DE L*ASTROI«OMIB ET DE LA CHRONOLOGIE
Je ne me dissimule point les difficultés qu'il me faudra vaincre avant d'arriver à une exposition complète et systématique des connaissances que possédaient en astronomie les races antiques du Pérou. Tous les auteurs qui se sont jusqu'à présent occupés de ces matières sont convaincus que les dernières traces de la science péruvienne ont disparu avec les traditions des Amautas. La seule épave de ce naufrage lamentable est une nomenclature sèche et indécise^ où le Père Âcosta a cru résumer en six lignes les noms des principales étoiles^ moins dans un but sérieux d'histoire que pour nous donner une idée de ce qu'il appelle «c les préjugés absurdes qu'entretenaient les idolâtres. » Malgré la négligence avec laquelle cette liste est rédigée» c'est à présent notre seule ressource. Si incomplète qu'elle ^oit, les données qu'elle m'a fournies m'ont permis ^'évoquer pour ainsi dire la forme complète du Zoiliaque péruvien, et de prouver que ses constellations,
leur nom et la conception religieuse dont elles ont été Tobjel, se retrouvent dans le Zodiaque oriental, que les peuples modernes ont regu par héritage des tribus primitives.
DU lODIAQCE.
Afin de rendre Tidentité frappante, il faut tenir compte de la position respective des hémisphères et se bien rappeler que la place des constellations sur le Zodiaque péruvien doit être déterminée par un renversement des positions du Zodiaque hellénique. Il est donc nécessaire de fixer tout d'abord la relation dans laquelle se trouve ce dernier zodiaque avec Tannée australe. Comme point de départ nous prendrons les deux extrêmes entre lesquels le soleil oscille durant sa course annuelle. Les tropiques sont caractérisés dans le Zodiaque classique par deux signes bien connus, le Capricorne et le Cancer : le premier qui désigne Iq tropique d'hiver, le second qui marque le tropique d'été ; Tun qui embrasse les trois mois glacés de Tannée, de décembre à mars; Tautre qui embrasse les trois mois brûlants, de juin à septembre, et qui se trouve, sur Tellipse zodiacale, en opposition exacte avec le premier.
Si nous changeons d'hémisphère, la relation entre les saisons et les angles que chacune d'elles décrit sur l'ellipse s'intervertit fort naturellement. L'été classique répond à l'hiver sud-américain, et Tété sud-américain, de son côté, doit répondre à l'hiver classique. Si donc les anciens Péruviens ont emporté avec eux des pla-
teaux de TAsie boréale le même Zodiaque que les Grecs reçurent plus tard des tribus ariennes» ils durent, afin d'adapter leur année primitive à Tannée de leur nouvelle patrie , renverser les désignations en usage auparavant^ et placer Tété au signe du Capricorne , de décembre à mars; Thiver au signe du Cancer, de juin à septembre.
Les faits justifient entièrement cette présomption. Au tropique d*été, le ciel péruvien nous offre le Cerf cornu ^ et la Couleuvre au tropique d'hiver; même, comme pour démontrer aux savants futurs qu'elles opéraient ce changement en toute connaissance de cause, les races primitives unirent au nom des animaux que la tradition leur imposait des épithètes caractéristiques. Au nom du signe de l'été elles ajoutèrent le mot ardent, et dirent désormais Topa-tarukka , le cornu, le cerf ardent; le signe de l'hiver fut nommé Ma- CHAK-HUAY, la coulcuvre ivre , c'est-à-dire inerte, endormie, engourdie, comme le sont d'ordinaire les reptiles au temps où la terre se refroidit.
Tarukka, nom du cerf en quichua, est formé avec deux racines ariennes : tara est le cheval, le coureur; HUKK, le cornu, le dressé, Vélevé. Soit que les Péruviens ne connussent point la chèvre, soit que les peuples asiatiques primitifs confondissent cet animal encore sauvage avec le cerf, ils substituèrent le nom de l'un à celui de l'autre. Cela était assez naturel , car, entre les deux espèces, on trouve la plus grande conformité de mœurs et de formes; d'ailleurs, dans le cas présent, le contour est purement astronomique, et, par
suite, assez mal déterminé. On peut donc se hasarder à dire qu'il n'y a pas de différence entre les deux noms, et qu'ils répondent avec une égale exactitude à la conception mythique sur laquelle ils reposent. L'important était que l'animal eût des cornes; cette condition une fois remplie, peu importait que ce fût une chèvre ou un cerf, qu'il s'appelât Capricorne ou Tarukka.
Topa-Tarukka désignait primitivement le solstice d'hiver^ et présidait, chez les nations civilisées de Tancien monde, au mois de décembre-janvier. Après leur émigration et leur établissement sur la terre d'Amérique, ces races conservèrent /[^omme de juste les contours principaux du mythe auquel elles étaient dès longtemps habituées; mais, la forme plastique ne répondant plus à la vérité sur le sol nouveau qu'elles occupaient, elles se virent obligées à la caractériser par un adjectif approprié, qui, tout en modiOant le sens, rendit évidents les changements survenus dans la constitution du phénomène : de là cette adjonction du mot Topa, que nous avons déjà notée.
La racine top, tap, tup, veut dire en quichua : la splendeur^ Véclat de la lumière porté à son pltis haut degré, la chaleur brûlante j et^ par suite, Vété au fort de ses ardeurs. Comme expression de lumière créatrice, elle entre dans une série de noms royaux et nationaux : Tupak-Amaru, Tupak-Yupanki , Tobas, Tupis, et mille autres que se donnent les tribus et les chefs de l'Amérique. Sous la forme Tapa, elle désigne le nid^ le lit, le foyer où se fait Vincubation des êtres animés. Si nous appliquons ces nuances diverses au mythe solaire, nous
y trouverons le souvenir des idées de génération par lesquelles les peuples anciens symbolisaient Taction mystérieuse du soleil sur la matrice toujours féconde de la terre. Avec une rare hardiesse d'imagination , ils disaient que cet astre, au moment où il court vers le solstice d'été» est un cerf ardent et inépuisable dans les travaux et les plaisirs de la génération, — Topa- Târukka. Ardent, brûlant, sont ici des épithètes^ ajoutées plus tard au mythe original ; et l'obligation même où se trouvèrent les Péruviens de faire cette addition démontre surabondamment que le signe du Cerf présidait d'abord à la saison glacée et servait à désigner le tropique d'hiver, comme il arrive en effet dans le Zodiaque européen.
Avec des données pareilles^ il me parait difQcile que Ton puisse méconnaître l'exactitude des deux résultats suivants : i"* Le nom de Capricorne, par lequel les Ariens désignaient le ciel austral, dérive de la même source que celui de Topa-Tarukka , par lequel les Quichuas marquaient la même région; 2"* ce nom, en changeant d'hémisphère, dut changer aussitôt de sens et de saison. Les colonies ariennes du Nouveau-Monde modifièrent la forme primitive par l'adjonction d'une épiihète caractéristique de la saison correspondante, et placèrent à côté de Tarukka le mot topa, feu^ lumière^ chaleur. Ainsi se trouve démontrée l'identité de nom et de position du solstice austral péruvien avec le solstice boréal européen.
Passons maintenant au signe de l'autre solstice, Machak-huay, et voyons si nous serons aussi heureux avec lui que nous l'avons été avec le précédenl.
Mac H\, en quichua» signiQe ivresse y treinblemenU torpeur ^ inertie y retour en arrière^ décrépitude : machu est vieux f et machak un homme ivre qui trébuche et chancelle en marchant. L'analogie de cette racine avec la forme MAD^ du sanscrit est, comme on le voit, incontestable. Machak-huay signifle scorpion ^ cancre ^ couleuvre^ à cause de l'analogie que présente la démarche de ces reptiles avec la marche incertaine des ivrognes ; par suite, appliquée au mouvement des astrçs» la racine en question nous fournit l'équivalent du mythe classique du Cancer. La forme quichua désigne une étoile ou un groupe d'étoiles qui symbolise l'inertie et le sommeil de la nature; c'est également un signe de mort, et, comme on peut le voir dans Montesinos (1), Machay signifie parfois sépulcre.
Cet ensemble de détails désigne suffisamment la partie du ciel où se produit le solstice boréal, qui marque en Amérique le point culminant de Thiver. Situation et signification linguistique, tout est identique entre le Cancer arien et la constellation quichua; s'il existe une différence entre les saisons, c'est là un résultat forcé du changement d'hémisphère, qui donne plus de poids à cette identification des deux noms et des deux phénomènes. Suivant les anciens, si la partie boréale du ciel avait reçu pour signe distinctif le Cancer, c'était parce que le soleil, arrivé au point solsticial , s'y arrête et commence vers le sud un mouvement rétrograde comme celui de cet animal. Cette même raison explique également bien le terme péruvien. C'est au solstice que
(I) Monlesinos, p. 14, no/e.
se retourne le serpent, dont on a fait un emblème, au moment où la nature demeure inanimée et semble se replier sur elle-même pour dormir le sommeil de l'ivresse.
Dans la majeure partie des vocabulaires on représente comme synonymes les mots Machak-huay et Amaru, que Ton traduit indistinctement par reptile et serpent. C'est là une de ces dénomination^ vagues et incertaines qu'il est urgent de préciser un peu mieux. Nul parmi les compilateurs de dictionnaires ne nous a transmis le nom du cancre; mais les peuples qui parlent encore le quichua savent qu'on appelle ce crustacé le Marcheur ivrogne (Machak-huay), et gardent pour les véritables serpents les noms d'ÂMABU et de Katari. Si l'on voulait douter de ce fait, l'analyse des racines philologiques suffirait pour nous en montrer la parfaite exactitude. La racine hahua ou hahuay possède en effet le sens de mouvement rétrograde. Quand les Quichuas parlaient du serpent comme emblème du soleil ardent de Tété, ils l'appelaient Tupak-Amaru, le Serpent de feu ; quand c'était du reptile venimeux, ils disaient Katari. Les autres reptiles recevaient le nom de Mach, Maghhuay ou Machak-huay, accidents de signification qui, pressentis vaguement par Tschudi, lui firent préférer le sens de couleuvre-boba. S'il se fût arrêté à l'idée de mouvement rétrograde et de chancellement que renferment les racines, il eût ajouté au sens précédent celui de cancre, écrevisse.
Les deux tropiques une fois déterminés de la sorte, ainsi que l'identité complète du Capricorne et du Cancer du Zodiaque asiatique avec Topa-Tarukka et Machakhuay du Zodiaque péruvien, essayons de fixer les deux
points équinoxiauxy avant de passer aux points intermédiaires et de compléter la série des mois et des signes.
MiRKU-K^'KOYLLUR veut dire littéralement les étoiles jointes, les astres de la réunion^ ou mieux, les astres unis. Entre ce mythe et le mythe des Gémeaux , par lequel les peuples d'Asie marquèrent Tépoque où commençait Tautomne boréal, il n'existe aucune difTérence : tous deux présentent la même idée et le même sens. Les anciens et les archéologues expliquent le symbole des Gémeaux par l'union de deux idées distinctes : celle de la naissance de la chaleur vitale représentée par la figure de l'enfant, et celle de l'égalité des jours et des nuits, a Les étoiles de la cinquième partie sont celles (( où se trouvaient l'équinoxe d'automne et le commen- « cément de l'année à l'époque de Tboth. Elles avaient (( alors reçu un nom caractéristique : le nom et Temd blême des Gémeaux ou Jumeaux, symbole analogue (( au Janus à double visage des Romains, aux Jumeaux ce Asvins des Indoux. A l'époque de Thoth, un seul emtf blême suffisait à la fois pour rappeler : 1** l'équinoxe c( d'automne et le commencement de l'année agricole; c( 2* le commencement de l'année civile ou vague; 3* la » partie du ciel où se trouvait l'équinoxe. Ces trois (( données concouraient alors. Plus tard, quand elles se a furent écartées l'une de l'autre, il semble, d'après les « monuments, que les Égyptiens aient un peu varié a l'emblème pour chacune des trois données : deux « jeunes gens se tenant par la main ont continué à dé- « signer le groupe d'étoiles qui marquait l'équinoxe « à l'époque de Thoth; deux animaux adossés, l'un
n mort, Tautre vivant 9 semblent annoncer le commen- <r cément de Tannée civile; un troisième emblème, du n même genre, indique probablement la place de Téquin noxe d'automne de l'époque à laquelle a été cons- « truittelou tel monument particulier. En résumé, on (( voit que les astronomes de Tan 14611 , dans leur classece ment des constellations, conservèrent leur ancien nom « aux étoiles que Tboth avait nommées les Gémeaux (1). »
Le nom de la constellation quichua Mirki]-K''koyllur, les étoiles jointes ou les étoiles de la réunion , renferme exactement le même sens et le même symbolisme. Une remarque en passant : bien que dans le Zodiaque moderne ce signe ait été transporté au mois de mai, par une série de fluctuations dont je n'entends nullement retracer l'histoire, il est certain que dans le Zodiaque égyptochaldéen il présidait au mois de septembre - octobre , c'est-à-dire à Téquinoxe austral, comme l'observe le savant que je transcris.
La preuve que j'en vais donner est des plus convaincantes, et ressort des erreurs mêmes de l'histoire. Le seul écrivain qui ait essayé de nous donner quelque idée de la chronologie péruvienne est le visitador Montesinos, qui, à la fin du XVI» siècle, parcourut l'Amérique et recueillit avec soin, de la bouche même des Amautas, les traditions antiques du pays. Gomme nous le verrons plus loin, toutes les fois quMl s'agit de la relation des saisons avec les astres et de la disposition de l'année civile , cet auteur fait preuve d'une ignorance absolue : c'est pour cela que ses affirmations ont une valeur des plus consi-
(1) Rodier, AniiquUé des raca, Paris, 1862, p. 203.
dérables. L*on ne peut en effet les considérer comme des inventions , puisqu'elles nous sont transmises par un homme étranger à tous travaux astronomiques ; il faut y voir au contraire une reproduction exacte des renseignements que lui avaient fournis sur la matière les savants indigènes. Cet écrivain, à propos du roi Kapak-Âmauta , qui vivait mille ans au moins avant le commencement de la dynastie des Incas, rapporte que « ce prince fit passer « le commencement de Tannée de Téquinoxe de printemps « au solstice d'hiver, c'est-à-dire au 23 septembre (1). » Tout entaché d'erreur que soit le dire de l'historien, nous devons conclure de cette citation qu'en Amérique, de même qu'en Egypte, l'année primitive commençait à l'équinoxe austral, dans le signe des étoiles pareilles» MiRKU-K''KOYLLUR , qui répond certainement au signe égypto-chaldéen des Gémeaux.
Chakkana. — Dans le Zodiaque arien , l'équinoxe de l'ascension boréale se trouve fort exactement symbolisé par la balance. A ce moment, en effet, les heures se font équilibre, comme des poids égaux, jusqu'à l'instant où le soleil, continuant vers les zones supérieures son mouvement apparent, détruit cette égalité momentanée. Si nous nous transportons à l'hémisphère austral, qu'habitaient les Péruviens, ce qui était ascension pour les peuples ariens devenait descente pour ceux du Pérou, car le printemps des uns est l'automne des autres.
Au signe de la Balance qui monte il fallait donc substituer un signe de déclin, la Balance qui descend ou
(1) Montetinoi, p. 192.
l'échelle. Tel est» en effet, le sens du mot Chakkana, par lequel les Quicbuas désignaient les étoiles équinoxiales du ciel boréal. Observons en passant que ce Chakkana, dans sa forme simple, désigne tout croisement de lignes qui peut servir à mettre en équilibre deux parties d'un tout, deux poids, deux individus, et possède par suite la signification d'écbelle, de pont, de croix, même celle de balance, qui rend si étonnanle l'identité des mythes astronomiques de l'Asie et du Pérou.
Nous voilà parvenus à déterminer d'une manière précise les quatre points cardinaux ou climatériques de la bande zodiacale. Le père Acosta, à qui nous avons emprunté les noms, ne nous dit pas, il est vrai, quels étaient les points du ciel où les Quicbuas plaçaient ces groupes, d'une importance capitale pour le calcul des temps. Mais leur «ens et leur structure intime nous permettent de suppléer à son silence. Du moment que topa est la splendeur ardente de la lumière et du feu, l'étoile appelée Topa-Tarukka devait être située sur le passage de la ligne boréale ; du moment que Machak-huay symbolise l'inertie et le chancellement de l'ivresse, elle se trouve nécessairement à l'autre extrémité solsticiale, point d'arrêt où commence à rétrograder le soleil. Quant aux deux autres équinoxes, il nous suffira de réfléchir que dans l'un les étoiles marquent l'ascension, et Végaliié dans l'autre, pour que leur position respective devienne incontestable.
Cherchons maintenant à déterminer les points intermédiaires, et, pour plus de clarté^ commençons par le Lion. Le nom quichua du signe en question est Chukinchinkà-chày, qui, traduit littéralement, signifie retour de la
lance du lion caché ou rampant. La périphrase dit beaucoup en peu de mots, conformément au génie de la langue. Suivant la règle générale, le sens capital de la phrase se porte entièrement sur le dernier mot, et les précédents jouent simplement le rôle d*adjectifs ou de génitifs groupés autour des premiers. Chay signifie arrivée, limite, retour, temps d'arrêt , halte, et forme une série de dérivés^ tous reliés à la même racine, chay ou ghaya; ridée fondamentale exprimée dans la phrase est donc une idée de limite ou de retour. Ghinka signifie tigre ou lion rampant : je n'en veux d'autre preuve que le verbe CHiNKANi et le substantif ghinkana^ qui rendent les idées se cacher, disparaître, plonger, et, par suite, s'éloigner, s'absenter. Ghinka est le tigre américain, qui rampe et s'aplatit contre terre avant de bondir. <c Les Péruviens, A dit à ce propos le père Acosta, attfibuoient la puis- H sance d'une autre estoile, qu'ils appelloient Ghuquin- (c chinchay, qui vaut autant que tigre sur les tigres, les «c ours et les lions, et ont creu généralement que, de tous ff les animaux qui sont en la terre, il y en a un seul au <c ciel qui leur est semblable , lequel a la charge et le H soin de leur procréation et augmentation. » Ghuki veut dire lance, et la lettre n qui termine ce mot marque l'article commun à tous les mots de la langue : ghukin est donc la lancCy la pointe, la direction. Gette analyse nous révèle une constellation située dans un point extrême et obscur (chay) d'où un lion dirige la pointe de sa lance. Il est curieux sans doute de voir que l'astronomie péruvienne avait rangé au nombre des constellations le signe du Lion, qu'y avaient également placé les Âryas de l'Inde ; mais cette analogie deviendra plus surprenante
— uo —
nourrir les êtres créés, et surloulla race des hommes (1). Entre le signe arien et le groupe que les Péruviens appelaient Mama-Ana {Mamanay selon Acosta) , il n'y a aucune différence appréciable, et la preuve de cette identité est de celles qui nous permettent de réfuter avec le plus d'avantage les arguments d'une routine aveugle. La position que ce groupe occupait sur la sphère céleste par rapport à celle de la terre sur l'écliptique devait répondre au mois d*août-septembre du Zodiaque boréal, ou bien à celui de février-mars du Zodiaque réformé des colons américains. Dans le premier cas, ils auraient conservé sans l'altérer la tradition originelle de l'Asie; dans le second ils l'auraient modifiée afin de mieux l'adapter aux besoins de leur nouvelle patrie. Dans chacune de ces hypothèses, l'identité des deux groupes demeure indiscutable.
Ainsi se trouvent déterminés les trois points intermédiaires qui occupent la zone zodiacale depuis le solstice du Cancer (en juin-juillet) jusqu'à l'équinoxe occidental de la Balance (en septembre-octobre), c'est-à-dire juillet-août, août-septembre, septembre-octobre.
Huakua-Onkoy. — Au Pérou, et, on peut le dire, dans toute la zone tropicale de l'Amérique du sud, l'arrivée du printemps est signalée par une sorte d'épidémie de fièvres tierces : c'est le moment où se lève vers le nord le groupe des Pléiades, qui, entre autres noms, possède aussi celui de OiNkoy-K^^koyllur. Mais les Pléiades n'entrent jamais dans la projection du plan zodiacal: le terme
(i) Montesinos, p. 18.
Onkoy, qui leur est commun avec le groupe zodiacal de Huakra-Onkoy, ne peut donc se rapporter qu*à une constellation voisine et placée au sud de la ligne équinoxiale, c*est-à-dire dans le mois d 'octobre-novembre. En ce cas, la constellation en question représenterait la même idée symbolique que le signe du Scorpion sur le Zodiaque égypto-chaldéen. « A la dixième partie de Té- « cliptique, dit M. Rodier (1), Temblème du Scorpion a semble rappeler la saison malsaine. » Ajoutons également qu'en sanscrit le signe correspondant s'appelle Vrc*A, et que dans ce nom Ton trouve l'idée fondamentale de déchirement, pointe » blessure, que l'on sent dans
HUAKRA.
Après IIuakra-Onkoy, nous rencontrons un vide : la tradition s'est perdue, et avec elle le nom du groupe stellaire qui présidait au mois de novembre-décembre et répondait au Sagittaire du Zodiaque moderne. Décembrejanvier, où s'accomplit le solstice, renferme, comme nous l'avons déjà vu, Topa-Tarukka, le cornu ardent, le Capricorne.
Miki-K'kiray veut dire branche ou moment (K*kiray) des eaux (MiKi). Janvier-février se trouvent donc sous le Verseau, comme dans le Zodiaque européen. Le signe est encore aujourd'hui figuré par un vieillard appuyé sur une urne d'où jaillit un ruisseau, emblème destiné à rappeler la fonte des neiges. M. Rodier nous dit, en effet (2), qu'à l'époque de Toth, le solstice d'été se trouvait en
(1) Rodier, Antiq. du raca humaines , p. 201.
(2) Id., p. SOâ.
opposition avec l'étoile Régulus. Pendant le temps que le soleil met à parcourir trente degrés de la zone équatoriale à partir du solstice, le Nil croit avec rapidité , rÉthiopie déverse d'énormes quantités d'eau , ce qui fît donner pour emblème à cette partie de l'écliptique un homme qui vide un vase d'eau. Au Pérou, également, les pluies de l'hiver, gelées et retenues au centre desCordillières, achèvent de se fondre en décembre-janvier et gonflent les rivières qui descendent des montagnes. Après le Verseau, nous rencontrons un second vide, qui provient, comme le premier, de la perte des traditions indigènes. Nous savons, il est vrai, que le poisson était Tun des emblèmes du culte, ainsi que le prouve l'existence des poissons canopes, de métal ou d'argile, que renferment les musées. Nous observerons également que dans certaines formes linguistiques le mot Kat'ua se trouve uni à des épithètes divines et lumineuses qui paraissent le mettre en relation avec les astres. Nous avons, par exemple, Chokilla-Kat'ua, composé de choke, impérial, divin, solaire, et de illa, lumineux, lumière. Toutefois, ces épithètes peuvent aussi bien servir à désigner les attributs d'un poisson spécial et préféré que ceux d'un poisson divin. En résumé, aucune tradition ne nous montre le nom de cet animal appliqué à un groupe d'étoiles quelconque.
K^katu-Ghillay signiGe littéralement la constellation ou l'astre de l'Agneau ; il se compose de chillay, splendeur, émission d'éclat, et de K"katu, agneau. Nul des dictionnaires modernes ne donne , il est vrai , le sens de ce dernier mot ; les plus complets se contentent d'afBr-
Nil sort des eaux pendant le mois d'avril, et que le fleuve» en se retirant, permet de mener paitre les troupeaux, mais parce que mai est, dans Thémisphère boréal, Tépoque où commence à se faire sentir la chaleur génératrice des espèces animales : le mâle devient ardent et recherche le travail de propagation.
Si Urku-Chillay présidait, sur le Zodiaque quichua, au mois d'avril-mai, il ne convenait nullement aux phénomènes particuliers tie Thémisphère austral, et marquait simplement la continuation d'une tradition primitive venue en Amérique avec les races civilisatrices. C'est ainsi que les gens de race hispano-américaine, en changeant d'hémisphère, n'ont point changé de calendrier, et conservent le signe de la génération à l'époque où commence pour la nature l'inertie de l'hiver. Si, au contraire, le signe a été transporté par les Quichuas à l'angle inverse du Zodiaque et placé sur octobre-novembre, l'identité de nom et de symbolisme prouve encore la communauté d'origine des nations asiatiques et américaines.
Au sortir du Taureau, nous rentrons dans le Cancer, après avoir fait complètement le tourdes deuxZodiaques comparés et démontré leur identité respective. Le Poisson et le Sagittaire nous font défaut, mais les dix autres signes présentent dans les deux cas les mêmes origines historiques et linguistiques. Quelque étonnantes que soient ces similitudes, nous sommes bien loin d'avoir épuisé la série des rapprochements que nous pouvons faire.
Les Péruviens appelaient Kata-Chillay ce que nous appelons la voie lactée, et comprenaient sous ce nom
la Croix-du-Sud, qui lui sert de portique austral. Kata- Ghillay signifie proprement ceinture de matière lumineuse, ou mieux de matière cosmique , ainsi que le prouve ridentité du quichua illa avec le grec HIyj. Les Péruviens considéraient le système stellaire, au sein duquel la terre n'occupe qu'une place imperceptible, comme entouré tout entier par une ceinture de matière cosmique élémentaire. Ils préludaient ainsi à la théorie audacieuse de Tauteur du Cosmos^ et pensaient comme lui que la voie lactée était la matrice élémentaire des éléments de notre système stellaire (1). Illa veut dire en effet lumière, élément vital, et c'est pour cela que l'on nommait ILLA la pierre bezoar qui se forme mystérieusement dans les entrailles de certains ruminants.
Le père Âcosta nous apprend que le Zodiaque se trou^ vait positivement tracé sur les monuments de Tantiquité péruvienne : « Pour faire leur conte de l'anseuret certain, « (les Âmautas)usoient de cette industrie, que, aux mon- « tagnes qui estoient au tour de la cité de Cuzco (où se « tenoit la cour des Rois Inguas, et le plus grand san^ (( tuaire des roiaumes, comme si nous disions une autre « Rome), il y avoit douze coulomnes, assises par ordre, « en telle distance l'une de l'autre, que, chasque mois, « une de ces coulomnes remarquoit le lever et coucher a du Soleil. Ils les appelloient Succanga, et par le moien (( d'icelles ils enseignoient et annoncoient les festes, et tt les saisons propres à semer, à recueillir, et à faire au- « très choses. Ils faisoient de certains sacrifices à ces « pilliers du Soleil , suiuant leur superstition. Chaque
(i) V. au ehapitre suiTsat ce qui est dit de Illa-Thu-Huira-Kocbà.
« mois avoit son nom propre et ses festes particu- « lières. m
Le terme même de Sukanga que Ton appliquait à cette sorte de table astronomique renferme l'élément principal du nom grec de Zodiaque. Su répond à la syllabe Çco» abrégé de lîôov^ animal vivant. Le quichua aux terminaisons diminutive et adjeclive du grec a substitué une racine significative Kanga, qui veut dire lumineux, éclatant. L'on ne saurait regretter trop vivement qu'un écrivain judicieux et sage comme Tétait le père Âcosta n'ait pas compris .toute l'importance du mécanisme ingénieux dont usaient les Péruviens pour leurs travaux scientifiques. Il pensa que cet appareil leur servait uniquement à établir le compte des mois et à marquer les points solsticiaux; il ne vit pas que cette opération oxigeoit que Ton calculât le mouvement général des astres par rapport au lever et au coucher du soleil sur l'horizon, et même les divergences qui se produisaient dans chacun de leurs orbites. Grâce à leur invention, les Amautas pouvaient noter en même temps les progrès du mouvement qui emporte dans l'espace la sphère universelle par rapport au soleil et la marche du soleil par rapport à la 'terre. Chargés de fixer les jours de fêtes et de régler les travaux agricoles, ils devaient calculer longtemps à l'avance l'année et l'époque des saisons, pour empêcher qu'il ne se produisit dans les événements de la vie sociale quelque perturbation qui les mit en désaccord avec les phénomènes de la nature. Leur appareil avait, en un mot, la même utilité qu'ont aujourd'hui nos calendriers, et sa construction suppose une connaissance profonde de la science astro-
nomique. Chez les Péruviens en effet, de même que chez les Egyptiens et chez les autres peuples agricoles de TAsie, les travaux de la terre étaient toujours subordonnés à certaines cérémonies du culte public: on ne pouvait les commencer avant les époques désignées par les prêtres, qui seuls étaient assez instruits pour déterminer les instants favorables et pour indiquer Tordre ou la date des fêtes. Le calendrier était la véritable base écono-. mique et la loi. fondamentale des Etats primitifs.
Les Âmautas avaient-ils découvert le fameux phénomène de la précession des équinoxes? Quelques érudits soutiennentaujourd'hui^ fort justement ce me semble, que les peuples du Nil le connaissaient; et les mêmes raisons qu'ils allèguent en faveur des Egyptiens peuvent servir à prouver que les Quichuas l'avaient également observé. Gomme nous le montrerons plus loin, les Amautas avaient constaté Texistence de Tannée sidérale; ils savaient la distinguer de Tannée tropique et de Tannée anomale, et possédaient, par suite, toutes les données nécessaires à la résolution du problème. La rareté des documents que nous possédons ne nous permet pas malheureusement d'émettre sur ces matières autre chose que de simples conjectures. Mais ces conjectures réunies forment un ensemble assez vraisemblable pour être vrai. Le phénomène de la précession commença de se produire par une déviation du point équinoxial, que les Egyptiens avaient fixé à Tétoile Sirius dès Tépoque très-ancienne de Thoth. Cet astre était, disaient-ils, Tappui de Taxe des cieux; il brillait à Téquinoxe austral à Tinstant précis de la naissance du monde, et c'est pour rappeler ce fait qu'ils avaient fixé à son lever le moment initial de leur an-
née civile. Or, les Quicbuas appelaient Sirius Urhu K^KiLLAY, c'est-à-dire la Montagne de fer y ou la Mon'
tagne immuable.
C'est encore Acosta qui nous fournit, d'une manière erronée il est vrai , ce renseignement si important. « Les Péruviens attribuoient à diverses estoilles divers (( ofBces, et ceux qui avoient besoing de leur faveur
. « les adoroient, comme les pasteurs adoroient et sacri- ( fioient à une estoille qu'ils appelloient Urcuhillay, a qu'ils disent estre un mouton de plusieurs couleurs, (( ayant le soing de la conservation du bestial, et tient « l'on que c'est celle que les Astrologues appellent Tyra. (( Ces pasteurs mesmes adorent deux autres estoilles qui « sont et cheminent proches d'icelles, lesquelles ils a nomment Catuchillay et Urcuchillay, et feignent que <( c'est une brebis et un agneau. »
L'erreur du savant jésuite ressort de ses paroles mêmes. Si une constellation Urku-Chillay signifiait le mouton ou l'agneau , le même nom ne pouvait désigner également la brebis ; car urku, en quichua, signifie toujours le mâle, et jamais la femelle. Urku-Chillay est, comme nous l'avons vu^ le mâle puissant; le nom de l'autre constellation devait donc être, grâce à une légère correction, 1/rkku- K^KiLLAY , identique, suivant Acosta, au Syrius des modernes. Urkku-K^Killay était, motpourmot, la montagne de fer, c'est-à-dire le point immobile sur lequel s'appuie l'axe de l'univers. Avec le progrès des temps les Péruviens durent tout naturellement observer que ce point lui-même n'était pas plus immobile que les autres points de la sphère céleste, et la découverte du mouvement qui l'emportait leur révéla sans doute la précession des équi-
noxes. Â cela se borne tout ce que nous savons du Zodiaque péruvien.
Il nous faut étudier maintenant les méthodes d'observation que les Amautas employaient pour déterminer chaque année la position des fêtes et pour faire concorder les séries chronologiques de la vie civile avec le mouvement des cieux.