DES COMPLËMENTS QUI SERVENT A FORMER LES THÈMES
Nous avons dit que le Ibème d'un mot se formait en ajoutant à la racine un complément qui en précisait la signification et en déterminait remploi. Il y a des compléments de deux sortes : ceux qui ne comportent qu'une seule lettre, une des cinq voyelles A, E, I, 0, U, et ceux qui en comportent deux, une consonne et une voyelle.
Les compléments-voyelles s'adjoignent toujours à des racines fermées par une consonne. Reconnaître le sens de ces compléments et déterminer exactement la nuance que chacun d'eux ajoutait à la racine est chose impossible dans l'état actuel de la science. Nous devons nous borner à constater leur présence à la fois dans les langues indo-européennes et dans le quichua. En gé« néral, les mêmes raisons qui ont déterminé, les Âryas de l'Inde, par exemple, à compléter la racine par une voyelle, de préférence à une autre, semblent avoir influé sur l'esprit des premiers hommes qui parlèrent l'idiome péruvien : là où le sanscrit met un A le quichua en met un le plus souvent. Il peut arriver, néanmoins, qu'un A complémentaire du sanscrit ait cédé la place à une autre voyelle, à un I ou bien à un U, par exemple. Un pareil fait se produit du sanscrit aux autres langues indo-européennes. D'ordinaire, un A complémentaire du sanscrit est remplacé, en grec, par un E, et cet e lui-même se change en o devant les nasales. En latin, de même, l'A antique s'affaiblit réguliè-
rement en I, el cet I, devant une liquide, se mélamorphose d'ordinaire en U (i).
Les compléments formés d'une consonne et d'une voyelle sont beaucoup plus nombreux et beaucoup plus variés que les compléments voyelles; ils ont envahi toute la langue, d'après le génie particulier aux familles agglutinantes, qui semblent répugner à laisser nues les formes primitives des mots, et à joindre racines etparticulcs casuelles sans interposer entre elles une ou plusieurs syllabes préformatives. De nos jours, ces syllabes préformatives ont été l'objet d'un examen attentif; une discussion minutieuse de leur forme est un des éléments indispensables de toute étude d'une langue quelconque. L'on a Qxé le sens de beaucoup d'entre elles, et l'on a reconnu à quelques-unes des liens de parenté fort évidents avec certains mots employés à l'état libre. La valeur et l'origine des autres sont encore indécises, ou même entièrement inconnues; ce qui n'a rien de bien étonnant, car, leur adjonction datant de l'époque la plus reculée de la langue, celle-ci a dû perdre forcément le souvenir de leur passé. Le nombre de ces suffixes est nécessairement des plus restreints; dans le quichua, comme dans les langues ariennes, on en trouve de quinze à vingt, qui suffisent à faire rendre aux racines premières toutes les variations de la pensée, jusque dans ses nuances les plus délicates.
(1) En grec le complément a est représenté par c (par e devant les nasales) : Xtiit-o-fiiv. ^cOy-o-^Acv, de Ain, ^TF (cActtov, ^^vyov). En latin , le complément t est un uff<iiblis&emeni de 1 ancien a; sous le rapport des voyelles, leg-i-mus tslau grec Xiy^o-fitv ce que le génitif ped~U est à no$-^$, qui lui-même est pour le sanscrii pad-^it. Dans (ey-u-nt. Tenant de leg^a-nti, Tancien a est dcTenu un u pur PinQuence de la liquide. (Bopp, t. I, p. S32.)
L'un des plus fréquents parmi ces compléments est NA. La syllabe NA» ajoutée à la suite d'une racine pure» lui prête un sens passif. Ainsi les formes Chaîna ou Kêna-Kéna^ flûte, RuKANA, doigt, Akna, cérémonies religieuses, sont des formes passives :
Qaichaa. Sans'Tit.
CHATsa, Gt\ souffler, CflAY-na, ce dans quoi il est soufflé.
RDKAiia, Rk^ aller en pointe, RoKA-na, le pointu. Akm (ayvô;), Yaj% sacrifler, Ak na^ le sacrifié.
Cette particule joue le même rôle et a la même influence dans les langues ariennes (1) :
YAJita«s, pur, DAno-M, don.
DOAtfM.
Les particules MA et TA présentent la même signifi* cation que NA :
Qaîchoa.
KALL-ma, rameau , Kalla, fendre (Q.},
Yu-ma, génération, Yû (sansc.) joindre, RuK-ma, arbre, A&, aller en pointe,
ScEO-ma, crête, Çt, Çô, être pointu ,
HuA-to, corde, année, Yê, tisser,
PAT-(a, foule, assemblée, Pa(, unir, entourer,
KALL-ma, ce qui est détaché [du tronc].
YiMna, ce qui est joint.
RuK-ma, ce qui est pointu.
SuRUHna, ce qui est pointu.
Hua (vAJ-to, ce qui est tissé.
PAT-(a, ce qui est entouré.
(I) Mmu de Umguùiique^ U I, p. 176.
Les langues indo-européennes emploient, de la même manière, les mêmes suffixes MA et TA (1) :
D'AR-ma, loi, chose arrêtée (sanscrit), FOR-ma, loi. CR-(a8, appelé (vak-tas), T0CA-(ti-8.
DÀlaM, donné, la loi (zend), DA-(tt,8.
J*NÂ-to-8, connu, GN0-(t«,8.
En face de ces formes passives, MA, NA, TA, établissons les formes actives correspondantes, MI, NI et TI :
Qaichat. Sanicrit.
MuE-fiii, fraude, mch, être trompé, aveugle, ce qui trompe.
CHOK-mt, poing, c'ak, résister, repousser, écarter, ce qui
repousse.
CHOK-nt, chassie, c'uk, souffrir, ce qui fait souffrir.
(Mi-fit) , le ûl courant, ut, traverser, ce qui traverse.
K«EEK-(i, oiseau-mouche, kvan, bourdonner, celui qui bourdonne. Llee-(« (fi), bouton, pustule, Ar, aller en pointe, LLEE-(e, ce qui perce
[la peau].
De même, en sanscrit, les dérivés en MI, NI et TI, nous reportent à une conception primitivement active (2) :
JAG-mt-s, le vent, celui qui court.
VAH-ni-s, Agni, le feu, vah, porter, celui qui porte l'offrande
aux dieux.
mA-^is, intelligence, mA, mesurer, celui qui mesure.
PA-(t-s, le maître, PÀ, protéger, celui qui protège.
Les mêmes consonnes M, N, T, suivies de la voyelle U, expriment en sanscrit et dans les langues ariennes un état actif; ainsi (3) :
Latin.
STA^tf-s, l'action de se tenir debout.
audUus, Taction d'écouter.
MAfius, la main.
(i) Ritme de Unguittiqu$, 1. 1, p. 171-176.
(3) /d., ibid.
Ces formes sont peu usitées en quicbua, comme toutes les combinaisons de sons où entre la lettre Y. On peut cependant citer comme exemples :
Qaichaa. Sanscrit.
wor-mUf fourreau, mud(?), mêler.
ujJK-mu, bouton de fleur, iicc', délier, émettre.
PiT-itt, farine, pi(, amonceler.
HuA-iiii, excrément, guano, Gu, faire des excréments.
Les trois suffixes KA, Kl, KU, sont, au contraire, fort usités. Ils donnent à l'idée exprimée par la racine première une nuance active et réfléchie.
Qaicbua. Sanscrit.
KELL-ia, écrire, Kêl, lier, coudre, Pacte d*enchatner,
de lier les mots.
KiCH-fti-Ni, étroit, Kich (kar), aller en pointe, se resserrer,
le fait d'être refserré.
Kall-H-ni, je pave, KA, être pointu (KAlla, paver), le fait
^ de paver.
Ri-An», aller à ses affaires. Ri , aller, aller pour soi.
Kach-A»»-ni, je suis heureux, Kaj', briller, le fait de briller, d'être
heureux.
En sanscrit, au contraire, ce suflixe est peu usité, au moins comme dérivatif du premier degré; il est très-fréquent, au contraire, comme dérivatif du second degré, c'est-à-dire lorsqu'entre lui et la racine s'est déjà intercalé un premier sufQxe(l). Les sufflxes RI etRA servent à marquer une action forte, ou simplement une action quelconque :
Qaichna. Sanscrit.
Yu-rt-Ni, je nais, Yû, joindre, Faction d'être
uni à la vie. CHOK-ri-m, je blesse, je frappe, c^urk, frapper, Taction de
frapper.
(i] AeoiM de Hnguittique, 1. 1, 175.
Qaicbua.
Sanicriu
BCAT-ra, souffle, air.
▼Ê, souffler.
l'action de souffler.
RiJL-ra-Mi, je fends,
i)K, aller en pointe,
RAK-ra, Taction de fendre.
Ils répondent tantôt à la voyelle A et à sa longue A S tantôt à leurs formes dérivées ri et ra, qui ont le même sens (1). Ces suf&xes sont d'ailleurs rarement employés seuls ; on les trouve de préférence unis au t, sous la forme Tf, TRA, qui possède également une signification active (2). Ces compléments RÂ, RI, ont pour proches parents, et parfois même pour équivalents, les sufQxes Lla et Lu, qui répondent tantôt aux formes sanscrites en RA, RI, tantôt aux formes sanscrites Lla, Lu.
Qaicbua. Sanscrit.
LLAE-Uo-Ni, Je fends, Rkj aller en pointe , LLAE-Ito, action de fendre. TAE-//a, charrue, TaKea, charrue, TAK, percer, fendre.
Le suffixe arien VA est, diaprés les lois phonétiques que nous avons signalées plus haut, remplacé en quichua par le complément hua, ua. Il sert à désigner généralement que le sujet est doué de la qualité ou de la propriété indiquée par la racine. C'est presque un article démonstratif.
Quichua. Sanscrit.
As-Atfa, chicha, Aç, piquer.
CHAE-Aua, bruit, cris de joie, K^ae, rire.
SiT-Aua, saison, St^a, sed (ère, etc.).
Kall-Aiui, fuseau, Kêl, tisser, coudre.
KALL-Atfa, poisson , C^al , s'agiter, ondoyer.
GAR-tta, pluie, Vara, eau, étang.
(1) H$9Uê de Wtg^Uqiêê, t. L p. ITS.
Enfla, à tous ces suffixes, communs à la fois au sanscrit et au quichua, il faut ajouter les formes gha, cm , CHU, qui n'ont pas d'équivalents dans les autres langues ariennes.
L*on pourrait pousser plus loin l'analyse, et examiner encore en détail un certain nombre de compléments quichuas fort usités ; c'est là un soin que nous laissons au lecteur. Nous nous contenterons de donner quelques exemples d'un certain nombre d*entre eux :
Qoîdiiuu Sanscrit.
Pat-jmi, plome, aile, pa(, aller , et pa.
?OErpu^ ampoule, bouton, bcj', se courber, s^arrondir, et pu. tl, connaître de yne, Lax, rax, voir, et si, etc.
Ajoutons, pour être complet, que ces divers compléments peuvent s'unir à la fin d'un mot, et s'accumuler jusqu'au nombre de deux ou trois; dans ce cas, le premier sufQxe et la racine doivent être considérés comme une racine première dont le sens serait celui qui résulte de leur combinaison, et le second suffixe sert à déterminer le sens de cette nouvelle racine^ de même que le premier déterminait le sens de la racine simple. Par exemple, dans CHURARiKUNi, mettre quelque chose sous la garde de quelqu'un, la racine est chur, poser, garder; pour en former un terme conjugable, on lui ajoute le complément A , qui n'altère pas l'idée. Au thème ghura si l'on adjoint le sufQxe m, l'on a une nouvelle racine, ou plutôt un nouveau thème, dont un nouveau suffixe ku vient encore modifier le sens. C'est grâce à ce système de combinaisons que le quichua peut avec un très-petit nombre de particules exprimer toutes les nuances de l'action et de la pensée.
Toutefois, le nom ainsi composé ne peut pas encore entrer dans le courant de la langue : il lui manque pour être complet un élément indispensable, Télément de relation. Il exprime une idée ou les diverses nuances d*une idée, mais sans préciser le rôle que joue cette idée, le milieu dans lequel elle se trouve, la personne ou l'objet auquel elle s'applique , les degrés de Taction qu'elle accomplit ou qu'elle subit. Il faut donc lui adjoindre un certain nombre de particules qui décideront de sa qualité et de son importance : les unes le feront verbe, les autres le feront nom substantif ou nom adjectif.