN FRANCE AVANT ET PENDANT LA RÉVOLUTION
Je voudrais dans cette rapide étude combattre trois erreurs historiques :
^ 1° L'enseignement primaire n'existait pas dans notre ancienne France, et nos pères ont croupi jusqu'à la Révolution dans l'ignorance la plus profonde ;
2*' L'Eglise catholique, loin de travailler à répandre dans le peuple l'instruction élémentaire, l'a sciemment et volontairement maintenu dans les ténèbres ;
3° Les assemblées législatives de la période révolutionnaire ont créé et organisé l'enseignement populaire dans notre pays.
N'en déplaise aux hommes politiques qui affirment ces paradoxes comme des dogmes, sans ombre de preuves, et aux journalistes qui les redisent chaque jour à leurs lecteurs, il faut prendre exactement le contre-pied de ces affirmations pour avoir la vérité.
Avant d'aborder ma démonstration, je dois dire un mot des autorités sur lesquelles je m'appuie.
Il y a quelques années, lorsque les malheurs de notre pays eurent remis à l'ordre du jour la réforme de notre enseignement public, les détracteurs systématiques de l'ancien régime et les ennemis de l'Église émirent de nouveau, et avec un ensemble parfait, leurs thèses sur l'ignorance de nos pères, le rôle odieux de l'Église qui les y avait maintenus, les bienfaits de la Révolution en matière d'instruction primaire. Les catholiques n'ont jamais craint la lumière. Ce sont eux qui, dès 1872, ont provoqué une vaste enquête faite sur pièces originales, pour savoir la vérité touchant l'ancienne histoire de nos écoles populaires. Les archives ont été fouillées par des érudits compétents : procès-verbaux de visites faites par les évoques .et les archidiacres, registres municipaux, rôles d'impositions, correspondances administratives, registres de l'état civil, actes notariés, enquêtes judiciaires, tout a été dépouillé, puis résumé et mis au jour dans des mémoires signés de savants dont le nom fait autorité dans le monde de l'érudition. Ce sont ces travaux, dus à MM. Léopold Delisle, de l'Institut; Siméon Luce, des archives nationales; de Beaurepaire, de Charmasse, Quantin, Bellée, archivistes paléographes ; Maggiolo et Fayet, anciens recteurs ; Ravelet, Ch. de Ribbe, de Resbecq, Babeau, etc., qui sont la base de cette étude. Ce sont les faits innombrables recueillis par eux qui démontreront mes conclusions.
L'instruction primaire existait dans notre pays avant la Révolution. La plupart de nos anciennes provinces possédaient des écoles nombreuses et richement dotées en certains pays.
Je passerai rapidement sur l'état de nos écoles au moyen âge, et je me contenterai pour cette période de quelques faits caractéristiques.
D'abord il est parfaitement certain que l'enseignement supérieur était puissamment constitué dès le XIII® siècle. Des universités avaient été établies dans diverses provinces, et les contemporains nous apprennent qu'un nombre « infini » d'étudiants les fréquentaient. Or l'enseignement supérieur suppose l'enseignement secondaire et l'enseignement primaire. On ne va pas étudier dans une université la théologie, le droit ou la médecine, sans s'être assis sur les bancs de l'école. Le seul fait de la prospérité de nos universités au moyen âge nous permettrait donc de conclure à l'existence et à la prospérité des écoles primaires à la même époque.
Mais nous ne nous contenterons pas de procéder par induction; nous ferons appel au témoignage des contemporains. Voici, par exemple, Guibert de Nogent qui écrit en 1110, dans la préface de son Histoire des croisades : « De tous côtés on se livre avec fureur à l'étude de la grammaire, et le nombre toujours croissant des écoles en rend l'accès facile aux hommes les
plus grossiers. » — Dès le xiii^ siècle, les maîtres d'école étaient assez nombreux pour que les j)énitentiaires formulassent des peines spéciales pour les fautes particulières à cette profession. — Grerson, dans son traité De la Visite des diocèses, écrit vers l'an 1400, recommande aux évoques de « s'enquérir avec soin si chaque paroisse ^osshdiQ) UTiQ école, si l'enseignement y est suffisant, et de pourvoir à l'établissement des écoles dans toutes les paroisses qui en manquent. » Quel eût été l'objet de ces prescriptions, si l'école primaire eût été absolument inconnue dans nos campagnes ?
De fait les écoles ne manquaient pas, et chaque jour nos archives plus profondément explorées nous en donnent d'irrécusables preuves. Il y a près de trente ans. M, Léopold Delisle, de l'Institut, dans son beau livre BUT La Condition des classes agricoles en Normandie, avait pu dire que « des documents nombreux établissent surabondamment combien les écoles rurales étaient multipliées au xiii^ siècle et aux siècles suivants en Normandie ». Ces documents, le docte archiviste de la Seine-Infériem^e, M. de Beaurepaire, les a publiés. Il a démontré, avec des textes contemporains provenant des sources les plus diverses, l'existence, aux xii^ et XIII® siècles, de plus de cent écoles non seulement dans les viUes, mais dans des villages, dont quelques-uns sont actuellement trop peu importants pour former des communes distinctes. Avec une base d'argumentation pareille, on peut, sans enfreindre les règles de la logique, conclure par induction qu'il existait des écoles en beaucoup d'autres lieux.
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Ce que M. de Beaurepaire a fait pour le diocèse de Rouen, d'autres érudits l'ont entrepris avec succès pour les anciens diocèses de Paris, Chartres, Autun, Langres, etc., etc. Avec beaucoup de patience et de labeur, on pourrait obtenir le même résultat pour toutes nos anciennes provinces. Les actes les plus divers et les plus étrangers en apparence à l'histoire de l'enseignement peuvent fournir à cet égard de curieux renseignements, et chaque jour confirme la vérité rigoureuse de cette affirmation de M. Siméon Luce dans son importante Histoire de du Guesdin, si justement couronnée par l'Académie des inscriptions : « On a cru longtemps que le moyen âge n'avait connu rien qui ressemblât à ce que nous appelons l'instruction primaire. C'est une grave erreur. Il est fait à chaque instant mention d'écoles rurales dans les documents où l'on s'attendait le moins à trouver des renseignements de ce genre, et Tonne peut guère douter que, pendant les années même les plus agitées du xiv"^ siècle, la 'plupart des villages n'aient eu des maîtres enseignant aux enfants la lecture, l'écriture et un peu de calcul. » La France passa par de rudes épreuves aux xv<^ et xvi^ siècles : la guerre de Cent ans et la peste la ravagèrent ; plus tard vinrent les guerres religieuses, qui furent la conséquence de l'invasion du protestantisme. Ce serait aller contre la vérité historique que d'af&rmer la prospérité de l'instruction primaire dans notre pays à ces époques néfastes. La population diminua dans une proportion considérable, des villages entiers disparurent, la misère fut immense durant
de longues années. Il y^ieut cependant, dès la seconde moitié du xvi® siècle, un commencement de restauration de l'enseignement primaire. On a voulu en faire honneur à la Réforme ; on a affirmé que « l'enseignement primaire, partout oii il s'est établi avant ce siècle, est fils du protestantisme ». C'est exactement le contraire qu'il faudrait dire.
Le premier effet de l'établissement du protestantisme en France fut une division profonde dans la société et des guerres qui durèrent un siècle. Comme toutes les guerres civiles, celles surtout où la cause religieuse est en question, elles eurent un caractère prononcé d'acharnement. Elles eurent pour conséquence -la dévastation de la France presque tout entière : de toutes parts, ce ne furent qu'incendies, pillages et massacres. Les biens ecclésiastiques devinrent, en beaucoup de provinces, la proie des protestants : or n'oublions pas qu'une partie de leurs revenus était affectée aux universités, aux collèges et aux écoles. Les auteurs contemporains déplorent en maint endroit de leurs ouvrages ces excès ; les conciles provinciaux et les synodes diocésains retentissent des plaintes arrachées au clergé par le triste état où se trouvait réduit notre pays. « Il nous faut ^admirer, disait Claude de Sainctes, évêque d'Evreux, dans ses statuts de l'an 1576, le zèle de nos pères pour l'instruction dans notre diocèse. Il eût été difficile autrefois de trouver ■une paroisse un peu populeuse qui n'eût sa maison ou sa fondation pour les écoles. Mais, en même temps, il nous faut maudire la négligence, ou, pour mieux dire, la
conduite sacrilège de notre siècle^ où l'on a vu les gentilshommes, les paroissiens, usurper ou aliéner les maisons d'école et les biens qui y avaient été affectés, en sorte qu'à ]}eine'trouve-t-on maintenant une école ou un maître, nous ne disons pas dans les campagnes, mais dans les villes et même dans les cités les plus considérables. »
Quelques années plus tard, Hemi IV, accordant au collège de la Rochelle deux mille livres de subvention, par ses lettres patentes de juin 1590, était forcé de constater que « l'ignorance prenait cours dans son royaume par la longueur des guerres civiles »,
A Montauban, les écoles furent souvent fermées, par suite de ces guerres atroces. Tantôt elles servaient de prêches, tantôt de magasins pour les armes, les munitions et l'artillerie ; et, d'ailleurs, quelle pouvait être leur utilité, alors que, au rapport du syndic de la ville, dans une enquête de 1579, « la jeunesse étoit tellement desbauchée par les guerres civiles, qu'elle étoit entièrement débordée et ne s'adonnoit qu'à la dissolution, sans aucunement vacquer à l'étude des bonnes lettres, dont aussi les moyens sont oustés en ceste ville pour ce qu'il n'y a ni escoles ni collieges. »
Tel fut le premier résultat de l'invasion du protestantisme. La Réforme en eut un autre tout opposé, mais dont il faut faire honneur à l'Eglise catholique : ce fut un immense mouvement en faveur de l'enseignement populaire, qui commença aux dernières années du xvi® siècle et se continua durant tout le XVII®. L'Eglise n'eut pas de peine à comprendre qu'on
en voulait à l'âme des petits enfants : elle les défendit avec la passion d'une mère. A la voix de ses conciles, de grandes âmes prirent en main la cause de l'enfance menacée par les doctrines nouvelles, et, de toutes part, notre sol se couvrit d'une magnifique floraison d'écoles clirétiennes et de congrégations vouées à l'instruction de la jeunesse.
Je citerai seulement quelques faits qui montreront que l'appel de l'Eglise fut entendu.
Un savant de Lille, M. Houdoy, a retrouvé dans cette ville, dès 1527, des écoles gratuites ouvertes en faveur des pauvres ; ces écoles étaient sous la direction des échevins, et se soutenaient au moyen de legs noml)reux des bourgeois et de collectes faites dans toutes les maisons de la ville. En 1584, les magistrats fondent une école du dimanche, également gratuite ; ils la convertissent, en 1595, en école journalière. En 1615, douze cents enfants la fréquentent, et des quêtes à domicile établies à cette intention permettent de leur fournir des livres et de leur distribuer des vêtements, des aliments et des secours de toute nature.
A la même époque, s'établissent les écoles charitables de Rouen : en 1555, quatre classes sont ouvertes et confiées à des ecclésiastiques, à qui l'on fournit le logement et 40 livres de traitement. Il leur était enjoint d'apprendre aux écoliers « à craindre et louer Dieu, leur créance (les vérités de la foi) et les commandements de la loi, leur i)etit livre, la lecture, l'écriture, principalement les bonnes mœurs ». En 1556, deux autres écoles reçurent cent soixante filles ; elles
étaient dirigées par deux « honnestes femmes », qui devaient les instruire et leur montrer à travailler à l'aiguille.
M. Quantin, archiviste de l'Yonne, nous fournit de nombreux renseignements sur les écoles des diocèses de Sens, de Langres et d'Auxerre. Il cite ce fait : en 1546, le chapitre de la cathédrale de Sens fait visiter par ses commissaires douze paroisses dépendant de sa juridiction. Toutes, sans exception, sont pourvues d'un maître d'école. ^
Il n'est pas de province oîi les documents originaux n'aient fourni la preuve de l'existence de nombreuses •écoles dans les dernières années du xvi® siècle : nous citerons notamment les diocèses de Troyes, Montauban, Autun, Rouen, Châlons, Bordeaux, Bayonne, Auch, Chalon-sur-Saône, Arras, Cambrai, Nantes, etc., etc.
Je m'étendrai davantage sur les deux derniers siècles. Les documents sont en effet beaucoup plus nombreux et beaucoup plus accessibles pour cette époque qui, par tant de traits, se rapproche de la nôtre. L'Etat s'occupe beaucoup dès lors des affaires des communes, ou, comme on disait alors, des communautés. Les intendants, ses représentants dans les provinces, se saisissent volontiers des affaires concernant les écoles : de là résulte, dans leurs archives, qui pour la plupart ont été conservées, la présence de nombreux documents propres à éclairer .sur l'état de l'instruction primaire. Les évoques visi-
tent plus assidûment les paroisses et les écoles de leurs diocèses, et les procès-verbaux de ces visites existent en grand nombre dans les archives des départements et des évêchés. Les registres de baptême et de mariage sont également mieux tenus et mieux conservés, plus féconds, par suite, en renseignements. D'ailleurs, ils ont été explorés avec plus d'attention par les érudits. Un immense travail a été fait sur ces registres par un cherclieur infatigable, qui s'est dévoué à l'étude de nos origines scolaires, M. L. Maggiolo. Une statistique des plus curieuses, due à ses soins, et qui résume les résultats acquis par l'étude attentive de 563,267 actes de mariage de 1686-1690 et 1786-1790, recueillis dans 79 départements, fournit des chiffres remarquables.
Les procès-verbaux de l'archevêché de Rouen ont donné à M. de Beaurepaire les résultats suivants :
En 1683, 38 paroisses visitées : 22 écoles ;
En 1687, 56 paroisses : 42 écoles ;
En 1710-1717, 1159 paroisses : 855 écoles de garçons, 306 écoles de filles.
Voilà des chiffres plus concluants que tous les articles de journaux. Mais l'éloquence de ces chiffres frappera davantage quand on réfléchira que le nombre des paroisses était, avant la Révolution, beaucoup plus considérable qu'aujourd'hui ; que, par suite, elles étaient moins étendues et moins populeuses, et qu'en raison du nombre restreint des habitants, plusieurs d'entre elles étaient dans l'impuissance absolue d'entretenir un maître d'école.
Au rapport des procès-verbaux de visites du diocèse de Coutances, au xviii'^ siècle, presque toutes les paroisses étaient pourvues d'écoles, tenues généralement par les vicaires ou d'autres prêtres « avec beaucoup de soin et d'exactitude ». Aussi n'est-il pas étonnant que le nombre des illettrés fût déjà fort restreint dans ce diocèse. La statistique de M. Maggiolo nous montre que, de 1786 à 1790, la proportion des conjoints signant leur acte de mariage y est de 74,98 pour 100. De 1872 à 1876, la moyenne générale pour la France était seulement de 71,97 pour 100. Les autres départements de la Normandie, Calvados, Orne et Eure, donnent des moyennes peu différentes. Nous voilà loin de l'ignorance universelle dont la presse irréligieuse nous parle chaque jour.
Au diocèse d'Autun, M. de Charmasse, par l'étude des procès-verbaux de visites épiscopales (1650-1750), a pu constater l'existence de 295 écoles pour 382 paroisses, plus 21 dont il est fait mention dans d'autres textes.
Dans la Haute-Marne, l'ouvrage si remarquable que vient de publier M. Fayet prouve, qu'au moment de la Révolution, 527 communes sur 550 possédaient des écoles, dont bon nombre avaient des dotations suffisantes en immeubles ou en rentes.
Les procès-verbaux de visites du diocèse de Châlonsur-Marne, de 1724-1732, étudiés par M. E. de Barthélémy, accusent 235 écoles pour 319 paroisses de campagne, dont bon nombre renfermaient une population beaucoup trop minime pour suffire aux frais de Tins-
truction. D'après le même autem% la plupart des paroisses du diocèse de Reims étaient pom^vues d'écoles.
« En 1789, dit M. Quantin, archiviste de l'Yonne^ il fut rédigé, par l'ordre de l'intendant de Paris, un mémoire sur le régime économique et financier de chaque paroisse. En parcourant ces enquêtes, on est frappé de ce fait : c'est qu'en 1789, il y avait dans l'arrondissement de Sens presque autant d'écoles que de communes (4 seulement en étaient dépourvues), et que beaucoup de paroisses possédaient des maisons d'école.
« A la fin du xvii^ siècle, il y avait au moins 60 paroisses qui étaient pourvues d'écoles dans l'étendue G8 l'arrondissement actuel d'Auxerre. Les écoles s'y développèrent de plus en plus dans la première moitié du XVIII® siècle. Ce ne sont ])lus les villes et les gros bourgs seulement^ mais les plus petits villages qui en sont trouvés pourvus. La seconde moitié du siècle voit partout des écoles dans les paroisses qui forment l'arrondissement d'Auxerre. »
Dans le diocèse de Troyes, un savant travail de M. Babeau a démontré qu'en 1789, il y avait bien peu de paroisses qui n'eussent leur école : sur 446 communes, 403 en étaient pourvues et 176 possédaient des maisons d'école.
Les recherches de M. Maggiolo sur les écoles de l'ancien diocèse de Toul, dont les résultats ont été communiqués en avril 1880 à la réunion des sociétés savantes à la Sorbonne, établissent l'existence de 995
écoles pour 758 paroisses et 278 annexes, dont plusieurs sont des hameaux dont la population n'atteignait pas cent habitants.
La situation des Vosges était aussi satisfaisante. En voici un précieux témoignage : En 1779, l'évêque de Saint-Dié et l'intendant de la province mirent de concert à l'étude la réforme de l'enseignement primaire ; une enquête fut ouverte, dont le dossier est conservé aux archives de Nancy. Sans doute les témoins vont se plaindre de ce qu'il y a trop peu d'instituteurs et d'écoles ? Au contraire, baillis, syndics, échevins, notables, réclament contre leur trop grand nombre. Je cite ces doléances sans en discuter le mérite, à mon avis plus que contestable ; mais je retiens les faits qu'elles signalent : « Il n'y aura jamais de bonne éducation pour le peuple tant qu'on n'aura pas fait disparaître des campagnes ces recteurs d'école qui dépeuplent également les champs et les ateliers. Si on se plaint que les campagnes manquent de bras, que le nombre des artisans diminue, que la classe des vagabonds augmente, c'est que nos bourgs et nos villages fourniiUent d'une multitude d'écoles. Il
n'est pas DE HAMEAU QUI n'aIT SON GRAMMAIRIEN. »
Il en était de même dans tous nos départements de l'Est. On a publié, en 1876, un mémoire dû à un témoin peu suspect de partialité pour l'ancien régime, le conventionnel Grégoire, évêque constitutionnel de Loiret-Cher. Il est intitulé : Observations sur l'état actuel de l'instruction publique, des bibliothèques, des archives, dans la Haute-Marne, la Haute-Saône; les Vosges, la
Meurfke^ les Haut et Bas-Bhin, le Douhs. Il date de l'époque du Directoire. Or qu'y lisons-nous ? « Il y a neuf ou dix ans que dans les départements susmentionnés, chaque commune avait un maître et souvent une maîtresse d'école. La méthode d'enseignement était bonne, surtout dans les Vosges et la Meurthe. De toutes parts on stimulait le zèle des parents, on excitait l'émulation. »
En Franche-Comté, l'ancienne organisation scolaire ne laissait rien à désirer. En 1799, après une persécution de dix années, qui avait absolument ruiné le pays et pendant laquelle rien n'avait été négligé pour détruire ces anciennes écoles, il en subsistait encore 386 dans le département du Doubs. « Sous l'ancien régime, dit M. Sauzay (Histoire de la i^ersécution révolutionnaire dans le département du Douhs), ce département possédait une université, cinq collèges et des écoles primaires dans toutes les paroisses, » Une lettre du maire de Saint-Claude à Grégoire (1790) établit qu'il y a des écoles dans tous les chefs-lieux de paroisse ; les hameaux n'en ont qu'en hiver.
La Provence ne nous offre pas un spectacle différent. Les budgets des communes de ce pays au xviii^ siècle ont été étudiés par M. de Ribbe ; il les a même recueillis tous pour certains cantons. Ils portent anmiellement, invariablement, une allocution pour le maître d'école et souvent pour la maîtresse.
Les Hautes-Alpes étaient, aux derniers siècles, une pépinière d'instituteurs pour le Dauphiné et la Provence. Les écoles y étaient nombreuses. D'après les
actes de mariage recueillis par M. Maggiolo, la proportion des époux illettrés y était seulement de 25.39 pour 100.
On lit dans un rapport de M. de Bossi, préfet de l'Ain, en 1807 : « Avant la Révolution, on comptait dans ce département 15 collèges avec 63 professeurs et 1820 élèves, et beaucoup d'écoles primaires de lecture et d'écriture répandues dans les villages. Dans tous les bourgs on trouvait des instituteurs qui enseignaient à lire, écrire et chiffrer. »
D'après M. de Jussieu, les écoles primaires étaient, à l'époque de la Révolution, assez florissantes en Savoie.
Pour l'Aude, je citerai le témoignage désintéressé des Amis de la Constitution de Carcassonne, affirmant dans une lettre adressée à Grégoire, en 1790, que presque toutes les paroisses de campagne avaient leurs écoles.
Dans le département des Landes, dont une grande partie est encore désolée et stérile, on trouve cependant, avant la Révolution, deux cent trente-cinq écoles, le département étant actuellement formé de trois cent trente communes. Ces écoles, il faut le dire, n'étaient point également réparties : certaines contrées, les Landes proprement dites, étaient presque totalement déshéritées sous ce rapport, comme sous tous les autres ; dans certains autres cantons, au contraire, aucune paroisse n'était dépourvue d'école.
M. l'abbé Dubord a étudié les registres municipaux de quelques communes du département du Gers. Ils
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attestent l'intérêt que l'on portait à l'enseignement primaire. Dans une paroisse, entre autres, à Mauroux, le curé et les habitants principaux, reconnaissant, pour la communauté ruinée par les guerres, l'impossibilité de subvenir à l'entretien d'un régent, lui font eux-mêmes un traitement durant neuf années.
Dans son étude sur l'instruction primaire en Béarn, M. le vicomte Sérurier établit qu'aux xvii« et xviiie siècles cette province était pourvue d'écoles nombreuses. Il cite 305 renseignements concernant les écoles de 115 communes. « Aux xvii^ et xviii® siècles, dit-il, le nombre des actes prouvant l'existence d'un régent dans les paroisses est si considérable, que je les passerai sous silence. On en trouve un grand nombre ayant une école avant 1789, et combien dont les titres scolaires sont perdus ! »
Quant aux anciens diocèses de Bordeaux et de Bazas, l'instruction y était inégalement répandue. Certaines contrées étaient alors, comme aujourd'hui, d'immenses solitudes ; les paroisses étaient composées de petits hameaux séparés par de vastes espaces. Les écoles y étaient rares. Cependant, à la fin du xviii° siècle, le progrès s'accentuait même dans ces pays déshérités. Quant aux archiprêtrés qui s'étendaient sur les bords fertiles de la Graronne et de la Dordogne, la situation était toute autre, et il était bien peu de paroisses qui n'eussent leur école. Même en tenant compte des pays les moins favorisés, je puis, d'après les recherches que j'ai faites dans nos divers dépôts d'archives, affirmer que les deux tiers des paroisses
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environ possédaient des régents. En certaines communes même, l'instruction publique était organisée d'une manière bien plus complète, il y a cent ans qu'aujourd'hui ; les collèges étaient plus nombreux, plus d'une paroisse rurale avait son régent latiniste. Bordeaux possédait une corporation de maîtres d'écriture, dont le nombre s'est élevé jusqu'à 32. — En 1758, les Prères des Ecoles chrétiennes y avaient été appelés par Mgr d'Audibert de Lussan, l'intendant Tourny et les magistrats municipaux ; ils y tenaient avec un plein succès quatre grandes écoles gratuites, réunissant, dès 1764, plus de deux mille enfants. Les sœurs de Notre-Dame, établies en 1607 par Madame de Lestonnac, les Ursulines et plusieurs autres communautés religieuses instruisaient les jeunes filles pauvres. En même temps, il y avait tant d'instituteurs libres, que l'université de Bordeaux, dans un mémoire adressé au parlement en 1762, signale, comme une des causes de la décadence des études, le nombre infini des maîtres d'école et des maîtres de pension.
M. Audiat, le savant bibliothécaire de Saintes, disait, dans un mémoire lu à la Sorbonne en 1873 : « Il y avait des écoles en Saintonge, beaucoup plus qu'on ne croit, et en certains lieux, au moins autant qu'en 1873 ; notamment à la Rochelle, en 1689 (j'ai la liste des écoles, le nom des maîtres et le total des élèves), il y avait beaucoup plus d'écoles qu'en 1873. Quant à la population scolaire, elle était certainement aussi forte qu'à présent, toute proportion gardée. J'ai pour des communes rurales des listes d'instituteurs pendant un
siècle sans lacune et une fois pendant deux siècles. Evidemment, dans les communes voisines, il y avait des instituteurs, et celles-là n'étaient pas une exception. »
Pour le comté Nantais, M. Léon Maître donne la liste de 81 paroisses, dont 64 avaient des écoles aux XVII® et XVIII® siècles.
J'ai parlé des écoles de Lille au xvi'' siècle. En dehors des écoles gratuites établies à cette époque, trente-deux écoles étaient ouvertes, moyennant rétribution, aux enfants des bourgeois, sans compter celles où l'on enseignait le latin. — En 1789, la même ville possédait douze écoles gratuites, soit écoles du dimanche, soit écoles journalières, dont trois pour les filles. Les autres cités de la Flandre française faisaient les mêmes sacrifices, et M. de Resbecq a pu retrouver dans les divers dépôts d'archives de ce pays les traces de plus de 400 écoles de campagne.
Des renseignements fournis à Grégoire au commencement de la Révolution permettent d'affirmer que, dans le Pas-de-Calais, il y avait partout des instituteurs.
Les mémoires du clergé de France nous signalent également l'existence d'écoles primaires dans plusieurs provinces. Je citerai entre autres la ville d'Amiens, les diocèses de Poitiers, Vienne, Valence, le Puy, Cahors, Bourges, Meaux, Paris, Sisteron, Châlons, la Rochelle. Les renseignements tirés de cette source sont parfaitement authentiques, puisqu'ils proviennent d'un recueil de documents officiels (arrêts des parle-
îiaents et du conseil d'Etat, déclarations royales, édits, canons des conciles), publié au milieu du xviii^ siècle.
Des écoles de charité furent établies à Lyon, en 1670, par M. Démia, vicaire général de l'archevêque, qui se consacra tout entier à l'instruction des pauvres. Le vénérable de la Salle, après avoir institué les Frères des Ecoles chrétiennes, fonda des écoles charitables dans plusieurs villes de France : Reims, Rethel, Chartres, Calais, Avignon, Guise, Chàteau-Porcien, Saint- Denis, Marseille, Dijon, Grenoble, Yence, Alais, les Yans, Yalréas, Mâcon, Yersailles, Moulins, Boulogne, lui durent successivement ce bienfait. Il avait eu des précurseurs, et, dans la plupart de ces villes, de nobles efforts avaient été plus d'une fois tentés pour soustraire à l'ignorance les classes laborieuses.
Je n'entrerai pas dans de longs détails sur l'histoire des écoles de Paris aux xvii^ et xviii" siècles. Elle est fort connue, grâce à de nombreux ouvrages qui montrent bien qu'elles étaient extrêmement nombreuses, et que l'enseignement y était libéralement distribué et mis à la portée de tous.
Ce rapide exposé, dont les éléments sont fournis par les documents les plus authentiques, peut suffire à nous convaincre que l'enseignement primaire ne date pas d'hier dans notre pays. Assurément il restait (comme aujourd'hui, d'ailleurs) beaucoup à faire ; bien des paroisses manquaient encore d'écoles, et les maîtres n'étaient pas tous parfaits ; mais un progrès constant se manifestait, et si la Révolution n'était pas venue brutalement arracher l'Eglise à son œuvre, elle aurait
achevé de mettre les éléments des sciences à la portéede tous. D'ailleurs, les témoignages désintéressés des contemporains prouvent combien la situation était déjà satisfaisante dans la seconde moitié du xviii^ siècle. « Nos derniers rois, écrivait en 1755 le jurisconsulte Rousseaud de la Combe, ont réuni dans leurs ordonnances les dispositions de leurs prédécesseurs et celles des conciles, et, trouvant des écoles étahlies presque partout, ils ont veillé à en maintenir la discipline et à les rendre fréquentées. » — Dans un Traité du (jouvernement temporel et spirituel des paroisses publié en 1769, nous lisons : « Il y a ordinairement dans chaque paroisse deux écoles de charité, une pour les garçons et l'autre pour les filles. » — De même, en 1746, l'abbé Terrisse, vicaire général de Rouen, soutenant, dans un mémoire lu à l'Académie de cette ville, qu'il est d'une bonne politique de procurer aux paysans les moyens de s'instruire, donnait comme preuve « l'état florissant des campagnes de Normandie, où tout le monde était instruit ».
En vérité, qui croire ?... les gens qui, 80 ans après la Révolution, sans avoir ouvert un livre d'histoire, sans avoir feuilleté un registre de nos archives, viennent nous dire qu'il n'y avait point d'écoles primaires dans notre pays ; ou les auteurs contemporains, qui n'avaient aucun intérêt à tromper, qui parlent de faits éclatants, connus de tous, et touchant lesquels l'erreur était impossible, aussi bien que le mensonge ? De quel droit irions-nous nous inscrire en faux contre leurs affirmations, d'ailleurs confirmées chaque jour
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par l'étude des documents inédits qui abondent dans nos dépôts d'archives ? Ne devons-nous pas, au contraire, dire avec eux que des écoles nombreuses existaient dans lapliqjart de nos provinces avant 1789 ?
S'il est un fait éclatant dans notre histoire nationale, c'est le dévouement éclairé et infatigable de l'Église à tous les grands intérêts de notre pays. On a dit que « les évêques ont fait la France ». L'exactitude de cette formule est rigoureuse. Au point de vue spécial de la question qui nous occupe, l'étude la plus superficielle des faits suffit pour se rendre compte du zèle avec lequel, pendant des siècles, l'Église a travaillé à la diffusion de l'enseignement dans les masses. Ce sont les conciles qui ont proclamé la nécessité de l'instruction primaire ; ce sont les synodes diocésains qui, après avoir enflammé le zèle des ecclésiastiques et leur avoir enjoint de s'employer de tout leur pouvoir à la fondation des écoles, ont donné à ses écoles les plus sages règlements ; ce sont les évêques et les prêtres qui les ont inspectées, réformées, dotées ; ce sont les congrégations religieuses qui ont élevé par milliers les enfants du peuple.
Prêtons d'abord l'oreille à la voix des conciles. Ouvrons ces collections précieuses où se trouvent réunis leurs décrets : à chaque page nous aurons la preuve que ces saintes assemblées se préoccupèrent sans relâche de l'enseignement populaire.
Je ne m'arrêterai pas aux premiers siècles du moyen âge. Personne ne conteste qu'à cette époque le clergé seul ait pris en main la cause de l'enseignement. Quiconque a quelques notions d'histoire sait que les écoles épiscopales et monastiques, très nombreuses du viii^ au xii*^ siècle, « furent longtemps l'asile unique des lettres : laïques et clercs, riches ou pauvres, tous y étaient indistinctement admis. En élevant une école à l'ombre de chaque cathédrale et de chaque monastère, l'Eglise entendait remplir un devoir. »
« L'Eglise, dit, en 1179, le troisième concile de Latran, est obligée, comme une bonne mère, de pourvoir aux besoins des indigents, soit qu'il s'agisse des nécessités corporelles, soit qu'il s'agisse des biens de l'âme. De peur donc que la facilité de s'instruire ne manque aux pauvres que leurs parents ne peuvent entretenir, dans toute église cathédrale un bénéfice convenable sera assigné à un maître, qui enseignera gratuitement les clercs de cette église et les pauvres écoliers. Un écolâtre sera établi dans les autres églises et les monastères oîi il y avait autrefois des fonds affectés à cette destination. Personne n'exigera rien, ni pour la permission d'enseigner, ni pour, l'exercice de l'enseignement. »
Mais ce fut surtout au xvi® siècle et au commencement du xvii^ que l'action de l'Eglise en faveur de l'instruction primaire se fit sentir de toutes parts. Le concile de Trente s'occupa à plusieurs reprises des questions d'enseignement. Il renouvela le décret du concile de Latran de 1179, et prescrivit dans sa cin-
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quième session que « dans les églises dont les revenus sont trop modiques et le clergé et le peuple trop peu nombreux pour qu'il soit utile d'entretenir un maître de théologie, il y aura du moins un maître de grammaire qui donnera des leçons gratuites aux clercs et pauvres écoliers, afin qu'ils puissent plus tard en venir à de plus hautes études. On donnera à ce maître les fruits d'un bénéfice, ou il recevra un traitement prélevé sur les revenus de l'évéque ou du chapitre ». Ces prescriptions ne restèrent pas à l'état de lettre morte. « L'examen de nombreuses pièces d'archives, dit M. Maggiolo, m'a laissé la conviction que partout, de bon gré ou par nécessité, les 526 chapitres, qui existaient en France avant la Révolution, remplissaient l'obligation que leur imposaient les conciles de fonder et d'entretenir des écoles pour le peuple.
En conséquence des règlements de discipline du concile de Trente, de nombreux conciles provinciaux se tinrent dans la seconde moitié du xvi^ siècle ! entre autres villes, Narbonne, Rouen, Aix, Cambrai, Toulouse, Bordeaux, en furent le théâtre. Tous s'occupèrent de la grande question de l'enseignement primaire, tous eurent à cœur de relever les écoles et de faire refleurir les lettres. Nous ne pouvons citer toutes leurs décisions ; en voici du moins quelques-unes :
Dès 1526, un concile tenu à Chartres prescrit qu'« il y ait dans chaque paroisse une école publique oii puissent se rendre les enfants et où se trouve un prêtre ou un clerc assez instruit pour leur enseigner familièrement les lettres, le symbole, etc. »
Le concile de Tours de la même année ordonne aux: évêques de veiller, dans leurs visites pastorales, « à ce que, dans chaque paroisse, plusieurs soient chargés d'enseigner aux enfants l'alphabet, les premiers principes de la grammaire, le catéchisme et le chant ».
En 1550, le clergé des diocèses de Poitiers, Maillezais et Luçon adressait au roi les remontrances, suivantes :
Pour pourvoir à ce que ci-après la jeiiiiesse soit mieux instituée es lettres, et qvie les patrons et collateurs puissent plus facilement trouver personnes capables, sera faicte requeste à Sa Majesté qu'il lui plaise d'ordonner que, avec ses tailles ordinaires, soit pris ung sol par livre pour être mis par les collecteurs desdites tailles es mains des fabriqueurs et marguilliers de chacune paroisse, pour être employé au sallaire de régens suffisans et catholiques en cliascune desdites paroisses, nommément es lieux où aucun, d'ancienneté, n'a droit p)articulier de pourvoir aux escoles et que es dicts lieux où se mettront les dicts régens la présentation des régens et maistres en appartiendra aux prieurs ou curés ou préposés par les dicts évêques.
Un sage de ce siècle a écrit avec raison, disaient en 1563 les Pères du concile de Bordeaux, que la bonne éducation des enfants est l'objet le plus digne des délibérations d'rme assem.blée. La jeunesse est, en effet, l'espoir de l'État. Si, lorsque ces jeunes plantes sont encore tendres, on les cultive avec soin, elles produiront en abondance d'excellents fruits : si, au contraire, on les néglige, elles n'en porteront pas ou n'en donneront que de mauvais. Les catholiqxies doivent donc porter leur attention sur une œuvre si importante, et arriver xmr tous les moyens à établir dans toutes les paroisses ou du moins dans les - 2)rincipaux villages, des maîtres d'école qui, avec la grammaireenseignent aux enfants les principes de la religion.
Le concile de Cambrai de 1565 fait, touchant les écoles, le règlement suivant :
Les évêques auront soin de rétablir ou d'entretenir les écoles chrétiennes potn- instruire des éléments de la religion. lï y aura des maîtres d'école pour Vinstruction de la jeunesse daris^ toutes les paroisses... ; «les curés s'informeront tovis les mois du progrès des enfants, etc.
Que les évêques, dans leurs diocèses respectifs, relèvent les ancietmes écoles et procèdent par les censures ecclésiastiques contre ceux qui ont usurpé leurs revenus et leurs biens tant dans les monastères et les prieurés que dans les collégiales et les églises paroissiales. Que dans les lieux où il n'y a pa^ d'écoles, les évêques donnent tous leurs soins pour qu'il y en soit établi (Concile de Rouen, 1581).
C'était aux évêques qu'il appartenait d'appliquer à leurs diocèses respectifs les décisions des conciles. Ils réunissaient périodiquement en assemblée synodale les délégués de leur clergé, et ils élaboraient avec eux les ordonnances qui devaient servir de règle aux ecclésiastiques dans le gouvernement de leurs paroisses. Si l'on consulte les nombreux recueils de ces règlements synodaux, qu'on trouve dans toutes les grandes bibliothèques, on y lira à chaque instant la preuve du zèle de nos évêques de France pour l'instruction du peuple : non seulement ils prescrivent la fondation d'écoles dans tous les lieux qui n'en possèdent pas encore, mais ils formulent pour les maîtres et les élèves les règlements les plus minutieux et les plus sages. Je suis évidemment obligé de m'en tenir à quelques extraits.
Dès 1576, Claude de Sainctes, évêque d'Evreux, ordonnait de rétablir les écoles dans les villes, bourgs et villages, de faire choix de personnes capables pour les diriger et de leur assurer des appointements convenables,
François Péricard, évêque d'Avranches, rendait, en 1600, l'ordonnance suivante :
Les écoles seront remises aux sièges où elles avaient accoutumé d'être, et les pères de famille des paroisses affectées aux dits sièges y enverront leurs enfants pour être instruits en payant les taxes accoutumées, et sera faite reclierclie de toutes les fondations desdites écoles.
A Angers, en 1658, l'évêque prescrit à tous les curés d'établir des écoles partout où il en manque, et, pour s'assurer que ses prescriptions sont exécutées, il veut qu'on lui envoie les noms des maîtres et des maîtresses qui partout tiennent école. — En 1664, le synode renouvelle ses prescriptions : « Toute paroisse doit avoir ses écoles, ou du moins un maître et un clerc suffisamment instruit qui enseigne les enfants. » — En 1876, nouvelles recommandations : « Entre tous les soins que nous imposent les obligations de notre charge pastorale, il n'y en a point qui nous touche davantage que l'instruction des enfants. Nous conjurons donc les ecclésiastiques, là où il n'y a point d'école fondée, de donner une partie de leur temps à cet emploi... Où il y a plusieurs prêtres, le dernier sera tenu de le remplir, ou un autre plus ancien examiné par l'évêque et désigné par lui. »
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A Autun, en 1669, Daniel de Roquette ordonne que « les curés et prêtres tiendront de petites écoles, ou choisiront, avec les habitants de chaque paroisse, une personne de probité capable d'enseigner les jeunes enfants. »
En 1694, Huet, évoque d'Avranches, ordonne aux curés, conformément aux règles de l'Eglise, de tenir ou faire tenir par leurs vicaires ou autres personnes capables les petites écoles pour l'instruction des enfants. Il décide qu'aucun ecclésiastique ne sera reçu à faire les fonctions de vicaire que sous la condition de faire l'école quand il en sera requis par le curé. — Quelques années auparavant, en 1682, Mgr de Froullay de Tessé, évéque de Coutances, déclarait q\iil est du devoir-des ecclésiastiques de ijrendre soin de V instruction des enfants et de leur apprendre non seulement les points fondamentaux de la foi, mais encore à lire et à écrire. Il les y exhorte et leur enjoint de tenir par eux-mêmes ou de faire tenir les petites écoles, et de procurer l'instruction des filles par le ministère de quelque fille ou femme de piété qui voudra bien donner ses soins à un si saint emjdoi. Est-il possible de parler avec plus d'estime de l'enseignement populaire ?
En 1735, l'évêque d'Auxerre, Mgr de Caylus, prescrit aux curés de suppléer eux-mêmes, quand il s'agit d'établir des écoles, à l'indigence des habitants.
« Le principal moyen de faire refleurir la piété chrétienne parmi les fidèles, dit le synode de Boulogne de 1744, c'est d'avoir grand soin que la jeunesse soit bien instruite. Convaincus donc que rien ne contribue
davantage à former de bons clirétiens que la bonne éducation des enfants, nous croyons aussi que rien ne mérite plus notre attention et celle de nos curés que l'établissement et la conduite des maîtres d'école, qui sont chargés en partie de cette éducation. C'est pourquoi nous désirons qu'il y en ait un dans chaque paroisse de notre diocèse qui ait soin de tenir bonne école, oïl les enfants soient bien et assidûment instruits. »
Quelques faits choisis entre mille autres vont montrer avec quel dévouement le clergé sut répondre à ces exhortations des conciles et des synodes.
Le xvii^ siècle fut une grande époque dans l'histoire du clergé de France. Jamais peut-être on ne vit dans ses rangs autant de saints personnages, rivalisant partout de zèle et de charité pour subvenir à tous les besoins des corps, aux nécessités bien autrement pressantes des âmes. Ces prêtres admirables mettaient au nombre de leurs préoccupations l'instruction des enfants du peuple. En 1649, M. Olier, fondateur du séminaire de Saint-Sulpice, et M. Bourdoise, premier prêtre de Saint-Nicolas du Chardonnet, établirent une association de prières pour obtenir de Dieu de bons maîtres d'école pour les indigents. « Pour moi, écrivait M. Bourdoise à son saint ami, je le dis du meilleur de mon cœur, je mendierais de porte en porte pour faire subsister un vrai maître d'école, et je demanderais, comme saint François Xavier, à toutes les universités du royaume, des hommes qui voulussent, non pas aller au Japon ou dans les Indes prêcher
les infidèles, mais du moins commencer une si bonne oeuvre. Les meilleurs maîtres, les plus grands, les plus en crédit, les docteurs de Sorbonne, n'y seraient pas trop bons. Parce que les écoles de paroiss'e sont pauvres, et tenues par des pauvres, on s'imagine que ce n'est rien. Cependant c'est l'unique moyen de détruire les vices et d'établir la vertu, et je défie tous les hommes ensemble d'en trouver un meilleur. »
Pénétrés de ces principes, ces grands hommes ne négligeaient rien pour leur donner l'application la plus large et la plus complète, et multiplier les petites écoles dans les paroisses qui leur étaient confiées. Ils inspiraient les mêmes sentiments aux ecclésiastiques nombreux qui, sous leur direction, s'exerçaient aux fonctions sacrées, et ceux-ci, devenus maîtres à leur tour, élevés souvent aux honneurs de l'épiscopat, donnaient tous leurs soins à la fondation et à la conduite des écoles.-
En 1696, les curés de Chartres présentaient à Mgr Godet des Marais, leur évoque, une requête pressante pour obtenir de lui l'établissement dans leurs paroisses d'écoles de charité dirigées par les frères du bienheureux de la Salle. Ils voyaient dans l'absence d'écoles gratuites pour les pauvres la cause principale des défauts et des vices des enfants du peuple, et suppliaient le prélat de pourvoir à ce qu'il y eût dans la ville quelques maîtres et maîtresses d'école de la capacité, de la piété et du zèle desquels on fût parfaitement informé, pour leur commettre le soin de la jeunesse, et surtout qu'il y eût quelques écoles de cha-
rite en faveur des enfants des pauvres, L'évêque de Chartres se rendit aux désirs si chrétiens de ses curés: il fit venir sept Frères des Ecoles chrétiennes, et voulut pourvoir lui-même à tous les frais de leur établissement et de leur entretien.
Dans les premières années du xviii*^ siècle, à Grenoble, des ecclésiastiques avaient pris l'initiative d'une association charitable pour l'instruction de la jeunesse.
A Brest, en 1787, alors que l'intendant avait dessein de supprimer l'école charitable de Recouvrance, ce fut l'évêque de Léon qui prit la défense de cette institution, et s'éleva avec vigueur contre ceux qui, « imbus de principes répandus dans certains livres proscrits par la religion et la raison, excluent de toute instruction certaines classes d'hommes ». Ce sont les propres termes de la lettre du prélat.
A Avignon, l'archevêque, Mgr de Gontery, visitait souvent les écoles, y passait des heures entières, assistait aux classes, interrogeait les enfants, excitant leur émulation, les faisant venir dans son palais et écoutant les répétitions du catéchisme.
En 1769, les prêtres de l'arrondissement de Yézelay adressaient à l'évêque d'Autun un mémoire extrêmement remarquable, dans lequel ils pressaient le prélat d'employer tout son crédit et toute son autorité pour rendre les écoles plus nombreuses et plus stables.
Un siècle plus tôt, à Châlons, Mgr Vialart de Hercé avait donné de belles preuves du dévouement de l'Eglise à la grande cause de l'enseignement populaire.
Il engagea, dit son ancien historien, à cette œuvre si
utile plusieurs personnes de l'un et de l'autre sexe, qui avaient de la bonne volonté et de la capacité, et en peu de temps il n'y eut presque aucune paroisse de son diocèse à qui il ne procurât cet avantage. Il dépensa 50,000 livres pour la fondation des Ursulines de Châlons. En 1672, il établit pour tenir les écoles de la campagne une communauté de maîtresses séculières. — Ayant toujours regardé l'éducation qu'on donne à la jeunesse comme d'une extrême conséquence dans la suite ei comme un point capital de la religion, il donna, en 1676, un mandement pour indiquer une retraite pour tous les maîtres; d'école du diocèse, qu'il appelle du beau nom d'ouvriers si nécessaires à l'Eglise. Cette retraite se fit dans le séminaire de Châlons, et aux dépens du prélat, qui eut soin d'instruire et de faire instruire les maîtres de leurs devoirs, et de leur donner d'excellentes règles de conduite. Et, afin qu'il ne leur manquât rien de ce qui pouvait les aider à remplir leurs obligations, l'évêque fit imprimer à ses frais deux ouvrages, qu'il leur fit distribuer et qu'il rendit fort communs dans son diocèse. L'un, dont il était luimême l'auteur, a pour titre L'École chrétienne : c'est un recueil de méditations sur les devoirs de ceux qui sont chargés de l'instruction des enfants, avec des règlements fort judicieux ; l'autre est un recueil de cantiques. En 1744, l'évêque de Toul donna aux maîtres d'école de son diocèse un ouvrage analogue, « livre utile, dit M. Maggiolo, et qui exerça une salutaire influence dans le pays toulois, où le nombre des illettrés était moins considérable qu'ailleurs ».
QUESTIONS CONTROV. — T. I. 16
Trouve-t-on, parmi les détracteurs de l'Eglise et les prétendus amis du peuple, beaucoup dliommes capables de ce dévouement efficace à la cause de l'enseignement populaire ?
Le zèle du clergé pour l'instruction du peuple ne se manifestait pas seulement par de sages règlements et des encouragements aux maîtres et aux écoliers : l'étude des anciens documents nous montre encore^ dans toutes les provinces, les évoques et les prêtres consacrant leur influence, leur fortune et les revenus de leurs charges à l'œuvre des écoles gratuites.
Il arrive quelquefois que les magistrats municipaux montrent peu de zèle pour les écoles : le clergé supplée à leur négligence. C'est ainsi qu'en 1683, à Charentenay (Yonne), le curé dit dans son rapport à l' évoque : « Il n'y avait point de maître d'école. J'ai soigné qu'il y en eût un ; je crois qu'il fera bien son devoir. »
En 1713, l'archidiacre de Langres veut obliger les habitants d'Epineuil à nommer un maître d'école^ comme dans les paroisses voisines. Mais les habitants ne veulent pas voter le traitement nécessaire. Nouvelles instances de l'archidiacre en 1718 : « Attendu que les enfants sont sans éducation, sans savoir lire ni écrire, il sera présenté requête à l'intendant pour que les habitants soient contraints de payer un maître, étant une chose honteuse que la plus grande partie des enfants ne sachent pas leur croyance, faute d'être instruits. »
En 1766, le vicaire de Saint-André du Bois, au diocèse de Bordeaux, écrit à l'intendant de Guyenne une
lettre fort énergique pour le prier de tenir la main au maintien de l'école établie par lui et le curé de cette paroisse, école que certains notables voulaient détruire, en privant l'instituteur de son traitement.
L'Eglise ne se contente pas d'exhorter, de défendre les écoles contre les entreprises de ceux qui les veulent ruiner ; elle sait les fonder elle-même : les hommes et les ressources ne lui manquent pas pour accomplir cette œuvre excellente de charité.
A Autun, trois prêtres se présentent, en 1627, aux magistrats municipaux, et déclarent leur intention de faire « de l'école charitable leur principale occupation, s' étant dévoués de tout cœur à l'instruction de la jeunesse de cette ville, principalement des enfants les plus pauvres ». Ils s'efforcèrent aussi de procurer aux enfants de la campagne le même bienfait.
En 1753, une autre école est fondée au moyen de 12,000 livres léguées par un docteur de Sorbonne.
En même temps, à Moulins, un prêtre, M. Aubery, use sa vie et sacrifie sa fortune à l'établissement des classes gratuites. Il commence par faire l'école luimême. — Dès qu'il a réuni quelques ressources, il s'adjoint un frère du vénérable de la Salle, puis deux. Il achète un emplacement, « emploie les fonds de rente qu'il avait » à bâtir une école, « y travaillant lui-même avec les deux frères, comme un manœuvre, dans l'intervalle des exercices ». Il finit par donner à l'établissement tout ce qui lui reste, jusqu'à ses livres, et procure ainsi le bienfait de l'instruction totalement gratuite à 140 écoliers.
Les écoles charitables de Lyon, d'Amiens, de Paris, furent également fondées par des ecclésiastiques. En Bretagne, bien des écoles ont été dotées avec des biens ecclésiastiques, les évoques consentant volontiers à ce que les revenus en fussent appliqués à une si bonne œuvre. — « On verra, dit M. Léon Maître, plus d'un exemple de ce fait, que je cite avec intention, pour montrer que, bien avant la Révolution française, le clergé se dépouillait volontiers des bénéfices sans desservants au profit des ignorants pauvres. »
J'emprunte un dernier fait à l'ouvrage de M. Fayet sur les écoles de la Haute-Marne. Avant la Révolution, 80 maisons et 28,281 livres de rente avaient été données ou léguées aux écoles de ce département. La part des ecclésiastiques dans ces libéralités est de 45 maisons et de 11,551 livres. « Au denier vingt, comme on disait alors, ces 28,281 livres de rente représentent un capital de 569,620 livres ; les 80 maisons à 2,000 livres, 160,000 livres : total 725,620 livres, dont le clergé a fourni 424,600 livres. » Voilà comment le clergé se montrait hostile aux intérêts de l'enseignement populaire !
Mais il est une preuve sans réplique du zèle admirable de l'Eglise pour l'instruction du peuple : je veux parler des innombrables congrégations enseignantes que son sein toujours fécond produisit depuis la fin du XVI® siècle.
Longtemps avant l'époque où les journalistes devaient savamment disserter sur le droit de tous à l'instruction primaire, l'Eglise comprenait que c'était à elle
qu'il appartenait à! attirer les petits enfants au Christ; suivant la sublime expression de Gerson. Le clergé séculier, occupé aux travaux du ministère ecclésiastique, ne pouvait apporter à cette œuvre tout le soin qui aurait été nécessaire; malgré sa vigilance, les maîtres d'école n'étaient pas toujours à la hauteur de leur mission. L'Eglise allait produire des hommes exclusivement voués à l'instruction de la jeunesse, consacrant leur vie à former les enfants du peuple à la science et à la vertu.
En 1592, les Doctrinaires furent fondés à Cavaillon, par le vénérable César de Bus, et les Scolopii de saint Joseph Cazalanzio, établis à Rome en 1597. En 1670, un vicaire général de Lyon, M. Démia, dont j'ai déjà parlé, ayant créé à Lyon plusieurs écoles gratuites, et, voulant assurer l'avenir de son œuvre, essaya de fonder une communauté de maîtres d'école, qui, après avoir rendu de grands services à Lyon et dans les diocèses voisins, ne survécut guère à son fondateur. Plusieurs essais également infructueux avaient été tentés, quand enfin le bienheureux de la Salle (1651- 1719) se mit à l'œuvre et établit l'institut des Frères des Ecoles chrétiennes.
On connaît la vie du bienheureux de la Salle, ses fondations et ses grandes œuvres. Qu'il nous suffise de dire que ce fut un gentilhomme, prêtre et dignitaire de l'Eglise, qui, après avoir commencé par accorder à quelques pauvres maîtres d'école sa protection et ses bienfaits, se fit lui-même pauvre et maître d'école pour les pauvres. Il montrait ainsi quel cas il faisait de
l'instruction primaire, et démontrait, ce nous semble^ qu « en France, la foi catholique, aux époques où elle domina dans notre pays, s'occupa de fonder l'enseignement populaire ». De son vivant, le bienheureux de la Salle établit des écoles dans presque toutes les provinces de France. En 1789, il y avait 1,000 frères, dirigeant 120 écoles avec 36,000 élèves ; il y en a 11,000 aujourd'hui.
Quant aux congrégations de filles fondées pour l'instruction des enfants, elles furent si nombreuses, que leur seule énumération fatiguerait le lecteur. Il n'est pas de province, de diocèse qui n'ait eu les siennes et qui n'ait reçu leurs bienfaits. Je citerai seulement quelques chiffres, que j'emprunte à M. de Resbecq. Ils donneront une idée des immenses services rendus par ces congrégations. En 1739, les Ursulines avaient plus de 300 maisons ; les Sœurs d'Ernemont, 106 maisons, 11,600 élèves ; les Sœurs d'Evron, 85 maisons, 5,000 élèves ; les Filles de la Charité, 500 maisons.
Voilà ce que l'Eglise a fait pour l'enseignement populaire. Ce rapide exposé de ses œuvres suffit pour la défendre contre les ineptes calomnies de ses ennemis. Si, avant ce siècle, il a été fait, dans notre pays, quelque chose pour l'instruction primaire, on le doit aux incessantes exhortations de l'Eglise, à son zèle que rien n'a pu lasser, aux généreux dévouements qu'elle a suscités. Voilà la vérité historique, que l'étude des faits met chaque jour davantage en lumière.
J'arrive à ma troisième proposition : Les assemblées ^législatives de la période révolutionnaire, loin d'avoir créé l'enseignement primaire dans notre pays, l'y ont désorganisé et complètement ruiné.
Etudions tout d'abord les lois qu'elles ont promulguées.
En 1789 (j'emprunte ces chiffres à un rapport officiel de M. Villemain en 1842), la France avait 24 universités et 562 collèges, avec 72,747 élèves, dont les quatre septièmes bénéficiaient entièrement ou partiellement d'un enseignement gratuit, non pas comme aujourd'hui aux frais de l'Etat, c'est-à-dire aux dépens des contribuables, mais au moyen des libéralités séculaires de l'Eglise et des particuliers. Que sont devenues ces institutions durant la période révolutionnaire ? Le décret du 28 fructidor an P^" va nous l'apprendre : « Il sera établi dans la République trois degrés progressifs d'instruction : le premier, pour les connaissances indispensables aux artistes et ouvriers dans tous les genres ; le second, pour les connaissances ultérieures, nécessaires à ceux qui se destinent aux autres professions de la société ; le troisième, pour les objets d'instruction dont l'étude difficile n'est pas à la portée de de tous les hommes. En conséquence, les collèges deijlein exercice et les facultés de théologie^ de médecine, des arts et de droit sont supprimés sur toute la surface de la République. » Yoilà certes une conclusion inattendue,
et toute révolutionnaire. La Convention prétendait fonder, mais fonder sur des ruines : elle commençait donc par détruire : des années devaient s'écouler avant que l'heure de la reconstruction sonnât.
Le 10 mars 1793, elle avait décrété : « Les*biens formant la dotation des collèges, des bourses et de tous autres établissements d'instruction publique français^ sous quelque dénomination qu'ils existent, seront dès à présent vendus dans la même forme et aux mêmes conditions que les autres domaines de la République. »
Ce n'était pas assez de s'attaquer aux institutions et de dilapider leurs biens, il fallait encore disperser le personnel qui s'était dévoué à l'enseignement public. Au premier rang, la Révolution trouva les congrégations religieuses : les Oratoriens, les Carmes, les Doctrinaires, les Dominicains, les Bénédictins, bien d'autres encore, dirigeaient un grand nombre de collèges ; les Frères des Ecoles chrétiennes, déjà extraordinairement multipliés, donnaient gratuitement l'instruction primaire à des milliers d'enfants. Les congrégations religieuses de femmes : Ursulines, Sœurs de la Providence, Filles de Sainte-Geneviève, Filles de Notre-Dame, Filles de la Croix, Filles de la Charité et cent autres, dévouaient leur vie à l'enseignement des Filles. « Parmi les communautés religieuses, dit M. Taine, plusieurs centaines sont des maisons d'éducation, un grand nombre donnent gratuitement l'instruction primaire. » Or, en 1789, il n'y a pas d'autres écoles pour les filles. Si on les supprime, on bouche à l'un des deux sexes, à la moitié de la population française, toute source de
culture et d'enseignement. Qu'importe ? Dès le 18 août 1792, l'Assemblée législative décrète qu' « un Etat vraiment libre ne doit souffrir dans son sein aucune corporation, pas même celles qui, vouées à l'enseignement public, ont bien mérité de la patrie. »
Les communautés enseignantes sont donc frappées ; leurs membres, astreints au serment civique, sont dispersés; ils seront bientôt emprisonnés, déportés, guillotinés, au nom de la liberté et de la fraternité.
Après avoir détruit, la Révolution va réédifier, et réédifier comme elle l'a fait en toute matière, non point en restaurant, en améliorant, en développant l'œuvre du passé, mais en inventant de toutes pièces un nouveau système, à coups de lois et de décrets, décrets souvent contradictoires, presque toujours inapplicables, parce qu'ils ne tiennent nul compte du caractère, du tempérament et des traditions du pays.
Tout d'abord les lois nouvelles s'occupent du choix des instituteurs. Sous l'ancien régime, chaque paroisse, réunie en assemblée générale, choisissait son régent, qui avait ensuite à se pourvoir auprès des autorités compétentes de l'autorisation d'enseigner. La Convention, après avoir conservé ce principe du choix des maîtres d'école par les communes, en élude l'application. C'est la liberté nouvelle. « Les instituteurs, dit la loi du 27 brumaire an II, sont nommés par le peuple ; néanmoins, pendant la durée du gouvernement révolutionnaire, ils seront examinés, élus et surveillés par un jury d'instruction composé de trois membres désignés
par r administration du district. » D'ailleurs on exclut soigneusement presque tous les anciens maîtres. Les articles 12 et 22 de la loi du 7 brumaire an II disposent que « aucun ci-devant noble, aucun ecclésiastique et ministre d'un culte quelconque ne peut être élu instituteur national. Les femmes ci-devant nobles, ci-devant religieuses, chanoinesses, sœurs grises, ainsi que les maîtresses d'école qui auraient été nommées dans les anciennes écoles par des ecclésiastiques ou ci-devant nobles, ne peuvent être nommées institutrices nationales ». On verra bientôt quels obstacles ces exclusions absurdes et injustes opposèrent au recrutement des instituteurs.
J'ai essayé de montrer, dans la première partie de cette étude, que les écoles rurales étaient très nombreuses chez nous avant la Révolution. Elles avaient été distribuées suivant les besoins des différents pays et leur conformation topographique. La Convention n'entendit pas maintenir cet ordre de choses rationnel ; elle voulut établir, d'après des règles uniformes, les circonscriptions scolaires, et appliquer les mêmes principes aux plaines de la Beauce et aux montagnes de l'Auvergne. Un premier décret prescrivit qu'il serait établi une école dans les communes de 400 à 1500 habitants ; la loi du 18 brumaire ordonna l'établissement d'une école par mille habitants. Chaque école put embrasser une circonscription d'une lieue de rayon. Bien plus, dans la Gironde, l'administration départementale décide, le 6 frimaire an IV, qu' « il ne sera établi, jusqu'à nouvel ordre, qu'une seule école par canton et
l'instruction primaire en FRANCE. 239
dans les chefs-lieux ». Que de paroisses qui, depuis de longues années, jouissaient du bienfait d'une école, s'en voient privées par ces décrets rendus pour faire fleurir l'instruction publique ! Leurs maisons d'école sont vendues, et quand, la tourmente passée, ces pauvres ■communes voudront rendre à leurs enfants le bienfait de l'instruction primaire, elles devront se saigner aux quatre veines pour acquérir un nouvel immeuble.
Un autre obstacle au développement de l'instruction primaire, c'est son nouveau programme. Tout d'abord il est purement la'ique, ou, pour mieux dire, athée. D'après le décret du 29 frimaire an P^ : « L'enseignement doit être commun à tous les citoyens, sans distinc-. "tion de cultes. Tout ce qui concerne le culte religieux ne doit être enseigné que dans les temples. » Le catéchisme est proscrit ; on enseigne en revanche la morale républicaine (sic) ; on fait apprendre aux enfants la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, et la Constitution de la République française. Défense absolue d'user de livres autres que ceux élaborés par les autorités révolutionnaires ; défense absolue de vaquer le dimanche ; seul le décadi doit être célébré, même dans les écoles privées. Et la liberté de l'enseignement est écrite en tête de la loi. C'est la liberté d'enseignement et la liberté de conscience révolutionnaires.
Mais étudions de plus près le nouveau programme. Comme le fait remarquer l'administration départementale de la Gironde dans une lettre du 25 nivôse an III, où elle donne l'explication de l'extrême difficulté qu'elle •éprouve à recruter des instituteurs, « pour enseigner
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les sciences prescrites par la loi, il faut avoir approfondi la plupart des connaissances humaines » ! « Les enfants reçoivent dans les écoles la première éducation physique, morale et intellectuelle la plus propre à développer en eux les mœurs républicaines, l'amour de la patrie et le goût du travail. Ils apprennent à parler, lire et écrire la langue française. — On leur fait connaître les traits de vertu qui honorent le plus les hommes libres, particulièrement les traits de la Révolution française les plus propres à élever l'âme et à la rendre digne de la liberté et de l'égalité. — Ils acquièrent quelques notions géographiques de la France. — La connaissance des droits de l'homme et du citoyen est mise à leur portée par des exemples et par leur propre expérience. — On leur donne les premières notions des objets naturels qui les environnent et de l'action naturelle des éléments. Ils s'exercent à l'usage des nombres et du compas, du niveau, des poids et mesures, du levier, de la poulie et de la mesure du temps.' — On les rend souvent témoins des travaux champêtres et des ateliers; ils y prennent pati.^ autant que leur âge le leur permet. Ils aident dans leurs travaux les vieillards et les parents des défenseurs de la patrie. Ils visitent les manufactures^ les ateliers et les hôpitaux. — Ils s'exercent à la course, à la lutte, à la natation, aux exercices militaires. On leur fait apprendre le recueil des actions héroïques et des chants de triomphe. » Si l'on songe que ce programme s'adresse à des enfants qui, d'après la loi, doivent rester trois ans seulement dans les écoles, où ils entrent à six, sept ou huit ans,
on comprendra aisément qu'il est absolument inapplicable.
La Convention prévoyait sans peine que les Français ne soumettraient pas de bonne grâce leurs enfants à cet enseignement. Aussi prit-elle soin de décréter l'instruction obligatoire. En vertu du décret du 18 nivôse an II, « les pères, mères, tuteurs ou curateurs, seront tenus d'envoyer leurs enfants ou pupilles aux écoles du premier degré d'enseignement. — Les contrevenants seront dénoncés au tribunal de police correctionnelle, et condamnés à une amende égale au quart de leurs contributions. Dans le cas de récidive, l'amende sera doublée, et les infracteurs seront considérés comme ennemis de l'égalité et privés pendant dix ans de leurs droits de citoyens. »
Avec la laïcité et l'obligation, la Convention décréta d'abord la gratuité. Aux termes du décret de brumaire an II, les instituteurs devaient recevoir du gouvernement un traitement proportionné au nombre de leurs élèves ; il leur était défendu, sous peine de destitution, d'en accepter aucune rétribution. Mais bientôt il en fallut rabattre. On promettait beaucoup aux pauvres maîtres d'école, mais on tenait peu, ou l'on payait en assignats. Force fut donc de renoncer à la gratuité. D'après la loi du 3 brumaire an lY, les instituteurs durent recevoir de chacun de leurs élèves une rétribution annuelle fixée par l'administration départementale. — Avant la Révolution, la gratuité était absolue pour tous les pauvres sans exception. D'après la loi de brumaire an IV, un quart seulement des enfants put
être exempté de la rétribution pour cause d'indigence. Tel était le progrès réalisé par la Révolution,
Ce rapide aperçu de la législation révolutionnaire sûr l'instruction primaire suffit pour se rendre compte de ce qu'elle avait de déraisonnable, d'incohérent^ d'impraticable, d'odieux. De fait, les témoignages contemporains sont unanimes à l'affirmer, elle eut .pour conséquence immédiate la ruine complète de l'enseignement populaire.
Quand il fallut mettre à exécution les décrets de la Convention, l'embarras fut grand. En vain des circulaires innombrables venaient-elles stimuler le zèle des administrations locales, en vain les jurys départementaux d'instruction multipliaient-ils leurs appels désespérés : tout manquait à la fois, et les maîtres, et les locaux, et l'argent, et les élèves.
L'exclusion des membres des congrégations dissoutes, le renvoi de la plupart des anciens instituteursrendaient impossible le recrutement des nouveaux maîtres. On avait beau diminuer le nombre des écoles,. on n'arrivait pas à donner des régents à celles que l'on conservait. Et comment ce nouveau corps enseignant était-il composé ? Les contemporains vont nous le dire. L'administration du district de Bordeaux écrivait le 25 nivôse an III à la municipalité de la Teste : « Vous nous observez que les deux instituteurs qui sont à la tête de vos écoles ne vous paraissent pas propres à remplir une place dans l'instruction publique. Cette observation n'est pas particulière à votre municipalité,
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on peut l'appliquer à toutes les communes de ce district. Le jury d'instruction, ainsi que nous en faisons chaque jour la triste expérience, a bien décrété la régénération de l'esprit humain, mais ce décret n'est pas encore exécuté. » '
Dans une circulaire officielle du 11 floréal an IX, le préfet de la Sarthe, le citoyen Auvray, parlait des plaintes sans nombre qu'il recevait au sujet de l'incapacité et de l'inconduite d'un grand nombre d'instituteurs primaires. « L'ignorance et l'immoralité de la plupart d'entre eux, écrivait-il, ont excité contre leurs personnes un mépris qui finirait par tourner au détriment de l'instruction même. »
A la même époque, le savant Fourcroy, visitant les départements de la Manche, du Calvados et de l'Orne, signale la mauvaise conduite, l'ivrognerie et l'immoralité de beaucoup d'instituteurs.
Enfin, dans une pétition adressée aux Cinq-Cents, des citoyens de Barr (Haut-Rhin), qui se qualifient de « bons républicains, vrais partisans de l'an III », se plaignent de ce qu' « on regarde les instituteurs comme des êtres nuls, dont l'ignorance et le fanatisme font un objet de sotte dérision ».
Voilà en quelles mains était tombée l'éducation de la jeunesse ! Faut-il s'étonner qu'en dépit des lois et des menaces, les pères de famille se refusassent absolument à confier leurs enfants à de pareils maîtres, et aimassent mieux les laisser dans l'ignorance que de les livrer à des influences corruptrices ? De toutes parts les administrations républicaines se plaignent de
la désertion des rares écoles officielles qu'on ait pu établir, auxquelles les écoles privées qu'on rouvre partout font une concurrence insoutenable.
Une circulaire de Letourneur, ministre de l'intérieur du Directoire (16 ventôse an VI), renferme ces aveux significatifs : « Ce n'est qu'avec un grand zèle et par une surveillance constante que vous pouvez arracher l'instruction républicaine à cette espèce de nullité dans laquelle les ennemis des lois et du gouvernement se sont efforcés de la plonger jusqu'ici. Combien le spectacle que présente le tableau des écoles primaires ne doit-il pas affliger l'âme de tous les vrais républicains ! En butte à la malveillance et à la calomnie, dénuées des premiers secours qui pouvaient les soutenir et les alimenter, les écoles primaires n'existaient pas encore que déjà elles avaient cessé d'être. Ainsi réduits à l'état le plus déplorable, sans considération au dehors, sans élèves, pour la plupart, autres que ceux que leur indigence met dans l'impossibilité de payer la contribution fixée, les instituteurs voient leur zèle paralysé. » L'administration départementale de la Gironde, en communiquant cette circulaire à ses administrés, reconnaît qu'elle s'applique à merveille à ce département, et, toujours au nom de la liberté, prend des mesures pour vexer les instituteurs privés, en attendant qu'on puisse fermer leurs écoles.
J'ai cité plus haut le témoignage de Grégoire au sujet de l'état florissant de l'instruction primaire dans nos départements de l'Est. Je vais compléter la cita-
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tion : « Tout cela n'est 'plus, ajoute le conventionnel ; la ^persécution a tout détruit. L'ignorance menace d'envahir nos campagnes, les villes mêmes, avec tous les fléaux qui en sont la suite. On a beaucoup raisonné et même déraisonné sur l'établissement des écoles primaires, et les écoles primaires sont encore à neutre. »
L'inspection des départements faite en l'an IX par les conseillers d'Etat envoyés en mission par les consuls révèle un état de choses pitoyable à tous les points de vue. Tout est ruiné, tout est à refaire, en matière d'instruction publique notamment. Les commissaires constatent partout que les écoles primaires prescrites parla loi de l'an IV n'ont été établies presque nulle part, que là où elles sont établies elles manquent d'élèves, que les générations nouvelles croissent dans l'ignorance, que l'instruction est nulle dans un grand nombre de départements. Deux exemples entre autres. Veut-on savoir combien, au Mans, chef-lieu de département, dont le collège au xvii^ siècle avait plus de 700 élèves, les écoles primaires réunissent d'enfants en l'an IX ? Soixante en tout. A Paris, à la même époque, vingt-quatre écoles établies en exécution de la loi de brumaire ont quarante élèves en moyenne, soit moins de 1,000 sur 20,000 enfants en âge de les fréquenter.
Tels furent les résultats obtenus en quelques années par les lois révolutionnaires. Le ministre Chaptal les a parfaitement résumés dans l'exposé des motifs d'un projet de loi sur l'instruction publique qu'il proposait en 1802 : « L'éducation publique est presque nulle
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partout. La génération qui touche à sa vingtième année est irrévocablement sacrifiée à l'ignorance, et nos tribunaux, nos magistratures ne nous offrent que des élèves des anciennes universités. Le système d'instruction publique qui existe aujourd'hui est donc essentiellement mauvais. Les écoles primaires n'existent presque nulle part, de sorte que la masse de la nation croit sans instruction. »
Je crois avoir démontré que l'influence de la Révolution sur l'enseignement primaire fut désastreuse. Je m'arrête, ne voulant pas affaiblir par des commentaires superflus l'impression que ne peuvent manquer de produire sur tous les esprits sérieux les écrasants témoignages que je viens de citer.
Abbé E. Allain.
Ceux qui ont étudié l'histoire de 89 dans la légende révolutionnaire, ne connaissent pas mieux la vérité sur les événements de cette époque que les lecteurs de certains journaux actuels ne la connaissent sur les faits et gestes de la Commune en 1871.
En effet, j'ouvre la légende au chapitre : Prise de la Bastille. Je vois, d'un côté, un peuple transporté d'amour pour la liberté ; de l'autre, une royauté et une aristocratie épouvantées du triomphe des idées nouvelles et faisant les plus violents efforts pour les combattre. Louis XVI renvoie Necker, le ministre aimé du peuple ; des hordes sauvages menacent l'indépendance de l'Assemblée nationale et celle de Paris. Mais le peuple de Paris est là. Malgré les baïonnettes qui l'entourent et vont le frapper, malgré la fureur des
aristocrates qui préparent la ruine de la capitale et qui poussent la barbarie jusqu'à assassiner sur les places et les promenades publiques des citoyens inoffensifs, la grande ville se soulève. Elle n'a pas d'armes, elle n'a pas de chefs, -mais elle a du cœur. Les armes sortent du sein des ténèbres ; les chefs, des rangs de la foule frémissante. Bientôt, sous les murs de la vieille forteresse, emblème et soutien du despotisme, le canon de la liberté tonne contre celui de la tyrannie. Vainement la mitraille décime les défenseurs du peuple ; vainement les assiégés, appelant la perfidie à leur secours, arborent le drapeau parlementaire pour mieux massacrer les fils de la nation : pour un héros qui tombe, vingt autres se lèvent ; ni les hautes tours, ni la mitraille, ni la trahison, n'arrêtent les glorieux enfants de Paris ; à travers les flammes et les balles, ils s'élancent, la Bastille est prise, et le génie de la Liberté plane sur le cadavre de la Tyrannie. Voici la légende ; voyons maintenant l'histoire.