‹ Les quinze joyes de mariage. Nouv. éd., accompagnée de nombreuses notes et précédée d'une noticeChapitre 17 sur 116 · LA QUARTE JOYE · texte numérisé non relu

LA QUARTE JOYE

La quarte' joye de mariage, si est quand celuy qui est marié a esté en son mariage, et y demeure vi ou vu, ix ou x ans, ou plus ou moins, et a cincq ou six enfans, et a passé iouz les maulx jours, les malles nuitz^ et maleurtez dessusdites, ou aucunes d'icelles, dont il a eu maint mauves repoux; et est jà sa jeunesse fort reffroydie, tant qu'il fust temps de soy repouser, s'il peust : car il est si mat, si las, si dompté du travail et tourment de mesnage, qu'il ne lui chault plus de chouse que sa femme lui die ne face, mes y est adurci comme un vieil asne qui par acoustumance

' Quatrième.

* Mauvais jours et mauvaises nuits.

entlure rnguillon , pour lequel il ne haste gueres son pas qu'il a acoustumé d'aller.

Le pouvre home voit et regarde une fille, ou deux, ou trois, qui sont prestes c^ marier, et leur tarde, car on le cognoisl ad ce qu'elles sont tousjours jouans et saillans. Et à l'aventure le proudomnie n'a pas grant chevance, et il fault aux filles et aultres enfans robes, chausses, souliers, pourpoins, vitaille et aultres choses. Et mesmement les filles fault tenir joliement pour trois chouses, l'une pour ce que elles en seront plustoust demandées à marier de pluseurs gallans ; l'autre si est que les filles en auront bon cuer et gay de leur nature, et jamès ne seroient aultrement que elles ne fussent jolies ; l'autre si est que si le proudomme ne le veult ores fere, il n'en fera jà rien pour lui, car la dame, qui a passé par ceste voye comme elles, ne le souffriroit pas; et, à l'aventure, (jui ne les tiendroit joliement, elles trouveroient manière d'avoir leurs jolivetez, dont je me tais. Si que le bon homme, qui est abayé' detouz coustez,pour les grans charges

' Al)ové. tourmenté.

quril a à porter, sera mal abillé, et ne lui chault mes qu'il vive ; et aussi il souffist bien : car le poisson qui est en la nasse si auroit encore bon temps si l'en le lessoit vivre liens en languissant; mes on lui abrège ses jours. Si faiton au bon homme qui est mis en la nasse de ménage, par les tourmens que je dy et aultres innumerables.

Etpource, lui, voiant les charges dessusdites, et ce qu'il a à faire, comme j'ay dit, il ne luy chaut mes qu'il vive ; et est tout en nonchaloir, comme ung cheval recreu ', qui ne fait compte de l'esperon ne de chouse que l'en lui face. Ce nonobstant, il fault qu'il trote et aille par pais pour gouverner sa terre, ou pour sa marchandise, selon Testât dont il est: il a à l'aventure deux pouvres chevaulx, ou ung, ou n'en a point. Maintenant s'en va à six ou à dix lieues pour ung affaire qu'il a. L'autrefois va à vingt ou à xxx lieues à une assise ou en parlement, pour une vieille cause ruyneuse qu'il a, qui dure dès le temps de son besaieul. Il a unes botes qui ont bien deux ou trois

* Fatigué.

52 LESQUINZRJOYES

ans, et ont tant de foiz esté reppareillées par le bas qu'elles sont courtes d'un pied, et sans faczon', car ce qui soulloit estre au genoil est maintenant au milieu de la jambe. Et aungs espérons du temps du roy Clolaire, de la vieille façon, dont l'un n'a point de molete. Et a une robe deparement qu'il y a bien cincq ou six ans qu'il a, mais il ne l'a pas acoustumé porter, sinon aux festes ou quant l'en va dehors ; et est de la vieille faczon^, pourceque depuis que elle fut faite il est venu une nouvelle faczon de robes. Et quelque jeu ou instrumens qu'il voie, il luy souvient tousjoursde son mesnage, et ne peut avoir plaisir en chose qu'il voye. Il vit moult pouvrement sur les chemins, et les chevaux de mesmes, s'il en y a. Il a ung valet tout dessiré^, qui a une vieille espée que son maistregaingna à la bataille de Flandres*, ou ailleurs, et une robe que chascun cognoist bien qu'il n'y estoit point quant

' Difformes.

* A la vieille mode.

3 Déchiré.

* Le Duchat pense quil s'agit ici de la bataille de Roabecque, dans laquelle Charles \'l battit les Flamands (1382).

elle fut taillée, ou du moins elle ne fut point taillée sur luy, car les coustures de dessus les espaulles en chaienl' trop bas. Il porte unes vieilles bouges^ où le bon homs porta son harnoys à la bataille de Flandres^ ; ou a aultres abillemens, selon Testât dont il est.

Brief, le bonhomme fait le mieulx qu'il peut, et aux moindres despens, car il y a assez à la meson qui le despent. Et ne sceit gueres de plet, et est bien pelicé* d'avocatz, de sergeans et de greffiers. Et s'en vient le plustost qu'il peut à sa meson, et pour l'affection que il a d'y venir, et aussi qu'il n'a voulu demeurer par les voies, pour les despens qui sont fort grands, arrive à l'aventure à sa meson à telle heure qu'il est aussi près du matin comme du

' Tombent.

* Valise.

' Au lieu de la bataille de Flandres, l'édition Treperel parle cette fois de la bataille de Chypre, qui eut lieu vers -1395. L'édition originale ne dit pas en cet endroit de quelle bataille il s'agit. Remarquons ici que les mss. et toutes les éditions parlent du bonhomm: comme ayant assisté à ces batailles, à l'exception de l'édition Treperei, qui parle de son père. (P. J.)

* L'édition originale dit empesché ; les autres despelicé, desplicé, que Le Duchal explique par plumé, dépouillé de sa fourrure. (P. J.)

soiF% et ne Irouvc que' souper, car la clame et tout son ménage sont couchez : et prent tout en bonne pacience, car il Ta bien acoustumé. Et (juant à moy, je croy (jue Dieu ne donne adversité aux gens sinon selon ce qu'il les sceit francs et débonnaires pour paciamment endurer; et ne donne froit aux gens sinon selon ce qu'ils sont garniz de robes. Et s'il avient que le bon home arive de bonne heure, moult las et travaillé, et a le cuer pensif, chargié et engoisseux de ses besongnes, et cuide estre bien arrivé, combien qu'il a esté maintefois receu comme il sera, la dame tence et tempeste par la maison. Et sachez, quelque chose que le bon homme commande, les serviteurs n'en feront riens, car ils sont touz à la poste^dela dame, et les a tous endoctrinez, et s'ilz faisoient aucune chose contre sa doctrine, il conviendroit qu'ilz alassent ailleurs cjucrir service, et ilz ont bien essayé la dame : et pource il pert sa paine de rien commander, s'il ne pleist à la dame. Si le pouvre vallet qui

' De quoi.

* A la dévotion.

a esté avecques lui demande aucune chose, pour luy ou pour ses chevaux, il sera suspect et reJDOuté', ({u'il n'osera rien dire. Et ainsi le bon homme, qui est sage et ne veult point faire de noise-, ne troubler sa famille, prent tout en pacience, et se siet l)ien loingdu feu, combien qu'il ait grant froit ; mais la dame et les enfants sont à Tenviron ; et regarde à l'aventure la contenance de la dame, qui est maie et diverse, et ne fait compte de lui ne de faire aprester à souper, et tence^ et dit paroUes de travers, cuisantes, qui tousjours chargent le pouvre homme, qui ne sonne mot. Et avient souvent que, parla fain et le travail qu'il a, et pour la manière de sa femme, qu'il voit si merveilleuse, qui fait semblant qu'il n'y ait riens en la meson, le bon home se cuide courroucer, et dit: « Vraiment, dame, vous faites bien des vostres ! Je suy las et travaillé, et ne beu et ne mangé huy, et suis moitié jusques à la chemise, et vous n'en faites compte,

» Rebuté.

" De bruit, de querelle.

' Gronde.

ne (rapi'cslci- à souper ne autrement. — Par ma foy, vous avez fait ung beau fait ! j'ay plus perdu en mon lin ou en mon chanvre, que je n'ay eu qui les me ait mis en Taire roïr (pource que vous aviez mené le vallet) que vous ne gaingnerez, par le sacrement de Dieu, de cy à quatre ans. Je vous avoye bien dit piecza, de par tous les diables, que vous feissés fermer nostre pouUailler, où la martre a mengé trois de mes mères gelines couveresses, dont vous vous appercevrez bien du dommage. Et, par Dieu, si vous vives, vous serés le plus pouvre homs de vostre lignage. — Belle dame, fait-il, ne me dictes point telles parolles ; Dieu mercy j'ay assez, et awray si Dieu plaist, et ay de bonnes gens en mon lignage. — Quoy, fait-el, de vostre lignage! Par sainte Marie, je ne sçay où il sont, mais au moins je n'en voy gueres qui vaillent. — Par Dieu, dit-il, dame, il y en a de bons. — Et que vous vallent-ilz, fail-elle? — QuMlz me vallent ? fait le proudomme; mes que me vallent les vostres? — Que vous vallent mes amis? fait la dame ; par le sacrement Dieu, vostre fait fust bien petit

s'ilz ne fussent. — Et pour Dieu, fait-il, laissés ester cez parolles pour le présent. — Certes, fait-elle, ils vous en respondroient bien si leur en parliez. » Lors bon-homme se taist, car à Tavenlure il a double' que elle le die à ses amis, qu'il die mal d'eulx, pour ce que el est de plus grant lignage qu'il n'est.

Et lors se prent à plourer ung des petits enfans, qui est à l'aventure celluy que le bonhome ayme le mieux ; et la dame prend une verge et le bat très-bien, par despit du bonhome plus que pour autre chose. Lors luy dit le preudome : « Belle dame, ne le balez pas », et se cuide courroucer. Et la dame lui dit: « Ça, de par le deable, vous n'avez pas la paine de les gouverner, ne il ne vous couste gueres ; je suy jour et nuict après : (jue la malle boce'^ s'y puisse ferir I — Ha! a ! belle dame, fait-il, c'est mal dit. — Avoy, Monsieur, dit la nourrice, vous ne savés pas la paine que madame y a, et qu'ilz nous font endurer à îes nourrir. — Par ma foy, dit la chambrière, c'est grant

' Crainte.

' La peste.

honte de vous quant vous venez de hors, que la meson deusl estre resjoye de vostre venue, et vous ne faites que noise. — Quelle noise, fait-il, est ce là? Par ma foi, je ne la fais pas. » Lors toute sa famille est contre luy, et ainsi le bon homme, soy voiant acuité de touz coustés, où il a esté maintes fois, et voit bien qu'il n'y gaingneroit rien, s'en va souvent coucher sans soupper, sans feu, tout moilléet morfondu, et s'il soupe, Dieu sait comment, et en quelle aise et plaisance. Puis s'en va coucher, et oyt les enfans crier la nuitée ; et la dame et la nourrice les lessent à l'aventure crier tout à escient, par despit du bon-homme. Ainsi passe la nuyt en soussy et tourmens, qu'il tient à grant joye, veu qu'il ne vouldroit pas aultrement estre. Pource y est et y demourra tousjours et finira misérablement ses jours.

La quinte^ joye de mariage, si est quant le bon homme qui est marié, par les grans travaulx et paines qu'il a endurées et portées longuement, est mat et las, et est sa jeunesse fort resfredie : et à l'aventure il a femme de plus grant lignée qu'il n'est, ou plus jeune, qui sont deux grands chouses. Car nul ne se peut plus gaster que soy lesser enveloper en ces deux liens, pource que ce sont répugnances que l'on veul acorder contre nature et raison. Aucunesfois ont des enfans, et aucunesfois non. Ce non obstant, la dame ne s'est pas tant donné de paine comme le proudomme, qui a moult travaillé à la tenir bien aise, et pour son estât que elle a voulu avoir tousjours jolis el

' rin(|Liième.

de grand chalel. Et s'il n'y avoit que cela, si faut-il-qu'il aille avant ; car elle ne veult pas abesser sa lignée, et le mary se tient moult honnouré de ce que Dieu lui fist la grâce qu'il la peut avoir. Et avient souvent que quant ilz se courrocent ensemble, elle lui dit par manière de menaces que ses amis ne la luy baillèrent pas pour la paillarder, et qu'elle scet bien dont elle est venue. Et dit que quand elle vouldra escrire à ses frères ou à ses cousins, qu'ils la viendront tantoust quérir. Et pource ne luy ouse toucher de la main, quoy qu'il die de la bouche : ainsi est en grant servage, ce me semble. Et peut bien estre que ses parens l'eussent plus haultement mariée, et ne l'eussent pas baillée au bon homme, si ce ne fust ung petit eschapeillon ' que elle avoit fait en sa jeunesse, je ne scey par quelle malle aventure qui advint par chaude colle', dont le bon homme n'avoit rien sceu ; ou à l'aventure en avoit bien oy parler et dire aucunes choses, mais le bon homme qui est fait à la bonne foy

' L ne petite escapade.

^ Ardeur amoureuse ; calida accolatio. (Kdit. de 18.37.)

et du bon cresme* oyt jurer à pluseurs bonnes gens que ce furent mauvais langages, qui furent mauvesement controuvez et sans cause contre la bonne damoiselle ou bourgeoise, comme plusieurs sont blasmées à grant tort, Dieu le sceit bien, par les joletrins- allans et venans par les rues, quant parlent des bonnes preudes femmes quant autre chose n'en povent avoir.

Si est ainsi que la bonne dame, qui voit et regarde son mary, qui adelessé l'esbat et toute joie et pense à acquerre chevance ou terre, et à l'aventure n'a gueres grant chevance ; et pource il est chiche à la mise, qui n'est pas plaisant à la dame, pource que elle veult souvent avoir nouveautez selon le temps, tant en robes, saintures que aultres choses, ainsi que elle voit en bonnes compaignies où elle va souvent, aux dances et aux festes, avecque ses cousines et ses commères et avecques

' Un peu bien crédule. Ce proverbe suppose que plus le crème était bon, plus celui qui en a été confirmé a de foi. (L. D.)

- Jeunes coqs, coquets. Le patois lorrain appelle jaltre un jouvenceau qui commence seulement à se plaire avec les filles. (L. D.)

son cousin, qui à l'avenlure ne lui est rien.

El avient aucunesfois que, pour les grans aises où elle est et pour les grans delitz et plaisances que elle prent aux fesles et dances où elle va continuellement, et que elle voit et oit dire pluseurs bonnes chouses, elle met en mespris son mary, et fait ung amy tel que bon luy semble. Et si ainsi est, jamais elle ne amera son mary : car il est tout aultre que son amy ; car il est avaricieux et plein de pensées et de soussiz ; et el n'est pas entrée en celle avarice où il est, et est en sa jeunesse, laquelle elle veult emploier en plaisances et délectations. Si va souvent où elle scet qu'elle pourra voir son amy, qui est frais et jolis. Et aucunes fois advient que ne le peut voir de longtemps à son honneur 1 ; mais elle a eu message que elle le doit veoir demain à certaine heure.

Et quant viendra au soir, que le bon homme son mary est couché et se veult esbatre avecques elle, à qui il souvient bien de son amy, que elle doit veoir demain à certaine heure, trouve manière de s'en eschapper, et n'y lou-

' A son fti'ê.

chera jà, et dit qu'elle est malade; car el ne prise rien son fait, pour ce que c'est trop peu de chose au regart' de son amy, qu'y a huyt jours ou plus que elle ne vit, et viendra demain tout affamé et enragé : car à l'aventure il a veillé et languy par rues et par jardins long temps, qu'ilz n'ont peu parler honnourablement ensemble ; et pource, quand il pourra demain avenir, il fera merveilles, tant pour l'appétit que aussi pour la haste qu'il aura ; peut-estre aussi qu'ilz seront bien à loisir ensemble, en faisant l'un à l'autre touz les plesirs que homme pourroit penser. Et sachez qu'elle fait à son amy cent chouses, et monstre des secretz d'amours et fait pluseurs petites merencolies'- que elle n'ouseroit faire ne montrer à son mary ; et aussi son amy lui fera tous les plaisirs qu'il pourra, et lui fera moult de petites bichotteries' où el prendra grant plesir, que nul mary ne sçauroit faire. Et s'il le sçavoit bien davanl qu'il fust marié,

' En comparaison.

^ Folies, mignardises.

' Caresses.

si l'a il oublié, pource qu'il s'anonchallist* el se abestit à soy quant ad ce; et aussi ne le vouldroit-il pas faire, car il luy sembleroit qu'il le apprendroit à sa femme, et que elle ne le scet point. Quant la dame a amy à sa plaisance, et ilz se pouvent trouver ensemble, et est à tart, ilz se font tant de joies que nul ne le pourroit dire, tant que le fait du mary n'est rien prisé. Après lesquelz plaisirs, la dame prant autant de plaisirs en Tesbat de son mary comme ung tasteur de vins d'un petit rippopé* après un bon hypocras ou pineau. Car quant aucunesfois celui qui a grand soif boit d'ung petit rippopé ou fusté^, pour la grand soif qu'il a, il le trouve assez bon en beuvani ; mais quant il a beu, il trouve un mauvais desboit*, et qui le vouldroit croire, il n'en bevroit plus si en deffault d'autre meilleur n'estoit. Aussi sachez que la dame qui a son amy à sa plaisance, par nécessité et deffault d'aultre, à la requeste de son mary, en prent aucunesfois

' Devient nonchalant, indifférent.

* Mauvais vin.

' Vin gâté, sentant le fût.

* Arrière-goût.

pour passer sa soif et pour passer temps. Et pource, quand son mary en veult prendre et elle ne le veut pas, el lui dit : « Pour Dieu, fait-el, lessez moy ester et actendez devers le matin. — Certes, m'amie, fera-il, non feray ; tournez-vous devers moy. — Par dieu, mon amy, fera-elle, vous me ferez grant plesir si vous me lessez ester jusques à matin. » Lors la dame se tourne, et le bon homme, qui ne luy ouse desplaire, la lesse jusques au matin. Lors la dame, qui pense à son amy, et a entencion de le voir le lendemain, qui n'est pas tout un, dit à soy-mesmes qu'il n'y touchera pas au matin ; et pour ce se lieve bien matin et fait semblant d'estre bonne mesnagere, et le lesse dormant. Et à l'aventure el a bien veu son amy et a fait ses plaisirs davanl que son mari se levé ; et après elle fait trop bien le ménage. Aucunesfois avient que elle ne ^e lieve point, mes davant le jour elle se plaint et mignote tout à escient d'aguet^ ; et le bon homme, qui l'a ouye, lui demande : « Qu'avezvous m'amye? — Vraiement, mon amy, j'ay si

' De propos délibéré.

grant mal en iing costé et ou ventre que c'est merveilles: je croy que c'est le mal que j'ay accoustumé à avoir. — M'amie, fait-il, tournez vous devers moy, — Pardieu, mon amy, faitel, je suy si chaude que c'est merveilles, et ne peux ennuyt' dormir. » Lors le bon homme raccolle, et trouve que elle est bien chaude, et il dit : « Voir'^ ». Mes c'est d'aultre maladie qu'el ne dit et qu'il ne cuide, quar el a paravanture songié que elle esloit avecques son amy, et pource sue bien fort. Lors le bon homme la couvre bien, que le vent n'y entre, pour lui faire boire sa sueur, et lui dit : « M'amie, gardés bien vostre sueur, et je feray bien faire la besongne. » Lors le bon homme se lieve, à l'aventure sans feu et sans chandelle ; et quant il est temps que elle se lieve, il lui fait faire du feu : et la dame dort à son aise, et s'en rit tout par elle.

Une autre fois le bon homme se veult esbatre avecques elle, et elle, qui s'est excusée pluseurs fois, comme dessus est dit, trouvera

' Aujourd'hui.

^ Vraiment, oui vraimenl.

encore manière de luy eschapper, si elle peut, car elle ne prise rien son fait ; et, que qu'en soit', le bon homme en a besoing et la baise et l'acolle, et Dieu scet comme elle est aise, s'il est ainsi qu'elle soit telle comme dit est. Elle dit ainsi : « Pleust à Dieu, mon amy, que vous ne le feissez jamès si je ne vous en parlasse premièrement! — Et comment, fait-il, ne le feriez-vous point? — Par mon ame, mon amy, non, je cuide que nanil-, et me semble que je en vauldroie mieux; et si j'en eusse autant sçeu avant que je fusse mariée, je ne l'eusse esté jamès. — Qnoy dea? fait-il, et pourquoy vous mariastes vous doncques? — Par ma foy, mon amy, je ne scey ; je estoie jeune fille, et faisoie ce que mes père et mère me disoient (combien que à l'aventure elle en avoit bien tasté devant). — Qu'est-ce à dire? fait-il ; je ne vous trouvay nullesfois sinon en ceste opinion ; je ne scey que c'est. — Par mon ame, mon amy, si ce n'estoit vostre plaisir, je n'en vouldroye point. » Le bon

' Quoi qu'il en soit.

* Nenni, non.

68 LES QUINZE. lOYES

homme est bien aise de ce qu'elle dit, et dit en soy-mesmes qu'elle est ainsi froide femme, et qu'il ne luy en chault ; et à l'aventure elle est femme blanche et féminine, de petite corpulence, pourquoy il le croyt mieulx. Lors il la baise et l'acoUe, et fait ce qui luy plest : et la dame, à qui il souvient d'aultre chose, vouUist^ estre ailleurs , et le lesse faire et se tient pesantement, et ne se aide point ne mais ne se hobe* que une pierre. Et le bon homme travaille bien , qui est lourd et pesant, et ne se scet pas si bien aider comme d'autres feroient. La dame tourne ung pou la chère' à cousté; car ce n'est pas le bon ypocras que elle a autresfois eu, et pource li ennuyé, et lui dit : a Mon amy, vous me affolez toute, et aussi, mon amy, vous en vauldrés moins. Le bon homme se tient le plus legierement qu'il peut, qu'il ne ni li face mal, et y met bien longuement; mais il en eschappe à quelque paine, et craint bien une autre fois à soy y mettre, tant

' Voudrnit.

2 Ne bouge non plus que

3 Le visage.

pour sa paine que pour double de faire desplesir à sa dame, car il croit qu'elle n'en veult point. Si le met en telle dance qu'il croit que el est ainsi feble de complexion, pource que à l'aventure el est ainsi descoulourée, et pour ce le croit-il mieux.

Mais il advient que ceste dame veult avoir robe ou autre chose de son mary, et scet bien ses conditions (c'est assavoir que à l'aventure il est homme qui scet bien où il met le sien)^ Elle avise de le trouver en bon temps pour avoir ce que elle demande. Et quant ilz sont en leur chambre, en leurs grans deliz et plaisances, et que la dame voit qu'il a affere d'elle, elle lui fait si bonne chiere et si estrange que c'est merveilles : car femme bien aprinse scet mil manières toutes nouvelles de faire bonne chiere à qui el veult. Et en ce faisant le bon homme est bienaise, qui n'a pas acoustumé à avoir bonne chiere. Lors l'accoUe et le baise, etlebon homme lui dit : « Vraiement, m'amie, je cuide que vous me voulez aucune chose demander. — Par dieu, mon amy, je ne vous demande rien, fors

' Qui est économe, avare.

que bonne chiere fassez. Pleust à Dieu, faitelle, que je n'eusse janiès aullre paradis, fors estre tousjours entre voz bras! Par dieu, je n'en vouldroie point d'autre, Vraiement, faitelle, ainsi Dieu me veille aider, que ma bouche ne atoucha oncques à homme fors à la vostre, et à vos cousins et aux miens, quand ils viennent ciens, que vous me commandez que je les baise. Mais je croy qu'il ne soit homme au monde si doulx ne si gracieux come vous estes. — Non, m'amie? fait-il : si estoit tel escuyer qui cuida estre marié avecques vous. — Fy! f y ! fait-elle ; par mon ame, quant je vous eu veu premièrement, si vous vi-ge de bien loing, et ne vous fiz que entreveoir ; mais je n'eusse jamais prins aultre, et eust-il été daulphin de Viennois'. Je croy que Dieu voulit ainsi: car mon père et ma mère me cuiderent marier à lui ; mes jamès je ne le feisse : je ne scey que c'est, je croy qu'il estoit destiné qu'ainsi fust. » Lors fait ses plaisirs, et la dame se rent assez agille etabille ; après dit au bonhomme : « Mon amy, fait-elle, savez-vousque

' Titre qu'on donnait alors au fils aîné du roi de France.

je VOUS VLieil demander? Je vous pri que ne me reffusez pas. — Non feray-je, m^amie, par ma foy, si je le puis faire. — Mon amy, fait-el, savez-vous? la femme de tel a maintenant une robe fourrée de gris ou de menu-ver ; je vous pri que j'en aye une ; par mon ame, je ne le dy pas pour envie que je aye d'estre jolye, mes pource qu'il m'est avis que vous estes bien à la vallue* de me tenir aussi honnestement et plus que n'est son mary. Et quant à moy, elle n'est point à comparager^ à ma personne ; je ne le dy pas pour moy louer ; mais, par dieu, je le faiz plus pource qu'elle s'en tient orgueilleuse que pour aultre chouse. » Lors le proudomme, qui à l'aventure est avaricieux, ou luy semble que el a assés robes, pense ung poy 3, et puis lui dit : a M'amie, n'avez-vous pas assés robes? — Par dieu, fait-el, mon amy, ouyl, et quant à moy, si je estoie vestue de bureau*, je n'en faiz compte ; mais c'est honte. — Ne vous chault, m'amie, laissés les parler ; nous

' En olat.

* Comparer.

3 Un peu.

* Buré, éloffe grossière.

n'emprinterons rien d'eulx. — Par dieu, mon amy, voire mes ; mes je ne semble que à une chamberiere emprès* elle; non fais-je emprès de ma sœur, et si sui-je aisnée d'elle, qui est laide chouse. »

A l'aventure le bon homme luy baillera ce qu'elle demande, qui n'est que son dommage, car el en sera plus preste pour aller aux lestes et aux dances que elle ne estoit davant. Et tel se aidera à l'aventure de la fourreure qu'il ne cuideroit jamès.

Et s'il ne ly baille ladicte robe, sachez que, puisqu'el a bon cuer et gay, et qu'elle l'a entreprins, elle en aura, de quelque lieu qu'elle doye venir, el quoy qu'elle couste. Et peutestre que elle a ung amy, mais il n'est pas riche pour la donner, quar à l'aventure est-ce un pouvre galant à qui elle tient son estat^.

Et pource elle avisera ung aultre galant qui luy voulut l'autre jour donner ung dyamant à une feste où el fut, et lui envola par sa chamberiere vingt ou XXX escuz d'or, ou plus; mais

' Auprès, en comparaison.

' Aux besoins de qui e!!e subvient.

el ne les veult pas si losL prendre. Et combien que elle Tavoit fort reffusé, elle lui fera encore aucun' regart gracieux, par lequel le gentil galant parlera encore à la chamberiere de la dame, qu'il encontrera en allant à la fontaine ou ailleurs, et ly dira : « Jehanne, m'amie, j'ay à parler à vous. — Sire, fait-elle, quand il vous plaira. — M'amie, fait-il, vous savez l'amour que j'ay à vostre maistresse; je vous pri que vous me dites si elle vous parla oncques puis de moy. — Par ma foy, dit la chamberiere, elle n'en dit que tout bien, et scey que elle ne vous veult point de mal. — Par dieu, Jehanne, m'amie, dit-il, souvengne vous"^ de moy, et me recommandez à elle, et par ma foy, vous aurez robe, et voyez-cy que je vous donne. — Certes, fait-el, je ne le prendray point. — Par Dieu, fait-il, si ferez; et vous pri que demain je aye nouvelles de vous. »

La chamberiere s'en ^a, et dit à sa dame : « Par ma foy, madame, j'ay trouvé gens qui

' Quelque.

^ Qu'il vous souvienne.

sont en bon point. — Quelz gens sonl-ce? fait la (lame. — Pan m'ame', ma dame, c'est tel. — Et que vous a-il dit? fait-elle. — Par ma foy, il est en bon point jusques à l'autre assise-; car il a les fièvres blanches^, et est tel qu'il ne scet qu'il fait. — Pardieu, Jehanne, fait-elle, il est bel et gracieux. — Vraiment, fait-elle, vous dites voir, le plus bel que je voye. Il est riche et bien trenché d'aimer'* léaument, et feroit assez de biens à sa dame. — Pardieu, Jehanne, dit la dame, je ne puis rien avoir de mon mary; mais il fait que foui. — Et m'eist dieux '^, ma dame, c'est grant follie

' Par mon âme.

* Jusques à l'autre assise. Celte façon de parler proverbiale semHîe empruntée de l'ancienne procédure, où un procès apointé à une assise ne pouvait se terminer (ju'à l'assise prochaine. (L. D.)

3 // a les fièvres blanches. Parce que les amoureux transis, comme on parle, sont communément pâles, on dit d'eux i)roverbialement qu'ils ont les fièvres blanches. (L. D.)

^ Tranché d'aimer. Et je juge à sa mine qu'il aimerait loyalement. Autrefois on disoit dans la même signification taillé d'aimer; et taillé, en ce sens, se trouve dans la Farce de Pathelin.

Il est bien taillé d'avoir drap.

' Que Dieu m'assiste.

d'en endurer tant. — Par dieu, Jehanne, je ame tant celui (jue vous savez de piecza, que mon cuer ne se pourroit adonner à ung auUre.

— Par mon serement, ma dame, c'est follie de mectre son cuer en homme du monde; car ilz ne font conte des pouvres femmes quand ils sont seigneurs d'elles, tant sont traistres : et vous savés, ma dame, qu'il ne vous peut nul bien faire, mes vous couste assez à le tenir en estât. Et pour Dieu, ma dame, celui dont je vous ay parlé m'a dit qu'il vous tiendra bien en grant estât; et ne vous esmoiez jà de robes, car vous en aurez de toutes couleurs assez : il ne se faut esmoier que de trouver manière que vous direz à Monseigneur qui vous les a baillez. — Vraiement, Jehanne, je ne scey que faire. — Par m'ame, ma dame, avisez-vous en, car je lui ay promis parler demain à matin à luy. — Et comment le ferons-nous, Jehanne?

— Ma dame, lessez m'en faire; je iray demain à la fontaine, et je scey bien qu'il sera ou chemin pour parler à moy ; mes je luy dirai que vous ne vous y vouliez accorder, pour chose que je vous die, tant avez grand paour de

cleshonnour. Et. de là aura espérance; et de là en plus nous en parlerons bien, et il m'est avis (jue je ferai bien la besongne. »

Lors la chamberiere s'en va au matin à la fontaine, et rencontre le gallant qui là actent passé à trois heures, et aussi elle le fait actendre tout à essient, car s'il ne achaptoit bien les amours il ne les priseroit riens. Il vient à elle et la salue, et elle luy. « Quelles nouvelles, dil-il, Jehanne m'amie? que fait vostre maistresse? — Par ma foy, fait-elle, el est à Toustel bien pensive et bien courrocée. — Et de quoy, fait-il, m'amie? — Par ma foy, mon seigneur est si mal home que elle a trop mal temps. — Ha a! fait-il, mauldit soit le villain chatrinM — Amen, fait-elle : car nous ne pouvons durer avecques luy- en nostre meson.

— Or me dites, Jehanne, que elle vous a dit.

— Par ma foy, fait-elle, je luy en ay parlé, mais el ne s'y accorderoit jamès : car elle a si grant

' Jaloux qui lient sa t'emmo enfermée comme dans une espèce de cliartrc. On a dit châtre pour chartre, et de là S. Denis de la Châtre , comme quel(iues-uns prononcent le nom de ce prieuré. (L. D.)

* Le supporter.

paoLii' de son seigneur que c'est merveilles, et a affaire à ung si mal home ; et si elle le vouloit, ore si ne pourroit-elle, tant est gardée de son père et de sa mère, et de tous ses frères. Jecuide que la pouvre femme ne parla oncques puis à homme que je demoure avecques elle (si a-il quatre ans) fors à vous l'autre jour; et non obstant il luy souvient tousjours de vous, et scey bien (selon que je puis cognoistre) que si elle vouloit amer, que elle ne vous reffuseroit pas pour nul autre. — Jehanne m'amie, fail-il, je vous pri à joinctes mains que vous me faces ma besongne, et par ma foy vous serez ma maistresse à jamais. — Par mon serement, fait-elle, je luy en ay parlé pour l'amour de vous : car, par ma foy, oncques mes de telles chouses je ne memeslé. — Hélas! m'amie, fait-il, conseillés-moy que je feray. — Par mon serement, fait-elle, le meilleur sera que vous parlez à elle : et il est bien à point, car son mary l'a reffusée d'une robe que el lui a demandée, dont el est bien courrocée. Je conseille que vous soiez demain à l'église et la saluez, et luy dictes hardiment vostre fait, et

78 I.nS QUINZK JOYES

lui prcscnlez ce que luy vouldrez donner, combien que je scey bien que elle ne prendra riens; mes elle vous en prisera plus, et coi^noistra vostre largesse et valeur. — Hélas! m^amie, je voulisse' trop ({u'elle print ce que je lui veil donner. — Par ma foy, fait-elle, elle ne le prendroit jamès; car vous ne vistes oncques plus honneste femme ne plus doulce : vous me baillerez ce que vous li vouldrez donner, et je feray tant, si je puis, que elle le prendra; au moins j'en feray mon povoir. — Vraiement, Jehanne, vous dictes très-bien. »

Jehanne s'en va riant à sa dame. « De quoy vous riez-vous, Jehanne? fait la dame. — Par mon ame, il y en a qui ne sont pas bien aise. — Comment? fait-elle. — Certes, Madame, il parlera demain à vous à l'église. » Lors luy compte la besongne : « Gouvernez-vous, faitelle, bien sagement, et lui faites bien Testrange ; toutesfois ne Testrangez- pas trop, el le tenez entre deux en bonne espérance. »

Or va la dame à l'église, et le gallant y est,

' Je voudrais.

- Ne le rebutez.

passé a trois heures, en bonne devocion, Dieu le scet. Il se tient en un lieu où honte lui seroit s'il nevenoit donner l'eaue benoiste à la dame, et autres femmes d'estat qui sont avecques elle, et elles l'en mercient; mais le pouvre homme leur feroit bien plus grand service s'il povoit et il leur plaisoit. Il advise que la dame demeure soullette en son banc, qui dit ses heures, et est bien tiffée' proprement, et se contient doulcement comme ung ymage. Il se approuche d'elle, et parlent ensemble; mais elle ne lui veult rien accorder, et ne veult rien prendre deluy; mais tousjours elle lui respond en telle manière qu'il cognoist que elle le ame bien, et que elle ne craint que deshonneur, dont il est bien aise.

Hz se départent. La dame et la chamberiere l'ont leur conseil ensemble, et concluent de leur besongne; et dit la chamberiere : « Je scey bien, ma dame, qu'il a grand envie de parler à moy maintenant; mais je lui dirayque vous n'en voulez rien faire, dont je suis bien marrie, tant ay grand pitié de luy. Et lui diray

1 Attifée, habillée.

80 LES QUINZE. lOYES

que Monseigneur est allé hors, el qu'il viengne devers le soir, et je le mettray en la meson et en vostre chambre, ainsi comme si vous n'en saviez rien : si ferez semblant d'estre bien marrie. Et le faictes bien travaillier, aiïin qu'il vous en prise mieulx ; et dictes que vous crierez à la force, et me appeliez : et combien que vous n'aiez rien prins, il vous en prisera bien mieux, et vous donra après plus largement que si vouseussez prins de luy avant la main'. Mais je auray devers moy ce qu'il vous doit donner, car il me le doit bailler demain ; et puis je luy diray que vous ne l'avez voulu prendre. Et luy diray puis, puis que ainsi est que la chouse est faicte, qu'il les vous donne pour avoir une robe ; et vous me blasmerez fort devant luy de quoy je l'auray prins, et que je ne le rendi. Mais que que soit, je mectray la chouse en seurté : car, par Dieu, ma dame, il y en a de si rusez qu'ilz en ont trompé maintes. — Or avant, Jehanne, faictes en ce que vouldrez. r>

Lors s'en va Jehanne, et trouve le gallant,

' Paye}' avant la main se disait pour payer d'avance.

qui ly demande quelles nouvelles de sa dame. « Par Dieu, fait-elle, je la trouve à recommencer ; mais pour ce que je m'en suy meslée, je vouldroy bien que vous fussiez à ung' : car j'ay paour que elle me descouvre à son mary ou à ses amis. Mais je scey bien, si je peusse tant faire que elle prenist^ ce que li donnez, vostre besoigne fust faicte. Et, par Dieu, je m'y essaieray encore à lui faire prendre ; et il est bien à poinct, car son mary l'a resfusée d'une robe dont elle a si grant envie que c'est merveilles, » Lors le gallant luy baille vint ou XXX escuz d'or et Jehanne luy dit : « Veez cy que j'ay advisé : Par Dieu, sire, vous estes homme de bien; et ne scey qui m'a troublé, car, par mon serement, je ne lis oncques pour homme ce que je fay pour vous : et vous savez bien le grant péril où je me metz, car s'il en estoit sceu une seule parolle, il seroit fait de moy. Mes pour la grant amour que j'ay à vous, ge feray une chouse de quoy je me mectray à l'aventure. Je scey bien que elle vous ame

* D'accord.

^ Qu'elle prît.

bien ; cl pource que Monsieuc n'y esl point, venez vous en par noslre huis de derrière, encore ennuyt' à douze heures bien secrètement, et je vous meclray en sa chambre; elle dort bien fort, car elle n'est que un enfant : et vous couchez avecques elle, car aultre remède je n'y voy, et à ravenlure voustre besongne sera faicte. Quar quant on est nu à nu sans y veoir, c'est grand chose : car telle fait estrange responce le jour, qui ne la feroit pas la nuit en celui cas. — Ha ! a ! Jehanne, m'amie, fait le gallanl, vous en mercie ; il ne sera jamès que vous ne ayez la moitié en mon denier. »

Quant vient la nuit, le gallant vient ainsi comme ordonné lui est par Jehanne, qui a bien toutdeviséà sa dame. Il se couche bien secrettement; et quand elle, qui fait semblant de dormir, se sent embracer, elle tressault et dit : « Que est ce cy? — M'amie, fait-il, c'est moy. — Et par le sacrement Dieu, ainsi ne ira pas. « Elle secuide lever, et appelle Jehanne, qui ne sonne mot et li fault- au besoin, qui

' Aujourd'hui, ce soir.

- Lui maïKiue.

est grant pitié. Et quant elle voit que Jehanne ne sonne mot : « Ha! je suy trahie! » Lors bataillent ensemble par maintes manières et estorces'; et en la parfin la pouvre femme n'en peut plus, et entre en la grosse alaine, et se lesse forcer, qui est grant pitié, car ce n'est rien que d'une pouvre femme seule; et si ne fust de paour de deshonneur, elle eust bien crié autrement que elle n'a : mais mieux vaut garder son honneur, puis que ainsi est. Ils accordent leurs chalumeaulx, et entreprennent de soy donner bon temps.

Ainsi se font les besongnes du bon homme son mary, qui est bien à point. Or a la dame la robbe que son mary ne ly avoit voulu donner, qui luy a cousté et coustera bien chier. Or fait tant que sa mère lui donne le drap devant son mary, pour ouster toutes doubtes cju'il en pourroit avoir ; et aussi la dame a fait acroire à sa mère qu'elle l'a achaplée de ses petites besongnes que el a vendues, sans ce que son mary en sache rien, et à l'aventure la mère scet bien la besongne, qui avient souvent. Après

' Estorces. Effort, lutte; en latin Extorsio. (Édit. de \S?û.)

ycelle robbe en fault une aultre, et deux ou trois sainlures d'argent, et aultres chouses. Parquoy le mary, qui est sage, cault^ et malicieux, comme j'ay dit, se doubte, et a veu quelque chose qui ne luy plaist pas, ou luy a esté dit d'aulcun son amy : car au long aller fault que tout soit sceu. Lors il entre en la rage de la jalousie. Maintenant se met en aguet; maintenant fait semblant d'aller dehors et revient de nuit subitement pour cuider sourprendre les gens ; mais il ne est pas ainsi aisé à faire. Maintenant se reboute^ en la meson, et à l'aventure voit assez de chouses, dont il tenceet setempeste; et elle réplique bien, car elle se sent bien de bonne lignée, et lui remembre^ bien souvent ses amis, qui aucunesfois luy en parlent. Or sont en riote*, etjamès le bon homme n'aura joie : il sera servy de mensonges, et le fera l'en pestre. Sa chevance se diminuera, son corps asseichera. Il vouldra garder sa meson que le vent ne l'emporte, et

' Fin, rusé.

2 Se cache.

^ Lui rappelle.

* Querelle, dispute.

lessera ses besongnes ; briefment, jamès bien n'en aura. Et ainsi demourra en la nasse où il est mis, en grans tourmcns qu'il a prins et prent pour joies: car s'il n'y estoit, il ne finiroit jamès jusques ad ce qu'il y fust dedans ; et ne vouldroit pas estre aultrement. Ainsi vivra en languissent tousjours et finira misérablement ses jours.

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