‹ Les Questions controversées de l'histoire et de la scienceChapitre 60 sur 77 · Moniteur, p · texte numérisé non relu

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la place, écliappent à la fureur de la populace, grâce à leurs sarreaux de toile qui les font prendre pour des prisonniers ; mais les officiers et les invalides, ceux qui précisément ont refusé de tirer sur le peuple et ont applaudi à sa victoire, sont maltraités, déchirés, entraînés par des bandes d'assassins. Vainement quelques hommes, gardant au milieu de ce désordre des sentiments d'honneur, Elle, Hulin, Tournay, Bonnemère, les gardes-françaises, luttent contre les bandits et font aux prisonniers un rempart de leurs corps : eux-mêmes renversés, frappés, écrasés, sont obligés d'abandonner les victimes, et les bêtes féroces déchirent à. loisir leurs malheureuses proies. M. de Launay, percé de mille coups, est traîné, palpitant, jusqu'à la place de Grrève, où sa tête plantée sur une pique excite les acclamations enthousiastes d'une foule en délire. M. de Losme-Salbrai, major de la Bastille, emporté avec Launay à la Grève, défendu quelque temps par deux vaillants jeunes hommes, MM. de Pelleport et de Jean, qui ne l'abandonnent qu'à la dernière extrémité et grièvement blessés eux-mêmes, périt à son tour, et sa tête est promenée avec celle de son malheureux chef. M. de Miray, aide-major, protégé d'abord par des gardes-françaises, saisi ensuite par une horde furieuse à la porte de sa maison, dans la rue des Tournelles, se précipite l'épée à la main sur les misérables qui l'attaquent, et en tue plusieurs avant d'être lui-même renversé et mis en pièces. M. de Persan, lieutenant, périt assassiné près du Port-au-Blé. L'invalide Béquart, celui qui avait sauvé mille vies en arrêtant M. de Launay au

moment où il allait faire sauter la Bastille, a d'abord les deux poignets coupés, puis est pendu avec un de ses camarades, nommé Asselin, à un réverbère, où les bourreaux s'amusent à faire un contre-poids des deux corps accrochés de chaque côté de la lanterne. Deux autres malheureux soldats subissent le même sort. M. de Flesselles, le prévôt des marchands, arraché de l'hôtel de ville, est massacré au coin de la place de Grève et du quai.

Paris se remplit de deuil et d'épouvante ; les vainqueurs de la Bastille promènent çà et là les têtes coupées, les membres épars, et le reflet lugubre de la sanglante lanterne éclaire la première scène triomphale de la Révolution.

Tel est le récit exact, non d'après les historiens royalistes, mais d'après les procès-verbaux authentiques du siège de la Bastille. Une forteresse mal défendue ouvrant elle-même ses portes à une émeute ; des scélérats profitant d'une capitulation pour massacrer des hommes désarmés : il n'y a rien de plus.

Le chiffre de la perte des vainqueurs n'est pas exactement connu. Dussaulx, dans son récit intitulé: Œuvre des sept jours, l'évalue à 98 morts et 73 blessés ; mais VHistoire de la Révolution, par deux amis de la liberté nous dit que « la prise de la Bastille a coûté la vie à environ quarante des assiégeants » (t. II, p. 48). Si l'on veut déduire de ce chiffre les morts et les blessés non atteints par le feu de la place, c'est-à-dire les hommes qui, dans cette foule ahurie, se blessèrent eux-mêmes ou tirèrent sur leurs camarades ; ceux que renversa

l'éclat d'un canon ; ceux que le pont-levis écrasa en retombant ; celui qui glissa dans le fossé en essayant de saisir le papier sur lequel était écrite la capitulation, etc., on se convaincra sans peine que le feu de la Bastille ne fut pas très meurtrier ; et si l'on veut se rappeler encore que le siège, ou soi-disant siège, dura cinq heures, de onze heures du matin à quatre heures du soir, et que, pendant tout ce temps-là, une foule compacte demeura exposée aux feux de dix-huit canons, l'on sera forcé de convenir que la Bastille se défendit à peine, et que la prétendue canonnade et fusillade décimant les assiégeants pendant tout le siège n'a existé que dans l'imagination des narrateurs révolutionnaires.

Les vainqueurs, en ouvrant les cachots, y trouvèrent sept détenus : quatre faussaires légalement emprisonnés, un jeune homme enfermé sur la demande de sa famille pour inconduite, dérangement de tête et d'affaires, et deux fous qu'il fallait conduire à Charenton.

Plus d'un lecteur, en suivant ce récit, s'est demandé si le roi de France n'avait plus ni un soldat ni un canon.

Le roi était demeuré immobile. Bezenval raconte dans ses Mémoires qu'il attendait les ordres de son chef, le maréchal de Broglie, et n'en reçut qu'un seul, le mardi 14^ celui de se replier sur Versailles.

Quant à l'Assemblée, seul pouvoir debout sur les ruines de la royauté, pendant les journées des 12, 13 et 14 juillet, instruite heure par heure des nouvelles de Paris, elle les avait reçues avec une joie d'abord mêlée

d'inquiétude, bientôt exempte de toute crainte, lorsque l'indécision royale ne lui permit plus de redouter une .action militaire contre l'insurrection.

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