LA NEUFVIESME JOYE
La neufviesmejoye de mariage, si est quant lejeune homme s'est mis en la nasse et en la prison de mesnage; et après les delitz qui y sont premièrement trouvez, la femme sera à l'aventure diverse et maie (et n'en y a gueres d'autres) et toujours a actendu^ à avoir authorité et seigneurie en la maison, autant comme son mary, ou plus, si elle a peu. Mais à l'aventure il est homme sage et malicieux, et ne li a pas voulu souffrir, mes a résisté par maintes manières, et y a eu plusieurs argumens et répliques entre eulx par maintes fois, et aucunesfois y a eu batailles. Mais que ce soit, non obstant toutes guerres qui ont duré entre eulx
' Cherché.
vingt OU xxx ans, ou plus, est demouréenses pocessions victorieux; et povez penser si en tant de temps il a eu assez à souffrir : car peutestrequ'il aeu une grant partie des adversitez etdes tribulacions dessusdites et qui sont contenues ci-après. Mais nyentmoins il est demouré victorieux, et n'a point esté de fait envilleny ne de son deshonneur, mes moult a eu à souffrir, qui y penseroit bien. Et à l'aventure il a de belles filles qu"il a sagement mariées. Si avient que pour les grandes peines et travailz, les malles nuiz et les froidures qu'il a eues pour acquerre chevance et vivre à honneur, comme ung chacun doit faire, ou pour accidens, ou pour vieillesse, le bon homme chiet en langour de maladie, dégoûte, ou d'autres choses, tellement qu'il ne peut se lever quand il est assis, ne partir d'un lieu, ou est pris d'une jambe ou d'un bras, ou lui sont venus pluseurs accidens que Ton voit avenir à pluseurs. Lors est la guerre finée, et est tournée la chance mallement : quar la dame, qui est assez en beau point et plus jeune à l'aventure que lui, peut-estre, ne fera plus rien sinon ce (jui lui plaira. Le bon home
est atrapé, qui avoit fort entretenue la guerre par maintes manières. Les enfans que le bon homme avoit tenuz en doctrine et tenuz court, seront mal instruiz dorénavant, car si le preudome les veult blasmer, la dame sera contre luy ; dont il a grand deul en son cuer. Et encore est en dangier* de touz ses serviteurs pour le service qu'il luy fault, qui est bien grand. Et combien qu'il a aussi bon sens qu'il eut oncques, si lui font-ilz acroire qu'il est assoti, pource qu'il ne peut hober"" d'ung lieu. Et à l'aventure son filz aisné vouldra prendre le gouvernement de soy, par la soustenance de sa mère, comme celui à qui sa mort tarde; dont il est assez de telx. Et quant le proudome se voit ainsi gouverné, et que sa femme, ses enfans et ses serviteurs ne font compte de lui et ne font rien qu'il commande, et mesmement ne voulent pas à l'aventure qu'il face testament, pource qu'ilz ont senty qu'il ne veult pas donner à sa femme ce cju'el lui demande, et le laissent aucunesfois demy jour en sa chambre sans
' Sous la dépendance.
* Remuer, bouscer.
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aller devers lui ; et endure fain et soif et froit . Et pource le preudome, qui a esté discret et sage, et encore a tres-bon sens, entre en desolacion moult grant de pencées, et dit à soymesmes quMl y pourverra, et mande sa femme et ses enfans : laquelle femme laisse à Taventure à coucher o luy, pour son ayse, car le bon homme ne peut plus rien faire, et se plaint et deult. Hellas ! tous les plesirs qu'il fist oncques à sa femme sont oubliez, mais à elle souvient bien des riotes' qu'il luy a menées, et dit à ses voisines qu'il luy a esté mal homme, et lui a mené si mal vie que, si elle n'eust esté femme de grant pacience, el n'eust sceu tenir mesnage avecques luy. Et qui pis est, elle dit souvent au bon homme que pechié lui nuist^ Et à l'aventure el est une vieille saiche, aigre et arguant^, qui se venge ainsi de lui de ce que elle n'avoit pu estremestresse de lui le temps passé, pource
' Querelles, disputes.
2 Que c'est pour ses péchés qu'il souffre. (L. D.) Celte explication est peut-être un peu trop mystique, dit avec raison M. Paul Janet; la femme reprocherait plutôt à son mari que les maux qu'il souffre sont une suite de ses débauches.
' Arguant, grondeuse, qui trouve à redire à tout. (L. D.)
qu'il estoit homme discret et sage. Et povez bien penser si le bon homme est bien aise de estre ainsi appistolé^ Et quant la dame et ses enfans sont davant luy, comme dit est, il dit à la femme : « M'amie, fait-il, vous estes la chose du monde que je doy plus aimer, et vous moy, et sachez que je ne suy pas content de moult de choses qui me sont faictes. Vous savez que je suis seigneur de la meson, et seray tant come je vivray;mais l'en ne méfait pas semblant : car si je estoyeung pauvre home qui allast quérir le pain pour Dieu, l'en ne me devroit pas faire ce que l'en me fait. Vous savez, m'amie, que je vous ay amée et chier tenue, et ai mis grant paine à soutenir notre estât : et vos enfans et les miens se portent- mal envers moy. — Et que voulez-vous que je face? fait la dame ; l'en vous fait tout le mieux que l'en peut : vous ne savez que vous demandez. Mais qui mieulx vous fait et pis vous a ^, et oncques vous ne fustes aultre :
" D'être arrangé de celte sorte. Je ne connais pas d'autre exemple de ce mot. (P. J.)
^ Se comportent.
5 Oigne:^ vilain il vous poindra, dit un autre proverbe, assez semblable à celui-ci. (L. D.)
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je sccy bien à ({uoy m'en tenir. — ^Ila a! belle dame, lessez en ester les paroUes, car je n'en ay plus que fere. » Le bon homme parle à son filz ainsné : « Enlen à moy, mon beau fils :je regarde ton gouvernement, qui ne me plaist pas. Tu es mon filz ainsné, et seras mon principal héritier, si tu te gouvernes bien. Mais je regarde que tu te donnes auctorité de me prendre le gouvernement de mes biens. Netemetz point si avant et pense de moy servir et de me obéir comme tu le doiz faire. Je Tay esté bon père, car je n'ay pas empiré mon héritage, mes Taybien acreu et amendé, et Tay amassé des biens assez. Car si tu faiz le contraire, je te jure par ma foy que je te feray desplaisir, et que tu ne joïras de chose que Dieu me ait donnée; et t'en prens garde. — Et que voulez-vous, fait la dame, qu'il vous face? L'en ne sauroit comment vous servir. On auroit trop affaire, qui voudroitestre toujours o vous; etil fut mestier que vous et moy fussons en paradis, et ne seroit pas mésen' à grant dommage. Vous ne savez ce que demandez : n'estes-vouspas bien
* Dorénavant.
aise? — Or, belle dame, fait-il, taisiez-vous en, et ne le soustenez pas; car c'est toujours vostre manière. »
Lors se départent, et parlent la dame et le filz ensemble, et dient qu'il est assoty : et pource qu'il a menacé le filz, ils dient qu'il est en voie d'empirer son héritage, qui n'y pourverra\ et concluent ensemble que home du monde ne parlera plus avec lui. Le filz veult entrer en gouvernement plus que devant, car la mère le soustient. Ils s'en vont et dient à chacun que le proudomme est tourné en enfance; et travaille le filz à faire mettre le bon homme en curatelle, et luy font acroire qu'il a perdu les sens et la mémoire, combien qu'il est aussi sage qu'il fust oncques. Et s'il vient aucun à l'oustel parler à luy, lequel avoit acoustumé à tenir bonne meson et faire bonne chiere aux gens qui le venoient voir, et demandent le proudomme à la dame, et elle respondra : « Par ma foy, mes amis, il est en la chartre nostre Seigneur'^. —
' Si l'on n'y pourvoit.
- Le mot chartre a servi à désigner diverses maladies. Et?-e en la chartre nostre Seigneur se disait peut-être des hommes tombés en enfance; peut-être la dame dit-elle tout simplement
Et comment, l'ait-il, lui est-il avenu? — Par ma foy, fait-elle, il est comme ung innocent, et du tout tourné en enfance jà pieczà. Dieu soit loué, fait-el, de quant qu'il' me donne : car je suy bien chargée de grand mesnage, et n'ay qui s'en meslc que moy. — Vraiment fait-il, C'est grant dommage, et si m'en esmerveille bien, car il n'a encor guères que je le vi aussi sage homme comme il en avoit point en cest pais. — Ainsi est, fait-elle, de la voulenté de Dieu. ))
Ainsi est gouverné le bonhomme, qui a vescu honourablement, et se gouvernast bien et son mesnage, qui le voulist croire. Or povez penser si le bon homme use sa vie en grande languisson-, qui ne peut partir d'un lieu, et ne peut aller ne dire les graves torts que l'en lui fait. Ainsi vit en languissent, et use sa vie. Jamais n'aura joye, et est de merveilles qu'il ne entre en désespérance ; et si feroit, si n'estoit qu'il est sage homs. Si lui convient prendre en patience,
([u'elle a l'ait nieltre le bonhomme dans un hôpital, une frison de fous qui aurait porté ce nom. (P. J.)
' Tout ce qu'il.
^ Langueur
quaraullre remède nV peut il mètre; ne homme ne parlera à lui, sinon par congié. Et quant à moy, jecroy que c'est cy une des grans douleurs qui soit sur terre. Ainsi fait le proudomme sa penitance, et pleure souvent ses péchiez en la nasse qu'il avoit tant désirée, et avoit prins si grant peine à y entrer, dont il n'yslra^ jamès. Ets'il n'y esloit, il ne fineroit jamès jusques ad ce qu'il y fust entré. Et ainsi sera en languissant tousjours, et finera misérablement ses jours.
' Ne sortira.