DE MAKI AGE 1 O'J
estre aussi bien quicte de touz mes pechiés comme de celuy. » Lors elle met la main sur sa teste, et dit ainsi : « Mon amy, je n'en jureray pas de celui tant seulement, mais j'en donne au deable tout quant que il en a dessoubz mes deux mains, si oncques bouche d'omme toucha à la moye, si n'est la vostre et à voz cousins, et aux miens par vostre commandement. Fy, fy ! fait-elle, et est-ce cela? Mon amy, j'ay grant joye dont vous le m'avez dit, car je me doubtoie que ce fust aultre chose; et je scey bien dont ces paroles sont venues. Mais pleust à Dieu, mon amy, que vous sceussez pourcjuoi il le vous a dit. Par ma foy, vous en seriez bien esbahy, pource qu'il se fait tant vostre amy : mais au fort, je suy bien aise dont il a resveillé le chat qui dort. — Et que y a il? fait le bon home. — Ne vous chault, mon amy, vous le saurez bien une autre foiz. — Vraiment, fait-il je le veil sçavoir. » — Par Dieu, mon amy, fait-el, je estoye bien corrocée de quoy vous le faisiez si souvent venir ciens, et lessoye à le vous dire, pource que vous disiez que vous
Tamiez tant. — Dites-le moy, fait-il, je vous en prie. — Certes, mon amy, n'est jà meslier que le sachez. — Dites-le moy, car je le veil sçavoir. » Lors elle le baise et Taccolle moult doucement, et lui dit : « Ha ha ! mon trèsdoulx sire et amy, et me voulcnt-ils faire mal de vous\ les faulx traistres? — Or me dites, m'amie, que c'est. — Par dieu, mon amy, que je ame sur toutes choses qui sont en terre, le traistre en qui vous fiez, qui vous a dit les parolles, m'a priée plus de deux ans pour vous cuider trahir : mes je l'ay moult refusé, et y a mis moult grant peine, en maintes manières ; et quant vous cuidiez qu'il venist ciens pour l'amour de vous, il n'y venoit que pour traïson ; ne il ne vouloit cesser, jusques à n'a gueres que je luy ay dit et juré quejelevous diroye. Mes je n'enduroye le vous dire, car il ne m'en chaloit, pource que je suy bien seure de moy, et ne vouloyc point mettre de noise entre vous et lui, ctcuidoye tousjours qu'il se teust. Hélas! ce n'est pas sa faulte qu'il ne vous a fait
' Me faire mal venir de vous.
honte. — Sainctc Marie, fait-il, il est bien traistre ! quar jamès ne me doubtasse de lui, — Par Dieu, mon seigneur, s'il entre jamès en vostre meson, et que je sache, (jue vous parlez jamès à lui, je ne tiendroy jamès mesnage o vous', car, par ma foy, de moy n'avez-vous garde. Si Dieu plest, je n'y commenceray pas maintenant : je prie à Dieu à joinctes mains que à Teure qu'il m'en prendra voulenté, que le feu descende du ciel, qui me arde'^ toute vive. Hellas ! mon trèsdoulx amy, fait-elle en l'accollant, moult seroye traistresse si je vous fasoie mauvestié ne trahison, qui estes si bel, si l)on, si doulx et si gracieux, et voulez tout ce que je veil. Jà Dieu ne plaise que je vive tant que je soye si paillarde! Et aussi, mon amy, je veil et vous pri que vous deffendez ou faictes detfendre vostre houstel à celui dont le traistre m'a acusée, combien que au deable soit l'âme de moy si oneques jour de ma vie il m'en parla ; mais, de par Dieu, je ne \cil
1 Ave vous.
« Brûle.
112 ll:squinzejoyes
i:)lus f|u'il vienne en lieu où je soye. » Lors se prent à pleurer, et le bon homme Tapaise, el lui promet et jure qu'il tiendra tout quan- (jue' el lui a dit, sinon qu il ne deffendra pas sa meson au jeune compagnon, ({ui n'en peut niez, et jure que jamès il n'en croira rien, ne n'en escoutera homme du monde. Toutefois il ne sera jamès qu'il n'en ait le remors, et le cuer ung- poy mathé. Et conclusion : son amy, qui lui avoit ce dit par très-grand bien, sera dorénavant le plus grand ennemi qu'il ait. Ainsi est abesté le proudomme, etpest l'erbe et est transfiguré en une beste, sans enchantement. Or a il du mesnage, et est en la nasse bien enclous. Et fera mieulx la dame à sa guise que elle ne fit oncques mes. Et n'en parle jamais nul au bon homme, car il n'en croira jamès riens ; et celuy que l'en lui a dit qui lui faisoit la villanie sera le meilleur amy que jamès il puisse avoir. Vieillesse le surprendra, et à l'aventure cherra-' en pouvretc, de laquelle jamès ne relievera, Voiez-
' Tout ce qu ...
' Tombern.
cy la plaisance qu'il a trouvé dans la nasse de mariage ! Chacun se moque de lui; Tun dit que c'est un grant domage, pource qu'il est bon home ; l'autre dit qu'il n'en peut challoir, et que ce n'est que la régie du jeu, et qu'il n'est que une beste. Les gens notables l'en débouteront' et en lesseront sa compaignie. Ainsi vit en paine et en douleur, qu'il prent pour joies, esquelles demourra tousjours et finera misérablement ses jours.
' Le reijuteront.
LA HUIGTIESME JOYE
La huictiesnie joyede mariage, si est quand celuy qui est marié a tant fait qu'il est entré en la nasse, où il s'est soulacié', et y a prins touz plaisirs par deux ou par trois ou quatre ans, ou plus ou moins; et commence jà à resfredir sa jeunesse, et veult entendre à une autre besongne. Car Ten ne porroit pas tousjours jouer aux barres, et ne porroit-l'en pas bien courre et corner ensemble'^ Et à l'aventure il a eu assez des meschances'' et maleuretez dessusdites, dont il est fort débatu, tant
' Soulacief, solacier, amuser, divertii'. (V. page 100, note 2.) - Courre et corner, ou sonner du cor, sont deux choses qu'un postillon ne saurait faire ensemble. (L. D.) 5 Mauvaises chances, accidents.
110 LESQUINZK.IOYES
qu'il n'a garde de s'enfuir, car il est bien dompté et bien atachié. Et aussi à l'aventure sa femme a deux ou troys ou quatre enfans, ou plus ou moins, et est grousse encore; mais el est plus malade de ceste groisse^ que de toutes les aultres, dont le bon homme est en grant soussy, et en grant douleur de lui quérir ce qu'il li plaist. Or approuche le temps de l'enfantement, où elle est tant malade que c'est merveilles, et tant que les femmes ont grant paour que elle n'en puisse eschapper : mais le bon homs la voue aux saincts et saintes; et aussi elle se voue à Nostre-Dame du Puy en Auvergne, à Rochemadour-, et en pluseurs aultres lieux. Or avient. Dieu mercy, qu'ilz ont ouy les prières du bon homme, et se délivre sa femme d'un bel enfant, et fust ores le dauphin de Viennois; et acouche longuement^ Les commères viennent, et se font les levailles belles et grandes. La dame est bien gouvernée et bien
' Grossesse.
^ Rochemadour. Notre-Dame de Roc-Amadour, en Quercy.
' Prolongée à plaisir le temps de ses couches.
ayse, et s'efforce fort'. Si advient que trois et quatre de ses commères s'esbalent en la meson de Tune d'elles, pour galler"" et parler de leurs chouses, et sera aventure s'il n'y a aucun fatras, dont je me tais, dont elles despendent et confondent plus de biens à celle gallerie^ que le bon homme n'eusl pas en huit jours pour tout son mesnage.
Le temps nouvel s'approuche, et les vertuz s'esmouvent par l'einfluence des elemens et des planètes. Si convient aller aux champs jouer. Lors emprenent'* à aller en quelque pèlerinage; et quelque besongne que les mariz aient à faire, il ne leur en chault. Lors la dame dont nous parlons dit : « Vraiement, ma commère, je ne sçay comment je puisse avoir congié. — De cela je ne me soucy point. Par Dieu, ma commère, dit l'autre, nous irons toutes, et ferons bonne chiere; et y viendra ma commère telle, et mon cousin tel », qui à l'aventure ne lui est rien, mais
' Reprend des forces, se rétablit.
' Se réjouir, se divertir.
' Partie de plaisir.
♦ Du verbe Emprendre , entreprendre.
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c'est la manière de le dire. Et ont entreprins d'aller en voyage, pource cjuMlz ne peuvent pas bien faire à leur guise en leurs mesons. Or est entreprins le voyage, et se départent d'ensemble. La dame dont nous parlons s'en va à sa meson, et fait mauvèse chère, et le bon homme aussi vient de la ville ou d'ailleurs de ses besongnes, et lui demande que elle a. « Sire, fait-elle, je suy corrocée, car l'enfant est trop malade (lequel en effect est tout sain); il est, fait-elle, si chault c|ue c'est merveilles; et m'a dit la nourrice qu'il y a deux jours qu'il ne print la mamelle : mais elle ne l'ousoit dire. » Le bon homme est bien dolant, et le vient regarder et veoir, et lui en viennent les lermes aux yeulx de pitié. La nuit vient, et quand ilz sont à leur privé', la dame souppire et commence à dire : « Vraiement, mon amy, vous m'avez bien oubliée. — Comment? fait-il. — Ne vous souvient-il, fait-elle, comment je fus tant malade de noustre enfant, et que je me voué à Nostre-Dame du Puy, et de Rochemadour; et vous n'en faites compte? — Avoy,
' En pni'lifulici-.
fait-il, m'amie, ne savez-vous pas comment j'ay tant à fere, que je ne scey auquel obéir? Mais le temps n'est pas passé. — Par Dieu, fait-elle, je ne seray jamés aisejusques ad ce que je m'en soye acquittée ; et, par ma foy, j'ai ma créance' que l'enfant est malade du pechié que j'en ay fait. — M'amie, fait-il, Dieu scet bien la bonne voulenté que nous avons. — Ha a! fait-elle, ne m'en parlez plus : car certes je iray, s'il plaist à Dieu et à vous. Et aussi ma mère, et ma commère telle, et mon cousin tel y viendront : je ameroye mieux le souffretage d'ailleurs'^ » Et quoy qu'elle die, s'il y a souffretté", le bon homme l'aura, et non pas elle.
Le bon homme pense en ce voyage, car à l'aventure il n'a pas bien ce qu'il lui l'ault, et est en grant soussy. Or s'approuche Quasi modo, qu'il fault partir et allez oïr les oiseaulx^,
' Je crois.
^ J'aimerais mieux souffrir une autre privation
3 Souffrance, privation.
"* Quasimodo, c'est le dimanche après Pâques. Or s'approuche Quasimodo, qu'il faut aller oïr les oiseaux, c'est le commencement ou le refrain de ([uelque chanson que je ne connais point. (P. J.)
120 LES QUINZE .lOYE s
el convient qu'il face finance de chevaiilx', selon son estai, et convient que elle ait robbe à chevaucher-. Et à Taventure ira ung tel gallant en la compagnie, qui lui fera plaisir et service voulentiers sur le chemin, du bien de luy et de sa courtoisie. Et aussi pourra estre que le bon homme ira avecques elle; mes s'il y va, il lui vaulsist mieulx, de quelque estât qu'il soit, qu'il demourast à l'oustel, et deust ores porter pierres à son coul touz les jours. Car peutestre qu'il n'a point de vallct, et convient qu'il luy face plusieurs services sur les chemins; et s'il avoit vingt valiez il ne souffiroit pas; aussi ne seroit-elle pas contente s'il n'avoit paine et meschief à desmesure. Maintenent elle dit que elle a un estref^ trop long et l'autre trop court; maintenent luy fault son mantel; maintenant le lesse; puis dit que le cheval trote trop dur, et en est malade; maintenent elle descent, et puis la fault remonter, et fault qu'il la maine par la bride pour passer
' Qu'il trouve de l'argent pour acheter des chevaux. * Pour aller à cheval.
' E trier.
ung pont ou ung mauves chemin; maintenant elle ne peut menger, et si convient que le bon homme, qui est plus crotté que ung chien, trote parmy la ville a lui ((uerir ce que elle demande. El ce non obstant elle ne prendra rien en pacience. Et encore les aultres femmes de la compaignie dient ainsi au bon homme : « Vraiement, mon compère, vous n'estes pas bon homme à mener femmes par pais, car vous ne sçavez rien de les gouverner. » Le bon homme les escoute, et passe temps, car il est ainsi accoustumé à noises et ù. travail comme goutieres à pluye. Or arrivent au Puy en Auvergne à quelque paine, et font leurs pèlerinages, et Dieu sceit si le bon homme est bien deboutté et foullé en la presse, pour faire passer sa femme; or lui baille sa femme sa sainture et ses patenoustres, pour les toucher aux reliques et au saint ymage de Nostre- Dame : et Dieu sceit s'il est bien empressé, et s'il a de bonnes coudées et de bons repoux'. Or y a de riches dames, damoiselles, bour-
' S'il est coudoyé, bousculé, repoussé. On trouvera plus loin le même mot avec un sens tout différent.
122 LES QUINZE .lOYES
gcoises, qui sont de leurs compaignie, qui achaptent patenostres de coral, de gest', ou d'ambre, aimeaulx^ ou autres joyaulx. Or laut-il (lue sa femme en ait aussi bien comme les aultres; et à l'aventure le l)on homme n'a pas trop de clievance, mais nyentmoins il faut qu'il en pourvoye.
Or s'en reviennent, et telle paine que le bon homme aura eu à l'aller, il l'aura au revenir. Et porra estre que l'un de ses chevaulx se recroira ^, ou demourra par aucun accident de morfonture, de releveure, ou d'aultre chose, et convient au bon homme en achapter ung aultre, et à l'aventure il n'a pas de quoy, en ce cas il conviendra qu'il trote à pied, et qu'il soit tousjours quant et quant^. Et encore luy demande-elle souvent des prunelles des buissons, des serises et des poires, et tousjours
• Jais.
2 Aimeaulx. Ce mot se trouve ainsi écrit dans le manuscrit, et peut-être avec raison, car il peut fort bien être question d'images de piété en émail. Les éditions de Rosset portent anneaux. Les autres sont troncjuées en cet endroit, et ne disent rien du séjour au lieu du pèlerinage. (P. J.)
3 S'exténuera; ne pourra plus aller.
* Toujoui's auprès de sa femme.
DE MARIAGR 1 23
lui donne paine : et avant lesseroit-elle cheoir son fouet ou sa verge, ou aultre chose, afin qu'il les ramasse pour les lui bailler.
Or se rendent en la meson, où le bon homme a mestier de repoux'; mes encore n'est-il pas temps, car la dame, qui est lassée, ne fera rien de xv jours, sinon parler o ses commères et cousines, et parler des montaignes c[ue elle a veues, et des belles chouses, et de tout ce que lui est avenu. Et par especial el se plaint du bon homme, en disant qu'il ne lui a fait nul service du monde, et que elle en est toute morfondue. Et le bon homme trouve à l'oustel tout le mesnage bossu; et met grand paine de mettre à poinct ce qui n'est pas bien, et briefvement il a toute la paine : et s'il y a aucun bien, elle dira que c'est par elle et par son bon gouvernement; et si la chouse ne va pas bien, elle tensera, et dira que c'est par luy. Dorénavant elle vouldra voiager et estre par chemins, puis que el y a commencé. Le sien se gastera. Il vieillira et sera goûteux ; le mesnage croistra, et la despence. Elle dira dorénavant
' Repos. Voyez la note de la page 121.
(ju'elle est quassée des enfans et des veages^ et tousjours tensera et devendra toute maistresse. Là est le bon homme en la nasse bien encloiis-, en douleurs et en gémissemens qu'il prent et repute pour Joyes; esquelles il sera et demeurera tousjours et fmera misérablement ses jours.
' Voyages.
* Enfermé.