DE LA COMPOSITION DES MOTS
Si, dans la foule des mots quichuas, nous prenons au hasard un mot quelconque, et que nous essayions de le décomposer, nous trouvons généralement en lui trois parties. En premier lieu, une forme fondamentale, qui traduit d*une façon tout à fait abstraite Tidée générale qu'il s*agit d'exprimer. Si le mot choisi est hamuni, je viens, par exemple, la forme fondamentale est ham; mais HAM ne signifie par lui-même, ni je viens, ni venue, il rend tout simplement l'idée générale et abstraite de venir. C'est cette partie tout à fait impersonnelle que l'on appelle la racine. Cette racine est par essence invariable et immuable; elle ne peut être ni changée ni assimilée : elle garde toujours son sens et sa forme inaltérables. Après la racine, nous distinguons une seconde partie, composée d'une ou plusieurs syllabes qui s'accolent au mot primitif et déterminent ce que l'on appelle le thème. Dans hamum, la deuxième partie est réduite à une syllabe, et ne renferme qu'une seule lettre, U : la racine était ham, le thème est hamu. L'adjonction de cette syllabe a pour effet de faire passer la racine de l'état abstrait à l'état concret, et de désigner les personnes ou les choses auxquels il convient d'appliquer l'idée abstraite que la racine indique. Ham exprimait
l'idée générale de venir» hamu exprime l'idée concrète de «venue. Enfin la troisième partie consiste en une ou plusieurs syllabes qui s'agglutinent à la suite du thème, et servent à marquer les rapports entre eux et les relations de temps, d'espace et de cause, dans lesquelles ils se trouvent placés les uns vis-à-vis des autres. La syllabe ni^ jointe au radical hamu, indique le rapport dans lequel je me trouve avec l'idée de venue, et se traduit par je viens. La syllabe ri, intercalée entre le thème hamu et la finale ni, marque une nuance de plus et détermine davantage le rapport où je me trouve avec l'idée de venue : hamurlm signifie je reviens. De môme hamuchini voudra dire je fais venir, hamupayani, je viens souvent, etc. Il est inutile de multiplier les exemples, puisque nous allons étudier» l'une après l'autre^ chacune des parties qui composent le mot quichua.
DES racines en GÉNÉRAL.
Toute racine primitive est nécessairement monosyllabique. Il est facile, en effet, de prouver que tous les mots de plus d'une syllabe, que l'on pourrait être tenté de considérer comme des racines primitives, doivent être ramenés à une forme plus simple. En sanscrit, par exemple, les mots j^agar, j'agr, que les grammairiens indiens regardent comme des racines, contiennent en ' réalité un redoublement. De même, en quichua, partout où la racine semble, au premier abord, renfermer plus
d'une syllabe , on trouve, comme équivaleiit, dans les langues ariennes, une racine monosyllabique : Para, eau, et PiLLU, nager, ont pour racine plu ; Ta et Vi insérés entre la labiale et la semi-voyelle sont , comme nous Tavons fait déjàremarquer, purement euphoniques (1), et doivent être considérés comme de nulle importance. Néanmoins, comme tout en étant monosyllabiques, les racines peuvent être plus ou moins complexes, on les a divisées en trois classes (S) : les racines primaires, les racines secondaires, et les racines tertiaires.
Les racines premières se composent :
l"* D'une voyelle : I sanscrit, aller; le quichua ne possède pas de racines de ce genre au moins à Tétai libre ;
2* D'une voyelle et d'une consonne, ou, réciproquement, d'une consonne et d'une voyelle ; le quicbua n'a de racines pures que de cette dernière classe :
Sanscrit.
Quichaa.
Ri , aller,
Ri , aller.
Na, chant, son.
Ni, parler.
Les racines secondaires se composent d'une voyelle intercalée entre deux consonnes. Elles peuvent se ramener à une racine première formée, soit d'une voyelle et d'une consonne, soit d'une consonne et d'une voyelle. Dans ce cas, la consonne additionnelle est sujette à changement, et marque, par ses diverses modifications, les différentes nuances que peut
(i) Voir plus haut, p. 42.
(S) M. MflUer, 5c. du langage, t. I, p. 335 et soi?.
subir la racine première. En sanscrit, par exemple, les racines premières KÀ et TU donneront !
Rtcîne KA (Stnsc. GA, tller). Racine TU.
KA-Ky marcher en yacillant. TU-d, frapper.
KA-Gy aller, faire. TU-p, frapper.
KA-fiE, s'avancer. TU-b% frapper.
KA-c% briller, lier. TU-p', frapper.
KA-J% trembler de Joie, être agité par la passion, TU-j^ déchirer.
KA-ficS briller. TU-rj, blesser.
KA-T, aller, entoorer. TU-r, blesser.
KA-T% mener une vie misérable. TU-ry, conquérir.
KA-D, être troublé par un sentiment violent. TU-h, affliger.
KA-MT, aller, croître, piquer. TU-s% battre.
De même, en quichua , une même racine première, affectée de diverses consonnes, sert à former des racines secondes dont chacune exprime une nuance du sens primitif. Prenant, par exemple, parmi les racines quichuas, celles qui sont analogues aux formes sanscrites tirées de KA, aller^ je trouve :
KA, alkr.
K1-r[a], bourgeon, thème KA-r, aller en pointe.
KA-r[ah], chef, prince, » KÀ-r, marcher le premier.
KA-CH[i]f le sel, » KA-ch, bller en pointe, piquer.
KA-cb[ed], être heureux, » KA-ch, id!, briller (KaO.
Les racines tertiaires se composent, en sanscrit : l"" De deux consonnes précédées d'une voyelle, ou, réciproquement, de deux consonnes suivies d'une voyelle : ARD brûler, plu couler; le quichua n'a pas de racines de ce genre ;
i"" De deux consonnes, une voyelle, une consonne, ou, réciproquement, d'une consonne, une voyelle, une con-
sonne : sanscrit, spas, voir; skand, monter quichua, KENCH, se mettre en colère; kenk, haïr.
Ainsi que Ta fait observer M. Max MûUer, ce Tune des deux consonnes est toujours une semi-voyelle, une nasale ou une sifflante, et nous pouvons en indiquer une comme étant d'origine plus récente, et ajoutée à une racine à deux consonnes pour en particulariser la signification (1). » Nous retombons de la sorte dans la classe des racines secondes, et de celle-ci^ comme nous l'avons vu, dans la classe des racines premières. En quichua, les racines tertiaires sont excessivement rares, à cause de la répugnance qu'ont les Péruviens à prononcer deux consonnes sans les séparer par une voyelle. Le petit nombre des racines de ce genre que Ton rencontre sont presque toutes des racines nasalisées, que l'on peut ramener à des racines non nasalisées de la seconde classe ; ainsi, Kancha est un renforcement de la racine KAcn,quise trouve dans Kach-ku, être heureux, et signifiait originairement briller, en sanscrit Kaj*.
En résumé, Ton peut affirmer que, dans le quichua comme dans le sanscrit et dans les autres langues ariennes, il n*y a de racines véritables et irréductibles que les racines formées d'une ou deux lettres, auxquelles toutes les autres racines, secondaires et tertiaires, peuvent et doivent nécessairement être rapportées.
{i) M. MQller, Se. du langage^ 1. 1, p. 336.