LA SIXTE JOYE
La sixte* joye de mariage, si est quant celui qui est marié a enduré toutes les peines et Iravaulx dessus desclerez, ou aulcun d'iceulx,
wÊ et par especial il est jeune, et a femme de
' diverse manière, et son mary est un bon
homme qui a une très-grant amitié avecques
elles, et lui fait tous les plesirs qu'il peut : et
^ jasoit ce que'^ elle soit proude femme, elle met
IP son intencion d'estre mestresse et de savoir les besongnes de son mary, et fust-il président, et s'en veult entremettre, et faire aucunes responces si mestier est. Et est toute condi-
WÊ cion de femme de sa nature telle, quelque mary
' Sixième.
- Qu()i(|Lic.
que el ait, cl jasoil ce qu'elle est bien aise et qu'il ne lui fault rien, elle met tousjours son entenle à mettre son mary en aucun songe ou pencée.
Etaucunesfois que le mary et sa femme sont en leur chambre toute une nuit et demi jour, devers le matin sont en toutes joies et liesses, et le mari la lesse en la chambre, où elle se tiffe etappareillejoieusement, en faisant bonne chiere, et s'en va fere apprester à disner, et pense de ses besongnes par la meson ; et quant il est temps de disner, il apelle la dame. Mes une des servantes ou ung des enfans li vient dire que la dame ne disnera point, a Allez luy dire, fait-il, qu'elle vienne. » Lors s'en va la servante ou l'enfant, et lui dit: a Madame, Monseigneur vous mande que vous en veniez disner, car il ne mangera jusques ad ce que vous soiez venue. — Va lui dire, fait-elle, que je ne disneray point. — Alez luy dire, fait-il, qu'elle s'en vienne. » Lors fait sa responce, et le bon homme vient et s'enquiert que elle a, et s'esbahit fort, combien qu'il ait aucunesfois veu jouer le personnage; mes pour enqueste
qu'il puisse faire, il n'en aurajà aultre chouse: et en effet elle n'a riens, mes elle se joue ainsi. Et à l'aventure el ne viendra point disner, pour chose que il puisse faire. Aucunesfois il fait tant que el vient, et la maine par dessoubz Tesselle, comme une espousée, et s'en vont disner; et esljà la viande froide, tant l'a fait actendre. Et encore fait-elle telle contenance et telles serimonies que elle ne mangera, ne luy aussi, qui est si beste qu'il s'en donne mal aise ; et de tant qu'il l'aura plus chiere, de tant luy fera-el plus demelencolies pour lui donner soussy. Et fait très-bien : car une femme n'a que faire mectre paine d'acfjuerre la grâce de celuy qui l'aime bien, et qui lui fait tous les services qu'il peut ; mais elle doit bien faire conte d'acquérir la grâce de celuy qui ne tient conte (relie, par la belle chiere et beaux services. Et lui semble bien qu'elle fait beaux faiz quand elle fait son mary souvent plain de soussy et de pencées.
Il advient aucunesfois que le seigneur va hors del'oustelà ses besongnes, et amaine ungou deux de ses amis avecques lui à sa meson.
90 LES QUINZE JOYRS
poLircc qu'il a affere d'eulx, ou qu'llz ont affaire de lui. l'^t avient aucunesfois, quant il est dehors, comme dit est, envoie un valet devers sa femme, et luyprie que el face très-bien appareiller Touslel, pour faire bonne chiere à ses amis qu'il amaine avecques luy, car il leuresl moult tenu et a affaire d'eulx; en la priant aussi que elle face aprester des viandes, tant qu'ilz soient bien aises. Le vallet arrive devers la dame, et la salue, et lui dit : « Madame, fait-il, Monseigneur s'en vient cy au giste, et viennent avecques luy quatre hommes d'estat; et vous prie que vous facez très-bien appareiller tout, etqu'ils soient bien aises. — Par ma foy, faitelle, je ne m'en mesleray jà; je n'ay que faire desesfestes; que n'y est-il venu luy-mesmes?
— Jenesçay, ma dame, mais il le m'a dit ainsi.
— Ce m'aist Dieu, fait-elle, tu es ung mauves garczon,ettemeslesde tropdechouses.» Lors le varlet se taist, et la dame entre en sa chambre, et est telle que elle n'en fera aultre chose et qui pirs est, el envolera touz ses serviteurs dehors, les ung çà, et l'autre lu; et ses filles, si elle en a, ou ses chamberieres, sont
bien aprinses que' elles doivent dire au bon homme quant il sera venu. Or s'en vient le proudomme, et appelle; et une des filles ou des chamberieres lui respond; lors demande le bon homme si tout est bien apresté. « Par ma foy, Monsieur, fait-elle, madame est bien malade; il n\ a rien fait. « Le bon homme est courrocé, et maine ses amis en la salle, ou ailleurs, selon son estât, où il n'a feu ne rien prest ; ne demandez s'il est bien aise. Car cà l'aventure ses amis qu'il a amenez virent bien quant il envoya le valet davant, dont ils peuvent bien noter que tout ce que le seigneur commande n'est pas arrest de parlement. Le bon homme huche"^ et appelle ses gens; mes il ne trouve à l'aventure que ung pouvre vallet, ou une pouvre vieille qui ne pourroit gueres faire, que la dame a retenus à l'aventure, pource que ellesceit qu'ilz nepovent rien faire. Il vient en la chambre de sa femme, et lui dit : « Belle dame, que n'avez-vous fait ce que je vous avoye mandé? — -Sire, fait-el, vous commandez tant de choses d'unes et
' Savent bien ce que.
- Hucher, autre forme de huer, crier, appeler en crianl.
92 LES QUINZE .lOYES
d'aullres que Ten ne scet auxquelles enLendre. — Saincte Marie ! fait-il en se gratant la teste, vous m'avez fait le plus grand desplesir du monde : car voiez-cy les gens du monde à qui je suyplus tenu. — Et que en pui-ge mes, Sire, fait-elle, ne que voulez-vous que je en face? Nous avons bien maintenant afaire de vos conviemensM Par ma foy, il pert"^ bien que vous n'estes gueres sage. Mais au fort, faites à votre guise, car il ne m'enchault. — Je vous demande, belle dame, pour quoi vous avés envoie les valiez dehors? — Etsavoy-je bien, fait-elle, (jue vous en eussiez afaire?» Comme que^ elle les avoit envolez tout en essyant et par dépit du bon homme. Lors lui, qui veult entendre à adouberMafaulte, lesse les parolles, ets'en va bien doulant, carilamast mieulx, à l'aventure, tels genspovent-ce estre, avoir perdu cent escuz d'or. Mes à la dame n'en chault de tout cela ; elle le cognoist bien, il ne la mordra jà, car cl l'a
' Invitations.
'2 // pert, il appert, il pai'ait.
3 Quoique.
'' Réparer. Encoi"c usité au jeu de Irietrac. On dit auss adouber, radouber un navire, dans le même sens.
DE MARIAGE 9o
autresibis veu. Briefvement, il courtpar la maison et raiie ce qu'il peut trouver de ses gens, et fait le mieulx qu'il peut. Or demande le bon hommedesnapes,des touailles'ouvréesetblanches; maison lui rapporte qu'il n'en peutpoint avoir. 11 va devers la dame, et lui dit que ces seigneurs, qui sont ses parens et ses especiaulx amis, l'ont moult demandée; si la prie moult doucement ({ue el les vienne veoir et les festier et l'aire bonne chiere. — « Et que iroi-je faire? fait-elle. — M'amie, je vous prie que vous y venez, pour l'amour de moy. — Certes, fait-elle, je ne iray point; ils sont trop grans maistres, et ils ne prisent rien pouvres femmes. » Lors à l'aventure el ira ; et si el y va, elle fera telle chiere et telle contenance, qu'il vallist- mieuK au proudome que elle n'y eust oncques esté: car ses amis cognoistront bien sa manière, et que leur venue ne li plaist pas. Et si elle n'y vienl, et le bon home li demande des touailles^ et des serviettes: « Des touailles? fait-elle, il y en a
' Touailles, serviettes. Mot encore en usage clans quekjues provinces.
- \'audrail.
^ Essuie-mains.
dehors de plus belles que ne leur appartient, pour plus grands mestres quMlz ne sont; et quant mon frère ou mon cousin, qui sont de aussi bon lieu comme ilz sont, viennent ciens, ilz n'en ont point d'aultres ; et aussi toutes les aultres sont en la buée^ Non pourtant, je ne le dy pas pour les touailles, mais aussi bien ai-ge perdu mes clefz dès à matin; voiez la chamberiere qui les quiert en cette paille de lict, car je ne scey que j'en ay fait, pource que j'ay tant afaire que je ne scey auquel entendre, et en ay la leste toute gastée. — Vraiment, fait-il, je suis bien trompé; vraiment, fait-il, je rompre les coffres. — Par ma foy, fait-elle, vous ferez une belle chouse : je m'en actens à vous, et vouldroye que vous les eussiez derompuz. » Lors il ne sceit que faire, et se passe à ce qu'il trouve , et cuide qu'elle die vray,etvont à la table. Or fault-il avoir du vin frais, car celuy qui est en despence^ n'est assez bon; mais on ne peut trouver le guibelet^,
' A la lessive.
* En perce.
' \'i'ille, vilebrecjiiin, pour percer une pi^'re fie vin.
poLirce que la dame ne le veult pas. Et n'y a t'roumageneoultre chouse, mais convient à Taventure en aller quérir chiés les voisins. Le page* du bon home est avecques les pages de ses amis, en Testable, et leur compte comment la dame fait le malade, tant est courrocée que leurs maistres sont liens. Or s'aprouche le temps d'aller coucher ; et ne peut le l)on homme avoir linceulx^ frais, pour les clefs qui sont perdues, ne orillers, ni fins couverchefs ; si fault que ils se couchent en linceulx communs. Or s'en vont les amis au matin, qui ont bien veu la contenance de la dame, et leurz valiez leur comptent en chemin ce qu'ils en ont aprins avecques le page du proudomme : si s'en raudent en chevauchant. Et toutefois ils n'en sont pas bien contens, et dient qu'ilz n'y entreront mais en piece^ : et vallist mieux au proudomme avoir assez perdu du sien que les avoir menez. Quant vient au matin, ilvientà sa femme, et
' Autrefois on appelait pages même les valets d'écurie. (L. D.) 2 Draps de lit. Ce mot est encore en usage dans ce sens dans
quelques provinces, mais on ne remploie généralement que
pour drap mortuaire.
' De longtemps, en aucune façon.
lui dil : « \ raiinenl, tlame, je me merveille moult (le vostre manière; ne je ne me sauroie comment gouverner avecques vous. — Ave Maria, fait-elle, et y a-il tant afaire avecques moy ? llelasîjene finejour et nuit de nourrir porcs, poulcins, oaies; et fille et travaille et fais le mieulx que je puis, tant que j'en mourray avant mes jours : et encor ne puy-ge avoir une heure de pacience, et vous ne travaillez si non à despendre et à gaster tout, à gens dont je n'ay que faire, — Que faire? dira le mary;ce sont gens qui me povenl bien nuire ou aider.» Lors souvient au bon homme que quant un escuyer du pays, qui est un grant galant, vient liens, il n'y a rien espargné ; et toutesfois le bon homme li a dit qu'il ne veut point que elle l'atireen sa meson, car il n'y a c|ue faire. Et elle lui a respondu que c'est il qui l'y fait venir; et li réplique sur le tout. Adonc commence la noise; et à l'aventure la battra; mes il fera que foui. Si li dit le bon homme : « l*ar le salut que je actens à avoir, sil avient que jamès je le trouve ciens, ne que vous parlez à lui, je vous feray la plus
coLirrocée que vous fustes oncques. — Par ma l'oy, (ait-elle, il ne m'en chauldroit s'ilestoit pendu : mais ainsi est, car qui ne pèche si encourt. Si je tusse femme cjui me gouvernasse mauvesement, je ne me mcrveillasse pas, et fusse mieulx de vous que je ne suy. » Or sont en noise. Et à Taventure, par malice de lui ou d'elle, ilz seront une piece^ sans coucher ensemble; et est ce qu'elle demande : car, à l'aventure, l'escuier dont il lui a parlé viendra la nuit par l'uis- de derrière, ou montera par une fenestre. Après convient que la chose se rapaise , et convient que le bon homme commence la paix et la flate, car femme veut tousjours estre flattée : ne il n'est si grant mensonge, tantsoit-il estrange, que elle ne croye lantoust, mes que^' ce soit à sa louange.
Or passe ainsi le temps, jusques ad ce que le bon homme trouve par aventure la dame parlant à l'escuier dessusdit, en la meson ou à l'église, ou à une feste où il a esté, dont il
' Un certain temps. V. note de la page lu8. - L'huis, la porte.
' FoLU'vu que.
entre en plus granl jalousie (jue davant. Il se cleffeit\ elenlrcen plus i^rant pencée, cl espie et enquierl, donl il (ail (jue foui, car noble cuer de homme ne doit point en<iucrir du tait des lemmes. Car si le bon homme sceit une foiz la l'aulte de sa femme , il entrera en telle maladie ({ue jamès nul médecin ne Ten guarira. Et puis qu'il enquiert et serche sa honte et il la trouve, il est bien raison qu'il endure le mal qu'il a serché et quis; et en ce cas je le tiens pour perdu : car tousjours il lui courra surs, et elle pirs en fera. Et sera en grand péril de ses biens et de son corps; et vieillesse le sourprendra; il assotira et abestira du tout'^ pour le droit du jeu. Ainsi est en la nasse enclous en douleur et en tristesse, qu'il prent pourjoye, veu cju'il ne vouldroit point autrement; et s'il s'en repent il n'est pas temps. Ainsi demourra en tourmens tousjours, et (inera misérablement ses jours.
' Il dépérit.
- l'inlii'i f'mcnt.
LA SEPTIP]SMR JOYE
La sepliesme joye du mariage, si est que aucunesfois celui qui est marié trouve une trèsbonne femme, sage et très-bien conditionnée. Et avient aussi aucunesfois qu'il trouve une femme qui est une très-bonne galoise', qui ne resfuseroit jamais raison qui la lui ouffreroit. Mais sachez, de quelque condition qu'elle soit, preude femme ou autre, il y a une reigle generalle en mariage, que chacune croit et tient : c'est que son mary est le plus meschant et le moins puissant au regard de la matière secreite , que touz les autres du monde. Et avient souvent que le jeune homs, qui est
' Femme (|ui aime à galler, c'est-à-dire à se réjouii-, à so divertir.
requoquillé\ se marie i\ une bonne jeune fille et proude femme, qui prennent des plaisirs ensemble, tant et tout ce qu'ils en povent avoir, pour ungan,deux ans, iij ans ou plus, tant qu'ilz refredissent leur jeunesse; mais la femme ne se gaste pas si toust comme l'homme, de quelque estât qu'il soit : c'est pource qu'elle ne prent pas les paines , les travaulz , les soussyz qu'il prent, et s'il ne fasoit ores si non soulacier"^ et jouer, si seroit l'omme plus toust gasté quant ad ce. Bien est vray que la femme, tant que elle porte enfans et est grousse, qu'elle est bien empeschée, et à l'enfantement a grant paine et douleur; mais ce n'est rien à comparer envers un soussy que ung homme raisonnajjle prent, de pencées profondes pour aucune grant chose qu'il a affaire. Et quant est de la paine de l'engroisse^ ou de l'enfantement, je ne m'en merveille nyent plus^ que
' Gai, vif comme un jeune coq. On disait dans le môme sens un coquart. (P. J.)
^ S'amuser, se divertir. On écrivait aussi solacier. (De solas ou soûlas, plaisir, joie.)
' Grossesse.
* Non plus, davantage.
d'une geline OU d'un oaye , qui met hors un grous euf comme le poing par ung pertuis où paravant vous n'eusses pas mis ung petit doy. Et si est aussi grant chouse à nature de faire l'un comme l'autre; et si verrez une geline se tenir plus grasse en ponnant chaque jour que ne tait un coq : car le coq est si beste qu'il ne fait à journée' que li querre^ vitaille et la luy bailler ou bec, et la geline ne s'esmoyeque de menger et de caqueter , et se tenir bie n aise. Ainsi le font les bons proudes homme g mariez, qui en sont bien à louer. Après avient que le bon homme est bien escuré et detiré^, qui tousjours a peine et soussy et travail , et pense ailleurs; il ne s'applique plus à tel esbat, ou bien pou pour complere à sa femme ; et aussi il ne le pourroit pas fere comme il souloit et se lasche* du tout en celui cas. Si la femme ne le fait pas, mais est aussi puissante qu'elle fut oncques quand ad ce. Et pour ce
1 Toute la journée.
2 Chercher.
' Maigre et chélit.
* S'amollit.
que sa livrée* est diminuée chacun jour, les plaisances, les deliz, les beaux semblans, qui se fasoient ensemble en la jeunesse et en la puissance du niary, tournent en noises et en riotes. Et aussi, comme petit à petit, la livrée se diminue, ilz commencent à rechigner.
Et quand la livrée ne souffist pas à la dame, pousé qu'elle soit bonne preude femme, et quelle n'a nulle volenté de mal faire, si ne lesse elle pas à croire que son mary est de moindre puissance que les aultres ; et a meilleur raison de le croire , pource que elle ne essaya oncques cjue luy, et il ne lui suffist pas : et par raison ung homme doit suffire à. une femme, ou nature n'auroit pas bien proporcionnées les chouses ; et aussi je croy que si ung homme ne suffisoit à une femme, que Dieu et l'Église auroient ordonné que chacune en eust deux, ou tant qu'il lui suffiroit. Et aucunesfois
' Livrée désignait autrefois la délivrance que l'on faisait chaque jour aux officiers des grands seigneurs, ou aux menijjres de chapitres, des choses qui leur étaient assignées pour leur subsistance ou pour leur habillement. De là i'oi'igine du mot livrée, costume d'un valet. On voit que dans le texte cidessus, le mot livrée s'écarte de sa signilication primitive.
aucunes se mettent à Taventure de essaier si les aultres sont de aussi petit povoir comme les maris. Et lors celle qui se met à l'aventure le croit mieulx que davant , car par aventure elle prent ung compaignon dont elle ne peut finer' sinon a grant paour et à la goulée^ et est tout affamé et fait merveilles (juand il y peut avenir. Et si el avoit tenu son mary par avant meschant ^ et de petit povoir, elle le croit encore mieulx de présent, car les plaisances présentes sont tousjours mieulx en souvenance que celles qui sont passées ; si le croit plus fermement que davant, car expérience est la maistresse.
Et avient aussi (jue celui qui se marie trouve femme qui est bonne galoise, et entent bien raison, qui la li dit; laquelle croit aussi bien de son mary comme Tautre, comme j'ay dit : car à l'aventure elle en a essaie des autres, dont le fait est mallement'plus grant que celuy
' Finir. Avec lequel elle ne peut se divertir comme elle le voudrait.
=* A la dérobée, comme un cheval bauffre une goulée de feuilles en passant près d'un arbre en temps d'été. (L. D.)
' Faible, de peu de valeur.
'' Beaucoup.
lO'l LES QUINZE JOYES
du bon homme, qui ne s'en donne pas grant paine, car il sçait bien qu'il la trouvera tousjours près lui.
Et saches que les hommes font le contraire de ce que dit est; car quelque femmes qu'ilz ayenl, ils croient generallement ([u'elles soient meilleures que toutes les aultres. Aucunesfois la reigle fault' mais c'est entre aucuns ribaux désespérez et sans raison qui n'ont point d'entendement. Et si voit-on voulentiers que pluseurs mariez louent leurs femmes, en racomptant les biens qui sont en elles ; et ne leur est point avis qu'il en soit nulles pareilles et où ilz peussent trouver tant de biens, si bonnes denrées, ni si bon appétits Si voit-on souvent, quant une femme est veufve, el se remarie tanlost à uno- autre, et aucunesfois ne actent pas ung mois, pour essaier si l'autre sera aussi chetifetde petit povoir comme celui qui est trespassé : et si advient que elle ne lui tient ne foy ne loyauté.
Si avient souvent que la lemme qui ainsi se
' Est en (Ic'iaut.
^ Tant craKi'<-mpnt.
gouverne gaste tout et met tout à perte par son mauves gouvernement, et follement baille les biens que le pauvre mary acquiert à grand travail, selon Testât dont il est, et les despent en moult de manières, tant à son ami que à vieilles maquerelles, que à son confesseur, qui est ung cordelier ou ung jacopin, qui a une grousse pencion d'elle pour la absoubdre chacun an : car telles gens ont volentiers le povoir du pape. Et le bon homme le mary se contient le plus sagement qu'il peut, sans faire grans despens; et a compté ce qu'il peut avoir de revenu, de pencion ou de marchandie, selon Testât dont il est, et sa despense. Si trouve, tout compté et rebatu, que sa chouse ne va pas bien, et est en grand soucy. Lors, quant il est en retrait, il en parle à sa femme, qu'il ayme mieulx que soy-mesmes, et luy dit : « Vraiement, -m'amie, je ne scey que c'est, mais je ne scey que noz biens deviennent, soit argent, soit blé, vin ou aultres choses ; et quant à moy, j'ay tousjours Tueil à regarder et gouverner nostre fait, tant que je n'en ouse pas avoir une robbe. — Vraiement, mon amy, je m'en esbahiz comme
VOUS faictes : je ne scey aussi que ce peut estre, car je le cuide mener et gouverner le plus beau que je puis et le plus doulcement. » Si ne scet le bon homme où il tient, et vient à pauvreté, et ne scet que penser, fors seulement qu'il dit et conclud à lui-mesme qu'il est ainsi maleureux, et que c'est fortune qui luy court sus et qui règne contre lui. Ne il ne croiroit jamès chouse qui lui fust dite contre sa femme, et aussi il ne trouvera jamès qui rien lui en die, ou aventure sera : car celuy auroit bien pou afaire qui lui en parleroit, et après il seroit le plus grant ennemy qu'il pourroit avoir.
Et avient aucunesfois qu'il a ung bon amy, qui voit tout le petit gouvernement qui y est, et ne se peut tenir de luy dire qu'il se donne garde de sa meson, sans plus lui en dire ; ou à l'aventure lui dira tout Testât comme il est, dont il sera moult esbahy. Si s'en va, et fait mauvaise chiere, dont sa femme cognoist bien qu'il y a quelque chose, et se double, à l'aventure, de l'autre qui lui a dit, pource qu'il l'avoit fort blasmée autrefois. Mes, si Dieu plaist.
elle se chevira^ bien. Le bon home ne lui en dit riens encore, et se pense qu'il la essaiera, et luy dit : « M'amie, il me fault aller à xn lieues de cy. — Et (juoy faire, dit-elle, mon amy? — Il me convient, fait-il y aller pour telles choses et pour telles. — ■ Je amasse mieulx, faitelle, mon amy, que vous envoiassez ung valet. — Je croy, fait-il, (jue je y auroye dommage; mais je reviendré dedens deux ou trois jours. » Lors s'en part, et fait semblant d'aller hors, et s'embuche, et se met en lieu que, s'il va riens en sa meson, il le sçaura bien. Et la dame, qui a senti de ce que l'en lui a dit, mande à son amy qu'il ne vienne pas, pour nulle chouse qui soit, car elle s'en doubtebien. Ainsi se gouverne la dame si sagement que, Dieu mercy, son mary n'y trouvera jà faulte. Quand le bon homme a bien orillé et escouté, il fait semblant de ariver à sa meson, et fait bonne chère, car il croit que tout ne soit que mensonge. Et aussi il n'est point à croire que la famme qui tant lui fait bonne chiere, et le baise et accolle si doulcementet l'appelle mon
' Elle se tirera bien d'affaire.
108 LES QL'INZE JOYES
amy, peust jamès faire telle chouse ; et aussi il voit bien qu'il n'en est riens. Quant il est à son secret, il dit à sa famme : « Vraiement, m'amie, Ton m'a dit certaines parolles qui ne me plaisent pas. — Par dieu, mon amy, je ne scey que c'est, mais il a jà grant piece^ que vous faites mauvaise chiere ; j'ay eu grand paour que vous eussez aucun grant dommage, ou que noz amis fussent morts, ou prins des Anglois. — Ce n'est pas cela, dit-il ; mais c'est pis que vous ne dites. — Ave Maria, dit-elle, et cjuelle chouse peut-ce estre? s'il vous plaist vous me le direz. — Certes, ung mien amy m'a rapporté que tel se maintient avecques vous, et assés d'autres chouses. » Lors la dame se saigne^ et fait grant admiracion, et se prent à soubzrire et dit : « Mon amy, n'en laites plus mauvaise chiere. Par ma foy, mon amy, je vouldroie
' 11 y a déjà longtemps. Le mot pièce signifie ici : espace de temps. On le rencontre avec le même sens dans les expressions suivantes: une pièce, un certain temps; une bonne pièce, une grant pièce, pendant longtemps; en pièce, de longtemps. Le mot pieça (depuis longtemps) est aussi une combinaison de pièce (pièce a : il y a pièce, il y a du temps).
^ Se signe, lait le signe de la croix.