‹ Les races aryennes du PérouChapitre 15 sur 58 · EXAMEN DE QUELQUES RACINES · texte numérisé non relu

EXAMEN DE QUELQUES RACINES

C'est ici le lieu d'examiner les racines de la langue quichua, et de montrer leur analogie avec les racines ariennes. Je prie toutefois le lecteur de ne pas trop s'effrayer par avance : je n'ai pas la prétention d'analyser toutes les racines du quichua, ce serait sortir des limites que je me suis tracées et que m'impose la composition de cet ouvrage. Je me contenterai de prendre au hasard dans le dictionnaire quelques groupes de mots pour les rapprocher de leurs racines et de leurs équivalents ariens.

Racine Kr«

Si l'on jette les yeux sur une carte de l'Amérique mé-

ridionale et que Ton examine avec soin les noms des tribus diverses qui y sont marquées, Ton remarque aussitôt le rôle important qu'y jouent le radical Kar et ses équivalents Gal, Guar et CcAR. Plus de trois cents noms de peuples ou de localités commencent par ce mot : Ton trouve les Carios, les Galibis, les Caraïbes, les Guaranis, et maints autres noms qu'il serait fastidieux de citer tout au long. Si, d'autre part^ Ton se reporte par la pensée vers le monde antique , et que Ton songe à l'influence prépondérante que les peuples du nom de Gares eurent sur les destinées de l'Asie mineure et de la Grèce primitive^ l'on ne peut s'empêcher de reconnaître qu'il y a dans la présence de ce radical aux deux hémisphères plus qu'une coïncidence fortuite, et d'admettre que, malgré la différence des lieux et des temps, ces appellations identiques ont une racine commune qui doit se retrouver dans l'un ou l'autre des dialectes ariens primitifs. Le sanscrit nous donne en effet la clef de ce problème ethnologique ; la racine Kr, faire , agir, nous rend parfaitement compte du radical Kar : les Gares de l'antiquité, comme les Caraïbes de l'Amérique méridionale , 's'appelaient eux-mêmes les braves, les guerriers, les hommes par excellence, avec cette naïveté d'orgueil et ce mépris des autres qui caractérise toujours les peuples à demi civilisés.

En sanscrit, cette racine xr, et ses formes diverses, kar, KÂR, servent à désigner l'action dans son sens le plus étendu et dans ses acceptions les plus variées. De là nous viennent, par l'adjonction de divers suffixes formatifs, KÂRA et KÂRAn'A, actc, action guerrière, combat, attaque, massacre, meurtre, et aussi maître, seigneur;

KÀRÂ et KÀRÂn'Â, peiae, afQiction^ douleur, souffrance; KARun'A, malheureux. De là viennent encore kàri, KÂRm et KÀRU, Tagent, celui qui a un métier, une fonction, Touvrier, le soldat; kiri, la blessure; karma, actif, laborieux, industrieux; kara, main, en grec x^9j ^^ ^^^ thuanien kairê , etc. Je pourrais multiplier indéfiniment rénumération des mots dérivés de cette racine ; ceux que je viens de citer me suffisent pour montrer l'identité de la racine quichua et de la racine arienne.

En quichua, le E aryaque a subi le redoublement doiit nous avons parlé (1) et devient K'k; de plus, la voyelle arienne R a pris tantôt le son dur r, tantôt le son plus mou Ll. De là deux classes de mots parallèles désignant Faction, et distingués par la présence des lettres r et Ll.

K'EALUy brave, fort, K^kari, homme, guerrier.

Kkallu, industrieux, actif. »

K'kalla, rompre, briser, K'karu, dévaster.

» K^'KORO, mutiler, couper.

K-KALLMA, pousser des branches. »

K'EALLCHA, fureur, bravoure, K'ura, donner appui, forUfler.

De k'kalli viennent, et k'kallpa, force, vigueur, et peut-être aussi k'icallai ou k'kellai, le fer, le métal fort, le métal dur, et k'^kollpa , le salpêtre , le nitre, qui doit avoir eu , sinon le même sens, au moins un sens analogue. Ak'kallu se rattachent kalluiku, profiter, gagner, et KiLLPU, grande fortune, chance. On le voit, les procédés sont un peu différents , mais la racine et Tesprit qui a présidé à la déduction des idées et des mots sont absolument les mêmes dans les deux langues.

(I) Y. pp. 43-44.

Racine VA.

Le sanscrit possède uae racine YÂ, qui * tantôt seule, tantôt adjointe à différentes lettres qui la transforment de racine primitive en racines secondaires» possède plusieurs significations fort variées et donne naissance à plusieurs séries de mots des plus importantes. YÂ veut dire soufQer, et à ce radical se rattachent le grec à^ù^ ûtvco, soufQer; or'p, «upa, spufQe ; le latin, aer^ aura^ ventM, soufQe, vent; sous la forme YÊ, ûy, il signifie tisser, lier ; sous la forme YAS, habiter, et aussi pouvoir, supporter. La même racine fondamentale se retrouve en quichua avec une égale variété de formes et de signiûcations. Au type arien YA, souffler, se rattachent les mots quichuas HUAmA, air^ souffle, grec av^x^ latin aura 9 et le mot HUAYU, être exposé à Tair, sanscrit vâyu, air. Au lypeYÊ, Cy, tisser, sont analogues les formes uuata, lier, prendre; uuaska, la corde, ce qui lie ou ce qui est tissé ; et au figuré huata, Tannée, la liaison des jours ou des saisons; puis avec un a augmentatif ahua, ahuaska, étoffe. De cette variété de la racine YA vient la particule HUA, qui se joint à tous les noms de tissus ou d'étoffes.

De YAS, habiter, vient huasi, maison, et de YAS, pouvoir, étayer, huasa, le dos, les épaules, ce qui porte, ce qui soutient. Peut-être faut-il encore rapporter à cette même racine YÂ, souffler, la racine YA-k, parler, considérant la parole comme un souffle. Alors à côté du sanscrit VAKYÂMi, je parle, et du latin vocare, Ton pourra placer le quichua huakiani, j'appelle, huakMani, je gémis, je crie.

Dans tous ces exemples , le Y arien s'est changé en

HU quichua, d'après la règle que nous avons établie plus haut, et sur laquelle, par conséquent, nous n'avons plus à revenir (1).

Racine PAK.

Au thème aryaque PAK sont liées dans le sanscrit et dans les autres langues indo-européennes quatre racines à peu près identiques de forme, mais différentes d'emploi et de signiflcalion : PAC, PAKSS PAC*, lier, saisir, étaler, déployer, expliquer; PIC*, PIKCS briser, partager, couper; PAC, voir; PAC*, cuire, mûrir. De chacune de ces racines est dérivé un certain nombre de mots quichuas, dont nous allons exposer la signification et retracer l'origine.

La racine PAC, PAKS*, PAC*, ne se trouve pas en son sens de lier à l'état libre ; elle a subsisté néanmoins dans quelques mots dérivés, tels que pacha-ch, le plâtre, le ciment, qui lie les pierres entre elles; pacha-n, tout, entier; PACHA, le temps, la liaison des jours et des ans; P'PACHA, la terre, qui, pour me servir de la vieille expression française, enserre tous les êtres, et p*acha, le vêtement, la ligature du corps; pak-ta, semblable, égal, un objet lié par la ressemblance à un autre objet. Le mot PAKA, cacher, revient à la môme racine, ainsi quePAK-SA, pleine lune, analogue au sanscrit paks'a, paks*in, PAKS*Aj*AN, paks*adara; Ics mots PiSKA, perdrix, pisku, PiCHiu, PiSHU, trois variantes d'un même nom d'oiseau; PUKPUKA, oiselet, s'y rattachent également par l'intermédiaire du sanscrit paks*in, oiseau; enfin punchau, jour,

(I) V. rage 57.

peut s'y ramener également, à moins que Ton ne préfère le mettre en rapport avec la racine ping, latin, pingerb, colorer, peindre, et lui donner la signification de lumineux ou COLORÉ.

La racine PIC S PIKCH, a donné naissance à une nombreuse lignée de vocables quichuas : PAki, briser, violer; PiKCHA, renverser; pika, cueillir, moissonner, et, par affaiblissement du sens, paska, délier, et panchi, fleurir. De chacun de ces mots se sont formés d'autres mots dérivés : de PAKI, briser. Ton aPUKRU, crevasse, creux, caverne, et pukMu, la source jaillissante, d'où picha, laver, PAKCHA) le ruisseau, et pauki, cascade; de paska, délier, vient PASU, le veuf; et ainsi de suite.

Au contraire, la racine PAC, voir, n'a laissé en quichua que des traces assez faibles de son existence; on la reconnaît néanmoins dans pichui, la pupille de Tœil, et dans pinchi, apparition, vision. Enfin, la dernière forme du thème PAK, aryaque pacS cuire, mûrir, nous fournit l'explication de plusieurs mots de l'idiome péruvien. PoKU, mûrir, et panku, cuire la provision, sont évidemment dérivés de PAC Je rattacherai à la même racine PEKA et PUGHKU, la levure, le ferment, dont on use pour faire la célèbre chicha; pok-pu et pokchi, la marmite, le vase en terre cuite dont se servent encore aujourd'hui les ménagères indiennes, et peut-être aussi, quoique avec moins de certitude , le mot posoku, par lequel elles désignent l'écume qui se forme au-dessus d'un liquide en ébullition.

L'ensemble de ces quatre racines présente, comme on le voit, un tableau satisfaisant, et pourrait à lui seul prouver suffisamment la parenté des langues indo-euro-

péeûnes et de Tidiome quichua. Je pense néanmoins ne pas trop exiger du lecteur en lui demandant de me suivre quelque temps encore dans Texamen de plusieurs racines aussi importantes que celles que je viens d'analyser.

Racinb bv.

La racine B'r ou B'ar est certainement Tune des racines les plus étendues de la famille arienne; elle se trouve dans tous les rameaux, et y prend un nombre presque inflni de formes et de significations diverses. Conservée intacte en sanscrit, elle devient t^épo) en grec, ferre en latin, bair en gothique, bear en anglo-saxon, beru en russe. Son sens primitif, ainsi qu'il ressort des observations de M.Chavée, est fléchir, courber^ par suite soulever f porter ^ dans toutes ses acceptions (1), qu'il s'agisse de l'homme qui porte un fardeau ou de la mère qui porte un enfant dans son sein. En suivre toutes les rami-

(i) Si à ridée tenir tons ajoutez an autre rapport, celui du poids ou du sentitiment de la résistance contre la tendance à la chute de l'objet tenu , tous indif idualisez ce même tenir en porter ^ sùutenir, supporter . Ainsi de B*ar ou B'r, grec fip», lat. ferre t goth. bair-an, angl. bear, russe 6er-ii , dont le sens premier fut fléchir, courber»,. Tous les corps sont loin d'être également souples, également flexibles, et l'Arya ne dut pas être longtemps k s*aperce?oir que Teffort d'inflexion imprimé à une branche de bois mort, par exemple, amenait d'autre résultat qu*un are ou qu'un cerceau. Nous possédons dans l'indifidualisation fatorite de courber-ftiehir en rompre -6r{fer un témoin de cette obserration. B*RAj, forme dérifée intensité de B'r, fléchir, est connue de tous, et par le latin FRAo [frango, fregi, fraetum), d'od fragile, fracture, fraction, et par le gothique brikan, allem. brechen, angl. break ^ dont nous atons fait bris et briser. En changeant B'rj-B*kaj en B*AJ (la toyelle ▲ pour la toyelle r) , d'ob leur b'aj ou b.anj , briser, rompre, partager, les Aryas de l'Inde ont singulièrement affaibli cette énergique expression. Ils ont, avec le même A=^f mais sans le chuintement de o en j, le nominatif s* akoi, 1« l'action de courber, courbure, S^ l'action de rompre, rupture. — Par l'addition d'un nooteau rapport qui n'échappe à personne, les Aryas inditidualisèrent briseM*ompre en mailler, rompre sotu la dent, jouir de, se sertir de, consommer. Ainsi, pour ne pas sortir de l'exemple choisi, b^ruo pour bto nous est partenu dans le latin Faco [frui pour frugi, comme le prouvent fructus sum, fruges, fructus), et dans le gothique bruJ^aii,

âcations dans les diverses branches de la famille indoeuropéenne serait trop long, et ne rentrerait pas d'ailleurs dans le cadre de cet ouvrage; je me contenterai donc d'indiquer ici les mots et les acceptions qui sont communes aux langues ariennes de l'ancien continent et à la langue arienne du nouveau monde.

En quichua, le premier sens, porter^ a complètement disparu; un autre radical, également arien, s'est substitué à B'r, le radical apa, d'où api sur, en grec èm; apa, hors de, en grec ottô, et en quichua apa-ni, je porte f Remporte. Mais il est resté dans cette langue avec le sens mettre au mondes enfanter , en gothique bairan , en vieil haut allemand boeren, anglais born. Le son B^ n'existant pas en quichua, comme nous l'avons vu (S), s'est échangé contre le son analogue hua, hva, et l'on a eu :

fioARMi, la femme, celle qui porte dans son sein.

HuARMA, Tenfant, celui qui est porté.

De ces deux mots natt toute une série de mots intéres-

aUem. hraueken^ mtiiger, jouir de, se terrir.— De manger à consommer le passage est faeile, et la figure qui rend accomplir un acte, remplir une fonction, par manger, coMOiifMr, est une figure qui n*a pas besoin de commentaire. Ce même B'ro, sous sa forme B'uo (r changé en n), est représenté en sanscrit par b'oj* : 1® fléchir, plier; S* rompre, mAcher, jouir de; et en latin par FUG ou FUno dans fungi, fungor^ fmehu Mim, où Tidée de consommer un acte a remplacé l'idée de consommer un fait quelconque. — Issu de B'AO-B'ro, B'aks a, lui aussi, le sens de manger nonseulement dans le sanscrit b*ae8'até , b'ae8*atati , il mange, mais encore dans le grec fdyv, f^yo«i f^yoç, etc. (Chatée, Idéologie poiiiivet dans la Rewêe de UnguitUqiàe, 1. 1, p. 151, 157-158.)

On me pardonnera cette longue note. Je n*ai pu résister à la tentation de montrer quels procédés sûrs et rigoureux a su appliquer à l'étude des racines la science contemporaine. Ce sont ces procédés que je me suis efforcé de transporler dans l'étude du quichua, et la facilité atec laquelle j'ai pu le faire dans le plus grand nombre des cas est une preuf e certaine de la justesse de mes idées.

(1) T. la page 5é.

— gisants : de HUARBiA : huarmikai^ enfance; huarbiahinarunà , homme tombé en enfance, etc.; de huarmi : huarmi-hua- HUAy Tenfant femelle, la fille; huarmihinaruna, un homme efféminé ; huarihyok, celui qui est joint à une femme, rhomme marié; huarmichi, fiancer une fille; huarmiyaku, se marier; et maint autre que l'on peut aisément obtenir au moyen des procédés ordinaires.

Mais, en arien, à la forme primitive nr' se rattache une forme intensive r^rag, qui nous est connue et par le latin fregif frango, et par le gothique rrikkan. Les Indous ont fait subir à cette forme une altération qui lui enlève une partie de sa force première : ils ont changé b'rag, B^RANG, en B^AJ, b'anj, b'ang; le sens de cette racine secondaire est rompre, briser, partager. Le quichua, lui aussi, n*a gardé que la forme affaiblie huak, huank, pour

HUARK.

Qaichaa. Sanscrit.

Hdayk-a, briser, rompre, voler, B'aj, briser.

HuanR-d, briser, couper les membres, B'anj*, rompre. HuAYK-u, briser du sol, précipice, que-

brada, B*alc'-ti, fracture, brisure.

Vient ensuite toute une série de mots dont les analogues ne se retrouvent ni dans le sanscrit, ni dans aucune des autres langues ariennes^ mais qui se rapportent tous à ridée rompre, briser, et au radical b^ag, b'aj.

HuAKu, la dent , ce qui broie Taliment.

UuAK-sA, même signification , id.

UuAKRA, la corne, ce qui est courbe.

HuAK-TA, la côte , le côté, id.

HuAK-TA, frapper violemment, briser.

puis, eo prenant la racine dans un sens abstrait:

HuAKCHA, paavre, misérable.

HuAK-LLi, être misérable.

UuAK LLU, misère, inégalité.

Tous ces mots se rattachent directement à la racine HUAK, sanscrit b^aj, arien b^rag.

Racine KÊL,

Le mot étoffe se dit en quichua Killi; la navette, Kallhua; la trame, Kalla. Ces trois mots viennent évidemment d'une même racine^ dont le sens primitif devait être en rapport avec les idées de tissage. Le quichua n*a pas conservé, que je sache, cette racine sous forme verbale ; mais le sanscrit vient à notre secours, et nous fournit l'élément qui nous manquait : le mot Kél, dans cette langue, signifie lier, coudre , percer. Le rapport entre Kél, Kalla, Killi, saute aux yeux et ne saurait souffrir aucun doute.

D'autre part, les idées écrire, lire, dessiner, et les mots destinés à les rendre, semblent se rapporter à la même racine que Killi et Kalla. Kellkani, écrire, dessiner; Kellkarikuni, lire ce qui est écrit; Kellka, papier, sont dérivés de Kél, lier, coudre. Les Péruviens, en effet, au moins à l'époque de la conquête , n'écrivaient pas, ils tissaient leurs livres. Les quippus étaient, comme on sait, des cordelettes sur lesquelles se pressaient des séries de nœuds de diverses couleurs et de diverses formes ; au moyen de ces nœuds Ton conservait le souvenir des

faits historiques et des œuvres littéraires (1). Il n*y a donc rien d'étonnant que les idées d'écriture et de lecture se soient trouvées en contact avec celles de tissu , et que les mots qui rendent ces notions si différentes aujourd'hui pour nous aient été dans l'antique langage des Péruviens exprimées par des mots tirés de la même racine. Quand l'invasion espagnole eut renversé les anciennes coutumes, et que l'usage de l'écriture latine eut fait disparaître peu à peu les quippus , les mots qui servaient à désigner la manière de lire et d'écrire des premiers habitants du Pérou furent détournés de leur sens et appliqués aux procédés européens. Aujourd'hui, les Indiens qui parlent la langue quichua emploient les mots Kellkarikuni et Kellka, sans se douter qu'ils ont la même origine que les mots Killi et Kallhua, et sans se douter que tisser ou écrire n'était pour leurs ancêtres qu'une même chose et qu'une seule idée.

Racine PLU.

Cette racine forme, en quichua, deux séries de dérivés : l'une en ll ou en y :

PiLLui, nager;

PiLLu, plume;

Pdyu, pluie ;

(1) Pour de plus amples renseignements sur les quippus, yakr la partie historique de cet oa?rage.

l'autre enR(l) :

PuRi, aller.

Para, pluie.

Il peut sembler bizarre au premier abord que des idées eu apparence aussi éloignées que celles de nager ^ passer ^ pluie et plume, puissent être réunies dans un même article et classées sous une même racine. Cependant, même dans les langues ariennes , cette dérivation se reproduit d'une manière exactement pareille. En sanscrit, le verbe plu, plavâmi, signifie aller, naviguer et voler; en grec on trouve 7rXe&), naviguer^ TTuéXix;, tonneau, lOcùviù et Xouci>, par apocope pour tiXcuc», laver; le latin nous donne pluere, pleuvoir, pluvia, pluie, PLORARE, pleurer, pluma, plume, fluere, couler, etc., et les langues germaniques flawjan et fluz en ancien haut allemand, fleot en anglo-saxon, etc. Il ne faut donc pas s'étonner de trouver le même phénomène en quichua ; Ton aura :

Qaichnt. Sanscrit. Grec. Latin.

PiLLui, nager, plu, nager, îj^so), naviguer, »

PiLLu, plume, PLU, voler, » pluma ^ plume,

^ . , 1 pluere. pleuvoir,

PuTu, pluie, D . \^^^^^^ pj^j,^

pour les formes en ll ; et pour les formes en r :

Quichua. Sanscrit.

PuRi, aller, plu, plav, plab, aller.

Para, pluie, »

(1) Sur les mutations de ll et a, toir page 56,

Racine STA.

La racine sta donne aux langues ariennes toute une nombreuse série de dérivés qui se répandent et se propagent dans chacun des rameaux de la famille. Ainsi Ton a en sanscrit :

St*a, tist'ami (Zend hiçtami), je me tiens, je m'arrôie. St'alam, lieu, place.

St'agis, tisserand.

en grec :

l(mnyit^ placer, établir.

f(rri3v, je me tiens deboot.

ffTtfffcc, acte de se tenir debout.

vrafAîv, membrure d'an navire.

oTKfAvoç, vase, crache.

coTÔCy navette.

rni^, colonne, stèle.

axarrip^ poids.

Le latin n'est pas moins riche en dérivés : sto, sisto, STATiM, statio^ stator, status, statua, statua, stamen, st(f^ bulum, stabilis; l'allemand et les langues slaves pourraient nous fournir également des formes diverses de cette même racine^ si nous ne craignions de fatiguer nos lecteurs (1).

Le quichua possède la même racine dans le même sens, mais ne présente pas des séries aussi complètes de

(1) V. Cartias, Grvndiûge dit Grieehitcher iiymologie^ 2* éd., p. 195-192.

dérivations que ses parents européens et asiatiques. Il a SATi, qui répond à ïavniu et à st^â, par Tinsertion entre les deux consonnes radicales d*un a euphonique (1). De ce mot vient, par adjonction de Ta privatif, ASTA-Ni, je ne place pas définitivement, je change une chose de place. Â cette même racine rattachez le mot local SITUA (asitua), qui entre dans la composition des noms des quatre saisons de Tannée, et veut dire, à proprement parler, station, halte.

Les saisons commencent en effet aux équinoxes et aux solstices; elles marquent pour ainsi dire une station dans la course du soleil. Nous verrons plus loin tout au long Texplication de chacun des noms qu'on leur donne et des idées mythiques et religieuses qui s'y rattachent (2) ; il nous suffit pour le moment d'avoir ramené philologiquement le mot situa à sa racine arienne et d'avoir montré comment se produit sa dérivation.

Racine TA.

Tati,

arrêter, mettre debout.

Taka,

frapper sur.

Takta,

se fixer, s'arrêter.

T'akta,

fouiller la terre.

Taktana,

pioche, iûstrumeut pour creuser.

TAPKANI,

s'arrêter.

Parfois Ta radical devient ay :

TATKU,

s'appuyer sur ;

(1) V. plus haut, p. 41-42.

(3) V. k la partie astronomique.

ou bien

TACKA, monceau.

Parfois enfin il s'affaiblit en i (1) :

TiTANiy 8*établir, se fixer.

TiKA, brique.

TiKsi, fondement.

Comme on le voit» tous ces mots ont une même racine, qui exprime fondamentellement une idée de stabilité et de fixité. Les divers suffixes eu, ka, xpour ka, pa, p pour vXf que le quichua ajoute à cette racine ta» ne servent qu*à varier, pour les besoins de la langue, les nuances du sens primitif.

Une racine si riche doit forcément se retrouver dans les langues indo-européennes. Elle prend en sanscrit le son D'Â^ et devient dadâmi, j'établis, je pose :

d^ama[n], loi, manière, état.

d'atr, créateur.

D^ATus, racine, thème d'un mot.

En grec :

xiOnm, J'établis, je pose.

5ifJia ) »

5«fjttç, loi, justice.

5iîxu , cassette.

En latin Taspirée d' est remplacée par Taspirée labiale correspondante :

FAAMA (osque), maison, établissement.

FAMEL (lat.), famuliUf serviteur.

FAMiLiA. famille.

(i) V. plus haat, page 38.

Le slave et les dialectes germaniques fournissent également leur contingent de formes dérivées, que nous sup« primons pour ne pas trop allonger cette étude.

On le voit donc^ bien que ces composés varient de forme et de signification secondaires dans les deux groupes de langues, tous reposent néanmoins sur une seule et même base, dont le sens et l'origine ne sont nullement douteux. Ce sont comme deux fleuves qui cou* rent dans des directions parfois opposées^ mais qui partent du même point : en remontant le courant de l'un, on arrive nécessairement à la source de l'autre.

Racine SAH.

Le mot grec ëx^^ ^^ ^^^ formes dérivées, cxécK^f <Jx^iy^* cxQji9 loisir, toxci), saisir, maintenir, se rattachent à la forme sanscrite sàh, sahê, pouvoir, supporter, tenir : d'où sAHAs, force; sahuris, fort; sahanas, puissant. La sifflante sanscrite a disparu dans une partie des mots grecs, et est devenue d'abord un digamma, F, ensuite un esprit doux (1). Les formes quichuas de cette même racine ont conservé la sifflante initiale s^ se contentant de modifier la gutturale finale, à l'exemple des langues germaniques, qui ont fait de sah

SiGOR, angl., sax., bataUle.

SiGiSy go th., id.,

ne retenant de la racine primitive que le sens, supporter l'attaque des ennemis, combattre, vaincre (S).

(1) Cnrtint, Grundzug.^ p. 176. (î) Aafrecbt, Ztickr. 1, 355.

Le quicbua a conservé plus complètement le sens du radical : leur mot sàya veut dire attendre, rester sur place (sAH, être patient); suyani veut dire rester debout; sayhua, marque» frontière. Dans tous ces exemples Taspirée h s'est amollie et s*est changé en y; dans les autres mots dérivés de la même souche» la même aspirée s'est durcie en gutturale.

Sakb,

être à terre.

SiKI,

base» assise, le derrière.

SiKUNA,

perche.

Saksa,

t 'arrêter.

La racine arienne est sah» dont le sens» être patient» tenir» retenir» se retrouve» plus ou moins déguisé» dans toutes les formes secondaires que nous venons d'examiner.

Je pourrais pousser plus loin cette analyse des racines» et citer encore mainte forme péruvienne dérivée des thèmes arjens primitifs. Le quichua porte» en effet» partout la marque de son origine ; nulle langue n'a conservé plus intactes» dans un si long intervalle de temps» les formes antiques du langage ; par exemple :

Qaichua,

Senka, nez, crête, SiNG-Ni, parler du nez, Kallu, langue, Karani» alimenter, Kar-pa-ni, irriguer, arroser»

Challuni, asperger, irriguer»

Nak'a, tuer»

Hamdni, venir»

Sanscrit.

SingS sentir.

id.

Gr, avaler.

id.

Gr, répandre.

C^AL, submerger.

Latin : necare , tuer.

GaM , HAHM.

Qnichaa. Smnscht.

iNTi, soleil, Ind% scintiller, briller.

Katini, suivre, KaC, aller, marcher.

Au lieu de poursuivre Texamea détaillé de chaque racine quichua, je les ai réunies ensemble, de manière à former une sorte de glossaire, que Ton trouvera à la fin de ce livre. Chaque mot quichua y est rapproché du mot arien correspondant, et le rapport est si frappant entre les deux langues, que Ton ne saurait parcourir ces quelques pages sans rester convaincu de la justesse de mes idées.

Quand les travaux de mes successeurs auront fait disparaître toutes les erreurs qui accompagnent nécessairement un premier essai sur des matières nou* velles et complètement inconnues. Ton retrouvera aisément dans le quichua, ce qu'il est en réalité, un reflet de ces langues ariennes que les peuples d'Europe ont tant perfectionnée, et dont ils ont fait un si admirable instrument de civilisation.

Néanmoins, avantde quitter définitivement ce chapitre, je veux faire encore assister mes lecteurs à l'analyse d'une racine ario-quichua : c'est la racine arienne I, et ses formes cTèrivées, r, tk, ak, aç, çA, etc., que je veux rapprocher d'un certain nombre de mots et de racines quichuas. L'importance de cette racine est fort grande dans les deux langues, et ses ramifications s'étendent à l'infini, de même que l'idée de mouvement qu'elle est * destinée à traduire.

Si je montre que dans le quichua le sens et la forme des mots subissent les mêmes changements et

suivent les mêmes évolutions que le sens et la forme des mots sanscrits tirés de cette racine, je croirai avoir fait beaucoup pour prouver mon idée, et donné une démonstration que nul savant européen ne saurait refuser. L'identité de cette racine et des mots qu'elle forme en sanscrit et en quichua entraîne nécessairement, sinon ridentité des deux langues, ce qui serait trop dire, au moins leur proche parenté, et, mieux que tout cela, leur communauté d'origine et leur existence indistincte pendant un grand nombre d'années, peut-être pendant un grand nombre de siècles, dans les régions montagneuses de l'antique Asie.

Sous ses formes diverses, r ou rS ar, Ir, la racine I désigne la marche et le mouvement dans ses acceptions les plus étendues : e7fxi en grec, eo en latin, aida en gothique, etc., sont les représentants fidèles de cette racine et de l'idée primitive qu'elle rend. Le quichua ne possède pas, que je sache, à l'état libre, la forme première I; mais la forme r y est restée intacte. Ri est, dans la langue du Pérou, le verbe aller : rini, je vais ; riy, le voyage; RiCHi^ faire sortir ; ripu, revenir, etc.

Mais cette racine subit des modifications qui lui font prendre des formes et des sens assez différents. Par l'adjonction de la finale k, elle devient intensive, et donne naissance à un radical rK, fort ancien, s'il faut en juger par ce fait, qu'une de ses variantes, roc*, se mêle à la conjugaison sanscrite et y remplace certains temps de la racine I, r. Que, dans cette racine nouvelle, la, voyelle r se soit constamment échangée avec la voyelle 2, c'est ce dont personne ne s'étonnera, et ce dont on ne peut douter en voyant les formes Lak et ràk, LiNKctRiNX,

que revêt la racine, rx subit néaomoiûs une mutation plus grande encore : il se change en ÂK, soit que la voyelle  se soit substituée naturellement à la voyelle r, soit que, par une de ces paresses de pi^ononciation si communes à tous les peuples, dans la forme are, dérivé naturel de RK, la consonneR soit tombée peu àpeu : de la sorte, il ne reste plus aucune trace de la voyelle primitive r. Quoi qu'il en soit, cette mutation est fort ancienne^ et semble organique, car on la retrouve dans toutes les langues ariennes sans exception. ÂK, à son tour, se modifie; par transposition il devient Ka. Le k de ces deux formes s'altère également, et devient ç, comme nous l'avons déjà fait remarquer, ce qui produit deux nouvelles racines : aç et ÇA ou çô, quelquefois sô.

Si maintenant nous cherchons à savoir quelle nuance de sens implique ce radical intensif, il ne nous sera pas trop difficile de le trouver : tk et ak indiquent l'idée aller en se resserrant, marcher en se rapprochant, aller en pointe. De ce sens primitif dérivent un très-grand nombre d'acceptions secondaires : aller, marcher; courir, atteindre en courant, arriver, gagner, obtenir ; percer, piquer; réparer, diviser, blesser; infliger une douleur, souffrir; tuer; blesser au moral, douleur, angoisse, péché; rayon de lumière ; rayon visuel, vue, œil; pénétration d'esprit^ finesse, etc.

Le quichua nous présente les mêmes sens, et, peu s'en faut, les mêmes dérivations. Substituant au suffixe Ia du sanscrit le suffire ya, il nous présente le mot sira, épine, aiguille, coudre, et par l'adjonction d'un suffine ka^ le mot smKA, contraction de siraka, veine, vaisseau. Le nom du scorpion, sira-sira, est le même que celui du ser-

penty siRA, et n'en diffère que par ce procédé de duplication si fréquent dans les langues agglutinantes. Silla, pierre, correspond à silâ; sek^e, rayon de lumière, et

SUKUMA, à SIK'A.

 *ces mots l'on peut en joindre quelques autres auxquels on ne trouve pas en sanscrit de formes correspondantes, mais dans lesquels la racine çi, çô, et Tidée de pointe, domine exclusivement. Sillu est ongle , dent ; siLLKU, égratignure ; salluk rumi, pierre pointue. Dans cette dernière expression nous trouvons la trace d'un verbe qui ne s'est point conservé dans le quichua moderne : retranchant la lettre k, marque du participe qui sert à former des adjectifs verbaux, il nous reste un mot SALLU, qui devait signiQer autrefois être pointu, aigu, aiguiser, affiler. Ce même radical se retrouve, avec un autre suffixe^ dans sallka, terrain pierreux et stérile, peutêtre aussi dans sallma-rumi, le soufre. Un autre nom du même minéral, sillina, se rattache à sillâ, pierre, et par conséquent à la racine çi, pointe, percer.

L'on attachera au même radical çi, çô, sous sa forme primitive ki, ko, des mots tels que :

KiRA,

bourgeon qui commence à pointer

K^kATLLA,

lin , extrémité.

KiRU,

dent.

Kalla,

paver.

Kallki,

même sens.

Ces deux derniers mots sont, comme on le voit, des formes du verbe primitif sallu, être pointu.

Je pourrais suivre plus loin encore les évolutions de

cette nature, et moutrer comment dans les langues indoeuropéennes elles revêtent un grand nombre d'autres formes dont les équivalents se retrouvent au quicbua ; mais je crains de m'égarer dans les difBcultés de ces recherches, et d'inspirer quelque défiance aux savants européens en mêlant des erreurs aux vérités. D'ailleurs, l'adjonction de cent et cent autrea formes communes au quichua et au sanscrit ne rendrait pas leur parenté plus évidente à mes yeux que ne le fait cette racine, dont toutes les formes se déduisent si bien l'une de l'autre et se correspondent avec tant d'exactitude dans les deux langues.

La forme rx, et ses équivalents, ÂRK, rccS RÂK, LÂK, etc. , donne au quichua deux séries de composés :

l'une en R :

Qaiehaa.

Sanscrit.

Raki , partager, diviser,

rs*, aller percer.

Rakra, fendre.

id.

Ranka, caveroe, grotte.

Id.

RiKGHA, rappeler au souvenir,

Rêj^, LANJ^ briller, parler.

RiRD, voir,

Rars% laks', voir.

RuLCHA, paraître.

Id.

Reksi, conoattre de vue,

id.

RoRE, arbuste épineux,

rs', percer.

RuKMA, arbre,

RoKANA, doigt,

l'autre en ll :

Llaklla, fendre.

LAK, RAK, percer.

Lliki, rompre, diviser,

LiK', percer.

Llekte, pustule,

id.

Lloksi, s'en aller.

Rak, LAK', aller.

 la forme en ÀK, ÂÇ, de la même racine, se rattachent, de la même manière qu'en sanscrit et dans les autres langues ariennes :

ANKAy Taigle, tout oiseau de proie, an^g^ serrer, percer.

ANKUy nerf, corde de l'arc, 9

ANCHi, pleurer, gémir, an'g^ être dans Tangoisse.

iKi , couper, Aç, açi , épée.

iCHUy paille, id.

uES'KE, femme divorcée, id.

De la forme çi, çî, çô, sont dérivés, en sanscrit, un certain nombre de mots désignant des objets qui par leur forme présentent des analogies plus ou moins frappantes avec l'idée de pointe. Au moyen du suffixe la, on crée le mot çûla, aiguille; par Tadjonction de là, on obtient les mots çilâ, çôlâ, pierre, le silex des Latins, et par celle de k^a, le mot çik^a, crête d'animal, sommet de montagne, rayon de lumière; enfin, le mot cira veut dire veine^ vaisseau, et çmA, serpent, peut-être à cause de la forme allongée de cet animal , peut-être à cause de sa langue pointue, dans laquelle les anciens croyaient reconnaître un dard.

Tels sont les éléments premiers dont se compose le mot quichua. Toutefois, ainsi composé, il ne peut entrer dans le courant de la langue : il lui manque encore, pour être complet, un élément indispensable, Télément de relation. Il exprime une idée ou les diverses nuances d'une idée, mais sans préciser le rôle que joue cette idée, le milieu dans lequel elle se trouve , la personne ou l'objet auquel elle s'applique, les degrés de l'action qu'elle accomplit ou qu'elle subit. Il faut donc y joindre un certain nombre de particules, qui décideront de sa qua-

lité et de son importance : les unes le feront verbe, les autres le feront nom substantif ou nom adjectif. Il me reste à prouver que ces particules formatives appartiennent aux langues ariennes, et trouvent leur explication et leurs racines dans les idiomes de l'Europe et de rinde.

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