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DU NOM SUBSTANTIF

Le nom, en quichua, se forme du thème de la racine, tantôt sans modification aucune, comme dans Runa, homme; tantôt avec un redoublement, comme dans sirasmA, scorpion; tantôt, enfin, avec adjonction du pronom sufBxev, comme dans muna-y, amour, ri-y, voyage, etc.. des thèmes muna et ri, qui expriment les idées abstraites d'aimer et de marcher. Le nom n'a pas de genres en quichua : la langue ne faisant aucune distinction entre les êtres masculins ou féminins. Souvent il est régime ou sujet d'un verbe, et alors il est substantif; souvent il détermine un autre nom, et dans ce cas il est adjectif. Comme adjectif, il est invariable, et précède toujours immédiatement le substantif auquel il s'attache.

Le quichua n'a point de genres, et nous avons plus haut expliqué pourquoi ; il a des nombres, ou plutôt il a un nombre^ le pluriel, car, de même que la plupart des langues^ il n'a pas de signe particulier pour rendre le singulier, en tant que nombre (1).

Il n'en est pas de même du pluriel. Dans toutes les

(I, Bopp, Gr. romp., t. I, p. S73-274; Berue de litiguiit., t. 1, p r»&-139.

langues» le pluriel est un nombre et se trouve exprimé par une sorte de multiplication. En sanscrit, par exemple, et dans les langues indo-européennes, il se forme par l'adjonction d'une s, reste du pronom sa, qui exprime un objet, une personnalité, une unité. Si donc on ajoute ce pronom au singulier, qui, par définition, réprésente déjà une unité, on aura l'équation suivante : X-f-SA=:l-|-l, c'est-à-dire le pluriel (I). En chinois, le pluriel se forme d'une façon un peu différente : g'in, signifiant homme, et kiaï, totalité, g'in-kiâi sert à désigner les hommes; c, voulant dire étranger, et peI classe, t-PEi désignera les étrangers (2). De même, en thibétain, l'on obtient le pluriel par l'adjonction d'un certain nombre de particules, par exemple : kun, tous, et T'soGE, multitude (3). En quichua, le procédé est entièrement le même : au thème du mot on ajoute la forme kuna : runa, homme, devient runa-kuna , les hommes ; uma, tète, uma-kuna, les têtes ; huaman, le fau* con, HUAMAN-KUNA, Ics faucons.

Reste à trouver maintenant la signification de la particule KUNA et la raison de son emploi. Les simples analogies des langues nous font soupçonner à ce mot le sens multitude, union, collection; et, de fait, si nous cherchons dans le vocabulaire sanscrit, nous trouvons un mot bien connu dont le sens et la forme répondent bien clairement au mot quichua. Guna, placé à la fin des composés, produit des multiples :triguna, le triple; çata-

(1) Revue de linguiste 1. 1, p. 55-139.

(2) Abel Rémusat, Gram. chinoise, p. 39, Paris, 1858. (3j Foucaux, Gram. thibélaine, p. 27 ; Préface, p. x.

GDNA, le centuple; dyigunî b'ûtas, devenu double, doublé, etc. RuNA-KUNA signifie donc les' hommes multipliés» multiplication d'homme , de même que pitâras, en sanscrit, signifie père -f- père, les pères ; que g*in- KiAi, en chinois, signifie totalité d'hommes, les hommes, etMi-HO t'sogs, en thibétain, signifie multitude d'hommes, les hommes.

A cette forme kuna viennent s'ajouter les terminaisons casuelles, qui sont les mêmes au singulier et au pluriel, et dont nous allons nous occuper un peu plus longuement.

La déclinaison quichua se présente à nous avec un nombre de cas variable dans les divers grammairiens qui en ont traité. Suivant la méthode des vieilles écoles, Holguin et ses contemporains ne lui reconnaissent que six cas, le nominatif, le génitif, le datif, l'accusatif, le vocatif et lablatif (1). M. Tschudi a complété la déclinaison en y ajoutant, à l'exemple des grammairiens sanscrits, divers cas fort usités, l'effectif ou l'instrumental, l'incessif et l'illatif, qui ne sont qu'un dédoublement du locatif arien (2).

Comme dans les déclinaisons des autres langues, on doit reconnaître dans la déclinaison quichua deux sortes de cas, les cas directs et les cas indirects. Les cas directs, au nombre de deux, sont opposés l'un à l'autre, comme le sujet à l'objet, comme l'effet à la cause : le nominatif sert à exprimer l'agent, et l'accusatif l'objet qui subit l'action. Les cas indirects, au contraire, ren-

(1) Holguin, Gramat. quichua, p. 3,

(2) Tscbudi, SpracU., cb. III, p. 116-118.

dent d'une manière précise toutes les circonstances, tous les modes de l'action, et ses divers degrés. Ils se forment au moyen d'un certain nombre de particules ou de lettres ajoutées aux différents thèmes de la langue, et dont chacune indique une modification dans l'état de l'idée renfermée dans la racine : tantôt la particule marque le moyen d'action du sujet sur l'objet^ et alors le nom est à l'instrumental; tantôt le point de départ du sujet vers l'objet, et alors le nom est soit au génitif, soit à l'ablatif; tantôt enfin le point d'arrivée de l'idée dans le lieu seul où elle tend (datif), son séjour en ce lieu (incessif), et son application à une personne ou à une chose déterminée dans ce lieu même (illatif).

Quand j'ai dit que les cas du quichua se forment au moyen de sufQxes particuliers, j'ai dû faire une exception pour certains nominatifs dont l'état actuel du langage ne nous permet point de déterminer la formation première. Le nominatif, en effet, dans la plupart des langues agglutinantes, n'est pas à proprement parler ce que l'on peut appeler un cas : c'est la forme la plus simple que doive revêtir une idée générale, et, comme tel, il n'appartient pas moins à la conjugaison qu'à la déclinaison; suivant le suffixe qu'il reçoit, il devient cas d'un substantif ou personne d'un temps du verbe. Le plus souvent néanmoins le nominatif quichua, thème du nom, se forme du thème verbal auquel vient se joindre la terminaison flexionnelle Y : muna exprime l'intention d'aimer, le fait d'aimer, muna-v signifiera Vamour. C'est là une règle constante, et qui sert à former toute une série de substantifs.

Cela ne suffit pas, il est vrai, pour admettre qu'il y a identité de formation entre le nominatif quicbua et le nominatif arien : ce dernier, en effet, joint au thème du mot le suffixe prominai s, sa. Mais on ne peut pas méconnaître non plus que cette formation du nominatif verbal quicbua au moyen du suffixe pronominal y repose sur une base tout à fait analogue à celle du nominatif arien. Notons encore que le nominatif des noms neutres dans certaines langues ariennes, dans le grec et le latin, par exemple, semble n*étre pas assujetti à la même règle, et parait être resté, sinon tout à fait vague, du moins étranger à la forme organique du sufBxe s. Gomme, en quicbua, tous les substantifs sont neutres, ou plutôt n'ont pas de genre, l'analogie nouvelle que je viens de signaler prend une nouvelle force.

Les langues indo-européennes forment les autres cas en joignant au tbème du mot la série des pronoms personnels MA, TA, SA^ qui se fondent si bien dans la racine que souvent l'on a peine à les en distinguer.

Le quicbua ne possède pas dans toute leur perfection ces systèmes ingénieux et compliqués des langues ariennes : il en est resté presque partout au système incomplet des langues agglutinantes , auquel toutefois il a fait subir des modifications profondes, où nous pouvons reconnaître la marcbe du progrès grammatical. Les terminaisons du génitif, du datif et de l'accusatif, sans être des flexions accomplies , sont déjà plus que des agglutinations; elles marquent un état moyen entre les langues ariennes et les langues touraniques proprement dites. Au moment où le quicbua s'est fixé, i'aryaque entrait déjà dans cette évolution gramma-

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ticale qui lui a donné sa forme définitive. L*idiome américain, séparé du tronc avant l'heure et transplanté dans des pays lointains» n'a pas trouvé dans ses propres ressources assez de force pour achever le mouvement commencé. Toutefois, s*il conserve comme base de sa déclinaison la forme agglutinante, il n'est pas moins certain que cette forme est profondément modifiée par l'apparition de flexions rudimentaires au génitf, au datif et à l'accusatif. Il y a plus^ les terminaisons casuelles du quichua, tout en n'étant pas identiques aux particules de la déclinaison arienne, ont leur racine et leur explication dans l'idiome d'où sont sorties les langues indoeuropéennes, et cela suffit au but que je poursuis.

Je réunirai dans un même paragraphe quatre de ces cas, l'illatif, l'incessif, l'ablatif et l'instrumental. Les prépositions qui, jointes au thème, servent à les former, existent encore à l'état indépendant, pi pour l'incessif, man pour l'illatif, manta pour l'ablatif, huan pour l'instrumental. Si donc nous prenons, par exemple, le mot huasi^ maison, nous aurons la série suivante :

In huasi-pi, dans la maison.

Ill huasi -man, vers la maison.

Ab huasi-manfa, de la maison.

Ins huasi-Auan, avec ou par la maison.

Chacune de ces quatre prépositions trouve son équivalent dans les langues ariennes. Pi correspond au grec eTTc, vers, sur, dans, et au sanscrit api, qui se trouve aussi sous la forme apocopée pi^ mais a perdu son sens primitif et n'est plus qu'un adverbe signifiant aussi. Man, vers, a tiré son origine de la racine BtÂ, qui indi-

que le mouvement régulier et réfléchi, la mesure» et qui avec diverses lettres additionnelles forme des racines secondaires de mouvement : mak, aller; tnariy penser; MAY, marcher. Manta est le même sufBxe élevé au passif, si je puis m'exprimer ainsi , et marque le mouvement qui part d'un sujet, comme man celui qui tend vers ce sujet. Huan, enfin est lié étymologiquement, par le changement de s en h, avec la préposition sa, sam, SAHA , grec oùv, latin cum, qui veut dire avec, de même que son équivalent quichua.

Les éléments formatifs des trois autres cas, le génitif, le datif et Taccusatif, ne sont pas aussi faciles à déterminer que ceux des cas précédents : les racines dont ils dérivent n'existent plus dans la langue à l'état libre, et ne peuvent être reconnues qu'après une longue étude.

Le génitif quichua se présente à nous sous deux formes distinctes, l'une en p (pâ quand le thème se termine par une consonne), l'autre en k ou c, qui parait n'être plus aujourd'hui qu'un provincialisme, et appartient plus spécialement aux habitants du moyen Pérou. L'on aura donc :

INKA-Ar, de Tlnca, iNCA-p.

Uma-p, de la tête, Uma-^.

HuAMAif-pa, du faucon , Uuamam-A.

La terminaison k n'est pas entièrement propre au génitif de la déclinaison quichua; elle se retrouve également, avec un rôle des plus importants, dans la conjugaison d*u verbe. Le participe actif se forme en ajoutant un K au thème du mot : primitivement, muna-k signifiait aussi bien aimant que de Vamour. Cette forme en k

est donc autant un participe, c'est-à-dire un adjectif, qu'un génitif ordinaire. Et de fait, dans toutes les lan-» gués le génitif et le participe ont toujours été étroite* ment liés et formés des mêmes éléments. Dans les langues thibétaines, par exemple, le génitif se forme du nominatif par l'addition d'un signe qui n'est autre que la marque de l'adjectif : brang mi^ ou brang vahi mi^ ou brang pohi mif signifient indifféremment bon homme, homme bon, homme de bien; hus kyif du corps, littéralement corporel; dmag gi mif un homme de guerre, littéralement un homme guerroyant, etc. (i). Dans l'indoustani, le génitif est si bien un adjectif^ qu'il prend même les marques du genre selon les mots auxquels il se rapporte (2). La persistance avec laquelle les grammairiens espagnols ont attribué à ce génitif le c simple, au lieu du k ou du ce, prouve que cette terminaison était plutôt faible et sifQante, et avait le son de la %Sta espagnole. L'analogie frappante que cette forme de génitif quichua avait avec le génitif arien en s devient alors assez frappante pour qu'il ne soit pas besoin d'y insister plus longtemps.

La forme en p, pa, ap, de ce même cas, mérite également une sérieuse attention. En quichua, le son dup est toujours assez vague, et présente avec celui du b ou du V la plus grande ressemblance : Atabaliba, Âtavaliva, Atahuall-pa, Atavall-pa; ahuascay abasca (2), avasca^ apa^cttf toile, étoffe, sont des formes parfaitement synonymes dans tous les historiens de la conquête;

(1) Ed. Foucaax, Gram. de la langue thibétaine.

(î) Mtx Maller, Leç. sur la science du langage^ trad. fr., t. f, p. 13t, note.

(3j Acosu, Hist. nat, y ctv., 1. 6, cap. XV.

Ton écrivait indifTéremment capac ou %apa, caba ou eava; et Ton verra partout» dans les Espagnols Zarate et Gomara, comme dans ritalien Benzoni, HuainaCava^ au lieu du Huaynacapa de Garcilazo et de tous ceux qui Tout suivi ; Zapa et Capana, au lieu de Capac. Ces faits nous permettent d'afBrmer que la terminaison p du génitif était un p aspiré , correspondant au cp des Grecs, et analogue à Tu ou à la diphthongue ou du génitif grec.

Les philologues ont remarqué, en effet» que cette forme en oo (prononcé oph» ou) a pour base le pronom possessif (79Ô(;, sien (1)» en latin suus. Ce même ou» génitif de hf s'emploie comme adverbe de lieu, ainsi que le quichua opa, et cela nous permet de relier le génitif au locatif.

Du moment que la base du génitif arien, acfo; en grec, svas (sphas) en sanscrit^ suus en latin, est un ph ou bien un V, il faut rapporter à la même origine le génitif quichua en Vf b oup; et si Ton réfléchit que cette base oj provient de la forme Fou, qui emploie le digamma, représenté en latin par su, on comprendra aussi que certaines tribus aient adopté la forme s, quand d'autres prenaient le b et que d'autres conservaient indistinctement les deux formes primitives.

En sanscrit, le datif se forme du radical, auquel est venu s'ajouter un signe nouveau qui marque le mouvement du sujet vers un objet déterminé. En quichua, il se forme du génitif, auquel on adjoint un signe de même nature : ce signe n'est autre que la racine arienne

(1) Bopp, p. 56. LiddeU and ScoU Great DicL, V. 9^6$ ei ou.

AKy qui se trouve dans le sanscrit sous la forme AJ (agere), conduire, et en quichua sous la forme AK ou AG. L'on retrouve donc dans cette forme de la langue américaine la forme essentielle du datif arien : il suffit de suivre les changements du j en t , tels que les a déterminés M. Bopp. Vy arien devient le j et le g sanscrit : la mutation de Vy en i est toute naturelle et se produit même en grec. L'on a donc le droit de ramener la forme en aj du datif quichua à la forme ai du datif arien primitif» en opérant les changements dont nous venons de montrer la possibilité.

L'accusatif se forme en ajoutant kta aux thèmes terminés par une voyelle» ta simplement aux thèmes terminés par une consonne; mais cette dernière terminaison n'est qu'une forme euphonique destinée à éviter l'accumulation des consonnes dans une même syllabe : huamanta, Tépervier» est pour huamankta. L'accusatif se forme donc en ajoutant à la forme en k du génitif le sufQxe ta , qui indique la passivité. L'accusatif, en effet» comme nous l'avons déjà dit plus haut» désigne, dans la phrase, l'objet qui subit l'action du sujet (1).

Si j'ajoute que chacun de ces cas peut être considéré comme le nominatif d'un nom ou d'un adjectif nouveau, qui se décline sur le modèle du nom simple» j'aurai dit tous les faits importants de la déclinaison quichua.

(1) Voyez p. 99.

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