Le texte entier est dans Nettement, t. I, p. 151 et
Chateaubriand : De Bonaparte et des Bourbons, qui, on l'a dit, donnait à Louis XVIII une armée.
Ainsi le prince de Talleyrand, loin de donner l'impulsion, la recevait : s'il la donnait aux souverains alliés, il ne faisait en réalité que transmettre celle qui lui était imprimée et que, jusqu'au dernier moment, il aurait voulu modérer. En effet, lorsque, le 3 avril, le Corps législatif, après avoir voté la déchéance de Napoléon, entendit la proposition faite par des députés de proclamer séance tenante le rétablissement de la monarchie légitime, le président, qui était aux ordres de Talleyrand, leva la séance pour empêcher un vote ; et, comme le Corps législatif aurait pu renouveler le lendemain sa proposition, Talleyrand fit fermer la salle de ses séances. Le Corps législatif de l'empire avait vécu.
Cependant il fallait bien agir, et le gouvernement provisoire se décida à prendre une initiative. Le sénat, qui avait déjà déclaré Napoléon déchu du trône, annonça le 4 que la patrie n'était plus à l'empereur, qu'un autre ordre de choses pouvait seul la sauver, et il appela la France à rétablir la véritable monarchie.
La veille de cette déclaration, le 3 avril, le gouvernement provisoire avait adressé au maréchal Marmont une note oîi se trouvaient ces paroles : « La prise de Paris a décidé la question militaire, la cause de l'empereur est perdue, mais il reste la France à sauver : son sort est entre vos mains. Adhérez aux actes du sénat et du gouvernement provisoire, le reste de l'armée suivra votre exemple, et une paix solide, hc-
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noràble, rendra enfin au pays le repos qu'il a ^ perdu depuis vingt-deux ans, » Le même jour, le prince de Schwarzenberg fit passer au maréchal cette note, ainsi que les documents qui pouvaient le mettre au courant des événements, et il ajoutait : « Je vous engage, au nom de votre patrie et de l'humanité, à écouter des propositions qui devront mettre un terme à l'efifusion du sang précieux des braves que vous commandez. » Marmont fît assembler les généraux du sixième corps, qu'il commandait. Tous furent unanimes à convenir qu'il fallait reconnaître le gouvernement provisoire et se réunir à lui pour sauver la France. Le maréchal envoya alors au prince Schwarzenberg les conditions de son adhésion : il demandait que le prince garantit à toutes les troupes qui, par suite du décret du Sénat, quitteraient les drapeaux de Napoléon, de pouvoir se retirer librement en Normandie avec armes et bagages ; il stipulait la vie et la liberté de Napoléon au cas où sa personne viendrait à tomber entre les mains des puissances. Ces conditions acceptées, Marmont vint à Paris, et le lendemain les généraux de son corps d'armée se replièrent sur Versailles.
Pendant que la Cour de cassation exprimait, le 3 avril, le vœu « de pouvoir, après plus de vingt ans d'orages et de malheurs, trouver enfin le repos à l'ombre de ce sceptre antique et révéré qui pendant huit siècles avait si glorieusement gouverné la France » ; pendant que la Cour des comptes constatait que « de toutes parts le nom des Bourbons se faisait entendre, et que tous les vœux pressaient leurre-
tour », Napoléon méditait encore de reprendre son pouvoir, ou plutôt, disait-il, de faire reconnaître les droits de son fils. Les plénipotentiaires que l'empereur avait nommés, Caulaincourt, Ney, Marmont, Macdonald, se présentèrent dans la nuit du 4 au 5 avril chez Alexandre. Macdonald annonça l'abdication conditionnelle de l'empereur et demanda au nom de l'armée le règne du fils de Napoléon. Caulaincourt fut si entraînant, qu'Alexandre paraissait gagné en faveur de la régence ; les maréchaux se joignirent à Caulaincourt pour s'élever contre l'idée de rappeler les Bourbons. Alexandre, séduit par eux, leur dit : Choisissez le nouveau chef qu'il faut à la France ; et si c'est parmi vous qu'il faut aller le prendre, nous y consentirons de grand cœur et l'adopterons avec empressement. »
Ainsi l'empereur Alexandre, loin d'imposer les Bourbons, ouvrait de nouvelles perspectives à l'ambition. Alexandre quitta les plénipotentiaires pour prendre quelque repos. Puis il ouvrit encore la délibération sur ce sujet dans le conseil tenu dans la matinée du 5 avril ; mais Talleyrand, qui connaissait l'opinion chaque jour plus décidée en faveur des Bourbons, fit repousser toutes les propositions au sujet de la régence : « Napoléon ou Louis XVIII, dit-il, tout le reste est une intrigue. » Le roi de Prusse s'étant déclaré le premier contre la régence, Alexandre adopta ce sentiment, et le déclara aux plénipotentiaires, auxquels il annonça en même temps que le corps de Marmont se rangeait aux ordres du gouvernement provisoire. Si les envoyés de l'empereur n'avaient "^rien
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obtenu, ils avaient pu, dans leur court séjour à Paris, apprécier quelle était alors la direction de l'opinion. Aussi le soir, à onze heures et demie, le maréchal Ney, toujours prompt à se décider, écrivait à Talleyrand : « J'ai vu que pour éviter à notre chère patrie les maux affreux d'une guerre civile, il ne restait plus aux Français qu'à embrasser entièrement la cause de nos anciens rois. » Le même jour (5 avril), l'ordre des avocats avait déclaré qu' « il attendait avec confiance du gouvernement provisoire les mesures qui devaient assurer la restauration si désirée de l'auguste maison de Bourbon » ; et l'Institut, réuni en assemblée générale, avait adhéré longuement aux décrets du Sénat, en concluant que « la liberté et la paix ne pouvaient s'acquérir que par le rétablissement de la maison royale ». Le lendemain 6 avril, le Tribunal de commerce déclarait qu' « il attendait avec confiance la charte constitutionnelle qui se préparait, et émettait le vœu le plus ardent pour le retour de la famille auguste qui avait fait si longtemps le bonheur des Français », Le 7, une réunion de 122 notaires de Paris, « désireux de donner un témoignage public de leur respectueux dévouement à la famille des Bourbons, qui avait fait pendant huit siècles le bonheur de la France, exprimait à l'unanimité sa profonde reconnaissance envers le Sénat et le gouvernement provisoire pour les actes qui avaient rendu à la France ses souverains légitimes ». Les avoués de Paris, également, « émettaient leurs vœux pour que les descendants d'une famille qui depuis tant de siècles a fait le bonheur de la France
fussent rendus au trône de leurs ancêtres ». Ce ne sont pas ici des nobles ou d'anciens émigrés qui parlent; c'est la classe bourgeoise, c'est le commerce, ce sont les hommes d'affaires, inquiets et aspirant au repos. Aussi les membres du Corps législatif, qui n'avaient plus de lieu de réunion, mais voulaient suivre le moument, se félicitaient de « pouvoir manifester les sentiments qu'ils avaient dû jusqu'à ce jour renfermer dans leur sein, et exprimer la vive satisfaction qu'ils éprouvaient à voir l'auguste maison de Bourbon rappelée au trône, et le titre de roi des Français déféré à Louis-Stanislas-Xavier, frère de notre dernier roi ».
Le Sénat, que Talleyrand dirigeait, suivit enfin pleinement le courant. Qu'attendrait-il? Des maréchaux comme Oudinot, Mortier, Jourdan, etc.; des généraux comme Milhaud, Nansouty, Lagrange, etc.; des administrateurs comme le comte de Bondy, préfet du Rhône, le duc de Brissac, préfet de Dijon, etc., avaient adhéré à son premier décret. Le 8, il admit donc un projet de constitution par lequel « le peuple français rappelait au trône Louis-Stanislas-Xavier de France, sous le titre de roi des Français ». Le 10, le gouvernement provisoire, qui, la veille encore, avait reçu l'adhésion de ceux qui semblaient devoir être le moins favorables, comme l'archi-chancelier Cambacérès et le duc de Plaisance, donna au général Dessoles l'ordre de faire prendre à la garde nationale la cocarde blanche, que le maréchal Jourdan avait fait arborer, dès le 8, à Rouen, en publiant un ordre du jour oîi il
s'écriait : « Jurons obéissance et fidélité à Louis-Stanislas-Xavier, et arborons la cocarde blanche en . signe d'adhésion à un événement qui arrête l'effusion du sang, nous donne la paix, et sauve notre patrie. » Ce cri du vieux maréchal résumait la pensée générale.
Tout était prêt, et le 12 avril le comte d'Artois entra dans Paris au milieu d'un enthousiasme tel que ceux qui en furent témoins, et qui depuis ont pu voir d'autres fêtes et d'autres enthousiasmes, sont unanimes pour déclarer que rien n'a pu jamais lui être comparé. Le lendemain 13, l'ordre était donné de faire prendre la cocarde blanche par la marine et l'armée, car la veille, au milieu même du cortège du prince, plusieurs généraux portaient encore la cocarde tricolore.
Le maréchal Macdonald, le dernier négociateur pour l'empire, et qui, par un honorable scrupule, s'était tenu à l'écart, écrivit le 14 au ministre de la guerre qu' « il adhérait et se réunissait à la majorité du vœu national qui rappelait au trône de France la dynastie des Bourbons ». Les moins royalistes jusqu'alors ne parlaient pas moins haut : ainsi firent Merlin de Douai, Boulay de la Meurthe, MurairO; le duc de Massa, etc. Carnot lui-même, qui commandait à Anvers, publiait le 18 avril une proclamation qui reste comme le témoignage irrécusable du mouvement national et l'expression de ceux qui, devant son élan, s'y étaient résignés. A ce titre elle doit être conservée : « Soldats, disait Carnot, aucun doute raisonnable ne pouvant s'élever sur le vœu de la nation française en faveur de la dynastie des Bourbons, ce serait se mettre en révolte
ouverte contre l'autorité légitime que de différer plus longtemps à la reconnaître. Nous avons pu, nous avons dû nous assurer que le peuple français ne recevait cette grande loi que de lui-même. Un gouvernement établi dans une ville occupée par des armées étrangères, avec lesquelles il n'existe encore aucun traité de paix, a dû quelque temps nous inspirer des craintes sur la liberté de ses délibérations. Ces craintes sont dissipées par le vœu unanime des villes éloignées du . théâtre de la guerre. L'avènement du nouveau roi au trône sera bien plus glorieux, appelé par l'amour de ses peuples que par la terreur des armes. » Ainsi parlait un ancien régicide.
Louis XVIII quitta Hartwel, et le 24 avril il débarqua à Calais ; puis, s'arrétant à Boulogne, Abbeville, Amiens, il arriva à Compiègne le 29. Les maréchaux vinrent l'y trouver, et, quoique habitués au prestige du plus grand des capitaines, ils subirent — tous l'ont avoué — l'irrésistible ascendant d'un monarque, impotent il est vrai, mais sur le front duquel resplendissait l'auréole d'un roi de France.
L'empereur Alexandre n'avait rien fait, nous l'avons vu, pour hâter la restauration ; il chercha encore à l'empêcher, à la retarder du moins, afin qu'elle se fît comme il l'entendait. Si le témoignage de l'abbé de Pradt est véridique sur ce point, Alexandre aurait mis à la disposition de Talleyrand 30,000 hommes pour forcer le roi, à son arrivée à Calais, à souscrire certaines dispositions qu'il jugeait opportunes. Quoi qu'il en soit de ce fait, Alexandre arriva à Compiègne dans
l'intention de contraindre Louis XYIII à accepter la constitution du Sénat : c'était mal connaître ce roi, si soucieux de sa dignité que chez lui, à Compiègne, en présence des empereurs et des rois réunis, il passait fièrement devant tous le premier. « Louis XVIII écouta Alexandre avec une impassible et sévère dignité, dit M. Nettement, et refusa d'obtempérer au voeu du Sénat, en déclarant que, quoique vieillard et proscrit, la nation entière, éclairée enfin sur ses véritables intérêts, l'avait rappelé ; qu'il revenait à sa voix, mais qu'il revenait roi de France. » Alexandre dut se retirer; mais quelques jours après, lorsque Louis XVIII fut à Saint-Ouen, l'empereur intervint encore, et ne cacha plus sa pensée de s'opposer à l'entrée dans Paris. Le roi dut encore éluder les formules qu'on cherchait à lui imposer, et donna la déclaration du 3 mai qui fut le fondement de la Charte. Le même jour, Louis XVIII entrait dans la capitale.
De l'ensemble de ces témoignages et de ces faits, il se dégage, ce me semble, pour tout esprit impartial, la conclusion que les Bourbons en 1814 n'ont pas été ramenés par les étrangers et n'ont pas été imposés par eux à la France ; on peut même dire, au contraire, qu'ils sont revenus malgré les étrangers. Ce ne furent pas non plus les royalistes qui rappelèrent les Bourbons : car, lorsqu'ils jetèrent à la foule étonnée le premier cri de vive le Bol ! ils n'auraient pu déterminer à eux seuls un mouvement général. Ce ne furent pas davantage les hommes politiques réunis dans le salon de M, de Talleyrand : car ces hommes ne firent que
traduire, au jour le jour, et même assez timidement, les vœux de l'opinion. Ne pas voir cela, c'est fermer les yeux à la lumière. Les Bourbons ont parlé ; leur nom a volé de bouche en bouche, et aussitôt ils ont été acclamés, car chacun a comprisinstinctivementqu' après l'effondrement de l'empire, après les vingt ans de guerres atroces léguées par la Révolution, et après les désastres qui les suivirent, les Bourbons seuls pouvaient parler à l'Europe, l'arrêter et donner la paix au pays. « On appela plus tard Louis XVIII Louis le Désiré, dit M. Alfred Nettement ' ; il eût été plus exact encore de l'appeler Louis le Nécessaire, » Nul avènement de dynastie ne fut, à tous les points de vue, plus national, car le roi sauvait véritablement la nation. « La question de savoir si le retour des Bourbons en France répondait aux vœux du pays a été diversement résolue, écrit M. de Metternich ^ ; pour moi, je n'hésite pas à affirmer que l'immense majorité de la population a vu revenir ces princes avec satisfaction. La cause de ce sentiment est tellement naturelle, que cela devait arriver fatalement... Ceux qui voulaient la restauration des princes légitimes, continue Metternich, c'étaient les amis de l'ordre public et de la paix politique, c'est-à-dire l'immense majorité de la nation. » Un seul témoignage — il n'est pas suspect, c'est celui de M. Louis Blanc — corroborera cette opinion : « Qu'on y réfléchisse bien, dit