I. PRELUDES DE L INSURRECTION
Aussitôt que les états généraux eurent détruit la souveraineté royale, Paris, la vieille cité de la Fronde et de la Ligue, de Jean de Bourgogne et d'Etienne Marcel, aspira à devenir la reine de la Révolution. Rien ne lui manquait pour jouer ce rôle et réaliser ce rêve : un peuple aigri par la misère et soulevé par lés excès d'une presse violente, une bourgeoisie irritée
parla crise financière et dévorée du besoin d'égalité, une autorité compromise par ses faiblesses bien plus que par ses rigueurs, tout annonçait l'imminence et présageait le succès de l'insurrection. Elle avait déjà son administration : les assemblées électorales, avant même la fin de leurs opérations, s'étaient prorogées afin de « correspondre avec les députés de la ville de Paris aux états généraux », et constituaient ainsi une véritable Commune. Son armée se préparait au Palais- Royal, lieu de promenade et de plaisir appartenant à l'idole populaire du moment, au duc d'Orléans. C'était là, sous ces arbres et ces arcades, autour des cafés et des lieux de débauche, qu'une foule enflammée par l'ardeur des nouveautés violentes, excitée par des corruptions mystérieuses, préludait bruyamment chaque jour aux futures et prochaines scènes de la Révolution. Les nouvelles de Versailles arrivaient au Palais- Royal d'heure en heure, exagérées, dénaturées par la passion, et le flot démagogique montait avec une rapidité foudroyante, sans que l'autorité, le suivant d'un œil inquiet, eût l'intelligence de le détourner ou l'énergie de le combattre.
Dans les rassemblements figuraient habituellement bon nombre de soldats, et surtout des gardes-françaises. Ces jeunes hommes se laissaient entraîner volontiers par un mouvement dont ils ne comprenaient ni le sens ni la portée, mais qui promettait le bonheur à leur pays, et qui, en attendant, leur procurait à euxmêmes le plaisir sous toutes ses formes. Il couraient aux réunions du Palais-Royal comme à des fêtes, ap-
plaudissaient, le verre en main, aux discours révolutionnaires, et, quand on leur demandait s'ils tireraient l'épée contre leurs frères, répondaient en criant : « Vive la liberté ! »
Ces incartades, graves au point de vue de la discipline, et de plus en plus fréquentes, malgré tous les ordres et toutes les précautions possibles, obligèrent enfin les cliefs militaires à un acte de sévérité. Un jour (le 30 juin), on apprit au Palais-Royal que plusieurs gardes-françaises venaient d'être incarcérés à l'Abbaye. Grande émotion dans la foule. On dit qu'ils n'ont été emprisonnés que pour avoir refusé de tirer sur le peuple, que de l'Abbaye on va les transférer à Bicêtre, « lieu destiné à de vils scélérats et non à de braves gens comme eux » (Moniteur). — « A l'Abbaye ! » crie le rassemblement, qui s'ébranle, se porte à la prison dont il n'a pas de peine à ouvrir les portes, et promène en triomphe dans Paris les soldats rebelles. L'émeute en elle-même n'avait pas de gravité ; personne n'avait été tué ni blessé ; mais les conséquences en étaient fort sérieuses : il s'agissait, en face d'une insurrection imminente, de savoir si on allait conserver ou laisser détruire la discipline militaire.
La question fut soulevée le lendemain matin à l'Assemblée nationale par l'arrivée d'une députation venant « solliciter l'Assemblée d'interposer sa médiation auprès du roi pour en obtenir la grâce de quelques soldats aux gardes-françaises qui, pour un fait d'insubordination, avaient été mis en prison, et que « la multitude » avait « délivrés par la violence ». Après une
longue délibération, l'Assemblée déclara qu'elle gémissait des troubles de la capitale, qu'elle conjurait le peuple de rentrer dans l'ordre ; que le roi, comme chef du pouvoir exécutif, avait seul le droit de connaître de cette affaire, mais qu'elle allait, par « une députation solennelle,... invoquer sa clémence en faveur des personnes qui pourraient être coupables ».
Il était difficile d'intervenir plus directement en faveur des rebelles. Louis XVI eut la faiblesse d'accorder leur grâce : la discipline fut détruite, non seulement dans le régiment des gardes-françaises, mais encore dans toutes les troupes résidant à Paris ; le peuple, sûr de l'appui de l'Assemblée, sentit dès lors grandir ses forces et doubler son audace.
Cependant le gouvernement, ne pouvant plus compter sur la garnison de Paris et n'osant demeurer complètement désarmé, avait donné l'ordre à quelques régiments de se concentrer dans Paris et Versailles. La capitale s'émut de ce déploiement de forces, et dans l'Assemblée, toujours poursuivie par la crainte de l'autorité royale et par la terreur d'un coup d'Etat, Mirabeau, abordant la question, le 8 juillet, avec son éloquence et sa passion accoutumées, proposa de demander au roi l'éloignement des troupes et leur remplacement par des gardes bourgeoises. Louis XVI répondit, par l'intermédiaire de son garde des sceaux, que « les désordres et les scènes scandaleuses » qui s'étaient passées à Paris et à Versailles lui faisant un « devoir de veiller à la sûreté publique », il ne pouvait renvoyer les troupes, mais qu'elles n'étaient desti-
nées qu' « à maintenir le bon ordre et l'exercice des lois, à assurer et protéger même la liberté des états généraux » . De tous côtés en effet éclataient à la fois les cris contre l'armée et les actes d'insubordination militaire. Pendant que les révolutionnaires dépeignaient en termes dramatiques la conduite des hordes étrangères et les atrocités commises j9ar ces forcenés courant çà et là comme des furieux, signalant leur passage par des assassinats, des massacres qui jetaient l'effroi dans tous les cœurs, le lien de la discipline se relâchait de jour en jour, presque d'heure en heure, et les officiers des régiments en garnison à Paris perdaient tout espoir de conserver leurs hommes autour du drapeau. Le 10 juillet au soir, par les soins des chefs du mouvement, un repas eut lieu aux Champs-Elysées, dans lequel grand nombre d'hommes appartenant à la plupart des corps militaires fraternisèrent ostensiblement avec les révolutionnaires.
Il n'y avait plus une heure à perdre. C'était un de ces cas où le gouvernement doit, sous peine de mort, prendre un parti immédiat ; mais Louis XVI, trop bon pour engager une guerre civile et trop faible pour dominer une révolution colossale et foudroyante, ne trouvant aucun appui, ni dans l'Assemblée, qui le calomniait et l'attaquait chaque jour ; ni dans sa famille, qui blâmait tous ses actes, se suicida en prenant un moyen terme, c'est-à-dire, en évitant toutes mesures rigoureuses contre l'Assemblée ou contre Paris, mais en les exaspérant par le renvoi de M. Necker.
Le 11 juillet au soir, Necker et trois de ses collègues, MM. de la Luzerne, de Saint-Priest et de Montmorin, reçurent l'ordre de quitter le ministère.
L'émotion fut sans bornes. L'Assemblée déclara que Necker et ses collègues emportaient « son estime et ses regrets ». A Paris, « la consternation fut générale ; le peuple désespéré, cherchant un terme à ses maux, incendia plusieurs barrières ' », et la foule réunie au Palais-Royal, le dimanche 12 juillet, étant plus nombreuse et plus ardente que jamais, un jeune homme, déjà connu par ses écrits violents et ses relations avec les députés révolutionnaires, Camille Desmoulins, s'élança sur une table, se fit une cocarde d'une feuille d'arbre, et cria : « Aux armes ! » A l'instant, un mouvement électrique soulève la masse entière ; le cri : « Aux armes ! » retentit d'un bout du Palais-Royal à l'autre ; la foule se précipite chez un marchand de figures de cire, appelé Curtius, y prend les bustes de Necker et du duc d'Orléans, les couvre d'un crêpe, les porte en triomphe autour des jardins, puis envahit la rue de Richelieu, les boulevards, la ville entière, se grossit, sur son passage des désœuvrés, des curieux, des exaltés, ferme les spectacles, pille les boutiques d'armuriers, incendie encore des barrières, et, après plusieurs heures de cris, de désordres, de violences, revient enfin, au déclin du jour s'abattre tumultueusement sur le quartier des Tuileries et du Palais-Royal.