‹ Les quinze joyes de mariage. Nouv. éd., accompagnée de nombreuses notes et précédée d'une noticeChapitre 16 sur 116 · LA TIERCE JOYE · texte numérisé non relu

LA TIERCE JOYE

La tierce* joye de mariage, si est que après que le jeunes homs et sa femme, qui est jeune, ont bien prins de plaisances et delectacions, elle devient grousse, et à Taventure ne sera pas de son mari, qui advient souvent. Lors entre en soussy et en tourment le pouvre mary : car il court et trote partout pour trouver à la dame ce qui lui plaist; et s'il chiet à la dame une espille^, il l'amassera, car elle se pourroit affoler^ ou blecer; et encore sera-ce aventure s'il lui apporte viande qui lui plaise, combien qu'il ait mis grantpaineà la trouver et avoir. Et advient souvent que, pour la diver-

' Troisième.

- Épingle.

' Fouler.

site des viandes que cl a et pour Taise où elle est, que Tapelit lui passe, pource que elle est ennuyée des viandes communes. Si est dangereuse^ et a envie des choses estranges et nouvelles : pour ce en convient avoir, en ait ou non, et pour ce convient que le proudhomme trote à pié ou à cheval, de nuit ou de jour, pour en avoir. En tel tourment est le proudomme huyt ou neuf fois, que la dame ne fait rien que mignoter et soiy plaindre; et le pouvre homme porte toute la charge de la meson, de coucher tart et lever matin, et penser de son mesnage, selon Testât dont il est.

Or approche le temps de l'enfantement; or convient qu'il ait compères et commères à l'ordonnance^ de la dame. Or a grant soussypour quérir ce qu'il faut aux commères et nourrisses et matrones, qui y seront pour garder la dame tant comme elle couchera^, qui beuvront de vin autant comme l'en bouteroit en une bote. Or

' Difficile, capricieuse.

* Selon le bon plaisir, la convenance.

' Pendant le temps de ses couches.

double sapaine; or se voue la dame en sa douleur en plus de vingt pèlerinages, et le pouvre homs aussi la voue à touz les saincts. Or viennent commères de toutes pars ; or convient que le pouvre home face tant que elles soient bien aises. La dame et les commères parlent et raudent', et dient de bonnes chouses, et se tiennent bien aises, quiconques ait la peine de le quérir quelque temps qu'il face. Et s'il pleut ou gelle ou grelle, et le mary soit dehors, l'une d'elles dira ainsi : «Hellas! mon compère qui est dehors a maintenant mal à endurer! » Et l'autre respond qu'il n'y a force, et qu'il est bien aise. Et s'il avient qu'il faille^ aucune chose qui leur plaise, l'une des commères dira à la dame : « Vraiement, ma commère, je me merveille^ bien, si font toutes mes commères qui cy sont, dont vostre mary fait si petit compte de vous et de vostre enfant. Or regardez qu'il feroit si vous en aviez cincq ou six! 11 appert* bien qu'il ne vous ayme gueres; si lui feistes-vous plus

' Rient, se gaussent.

- Qu'il manijue.

' Je suis bien étonnée.

* Il paroit.

granl honneur de le prendre qu'il avenist^ oncques à pièce de son lignage. — Par mon serement, fait l'autre des commères, si mon mary le me faisoit ainsi, je ameroye mieux qu'il n'eust œil en teste. — Ma commère, fait l'autre, ne lui acoustumez pas ainsi à vous lesser mectre sous les piez; car il vous en feroit autant ou pis l'année à venir à voz autres acouchemens. — Ma cousine, fait l'autre, je me merveille bien fort, veu que vous estes sage femme et de bon lignage, et qu'il n'est pas vostre pareil, chacun le sceit, comment vous le lui souffrez; et il nous porte à toutes grant préjudice. « Lors la dame respond et dit : « Vraiement, mes chieres commères et cousines, je ne scey que faire, et ne m'en scey chevir^ tant est mal"^ homme et divers*. — 11 est mal homme? dit l'une d'elles. Veez cy mes commères qui scevent bien que quant je fu mariée à mon mary, l'en disoit qu'il estoit si divers qu'il me tueroit; mes, par Dieu, ma

' Advint.

^ \'enir à bout, à chef.

' Méchanl.

■* Fantasque

commère, il est bien dompté, Dieu mercy, car il aimeroit mieux s'eslre rompu ung des bras que avoir pensé à me faire ou dire desplaisir. Il est bien vray que au commencement il cuida commencer une manière de parler et de faire; mais, par le Sacrement Dieu, je Ten garday bien, et respondy bien et prins le frain aux dens, tant qu'il me ferit* une foiz ou deux, dont il fist que foul^, car j'en fis pis que davant, et tant, que je scey bien qu'il a dit à ma commère qui cy est qu'il ne pourroit plus mettre remède en moy, et me deust l'en tuer. Dieu mercy, j'ay tant fait que je puis dire ou faire ce que je veil, car la darraine^ parole me demourra, soit tort, soit droit. Mais il n'est jeu que à joueurs, et n'y a que faire : car, m'amie, je vous jure qu'il n'est home si enragé que sa femme ne face franc et debonaire , se elle est telle que elle ait entendement. Par madame sainte Catherine, ma commère, il seroit bien emploie qu'il vous crevast les yeulx. — Gardez, ma cousine, fait l'autre, que vous luy

' Frappa.

■^ Un acte de fou, une folie.

' Dernière.

sonnez ' bien quant il sera venu. » Ainsi est-il gouverné le pouvre home. Ettousjours boyvent comme bottes, et prennent congié jusques au lendemain ; et verront comme elle sera gouvernée, et aussi elles le sonneront bien au bon home.

Quand vient que le pouvre home est venu, qui vient de pourvoier vitaille^ et à l'aventure a fait grand meschef du sien% dont il est en grand soussy, il arive à l'aventure une heure ou deux de nuit, pource qu'il vient de loing, et a grant envie de savoir de la dame et comment il li va, ou n'ouse couchier dehors de paourHle la despense; il entre à l'oustel, et trouve touz ses servans et servantes instruiz à la poste de la dame, car aultrement ilz n'y demoureroient point, tant fussent-ilz bons et loyaulx, et demande comment elle le fait. Et la chamberiere qui la garde lui respond que elle est trop malade, etqueoncques puis^ qu'il

' Que vous le lui reprochiez vivement.

* Des victuailles.

3 Grande dépense.

* De peur.

5 Depuis.

partist que elle ne mengea; mais elle estung pou apaisée devers le soir (combien que tout est mensonge). Lors croit le deul au pouvre homme, lequel à l'aventure est bien moillé, et est mal monté, qui avient souvent; et à l'aventure est tout boueux, pource que son cheval est choist* en ung mauves chemin. Et à l'aventure le bon homme ne mengea de tout le jour, et à l'aventure ne mangera jusques ad ce qu'il sache de la dame et comme il lui va. La nourrice et les vieilles matrones, qui sont instruites et scientes^ en leur mestier, font bien leur personnage, et font mauvese chiere^ Lors le bon homme ne peut se tenir d'aller devers elle, et l'oit* plaindre bassement de l'entrée de la chambre; et vient devers elle, et s'acoude sur le lit emprès elle, et lui demandera : « Que faictes-vous. Madame m'amie? — Mon amy, fait-el, je suy trop malade. — Hellas! fait-il, m'amye, et où sentez-vous mal ? — Mon amy, fait-elle, vous savez que je suis feble dés

' Est tombé.

^ Savantes.

' Mauvaise mine.

^ L'éhténd.

piecza^ el ne puis rien mengier. — Madame, fait-il, que n'avez vous ordonné vous faire ung bon coulis de chappon au sucre? — Ce m'aist Dieu, dist-elle, ilz m'en ont fait, mais ils ne l'ont sçeu faire, ne n'en mangé oncques puis que vous me le feistes. — Par ma foy, m'amie, je vous en feray où il ne touchera que moy, et vous en mengerez pour l'amour de moy. — Je le veil bien, mon amy », fait-elle.

Lors se met le bon homme à la voye, et est cuisinier, et s'art* à faire le brouet, ou se eschaude pour le garder de fumer; et tence ses gens, et dit qu'ilz ne sont que bestes, et qu'ilz ne scevent riens faire. « Vraiement, Monsieur, dit la matrone qui garde la dame, qui représente un docteur en sa science, votre commère de tel lieu ne fist aujourduy aultre chose fors efforcer madame de menger; mais elle ne tasta aujourduy de chose que Dieu feist croistre. Je ne scey que el a : j'en ay gardé maintes et d'unes et d'aultres; mes Madame est la plus feble femme que je veisse oncques. » Lors le bon

' Depuis îonglenips.

- Se brûle.

homme s'en va et porte son brouet à la dame, et la efforce et prie tant que elle en prend une partie pour Tamourde lui, ce dit-elle, en disant qull esttrès-bon, et ce que les autres lui avoient fait ne valloit rien. Lors il commande aux femmes que facent bon feu en sa chambre, et que elles se tiennent près elle. Le bonhomme s'en va souper: on lui apporte de la viande froide, qui n'est pas seulement demourée des commères, mes est le demourant* des matrones que elles ont patrouillé ajournée*, en beuvant Dieu sçeit comment. Ainsi s'en va coucher en tout soussy.

Or s'en vient le lendemain bien matin veoir la dame, et lui demande comment il luy est, et elle lui ditqu'illui est ung pou amendé devers le jour, mais que elle nedormitde toute la nuit; combien que elle a bien dormi. « M'amie, faitil, qui doit venir de vos commères aujourduy, il fault penser qu'elles soyent bien aises; et aussi fault adviser quand vous relieverez : il y a XV jours que vous estes accouchée. M'amie,

' Le reste.

* Tripoté toute la journée.

/i2 LES QUINZE JOYES

il fauU regarder au moins perdre, car les des-

pens sont grans. — Ha, a, fait la dame, maul-

dile soit Teure que je fu oncques née, et que

je ne avorte mon enfant! Elles furenthier céans

\v proudes femmes mes commères, qui vous

ont fait grand honneur de venir et me portent

grand honneur partout où elles me trouvent;

mais elles n'avoient pas de viande qui fust

digne pour les chamberieres de leurs mesons

quand elles gisent* : je le scey bien, je Tay veu.

Aussi elles s'en scevent bien mocquer entre

elles; je le cognoissoye bien sans ce que elles

s'en apperçeussent. Hélas! quand elles sontou

poinct où je suy. Dieu sceit comme elles sont

chier^ lenues et honnestementgardées, Helas!

il n'y a encore guère que je suy acouchée, et

ne me puis soustenir; et il vous tarde bien que

je soye ja à patrouiller par la meson, à prendre

la paine qui m'a tuée. — Quoi dea, fait-il, dame

vous avez tort. — Par Dieu, fait-elle, sire, vous

voudriez que je fusse morte, et je le vouldroie

aussi; et par ma foy, vous ne aviés que faire

' Quand elles sont en couches.

' Chèrement.

de eslre en mesnage. Hellas! ma cousine de tel lieu m'avoit demandé si je auroye point de robe à mes levailles', mais j'en suy bien loing, et aussi il ne m'en chault, et suy d'acord de leverHlemain, et aille comme aller pourra; je voy bien que nous ne avons que faire de convier gens. Ileilas! je voy bien que je auray assez à souffrir ou temps avenir, si je avoye ou X ou XH enfans, que jà ne sera, si Dieu plest, plaise à Dieu que je n'en aye jamès plus, et pleust à Dieu qu'il eust fait son commandement de moy; au moins fussé-je quitte devons faire desplesir et de la honte du monde, de ce que j'ay à souffrir. Mais face Dieu sa voulenté. — Avoy m'amie, fait le proudome, vous estes bien esmeue, et sans cause. — Sans cause ! fait-elle. Par Dieu, sans cause n'est-ce pas: car par Dieu je ouse bien dire que oncques pauvre femme de mon estât ne souffrit plus que j'ay à souffrir en mon mesnage. — Or avant, belle dame, fait-il, je suy content que vous levez quand il vous plaira; mais au moins

' Relevailles.

■^ Me lever.

dites moy la manière comment vous aurez la robe quevous demandez. — Par Dieu, sire, je n'en demande point, fait-elle, et n'en veil point: j'ay assez robes, car de jolivelé ne me chault; je suis vieille dorénavant, puis que j'ay enfans; et vous en faites bien semblant. Je voy bien comment il me prendra sur le temps à venir quand je seray rompue d'enfans et du travail de mesnage, comment je suis jà* : car je voy ma cousine, la femme de tel qui me demanda bien à femme, et y mist bien grant peine, et en fist maint pas, et tant que je fu à marier il ne se voulst* oncques marier. Et quand je vous eu une foiz veu, je fu si folle de vous que je n'eusses pas prins le filz du roy de France. Si scei-je bien à quoy m'en tenir maintenant. Mais je semble bien mère de sa femme; si estoie-je jeune fille quand elle estoit grande damoiselle : et n'est pas pour aise que ay eue, Dieu soit loé du tout. — Quoy dea, fait-il, tessons ester ces paroUes, et avisons vous et moy comment nous le ferons, et où je prendre

' Déjà.

* Voulut.

chevance. Par Dieu, fait-il m'amie, vous savez bien nostre fait: si nous despendons* maintenant ung petit d'argent que nous avons, nous serons desnuez de chevance; et s'il nous sourvient aucune chose, nous ne saurons où en recouvrer sans faire dommage du nostre. Et si savez que nous avons à paier dedens huyt jours telle chouse et telle, ou nous serons en grant dommage. — Par Dieu, sire, dit-elle, je ne vous demande rien. Hellas! fait-elle, tant Dieu me veult grand mal quand il me mist en tel triboil". Je vous pri, lessés moy ester, car la teste me rompt, et vous ne sentez pas le mal que j'ay. Je conseil que nous envoions dire à nos commères que ne viennentpoint,carjesuis trop mal dispousée. — M'amie, fait-il, elles viendront et seront bien aises. — Sire, fait-el, lessez-moi ester, et en faites ce que vouldrés. » Lors vient une des matrones qui garde la dame, et dit ainsi auproudomme: «Monsieur, ne l'ennuyez point de parler, car c'est grant péril à une femme qui a le servel vuyde, et est

' Dépensons.

* Tourment, tribulation.

feble el de pelite corpulance. » Lors elle tire la couiiine'.

Ainsi la dame ne veult pas conclure avecques le bon homme, pource que elle alant ses commères, qui joueront bien le personnage demain, et lui bailleront des actaintes et d'unes et d'autres, tellement que tout de soy il sera si dompté que l'en le pourroit mener par le landon garder les brebiz. Or de sa part le proudomme fait aprester à disner selon son estât, et y travaille bien ; et y metrâ plus de viande la moitié que au commencement propousé n'avoit, par les ataintes que sa lémme lui a dites. Ettantoust viennent les commères, et le proudomme va au devant, qui les festoyé et fait bonne chiere ; et est sans chapperon par la meson, tant est jolis, et semble un foui, combien qu'il ne l'est pas. Il maine les commères devers la dame en sa chambre, et vient le premier devers elle, et lui dit : « M'amie, voiez cy"^ vos commères qui sont venues. — Ave Maria,

* Rideau. Ce mot est encore en usage dans certaines provinces.

' Voici.

fait-el, je amasse mieulx qu'elles fussent à leurs mesons ; et si feissent-elles si elles savoient bien le plcsir que elles me font. — M'amie, fait le proudomme, je vous pri, faites très-bonne chiere, »

Lors les commères entrent : elles desjunenl, elles disnent, elles menjent à raassie'; maintenant boivent au lit de la commère, maintenant à la cuve, et confondent des biens et du vin plus qu'il n'en entreroit en une bote ; et à Tavenlure il vient à barrilz où n'en y a que une pipe-. Et le pouvre homme, qui a tout le soussy de la despense, va souvent veoir comment le vin se porte, quant il voit terriblement boire. L'une lui dit ung brocart, l'autre li gete une pierre en son jardin : briefment, tout se despend ; les commères s'en vont bien coiffées, parlant et janglant', et ne se esmoient point dont il vient. Le pouvre home court jour

* Les éditions de Rosset portent à ressie, qu'il explique par collation, goûter. Le Duchat fait venir ce mot de recœnare. Réciner s'emploie encore dans quelques provinces pour goûter. En Picardie, on dit rechiner; en Flandre, rechéner.

* Il s'agit sans doute ici du chalumeau dont on se servait autrefois pour humer le vin.

3 Bavardant, s'amusant, folâtrant.

cL nuil, et quiert la robe dessusclile, et autres chouses, dont à Taventure il s'endebte grandement. Or est-il bien venu ; et lui fault ouyr la chanczon de Tenfant; or fault estre en danger de la nourrice ; or dira la dame dorénavant que oncques puis que el eut enfant el ne fut saine ; or fault penser de soy acquiter des despenses qu'il a faites ; or lui faut restraindre son estât, et croistre celui de sa femme ; or conviendra qu'il se passe d'une robe en ung an, et de deuz paires de souliers, une pour les jours ouvrables et l'autre pour les festes ; d'une sainture arse à deux ou trois ans. Or est entré en la nasse où il a tant désiré entrer, et n'en vouldroit pas estre hors, et use sa vie en douleurs et en tourmens qu'il tient à joies, veu qu'il ne vouldroit pas estre aultrement. Pource y est, et y languira tousjours, et finera misérablement ses jours.

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