I . Fief. — 2. Bientôt
qu'il n'est amour de femme ne d'enfans qui les tenist qu'ilz ne feissent tousjours choses honnourables. Si preni congié de sa femme à grand regrail, laquelle fait tout le deul que Ton pourroit dire : mais il est homme qui ayme honneur, et n'est rien qui le tenist, comme dit est. Il y en a la plus grant partie qui, pour detfendre la terre et eulx-mesmes , ne se povent partir de jouste leur femmes pour aller à dix ou xii lieues , si non par contrainte et en les poingnant de l'esguillon; lesquels font sans faulte grant honte à toute noblesse , et sont lasches et devroyent estre privez de toute bonne compaignie , et de tout le nom et privilège des nobles : c'est à dire qu'il n'est nul qui entende la matière qui soustienne que tieulx gens soient nobles, suppousé que leurs pères le ayent esté.
Or retournons à cest noble homme dont nous parlons. Il s'en va, et recommande sa femme et ses enfans , qu'il ame plus que chose qui soit, après son honneur, à ses especiaulx amis. Or avient qu'il passe la mer et est prins des ennemis ; ou par fortune ou aultrement , il demeure deux ou trois ou quatre ans, ou plus, qu'il ne peut venir. La dame est en grant douleur ung temps, et avient qu'elle a ouy dire qu'il est mort, dont elle fait si grand douleur que c'est merveilles. Mes elle ne peut pas tousjours plourer, et se apaise , Dieu mercy, et tant que elle se remarie à ung aultre , où elle prent son plesir , et tantost oublie son mary qu'elle souloit tant amer : et l'amour de ses enfans est oublié; les belles chieres, les accollemens, les baisés, les beaux semblans qu'elle souloit faire à son mary sont
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tous oubliez ; et qui la verroit se contenir avecques son derrain mari , l'en diroit qu'elle le ame plus que elle ne fist oncques l'autre , qui est prisonnier ou en aultre nécessité pour sa vaillance. Ses enfans, que le bon homme amoit, sont déboutez , et leur despent le leur à grant banbon ' . Ainsi jouent et gallent ensemble , et se donnent du bon temps. Mais il avient, ainsi que fortune le veult , que le bon homme noble son mary s'en vient, qui est moult envieilly et gasté : car il n'a pas esté à son aise, deu.x, ou trois , ou quatre ans qu'il a esté prisonnier : et quant il aprouche de son pais, il enquiert dé sa femme et de ses enfans , car il a grant paour qu'ilz soyent mors, ou qu'ilz aient nécessité. Et pensés que le bon-homme y a maintes fois songé en la prison où il estoit détenu , et s'en est donné maintes mal-aises, et sa femme se donnoit du bon temps : peut-estre à celle heure que le bonhomme y pensoit , et prioit Dieu qu'il les gardast de mal, que celui c.'.ie el avoit darrainement prins la tenoit entre ses braz , et n'avoit garde de péril. Lors il oit dire qu'elle est mariée. Or jugez quelle haschée* il a, de oïr dire telles nouvelles. Je croy que la douleur du roy Priam de Troye la grant , quant il oit la mort de Hector le preu.x, ne la douleur à Jacob pour la mort de son filx Joseph , ne furent point pareilles à ceste douleur. Or arrive au pais, et sceit la chose certainement. S'il est homme d'onneur, jamès il
1. Largement, en abondance. On disoit ordinairement à bandon.