III. CONCLUSION
Quelle conclusion tirer de ces pages ? faut-il inscrire la date du 14 juillet dans les fastes de la liberté ? faut-il la reléguer dans le sanglant casier des journées révolutionnaires ? Examinons et résumons.
Bien avant le 14 juillet, l'ancien régime avait dis- 3)aru. Les idées de réforme, avant même la réunion des états généraux, s'étaient vues adoptées, proclamées, appliquées par le roi et par les ordres privilégiés d"une façon qui ne laissait place ni à un retour en arrière ni même à un regret. L'histoire du règne de Louis XVI, les cahiers de la noblesse et du clergé prouvent évidemment que tout ce qu'il y a eu de bon dans le mouvement de 1789 était accepté à l'avance. Chercher dans les violences postérieures à la proclamation de l'Assemblée nationale un triomphe pour la liberté, c'est fausser le bon sens, renier la vérité et méconnaître l'histoire.
L'insurrection de Paris ne pouvait avoir pour but ni la destruction de l'ancien régime ni l'avènement de la liberté. Quel but poursuivaient donc les émeutiers du 13 juillet ? — L'abolition des lettres de cachet ? Elles n'existaient plus. — La suppression des prisons de Paris ? La Commune de Paris devait cependant en
avoir bien besoin, depuis le 2 septembre 1792 jusqu'au 9 thermidor.
La Révolution a décerné un brevet d'héroïsme aux vainqueurs de la Bastille. Ce sont, à peu d'exceptions près, des émeutiers vulgaires, les fils des maillotins de 1381 et des ligueurs de 1588, les pères des socialistes de 1848 et des communards de 1871. Parmi les noms si exaltés le 14 juillet, deux seulement reparaissent dans l'histoire : celui de Maillard, à l'Abbaye, les 2 et 3 septembre 1791 ; celui d'Hulin, à Vincennes, le 20 mars 1804.
Notre conclusion se résumera dans une simple question. Le jour où les communards de 1871 ont repris les canons de Montmartre et tué les généraux Lecomte et Clément Thomas, qu'aurions-nous pensé de notre Assemblée nationale, si elle avait applaudi au triomphe populaire et célébré la fête de la liberté ?
LÉON DE PONCINS.
Les Bourbons ont-ils été ramenés en France, en 1814 et en 1815, dans les fourgons de l'étranger, selon une expression familière aux écrivains d'une certaine presse, ou par un appel véritable du sentiment populaire ? Après l'exposé succinct et impartial qui va suivre, le lecteur lui-même jugera.
La France était épuisée par vingt-trois années de guerres presque continuelles. Le sang n'avait cessé de couler, et si alors la gloire couvrait tout, on pouvait prévoir que le jour où elle deviendrait infidèle au drapeau, la réalité apparaîtrait aux yeux de tous. Or, à Moscou, l'empereur Napoléon avait cessé d'être heureux. Dans toutes les classes de la population française, et jusque dans l'armée, il y avait de graves symptômes de mécontentement et de découragement, tandis qu'au contraire l'espérance et l'ardeur renaissaient dans toutes les contrées de « la patrie allemande », comme disait l'hymne national, de « la patrie qui s'étend aussi loin que résonne la langue allemande,
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aussi loin que les chants allemands se font entendre pour louer Dieu ». La nation russe menait naturellement la tête de cette grande coalition dont toutes les proclamations appelaient les rois et les peuples à l'affranchissement de leur pays. Ainsi Napoléon, tombé du faite oîi il était monté, trouvait alors devant lui l'Europe en armes ; et, pour vaincre cette Europe, il n'avait plus derrière lui qu'une France épuisée, haletante, oïl de tristes pressentiments envahissaient l'âme de tous, même celle des soldats.
Qu'allait-il arriver ? Les Français n'aspiraient plus qu'à la paix et ne comprenaient pas qu'on la leur refusât. Les peuples coalisés déclaraient également qu'ils ne poursuivaient pas d'autre but que la paix ; mais ils savaient qu'il fallait la conquérir, et ils étaient résolus à tout supporter pour atteindre ce but. Les uns et les autres sentaient instinctivement déjà, et chaque jour devaient comprendre plus clairement que Napoléon était peut-être le seul obstacle à leurs désirs.
Le Corps législatif, si longtemps muet, n'avait pu contenir l'expression d'une opinion qui se répandait partout. A la fin de décembre 1813, une commission dont M. Laine fut le rapporteur, mit sous les yeux de Napoléon un tableau de la situation. Elle était triste i M. Laine 1, le 28 décembre, fit entendre le cri du peuple en faveur de la paix et son gémissement contre l'oppression.
1. M. Thiers en a tracé le tableau d'après les bulletins de la police impériale, adressés à Napoléon : Histoire du Consulat et de l'Empire, t. XV, p. 241.
Le Sénat également exprima en faveur de cette paix « le vœu de la France et le besoin de l'humanité ». Or Napoléon se montra irrité de ces démarches, et s'oublia jusqu'à appeler publiquement M. Laine un traître vendu à l'Angleterre. Le ministre de la police s'écria aussi que le langage de M. Laine était bien imprudent, au moment où un Bourbon venait de monter à cheval. Il était vrai que, malgré le ministre Castlereagh, malgré l'ambassadeur de Russie à Londres \ trois princes de la maison de Bourbon, prévoyant la tempête, avaient quitté Londres et s'étaient rapprochés des frontières de France : le comte d'Artois se dirigeait vers la Suisse, le duc d'Angoulème vers le Midi, le duc de Berry à Jersey. C'était à l'Est, au Midi et à l'Ouest que les princes voulaient pénétrer en France et appeler à se ranger autour d'eux, comme autour d'un abri, les peuples accablés. Le ministre de la police avait été presque le seul à recevoir cet avis, et déjà il s'en effrayait.
Qui donc en France cependant connaissait alors les Bourbons ? A part des amis, devenus bien rares, qui recueillaient à voix basse les nouvelles transmises par quelques fidèles, assez heureux pour franchir la disstance et visiter les nobles exilés, personne ne pensait aux Bourbons. Presque tout le monde ignorait ce qu'ils faisaient, où ils étaient, et même s'ils existaient
1. Lorsque le comte d'Artois parla à l'ambassadeiir Pozzo di Borgo de son projet : « G-ardez-vous en bien, Monseigneur ! ne venez pas brouiller nos cartes, » repartit le diplomate ami d'Alexandre. Revue des Deux mondes, 1" mars 1835, p. 463.
encore. Depuis neuf ans, depuis sa protestation lors de rétablissement de l'Empire, Louis XVIII n'avait donné publiquement aucun signe de vie.
Les correspondances, portées par des émissaires qui risquaient là leur vie — car le gouvernement faisait fusiller sans pitié tout agent des Bourbons, — n'avaient en définitive aucune influence, aucun écho. Le nom du roi et celui des princes ne paraissaient jamais dans les journaux soumis à la censure impériale, qui l'aurait empêché, en sorte que les Français, on peut le dire, semblaient avoir oublié les Bourbons.
Les rois étrangers voulaient aussi les ignorer, et n'attachaient plus aucune portée à leur parole.
En effet, lorsque Louis XVIII, au lendemain des désastres survenus en Russie, avait écrit à l'empereur Alexandre cette lettre touchante oîi il recommandait à l'humanité du monarque les Français prisonniers, en disant : « Peu importe sous quel drapeau ils ont servi ; ils sont malheureux : je ne vois parmi eux que mes enfants. » Alexandre avait bien pu prendre la lettre en considération, mais il n'avait envoyé aucune réponse officielle. Le roi de Prusse et l'empereur d'Autriche étaient indifférents. Seul le prince régent d'Angleterre était personnellement l'ami de Louis XVIII ; mais, lorsqu'il voulut employer son amitié pour faire recommander la cause des Bourbons, le premier ministre Castlereagh désavoua vivement le prince, en lui rappelant qu'il n'avait pas à compromettre le gouvernement anglais dans une voie oîi il ne voulait et ne devait pas s'engager.
Il fallait donc que les Bourbons se fissent connaître. Le duc d'Angoulême, arrivé à Saint- Jean-de-Luz, n'avait pas été reçu par les Anglais ; néanmoins, le 2 février, il publiait une proclamation dans laquelle il invitait les Français à se rallier autour de lui pour renverser la tyrannie. Cette proclamation ne produisit d'abord aucun effet parmi les populations ; mais elle vint rallumer l'ardeur des royalistes, encore assez nombreux dans cette ville de Bordeaux, si maltraitée par l'empire, mécontente, et qui avait ressenti l'injure récemment faite par l'empereur à l'un de ses plus éminents citoyens, M. Laine. Pour Bordeaux, pour la France, c'était de nouveaux horizons qui se découvraient. Les hommes politiques l'avaient pressenti. En apprenant l'ajournement du Corps législatif, le 31 décembre 1813, Talleyrand avait dit : « C'est le commencement de la fin ». Le duc de Vicenee, près de partir pour entamer des négociations au quartier général ennemi, avait montré ses craintes : « Nous allons remplir une tâche difficile et surtout inutile ; quoi que nous fassions, l'ère des Napoléons touche à sa fin et celle des Bourbons recommence. » Napoléon avait dit également : « Si l'ennemi arrive aux portes de Paris, il n'y a plus ni empire ni empereur '. » Or, le 9 mars 1814, les avant-postes prussiens étaient déjà parvenus aux faubourgs de Meaux, à douze lieues de Paris, et les avant-postes autrichiens avaient atteint les fau-
1. Mémoires du duc de Eaguse, rapportant ce mot dit à M. Mollien, t. VI, p. 53.
bourgs de Meliin, également à douze lieues de la capitale.
Les souverains cependant négociaient encore avec l'empereur Napoléon, à des conditions que celui-ci, dans ses illusions, ne pouvait jamais se décider à accepter en temps opportun. Le congrès de Chàtillon, ouvert le 4 février, était rompu le 14 mars. C'était déclarer que la paix ne pouvait être conclue avec Napoléon ; c'était la continuation de la guerre, et très probablement la continuation des victoires de l'ennemi. D'après le mot même de Napoléon, l'avenir était donc aux Bourbons. Caulaincourt le voyait : « Votre Majesté, écrivait-il, me reproche de voir partout les Bourbons, dont peut-être à tort je ne parle qu'à peine. Votre Majesté oublie que c'est elle qui en a parlé la première, dans les lettres qu'elle a écrites ou dictées. » Napoléon en effet en parlait, et, lorqu'on proposait de faire rentrer la France dans ses limites d'avant 1792, il s'écriait : « Les Bourbons seuls peuvent offrir une garantie de ce système ^ ».
Pendant ce temps et dès le 19 février, le comte d'Artois était entré à Pontarlier. Arrivé à Vesoul, il n'obtint des alliés la permission d'y séjourner, comme plus tard il l'obtiendra à Nancy, qu'à la condition de s'abstenir de toute manifestation politique et d'y vivre comme un simple particulier. Les alliés continuaient ainsi leur ancienne attitude : ils ne rompaient pas avec les Bourbons, mais ils les écartaient. Les royalistes