‹ Les quinze joyes de mariage. 2. éd. Conforme au manuscrit de la bibliothèque publique de Rouen, avec les variantes des anciennes éditions, une notice bibliographique et des notesChapitre 70 sur 90 · I . Fief. — 2. Bientôt · texte numérisé non relu

I . Fief. — 2. Bientôt

qu'il n'est amour de femme ne d'enfans qui les tenist qu'ilz ne feissent tousjours choses honnourables. Si preni congié de sa femme à grand regrail, laquelle fait tout le deul que Ton pourroit dire : mais il est homme qui ayme honneur, et n'est rien qui le tenist, comme dit est. Il y en a la plus grant partie qui, pour detfendre la terre et eulx-mesmes , ne se povent partir de jouste leur femmes pour aller à dix ou xii lieues , si non par contrainte et en les poingnant de l'esguillon; lesquels font sans faulte grant honte à toute noblesse , et sont lasches et devroyent estre privez de toute bonne compaignie , et de tout le nom et privilège des nobles : c'est à dire qu'il n'est nul qui entende la matière qui soustienne que tieulx gens soient nobles, suppousé que leurs pères le ayent esté.

Or retournons à cest noble homme dont nous parlons. Il s'en va, et recommande sa femme et ses enfans , qu'il ame plus que chose qui soit, après son honneur, à ses especiaulx amis. Or avient qu'il passe la mer et est prins des ennemis ; ou par fortune ou aultrement , il demeure deux ou trois ou quatre ans, ou plus, qu'il ne peut venir. La dame est en grant douleur ung temps, et avient qu'elle a ouy dire qu'il est mort, dont elle fait si grand douleur que c'est merveilles. Mes elle ne peut pas tousjours plourer, et se apaise , Dieu mercy, et tant que elle se remarie à ung aultre , où elle prent son plesir , et tantost oublie son mary qu'elle souloit tant amer : et l'amour de ses enfans est oublié; les belles chieres, les accollemens, les baisés, les beaux semblans qu'elle souloit faire à son mary sont

DE M AR: AGE. I i ^

tous oubliez ; et qui la verroit se contenir avecques son derrain mari , l'en diroit qu'elle le ame plus que elle ne fist oncques l'autre , qui est prisonnier ou en aultre nécessité pour sa vaillance. Ses enfans, que le bon homme amoit, sont déboutez , et leur despent le leur à grant banbon ' . Ainsi jouent et gallent ensemble , et se donnent du bon temps. Mais il avient, ainsi que fortune le veult , que le bon homme noble son mary s'en vient, qui est moult envieilly et gasté : car il n'a pas esté à son aise, deu.x, ou trois , ou quatre ans qu'il a esté prisonnier : et quant il aprouche de son pais, il enquiert dé sa femme et de ses enfans , car il a grant paour qu'ilz soyent mors, ou qu'ilz aient nécessité. Et pensés que le bon-homme y a maintes fois songé en la prison où il estoit détenu , et s'en est donné maintes mal-aises, et sa femme se donnoit du bon temps : peut-estre à celle heure que le bonhomme y pensoit , et prioit Dieu qu'il les gardast de mal, que celui c.'.ie el avoit darrainement prins la tenoit entre ses braz , et n'avoit garde de péril. Lors il oit dire qu'elle est mariée. Or jugez quelle haschée* il a, de oïr dire telles nouvelles. Je croy que la douleur du roy Priam de Troye la grant , quant il oit la mort de Hector le preu.x, ne la douleur à Jacob pour la mort de son filx Joseph , ne furent point pareilles à ceste douleur. Or arrive au pais, et sceit la chose certainement. S'il est homme d'onneur, jamès il

1. Largement, en abondance. On disoit ordinairement à bandon.

Page 1