Révohifion de Paris, n
Les quelques troupes fidèles disséminées dans Paris, attendant des ordres et n'en recevant point, laissaient passer l'orage et se repliaient sans combat devant l'émeute. A la place Vendôme, cependant, un détachement de dragons arrêta dans sa marche une bande d'insurgés et brisa l'un des bustes servant de drapeau à la manifestation. Vers le soir, les troupes se réunirent sur la place Louis XV, où M. de Bezenval, commandant militaire de la ville de Paris, avait son quartier général.
Le jardin des Tuileries était alors rempli d'une foule compacte et hostile, qui débordait déjà sur la place et menaçait d'envahir les Champs-Elysées. Bezenval, pour arrêter ce mouvement, que la présence des troupes sur la place Louis XV rendait fort dangereux, donna l'ordre au colonel du régiment de Royal- Allemand, M. de Lambesc, d'entrer avec un détachement dans le jardin et de disperser la foule sans faire usage des armes. M. de Lambesc prit quelques hommes avec lui, marcha vers le jardin et y pénétra avec une telle lenteur, qu'apercevant une femme culbutée avec son enfant, il fit faire halte pour lui donner le temps de se relever, et que les officiers qui l'accompagnaient mirent le cliapeau à la main pour annoncer au peuple l'ordre qu'ils venaient de recevoir et l'engager à se retirer.
Cette attitude inoffensive, bien loin de calmer la foule, l'encourage : elle improvise des barricades. Les cavaliers, à peine entrés dans le jardin, sont assaillis de pierres, et même de bancs et de chaises, que les spectateurs, placés sur les terrasses latérales et par
conséquent hors de toute atteinte, font pleuvoir sur eux. Une décharge à poudre irrite la populace sans l'effrayer. Déjà quelques hommes atteints de coups de pierre murmurent et hésitent ; il faut charger la foule ou reculer : le colonel donne l'ordre de la retraite. Aussitôt la foule triomphante se précipite, et quelques émeutiers, plus hardis et plus avisés que les autres, courent à la grille du Pont-Tournant pour fermer la retraite aux soldats. Lambesc, voyant ce mouvement et comprenant l'imminence du danger, fond au galop sur le groupe du Pont-Tournant, frappe un insurgé de son sabre, met les autres en fuite, et regagne avec ses hommes la place Louis XV.
Le lendemain, les journaux révolutionnaires éclataient en malédictions contre la barbarie des troupes royales, contre l'infamie du prince de Lambesc, lançant dans les Tuileries ses hordes sauvages^ foulant aux pieds de son cheval des femmes et des enfants, ordonnant des décharges de mousqueterie contre le peuple, et tuant de sa main un mcdheureux qui se jetait à genoux devant .lui pour demander grâce.
Nous avons vu ce qui s'était passé. Quant aux preuvres les voici : le blessé se nommait Chauvel ; il ne fut pas tué, car il déposa au procès du prince de Lambesc. Sa blessure n'était pas grave, car le médecin (M. Pierre-Antoine Vaillant) qui le pansa à la porte du manège, ne lui conseilla pas autre chose que l'application, d'une compresse d'eau-de-vie. Elle ne l'incommoda pas outre mesure, car il passa une partie de "Cette même soirée au Palais-Royal, où M. de Château-
neuf, témoin dans le procès du prince, le vit assis à la porte du café du Caveau et buvant la liqueur que de zélés patriotes ne manquaient pas de lui offrir. Voilà le fait dont la passion s'est servie, et dont elle se sert encore pour convaincre de cruauté les troupes de Louis XVI. Pendant ce temps-là, trois soldats du même régiment étaient assassinés sur le boulevard par les émeutiers ; de ceux-là, on n'en parlait pas. Les coupables, ce n'étaient pas les insurgés tuant des soldats qui ne les attaquaient pas ; c'était un colonel qui, pour sauver la vie de ses hommes et empêcher l'effusion du sang, maintenait la- grille ouverte derrière lui.
Après l'échauffourée des Tuileries, le général de Bezenval concentra ses troupes hors de Paris, et laissa la ville entière au pouvoir des insurgés.
La journée du lundi 13 fut remplie tout entière par une série d'actes violents et bizarres, tels qu'en a toujours produit et en produira toujours le réveil de la licence et la folie des multitudes soulevées. La populace pilla la maison des Lazaristes et pendit un voleur à la porte ; elle élargit les prisonniers de Sainte-Pélagie et tira des coups de fusil sur ceux du Châtelet.
Le Palais-Bourbon, l'hôtel de Breteuil, faillirent être brûlés ; le garde-meuble fut en partie saccagé. Des barricades obstruaient les rues ; le trouble, l'anxiété remplissaient la ville ; l'épouvante ou l'exaltation bouleversaient tous les cœurs.
A l'hôtel de ville, l'assemblée des électeurs se déclarait en permanence, réglementait l'émeute par des
arrêtés précipités, des ordres incessants, et décrétait tout d'abord l'organisation d'une milice de 48,000 hommes, portant la cocarde bleue et rouge, et placés sous les ordres de chefs dépendant uniquement de la municipalité, et qui prêtaient le serment « de n'employer les forces qui leur étaient confiées, sous les ordres de la municipalité, que pour la défense de la Commune et la conservation de la liberté publique i. »
En tête de l'armée de l'insurrection, figurait le régiment des gardes-françaises, troupe régulière de trois mille hommes, ayant embrassé par entraînement la cause révolutionnaire, mais n'abdiquant pas pour cela tout sentiment d'honneur. Elle en donna la preuve le jour même, en arrachant son colonel aux fureurs de ]a populace. Au moment oîi un rassemblement envahissait le dépôt d'armes du régiment, « le peuple, qui n'aimait pas le colonel » (le duc du Châtelet), voulut s'emparer de lui. Un grenadier se jeta entre la foule et M. du Châtelet ; il adressa au peuple ces paroles : « Mes amis, je ne souffrirai pas qu'il soit fait aucun mal à notre colonel ». — M. du Châtelet, touché de cette générosité, voulut savoir le nom de ce brave homme ; le grenadier répondit : « Tous mes camarades. Monsieur le duc, s'appellent comme moi. »
Malheureusement, on vit se joindre à eux bon nombre de déserteurs, puis la grande masse de toute armée révolutionnaire : des enthousiastes convaincus que l'insurrection est le plus saint des devoirs, des exaltés