CYCLES ASTRONOMIQUES ET CHROIVOLOGIQUES
Les seuls auteurs espagnols qui se soient occupés de recueillir de la bouche des Amautas le texte des traditions primitives du Pérou sont le Père Acosta et le licencié don Fernando Montesinos. Il est bien regrettable que le premier n'ait pas profité des nombreuses occasions qui s'offraient à lui de nous expliquer toutes les traditions astronomiques qu'il trouva au Pérou ; il les regardait malheureusement comme des notions propres à entretenir l'idolâtrie parmi les indigènes, et se borne à faire en quelques mots l'éloge du procédé ingénieux grâce auquel les Péruviens réglementaient leur année (1). S'il n'avait été dominé par ce déplorable préjugé, son jugement droit et son opiniâtreté au travail nous auraient transmis une exposition complète et systématique de tous les trésors dont il ne nous reste plus aujourd'hui que d'in-
(i) ÂeosU, But., Ub. YI, cap. 7.
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formes débris. Montesinos, moins instruit que le Père Acosta, mais plus libre de craintes religieuses, obéit aux instincts d'une curiosité insatiable et parfois peu réfléchie. Malgré son manque de critique,je dirai plus, à cause de son manque même de critique, il est aujourd'hui le seul auteur qui puisse nous aider à réunir et à souder l'un à l'autre les anneaux rompus de la chronologie péruvienne. Il suffit de jeter les yeux sur son œuvre pour se convaincre de la bonne foi avec laquelle il rapporte tout ce que lui ont raconté les Amautas. L'on reconnatt en maint passage qu'il n'entend pas ce qu'il dit et ne connaît nullement les principes sur lesquels reposaient les cycles qu'il mentionne; maiscomme, après tout, il nous révèle sans le savoir le système scientifique auquel se rattachent les parties subsistantes encore de la légende, son ignorance même est une preuve de sa sincérité; car, s'il y a une vérité évidente en ce monde, c'est que nul homme, si favorisé qu'il soit du hasard, ne peut inventer de toutes pièces , sur des objets scientifiques auxquels il ne connaît rien, des traditions qui se complètent et s'enchaînent rigoureusement les unes aux autres(l).
Le texte des histoires indigènes qu'il nous transmet démontre que le soin de calculer les temps par le mouvement des astres était remis au soin des Amautas bien avant Inti-Kapak, le cinquième monarque Pirhua, qui régnait dans le XV*"" siècle avant J. C, plus de 2500 ans
(i) Nous citons cet auteur d'après Textrait que M. Ternaux Compans en a donné , et qui est la seule partie de son œuvre qui soit connue en Europe. Le manuscrit n*a jamais été publié, et ce n*est que grùce à la complaisance du chef de l'escadre espagnole, général Lobo, que j'ai pu en obtenir une copie.
avant l'élévation des dynasties Incas. « Inti-Kapak ré- « tablit aussi le calcul des temps, qui commençait à se « perdre; il établit Tannée solaire de 365 jours et 6 « heures , et répartit les années en cercles de dix ans, « de cent ans et de mille ans. Ce dernier se nommait ca- « pachesata ou intipbuatan , c'est-à-dire grande année «c du soleil. C'est au moyen de ces cercles qu'ils ont « conservé la chronologie de leurs rois. » Un décret de cette nature sur l'année civile et sur la chronologie historique suppose dans la vie d'un peuple un long passé de bonheur et de tranquillité. Je fais volontiers bon marché des dates que nous donne avec tant de soin le chroniqueur ; sans prétendre à cette précision historique, il y a dans ce récit des détails précieux à recueillir. Par exemple» ce rétablissement du calcul des temps qui commençait à s'oublier nous permet, à fort bon droit, d'admettre que ce calcul reposait sur une série considérable d'observations et d'études, faites longtemps avant Inti- Kapak. Pour nous faire une idée de l'antiquité à laquelle pouvaient remonter ces observations, analysons les cycles astronomiques qui furent établis par le monarque réformateur. Montesinos s'est trompé, je pense, sur le sens de la tradition qu'il rapporte. Si c'eût été le calcul des temps qui allait se perdant à l'époque d'Inti-Kapak , et par le calcul des temps j'entends la méthode et les opérations scientifiques dont usaient les astronomes, la réforme opérée par le prince n'aurait pas été un progrès et n'aurait nullement amélioré l'exactitude des résultats. Ce n'est pas dans une époque de décadence que les Amaufas auraient pu obtenir un résultat exact et correct. Nous devons donc envisager la tradition d'autre manière.
et y voir simplement la mention d'une réforme dans la manière de calculer Vannée civile^ jmqu' alors mal fixée. Les anciens n'avaient pas apprécié à leur juste valeur les divergences infiniment petites qui se produisent dans le mouvement relatif des astres. Si imperceptible que fût Terreur commise dans ce calcul délicat, cette erreur dut s'aggraver de plus en plus avec les siècles, et Unit sans doute par troubler la périodicité des fêtes et de tous les actes de l'Etat. C'est cette considération qui m'encourage à corriger l'assertion de Montesinos et à croire qu'Inti-Kapak ne se borna pas à rétablir le calcul antique, mais le refit entièrement et sur des principes complètement nouveaux.
Quel était donc ce calcul antique dont les irrégularités rendirent une réforme si nécessaire ? Il est facile de répondre à cette question. La réforme d'Inti-Kapak prit pour base le temps que met le soleil à revenir au même point solsticial; nous le voyons, en effet, assigner 3G5 jours et 6 heures à l'année civile. Donc la méthode antérieureprenaitpour basele cours de lalune, et, en Amérique aussi bien qu'en Asie, les peuples primitifs avaient commencé de compter le temps par lunes(l). La chose était d'ailleurs des plus naturelles , car la période lunaire est visible à tous les yeux, tandis que la période solaire est
observée difficilement par des races qui viennent à peine de sortir de la barbarie. L'on ne tarda pas cependant à reconnaître les inconvénients de cette base si simple : chaque année lunaire amena une différence de dix-sept jours avec le cours du soleil, et, par suite, les
(i) ÂcosU, niit, naU y ctt ., 1. VI.
saisons cessèrent bientôt de s'accorder aux phases de notre satellite. Toutefois, malgré ces perturbations, Tannée lunaire ne fut pas encore abandonnée ; devant une inégalité si visible le remède dut paraître facile.
Les astronomes de cette époque n'osèrent pas réformer les bases du culte de la lune, qui était la divinité du TEMPS, le révélait et le mesurait; mais ils firent une opération mathématique dont le résultat leur sembla réunir toutes les chances d'exactitude. Formant un cycle de 60 années lunaires, ils y enfermèrent une période de 20,880 jours (29X 12 = 348 X 60 = 20,880), qui font 58 années vagues de 360 jours. Bien que la tradition ne nous parle point des jours épagomènes de chaque année, ni des heures qui servent à former les bissextiles, ces éléments durent entrer dans le calcul comme parties flottantes. Supposons que l'on ait évalué leur durée au taux de 6 jours par an, comme il était naturel de le faire: nous trouvons dans ces 60 années 348 jours de surplus, qui forment une autre année vague. Pour compléter la période il suffit d'ajouter un nouvel an lunaire avec une DOUBLE période flottante d'épagomènes destinés à la célébration de ces grandes fêtes séculaires communes à tous les peuples de l'antiquité. Le cycle de 60 ans sufQsait donc à rétablir approximativement la périodicité normale des saisons^ et maintenait jusqu'à un certain point le cours régulier de l'année civile. Cette année elle-même comprenait en résumé 12 mois, qui, à 30 jours par mois, font 360 jours par an. L'on avait de la sorte réformé le calcul des temps sans altérer en rien le culte orthodoxe et primitif de la lune. Voilà pourquoi chez tous les peuples primitifs de Tantiquité, de l'Inde au
Japon , le cycle élémentaire de 60 ans correspond au culte de la lune et à l'année lunaire, qui dut être Tunique année possible dans les premières époques de la civilisation.
L'existence de ce cycle au Pérou se trouve affirmée par Tun des historiens les plus importants des choses américaines(l), et nous prouve une fois de plus que les races péruviennes avaient la même origine et les mêmes traditions que les races asiatiques. Les difTérences que ce système laissait subsister entre le cours des deux astres durent paraître minimes, ou même nulles, dans les premiers siècles. Mais au bout d'un certain temps elles devinrent sensibles ; celte nouvelle erreur troubla les États et souleva des guerres civiles à mesure que l'on reconnaissait l'insuffisance du culte d'Âti et l'impossibilité de maintenir dans l'année à laquelle elle présidait Tordre exact des saisons, qui était la grande préoccupation de l'époque. L'expérience enseigna combien il est nécessaire de subordonner, dans les calculs, le mouvement de la lune à celui du soleil: ce changement de base produisit toute une révolution dans la disposition du cercle zodiacal , lorsqu'il fallut y fixer les moments climatériques de chaque saison et de chaque mois, et que le culte, au lieu de s'adresser à la lune, s'adressa désormais au soleil.
Tel était Tétat des choses au temps d'Inti-Kapak. La chronologie allait s'oubliant, comme le dit Montesinos, non que Ton eût perdu la base du calcul astronomique, mais parce que cette base était erronée. De là
(1) Zamorra, aitt. det n. reyno de Cranada, 1. 11^ cap. xiv, p. 134.
cette nécessité d'un changement et Tintroduction d'une nouvelle forme astronomique, celle de Tannée tropique, à laquelle semblaient s'adapter avec exactitude les époques diverses des saisons. La perfection avec laquelle fut résolu le problème montre bien que le Pirhua et ses Âmautas possédaient déjà des méthodes d'observation fort complètes, ce qui implique nécessairement une civilisation très-avancée parmi les tribus assujetties à leur gouvernement.
L'examen de ce passage intéressant nous prouve que plus de 3000 ans avant nous les races péruviennes avaient senti la nécessité d'une histoire nationale et d'une vaste chronologie ; ils cherchaient même à se replacer en communication avec les premiers âges du monde, au moyen des cycles de 100 et de 1000 ans dont parle Montesinos. Quoi qu'en dise l'historien, les noms de ces périodes ne sont point synonymes : l'analyse philologique nous montre entre eux des différences considérables, et nous révèle toute une série de faits dont la valeur scientifique fait grand honneur à la sagacité des astronomes péruviens. Le quichua parlé encore aujourd'hui renferme toutes les racines nécessaires à l'explication de ces mots. CiiPPACHESATA cst OU effet une forme corrompue de kapa , PACHA, KATTA. Kapa, qui sc rctrouvc daus kapak, implique une idée de grandeur; pacha désigne, comme nous savons déjà, le temps, la révolution des âges. Katta est un groupe de quelques personnes, un paquet, un assemblage de plusieurs matières. Le mot entier peut donc se traduire en définitive le grand assemblage de cent ans, c'est-à-dire la période de mille ans. Le siècle ordinaire était PACHA, la centaine. Le nom de l'autre période, in-
TiP-HUATAN, veut dire mot pour mot année du soleil. Or nous venons de voir que pour les Pirhuas Tannée solaire était la révolution que le Zodiaque accomplit en 365 jours 6 heures. Si leur science se fût bornée à noter le phénomène visible , comme l'ont cru tous les auteurs espagnols, à Texceplion de Montesinos, ils auraient ap* pelé iNTip-HUATAN , cerclc du soleil, Tannée tropique, c'est-à-dire le temps que met le soleil à revenir à son point de départ. Toutefois la conception d'une antiée du soleil comme cycle le plus grand de la chronologie nous prouve que leurs connaissances n'étaient pas enfermées dans d'aussi étroites limites. Ils savaient que le soleil, comme la terre, avait un orbite sur lequel il tournait, et, de même que nous appelons année le temps que met la terre à décrire autour du soleil un cercle complet, ils appelaient année du soleil le temps que met cet astre à terminer une de ses révolutions. Si, pour mieux prouver la justesse des idées, nous cherchons le sens des mots, nous trouvons que la racine int signifie tourner, circuler, iNTUNi, briller. Intip-huatan est donc la grande révolution du soleil, le cycle le plus long de la chronologie péruvienne. Rapprochez ce fait de ce que nous avons déjà rapporté au sujet de Tastre Syrius, que les Quichuas appelaient la Montagne immobile, et qui, aujourd'hui encore est le point central auquel les astronomes rapportent la précession des équinoxes. L'année tropique était formée de 365 jours entiers, et le siècle avait 100 ans : rien n'était plus naturel que de donner à la grande année solaire une durée de 365 siècles. Le nombre c^io:, que nous donne ici Montesinos, aurait été en complet désaccord avec la base acceptée pour Je
reste du système. De même que 365 jours font un an, et 100 ans un siècle, qui est un jour du soleil, 365 de ces journées ou siècles faisaient une année du soleil ou 36,500 années tropiques. Les Quichuas prétendaient évaluer ainsi la durée de la révolution du soleil autour du point équinoxial, phénomène que les astronomes appellent aujourd'hui la précession des équinoxes, et qui s'accomplit en 25,868 ans. La différence de 10,682 ans n*eslpas si grave que Ton pourrait croire à première vue. La faute la plus légère^ dans un calcul de moments imperceptibles, produit au total des milliers d'années, et cette faute était inévitable pour des peuples qui n'avaient ni instruments ni données d'une précision sufflsante, et devaient suppléer à ce qui leur faisait défaut par des conjectures plus ou moins vraisemblables sur la valeur de cette période gigantesque. Les Grecs et les Romains l'appelaient la grande année, annus magnuSf ^t les Quichuas INTIP-HUATAN (1).
L'année avait nom HUATA;le siècle, pacha, révolution; le millénaire classique des anciens, kap-pacha-katta, et la grande année ou révolution astronomique du soleil autour delà montagne de fer (Urkku-K'Killay, ouSyrius),
INTIP-HUATAN.
Les Pirhuas avaient donc conçu de leur côté une théorie grandiose, que l'on retrouve à quatre mille lieues de distance, en Egypte. Suivant ces deux peuples, le soleil, accompagné du cortège sublime des planètes, tournait lui aussi autour de l'axe universel du monde, a Les Égyptiens, dit Pomponius Mêla, sont, à ce qu'ils ra-
(1) Àngo, Leçons d*atir(momie, recueillies, etc. Paris, 1845.
H content, les plus anciens des hommes : leurs annales c( contiennent les noms de trois cent trente rois avant f( Âraasis^ et embrassent une durée de trente mille années (( et (^at^anto^^; ils conservent dans leurs livres le souvenir (( d'un fait curieux : depuis qu*il y a des Égyptiens, les u astres ont changé quatre fois leur cours, et le soleil c( s'est couché deux fois au point même où nous le voyons c( se lever aujourd'hui (1). » La marche du soleil dans Tespace faisait varier la position de cet astre par rapport au signe équinoxial ; au bout d'un temps plus ou moins long il se transportait au signe suivant, et laissait à l'occident celui qui jusqu'alors avait présidé à son lever. C'est là ce que *ne comprit pas Hérodote, qui raconte aussi cette tradition : c( Je rapporte, dit cet auteur, <( mais sans le garantir , un fait que les Égyptiens me « racontèrent : depuis l'époque de Menés, le soleil s'est (( levé deux fois à l'occident et couché à l'orient, n Puisque ce savant homme de l'antiquité n'y a rien compris, qu'y a-t-il d'étonnant que Montesinos se soit trompé comme lui?
Si, comme le dit la tradition^ les mois comptaient uniformément trente jours, les cinq jours épagomènes étaient ajoutés comme fêtes à la fin ou au commencement de chaque année. Toutefois, une année civile de 365 jours 6 heures est sensiblement plus longue que l'année tropique; il se produisit bientôt des divei^ences qui troublèrent l'ordre des saisons et des fêtes, en un
(1) Ipsi Tetustissimi, ut prœdicant, hommam, trecentos et trigtnta reges anta Aroasin et supra tredecim millium aunorum œtates, certis aunalibua, rafeniiit; mandatumque litterisscryant, dum ^gyptii sunt, qnater ciirsaa suot feitisse aidera ac solem bis jam occidiase unde oritur.
mot tout le calcul des temps. Au bout d'une période malheureusement indéterminée, la dynastie de Pirbuas entre en décadence et tombe en discrédit. De grands prodiges se produisent dans le ciel^ et des présages effroyables commencent à ébranler les fondements de la société, a Deux comètes apparurent ; Tune avait la « forme d*un lion» l'autre celle d'un serpent. Effrayé (c par cet événement et par deux éclipses succes- « sives» l'une de soleil, l'autre de lune , le roi réunit les « Amautas et les astrologues pour les consulter à cet « égard. Ceux-ci consultèrent les idoles, et le démon « répondit par leur bouche qu'Illatici voulait détruire (c le monde à cause de ses péchés; qu'il avait envoyé « pour cela ce serpent et ce lion, qui allaient d'abord « dévorer la lune. A cette réponse, les prêtres ne purent a retenir leurs larmes. Ils firent retentir l'air de leurs « gémissements, et l'on alla jusqu'à battre les enfants, tf et même les chiens , pour leur faire aussi jeter des c cris; car ils croyaient que les larmes de ces innotf cents pouvaient seules attendrir Illatici, qui les aime « beaucoup. Les soldats prirent les armes et firent ré- « sonner leurs tambours et leurs trompettes ; ils lancè- < rent des pierres et des flèches du côté de la lune, dans « l'espérance de blesser le lion et le serpent, ou du « moins de les effrayer, car ils craignaient, si ces « animaux la dévoraient , comme les Amautas l'avaient « dit, de rester dans l'obscurité, et qu'alors les oua tils des hommes ne se transformassent en lions et « en serpents, ceux des femmes en vipères, et lès « métiers à tisser en ours, tigres ou autres animaux féroces. » Une peste effroyable ravagea le pays
entier, la famine dépeupla Kusko el les provinces; il y eut, dit la chronique, des villes qui restèrent sans habitants.
Enfin, une insurrection détrôna la dynastie, qui se réfugia au sein des Andes et y resta cachée de longues années (1). Tout ce désordre provenait de la perturbation du calendrier et de la lutte des opinions sacerdotales sur la manière et la nécessité de le réformer. Rappelonsnous , en effets que le solstice d'hiver austral se trouvait symbolisé dans le Zodiaque péruvien par un reptile et par un lion ou un tigre, par le cancer et par le lion, par Machakhuay et par Ghinka (2). Le soleil sembla retenu dans sa course par les signes du solstice austral; il allait s'abîmer dans le chaos de la nuit éternelle, ou périr sous la dent des animaux célestes.
Tel dut être au moins le langage de la poésie et de la légende, lorsque se transmirent sur les ailes de la tradition les événements et les prodiges de ces âges reculés. En même temps que le calendrier sacerdotal, règle et constitution civile de l'État, les travaux agricoles se troublèrent, comme il arriverait aujourd'hui encore en pareil cas : les fêtes climatériques ne répondirent plus à leurs saisons respectives; les semences, faites à contretemps, se perdirent; la perte des récoltes amena la famine, le désordre , l'émigration et la misère pour les campagnes et pour les cités. Les peuples craignirent d^ redevenir sauvages, comme les reptiles ou les bêtes féroces. La catastrophe provoqua la guerre civile ; rinsu—
(i) Montesinos, p. 60-72«
(2) P. 131-133, et p. 137M39 de ce ehapitre.
rectioQ fut dirigée^ ce semble , par la caste sacerdotale des' Amautas. Peut-être ces prêtres attaquaient-ils plus particulièrement les réformes d'Inti-Kapak; nous voyons en efTet les descendants de ce prince obligés de se réfugier dans les Cordillières avec leurs partisans. La victoire finit sans doute par demeurer à la dynastie légitime ; mais elle ne fut pas si décisive que les Pirhuas ne dussent, bon gré mal gré , se soumettre à certaines conditions imposées par les vaincus.
Après une période indéterminée» mais certainement fort considérable , Tempire fut derechef bouleversé et presque détruit. De nouveaux prodiges célestes annoncèrent de nouvelles catastrophes ; des races nouvelles» connues sous le nom de Ghimus, sortirent du sein de la mer, où elles avaient été créées par leur dieu Pacha Ka- MAK, et se répandirent par tout le pays, au grand effroi des habitants. Le désordre, la corruption, devinrent générales, et les Amautas dirent à Montesinos que, suivant les traditions, a le soleil, fatigué devoir tant de crimes, s'était voilé pendant plus de 20 heures (1). » Cette révolution, dont Torigine pouvait être attribuée soit à une intrigue sacerdotale, soit à quelque erreur dans les calculs du calendrier, provoqua des guerres civiles plus formidables que jadis. A première vue, ces calamités et les déchirements provoqués par les perturbations astronomiques peuvent paraître invraisemblables et incompréhensibles ; il suffit pourtant d'un moment d'attention pour se convaincre que rien n'était plus naturel. Le calendrier était pour ces tribus agricoles et leurs gouverne-
Ci) Montetinoi, p. 71.
ments théocratiques ce que les constitutions sont aujourd'hui pour nous, le nœud de tous les intérêts et de toutes les garanties , la base même de la famille etâe la vie. Aussi la science des mystères de Tannée, passée tout entière aux prêtres, devenait-elle entre leurs mains une arme terrible : seuls maîtres de cette science redoutable, ils pouvaient à volonté déranger^ sans qu'on s'en aperçût, le parallélisme des saisons et des astres, et ruiner le pays, dont ils prétendaient régler les destinées. Â l'époque où se manifestèrent les nouveaux présages et les nouveaux germes de rébellion dont nous] avons parlé, le pouvoir appartenait au Pirhua Titu Yupanki, homme d'énergie et de tête s'il en fut. Ce monarque pensa trancher la question et mettre fin à ces intrigues en s'emparant pour le souverain du droit d'indiquer le commencement des saisons et des fêtes. Mais la dynastie des Pirhuas n'était plus assez forte pour accomplir une révolution de cette importance : malgré les lois de Titu- Yupanki, la caste des Amautas devint de jour en jour plus puissante. Deux générations après la mort du prince qui avait cru la ruiner à jamais , elle éleva au trône un de ses membres , Lloke-Tiksa-Amauta. Montesinos laisse passer inaperçue cette dépossession de la race antique par une race sacerdotale; les conséquences de ce changement furent cependant considérables, comme nous le verrons dans un autre endroit (1).
(i) Montesinos, suiTant son habitude, écrit fort incorrectement ce nom. Au lieu de la forme Lloqueti-bagamauta qu'il donne, on doit lire Lloke-iikta-Amauta , 1$ fondateur de élévation des Amautas : racine Lloke, éléTation ; tikta, fondateur.
DV Cl
Quelque valeur que l'on attribue à la tradition qui mentionne les hauts faits du Pirhua Inti-Kapak, j'y vois moins l'histoire d'un homme que l'histoire de la race entière et de ses progrès. Inti-Kapak est» dans la dynastie primitive des Pirhuas, ce qu'est Numa dans la légende romaine : la fantaisie populaire s'est plu à réunir peu à peu sur sa tète» à mesure que passaient les siècles, toute l'activité des générations primitives, et par ces attributions successives a formé un de ces types héroïques, fabuleux dans les détails^ mais éminemment vrais dans l'ensemble, si l'on se borne à les regarder comme Tincarnation humaine d'une grande période et d'un grand peuple. C'est ainsi que l'on a pu attribuera Inti>Kapak un arrangement qui donnait à l'année civile 365 jours et 6 heures, quand cette réforme fut évidemment l'œuvre de l'un des rois Âmautas. Si le héros pirhua avait réglé Tannée sur le pied de 365 jours et 6 heures, les perturbations du calendrier ne se seraient pas fait sentir immédiatement, car une différence de 11 minutes 13 secondes donne seulement un jour de différence tous les 144 ans. Or, au dire de Montésinos lui-même, ce fut sous Aguay-Manko, 1200 ans après Inti-Kapak, que l'on fit entrer dans le comput des temps le jour supplémentaire, et que l'on donna aux années bissextiles le nom
cI'Alla-Eaijkis, littéralemenl exceptionnelles. Inti-Rapak dut ne pas tenir compte des 6 heures de surplus; sinon, il aurait vu que ces 6 heures formaient un jour tous les 4 ans, et il aurait fait entrer les bissextiles dans son calcul; sa réforme se borna donc à modifier Tannée vague de 360 jours, réglée jusqu'alors sur le cours de la lune, et à l'ajuster tant bien que mal à la période solaire de 365. Les premiers astronomes, désespérés par l'impossibilité de faire concorder l'année tropique et l'année civile lunaire, crurent tout naturellement qu'il suffirait de transporter au cours du soleil les calculs faits jusqu^alors sur celui de la lune pour obtenir un calendrier parfait, et ne virent point qu'il y avait entre l'année tropique et la sidérale une différence qui devait perpétuer les perturbations.
La dynastie des Pirhuas, désaccréditée par les désordres et les calamités publiques qu'elle occasionnait et par son impuissance à régler le cours des saisons, succomba aux imperfections du calendrier. La race des Amautas, qui lui succéda, se mit immédiatement à l'œuvre, et tâcha de remédier au mal. Il n'est pas besoin d'une grande pénétration d'esprit pour comprendre que les prodiges dont nous avons parlé plus haut ne sont pas des inventions de Montesinos, mais des fragments véritables des légendes nationales. Montesinos ne connaissait pas le nom des étoiles et des constellations du ciel péruvien ; nous avons dû prendre ces noms dans l'œuvre du Père Acosla. L'identité des constellations du solstice boréal (hiver sud-américain) avec les signes du Lion et du Serpentf qui dévoraient le soleil et l'obscurcirent pendant plus de vingt heures, est donc une coïncidence non prè-
méditée, qui fait ressortir jusqu'à révidence rexactitude des deux chroniqueurs. La poésie de la légende substitua sans doute les deux comètes aux deux signes du Zodiaque qui montraient Tirrégularité du calendrier. Pour les masses ignorantes de l'astronomie et des mystères célestes» imbues dès lors de préjugés profonds et aveugles» la seule annonce du retard des saisons était un signe certain que la main de Dieu pesait sur elles : le soleil s'éloignait, son cours se retardait, sa lumière s'affaiblissait et l'on craignait qu'elle disparût pour toujours.
La caste des Amautas, parvenue au trône^ porta donc tous ses eflbrts à la réforme du calendrier. Nous ignorons ses premiers essais ; la tradition nous a conservé seulement le souvenir des travaux de Manko-Kapak, son quatrième monarque. Ce prince réunit tous les astronomes ses confrères pour étudier avec eux les divergences qui marquaient le cours du soleil et de la lune, ainsi que les distances et les volumes respectifs de ces deux planètes (l). C'était chercher dès lors la solution des problèmes de la mécanique céleste, résolus seulement d'hier par le génie deLaplace. Les Amautas notèrent les divergences qui se produisent entre le moment du périgée et celui de l'apogée, et comprirent désormais que les tropiques ne pouvaient servir de point initial au calcjil des temps. Au lieu d'une année solsticiale ils constituèrent une année équinoxiale, dont le commencement fut placé à réquinoxe de printemps, au 21 de mars, assure Montesinos; il devait dire au 21 de septembre, puisqu'il se
(1) Montesinos, p. 87.
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trouvait dans rbémisphère austral. C'est là du reste une erreur bien excusable dans un bomme si peu entendu aux calculs astronomiques ; aussi bien dans un autre endroit il fixe le solstice d'biver au 31 de septembre. Malgré cette découverte, les résultats scientifiques obtenus par cette grande assemblée ne furent pas, ce semble, regar^dés comme très-satisfaisants. Au moment de se séparer, ses membres déclarèrent que, selon les astres, de grands bouleversements menaçaient le Pérou, et, bien que la tradition ne s'explique pas clairement sur les périodes qui suivirent, à travers le nuage d'oubli qui pèse sur cette histoire on entend encore une vague rumeur de désordres et de calamités. Au milieu des misères de cette époque, la dynastie des Âmautas s'éteignit, à son tour, dans la personne de Kao-Manko.
La nouvelle dynastie commence par un roi dont le nom est caractérisque, Mara-Achka, ou, d'après Montesinos , Marasko Pachakutek, le grand tueur réformateur du calendrier. Tous ses successeurs s'occupèrent avec ardeur de restaurer les traditions et croyances antiques. Manko-Avi-Topa Achka-Kutek abrogea le calendrier des Amautas, qui faisait commencer l'année à Téquinoxe du printemps (lisez à l'équinoxe d'automne), et ordonna qu'elle commençât désormais au solstice d'hiver, le 23 septembre (lisez le 23 de juin), qui est en effet la date du solstice dans l'hémisphère boréal. Une race composée, comme celledu Pérou, de tribus agricoles, dutcomprendre que l'instant où commence la vie de la terre était le solstice d'hiver : c'est en cette saison qu'après avoir recouvré son éternelle virginité, elle reçoit de nouveau la semence qui doit germer en son sein. Les actes de Sinchi-
Aposki achèvent de nous prouver que la nouvelle dynastie était une branche de la famille Pirhua, dont les membres réagissaient contre les nouveautés introduites par la caste sfLcerdotale. <( Le roi, voulant rétablir Tancienne « religion, ordonna, après avoir consulté ses plus vieux « conseillers, que le grand dieu Pirhua fût adoré par » dessus tous les autres; et, comme le mot pirhua avait fl déjà changé de signification, il ordonna qu/on le nomn mât lUatici-Huiracocha, ce qui veut dire Téclat, Ta- « bime et le fondement de toutes les choses : car illa si* «c gnifie éclat; tici, fondement; huira^ corruption du mot « pirua (1), veut dire réunion de toutes choses^ et cocha «( signifie abîme. On le surnomma, parce qu'il avait «« changé le nom du dieu suprême, Huarma-Huiracocha «r ou le jeune Huiracocha (2). »
« Voulant ensuite arrêter le débordement des crimes « qui infestaient le royaume, il fit des lois contre les vo- « leurS) les incendiaires, les adultères et les menteurs, <c et les fit exécuter avec tant de sévérité que pendant <( tout son règne on n'entendit plus parler de crimes, (c Quoique le mensonge ne fût pas puni de mort, per- « sonne dans tout le Pérou n'aurait osé en proférer un. « Plût au ciel que cela eût toujours duré ainsi ! mais « maintenant c'est le mensonge qui règne (3). »
Le petit-fils de ce monarque, pour mettre la dernière main à ces réformes, assembla dans sa ville de Guzko un
(i) GarcUasso dit, Ut. Y, chap. 21, que Yiraeochavtni dire Vicume de la mer. Y. aussi Balboa, p. 40.
(S) V. an chapitre saiTant ce qui est dit du dieu Illa-th&i Huira-kogha. (3) Montesinos, p. 98.
concile des Âmautas qui s'étaient attachés à la fortune de sa race a pour travailler à la réforme du calendrier. (( 11 était presque entièrement oublié, et Ton recom- <c mença à cette époque à calculer le temps d'après les « mouvements des astres. Quand l'assemblée eut longce temps discuté» elle finit par décider qu'on ne comptece rait plus par lunes, mais par mois de trente jours^ et (c par semaines de dix jours. Ils nommèrent petite se- (f maine les cinq jours qui restaient à la fin de l'année; (( ils y ajoutèrent un jour pour les années bissextiles et (( les nommèrent Allacauquis. Ils comptaient aussi par <( décades d'années et décades de décades, qui faisaient n un soleil ou 100 ans; l'espace de cinq cents ans se (( notùmailP achacuti. Cette manière de calculer dura juste qu'à l'arrivée des Espagnols au Pérou (4). » L'affirmation renfermée dans ce dernier fragment est décisive: elle implique le rétablissement de l'année sidérale et l'abandon de l'année tropique. Les peuples anciens, tou* jours préoccupés de mettre l'accord entre les révolutions du ciel et les saisons de la terre , ne cessaient d'étudier les astres et de combiner les données astronomiques afin d'arriver à la solution de ces problèmes formidables. L'année tropique était trop courte pour que l'on pût enfermer dans ses limites une année civile parfaite; l'année sidérale, au contraire, était trop longue. Dans l'espoir de résoudre la question avec une année anomale , on prenait pour base l'arc de l'écliptique compris entre les deux solstices ; puis on l'abandonnait soudain, à la vue des divergences qui se produi-
(1} Montesinos» p. 95.
sent entre le Àoment An périgée et celui de Tappgée. L'on avait recours alors à de grands cycles, au moyen desquels on espérait retrouver exactement les conjonctions astronomiques primitives ; mais ces périodes ellesmêmes ne mettaient pas les peuples à Tabri de déceptions cruelles. La lune régissait les mois» mais ne régissait pas Tannée ; le soleil régissait Tannée » mais ne régissait pas les mois. La terre était en relation avec le soleil, maisle soleil n'était pas en relation avec les astres, Le ciel n'était jamais en relation exacte ni avec le soleil ni avec la terre. La nécessité de mettre d'accord ces données discordantes soulevait toutes les révolutions et produisait toutes les péripéties obscures de cette histoire sans histoire.
Les astrologues de la restauration Pirhua reconnurent bientôt que Tannée sidérale ne pouvait servir à l'arrangesient du calendrier. La dynastie un moment relevée succomba de nouveau, et une nouvelle série d'Amautas sionta sur le trône. Amauro-Amauta (le Serpent Amauta) rétablit dans un autre concile Tannée tropique ; toutefois :il en fixa le commencement aux solstices, et non plus aux ^quinoxes, comme l'avaient fait ses prédécesseurs. Quatre générations plus tard , un nouveau roi divisa Tannée en quatre parties ; chacune d'elles renfermait un jour de Itète aux solstices et aux équinoxes. Cette méthode per- ^nettait d'ajouter quatre jours à chaque année ; Texcès annuel formait au bout de quatre ans cinq jours épagoxnènes de fêtes, que Ton intercalait; trois de ces périodes formaient un cycle de douze ans. <( Ce roi était grand « astronome et découvrit les équinoxes; il nomma le m mois de mai Quira-toeorcorca , ou équinoxe du prin-
n teiQps» ol celui de septembre Camay^tapa-^rca ^ ou f( équinoxe d'automne; il divisa Tannée en quatre saif( sons, d'après les solstices et les équinoxes (l). »
Si Montesinos eût imaginé les faits qu'il rapporte dans ses Mémoires» il aurait pris au moins le soin deTaîM concorder les diverses parties de son invention; dans l'état présent» chacune d'elles a une signification véritable, et» chose curieuse, cette signification est tout le eonhtraire de ce qu'affirme l'historien.
Montesinos, en effet, place en mai l'équinoxe de printemps, quand le mot quichua qu'il cite dit automne. K^Ki- KÂY signifie rameau^ côté ;toka, ombre, obscurité; korka, section; l'expression complète se tveidmt section du côté obscur f automne, et non printemps. Kamay-topa-korka est, au contraire, la section de la chaleur créatrice (kamay), le printemps.
A partir de cet instant se trouvèrent fixés presque, avec les mêmes noms qu'en Europe, ce que nous appelons les quatre points cardinaux de l'écliptique ou de l'année: Kapak-Raymi, le solstice austral ; Intip-Raymi, le solstice boréal; Situa, l'équinoxe austral, A -- Situa, l'équinoxe boréal.
Solstice aailral
Équiiu boréal
(1) Montesinos, p. 99.
L'on a cru trouver une contradiction évidente entre le passage en question et celui où Fauteur expose les réformes d'Inti-Kapak. Après avoir assuré, quelquespages auparavant, que l'expression quichua un soleil équivalait à cent années» il attribuerait à la même locution une valeur de mille ans. C'est \jne accusation gratuite : Montesinos, loin de se contredire, répète la même chose dans les deux endroits, bien que sous des formes différentes. A propos de la dernière réforme , il établit simplement que l'expression un soleil possède un sens et une durée différente de la grande année du soleil: a Les n Indiens seservent très-habituellement de cette phrase: ^Y saay Intiapillis campin cay, cay caria. Telle ou telle « chose est arrivée il y a deux soleils. C'est parce que le « licencié Polo de Ondegardo n'a pas compris cette phrase, « qu'il a avancé que les Ingas n'avaient pas plus de 450 ^rans d'antiquité; il a confondu le cercle de cent ans « avec celui de mille ans. Les Indiens disent 4,500, ce « qui les fait remonter au déluge (1). » L'assertion est des plus explicites> et se trouve d'ailleurs en parfait accord avec la théorie favorite de Montesinos , qui fait venir les tribus péruviennes de l'Arménie ; on ne peut donc prétendre que ses paroles aient le sens qu'on voudrait leur imposer. Intip-huatan était la grande année, la grande période de l'antiquité classique. Kap- pacha- kata était ie cycle de mille ans ; celui de cinq cents, Pachakuti ; celui de cent. Pacha ou Intip-pillu. Montesinos, malgré son ignorance du langage des Amautas, ne pouvait tom-
(1) Monlesinos, p. 62.
ber dans Terreur qu'il reprochait si ouvertement à Ondegardo.
Après cette réforme nous rencontrons quelques monarques auxquels Tbistorien attribue un pouvoir étendu sur les nations civilisées du Pérou , sans nous donner aucun détail sur Thistoire ou l'astronomie indigène. Il n'y a dans toute cette période aucune date précise ; les noms même des rois laissent soupçonner plus d'un changement de dynastie. Plusieurs princes sont indiqués comme étant les premiers de leur nom^ formule vague et indécise dans la bouche des Amautas, puisque en quichua elle signifie également le premier de la famille et de la race. L'on ne savait plus, au temps des Incas, combien avait duré le règne dû dernier d'entre eux, Ayar-Manko (le médecin), ni l'âge auquel il mourut. L'historien passe sans transition à Yahuar-Hukkis, premier du nom^ qui opéra, dit-il, la dernière réforme connue du calendrier péruvien.
Monlesinos place le règne de ce prince environ 3,000 ans après le déluge , c'est-à-dire près de 250 ans après J. C. Yahuar-Hukkis fut, à n'en pas douter, lepr^mi^r d^une race: Yahuar signifie famille, sang; hukkis, premier : d'où Yahuar-IIukkis, premier d'une race. Ce prince était un habile astronome, et les réformes qu'il opéra sont marquées par une série de combinaisons curieuses. « Il a découvrit la nécessité d'intercaler un jour tous les (c quatre ans pour former les années bissextiles ; mais il a imagina, au lieu de cela, d'intercaler une année au (( bout de quatre siècles. Les Amautas et les astronomes « qu'il consulta trouvèrent ce calcul très-juste. Les In- <( diens donnèrent, en mémoire de ce roi, le nom de
« Huquiz à Tannée bissextile ; elle se nommait aupara- « vant alka-allca. L'on donna aussi au mois de mai le « nom de Huar-huquiz (1). d
Il est impossible que personne , et encore moins les Âmautas, aient cru ou déclaré irréprochable un pareil calcul. Quatre cents années ne renferment approximativement que 104 jours complémentaires ; l'addition d'une année au bout de 4siècles produirait dans chaque période un excès d'au moins 250 jours. L'erreur est si monstrueuse que nous devons y reconnaître une fois de plus l'ignorance ou l'inadvertence du chroniqueur : Montesinos ne sut ni comprendre ni traduire les formules arithmétiques des Âmautas. On lui dit sans doute que l'on ajoutait une année tous les 1 ,460 ans, c'est-à-dire que Yahuar-Hukkiz, au lieu et place du bissextile quadrennaire, forma un ^and cycle de 1 ,460 années, à la an duquel on intercalait une année complète, pour remettre les astres et la terre dans les mêmes positions que quatorze siècles au-
paravant. Si le texte n'a pas été falsifié par Munoz, nous élevons supposer qu'en transcrivant l'expression quichua J^acha t^tahua sokta chunka-huarankayok huata^ Montesinos crut y reconnaître uniquement pacha iHàhuay quatre siècles, et ne comprit pas ou bien oublia le reste ^e la formule.
Quant au fond de la légende , je le tiens pour véritable : il offre les plus grandes analogies avec la tradition égyptienne sur une période analogue. Pour sauver les ^divergences évidentes de l'année tropique avec l'année ague, les Amautas formèrent, comme les Egyptiens, une
(1) MoBtetiAOs, p. 101.
année civile, dans laquelle ils se réservèrent le droit de sififnaler les saisons et les fêtes à mesure qiKUes difTérenées commençaient de paraître. Puis, afia-'of/ placer le ciel en rapport exact avec la terre, ils institoërentune grande année de 1 ,460 ans, à la faveur de laquelle les variations passèrent inaperçues. La base de ce calcul esl toute simple : il suffît de diviser 1 ,460 par 4 pour obtenir 365,soitune année, qui, ajoutéeàlapériode totale, devait, pensait-on^ ramener à leur place toutes les conjonctions stellaires. M. Rodier, qui a fait de ces matières une étude approfondie , nous révèle ce grand point d'identité entre les peuples classiques du Nil et les tribus des Andes.
(c L'an 4,286 est, dit-il, le commencement d'un de ces c< grands cycles égyptiens dont Manéthoti ne dit pas un u moty mais dont Texistence nous a été révélée par quela ques auteurs grecs, qui l'auraient dérobée aux mystères del'initiation.llsluisupposent une durée de i,460 ans, et fixent la fin de l'un d'eux au 26"* jour après le solstice d'été de l'an 139 après Jésus-Christ. En admettant cette valeur de 1 ,400 ans pour le cycle, on ne réussit que fort imparfaitement à retomber sur la date de la réforme du calendrier. Mais les auteurs qui nous donnent cette valeur la connaissaient-ils bien exaclemenl, et, mauvais critiques qu'ils étaient, n'ont-ils pas cédé, en la donnant, au préjugé de leur temps, qui, comptant l'année tropique exactement de 305 jours 1/4, faisait correspondre exactement 1,400 années tropiques el 1 ,401 années vagues de 305 jours? Voici notre réponse : Le Syncclle, page 51 de l'édition de Goar, nous apprend que Vasironome Ptolémée employait dans
« ses tables un cycle de i^475 ans^ subdivisé en 59 a groupes de 25 aiis.
« Le facteur 25 est notoirement un cycle luni-solaire « égyptien, très célèbre et très-exact (1). »
Le savant français prouve que le cycle de 1 ,460 ans datait» en Egypte, de Tan 14,611 av. J. C. Les problèmes qu'il agite ne sont pas de mon ressort; je me bornerai à ûçjler deux coïncidences frappantes : 1" les Péruviens avaient, comme les Egyptiens, ces deux cycles, de 1*460 ans, dont parle Censorinus(l), et de trente mille et ^eU ques années, dont parle Pomponius Mêla (2), ce qui prouve leur communauté d'origine ; 2"* au Pérou le cycle en question est beaucoup plus ancien que ne le laisserait supposer le passage de Montesinos, falsifié peut-élre par Mu&oz. L'on remarquera, en effet, les termes de la légende : Yahuar Hukkiz aurait le premier découvert la nécessité d'intercaler le jour bissextil. Or l'historien a déjà rapporté cette découverte au règne de Ayar-Manko, et convient que les jours intercalés se nommaient Allka. : M Cet arrangement du calendrier, ajoute-t-il, subsista « jusqu'à l'arrivée des Espagnols (3), w Acosta et Gar- ^^ilazo confirment ce dernier fait par les détails qu'ils :mous donnent sur les procédés d'intercalalion en usage <lu temps des Incas.
Si la réforme de Ayar-Manco dura jusqu'à la conquête, ^le dut être antérieure à l'arrangement fait par Yabuar- :iz, et ce prince lui-même doit être reporté beau-
(1) M. Rodier, out. dt., p. 23.
(S) V. pins btot, pages 157-158.
(3) V. plus haut, p. 168.
coup plus haut que l'endroit où le place Montesinos. Du reste, nous n'aurions pas ces données légendaires, que la nature même du changement suffirait à nous en prouver l'antiquité. Elle fixe le commencement de l'année à l'équinoxe d'automne, tout à fait de la même façon que la chronologie égyptienne et l'année deToth; car, ainsi que nous l'avons déjà dit, les Egyptiens plaçaient la création du monde à l'équinoxe d'automne, à l'instant où la ligne équinoxiale coïncidait avec l'étoile Syrius, qu'ils appelaient Sothis. <c La caste sacerdotale a toujours gardé a un respectueux souvenir de cette institution, qui (c marqua l'apogée de sa puissance; bien longtemps <c après le moment où elle fut forcée de l'abandonner, « jusqu'aux derniers siècles de l'Egypte, les prêtres (( astronomes, el surtout les astrologues, conservaient et « propageaient, même chez les étrangers, la tradition <( d'un lever de l'étoile Tboth qui avait présidé à la a naissance du monde. Monde, orbe, cercle, période, (( sont des mots à peu près synonymes dans toutes les « langues anciennes (1). »
Le nom même du monarque péruvien et celui qu'il donna au moiis de mars-avril prouvent qu'il s'agit d'une tradition primitive f et non d'un événement contemporain. Yahuar-hukkis signifie, comme nous l'avons vu, le premier d'une série, le primitif; le nom de l'année bissextile et celui du mois de mars, par lequel commençait l'année, viennent confirmer cette manière d'envisager la tradition. Dans cette période nouvelle , l'année bissextile, au lieu d'être additionnelle, fut hukkis, première ou primi-
(1) Rodier, p. 203.
tive, et son premier mois fut huar-hukkis» le premier de la série, le premier de la création. 11 nous est donc permis de placer cette réforme au plus tard avant celle qu'effectua Ayay-Manko, quatre ou cinq siècles avant Jésus-Christ, d'après les calculs de Mon tesinos, puisque, aux termes mêmes de Thistorien^le calendrier établi par ce prince c dura jusqu'au temps de l'invasion espa- (( gnole. »
Entre la dynastie des Incas et celles des Pirhuas et cfes Âmautas s'étend une période de barbarie. La civilisation antique fut étouffée par les tribus sauvages du continent; les rois abandonnèrent Cuzco, l'empire se divisa, les lettres se perdirent. Le Pérou passa, de même que l'Europe, par une série de transformations que l'on pourrait appeler son moyen âge. Les bases théocratiques du pouvoir furent renversées, et la classe sacerdotale ne fut plus que la caste savante de la monarchie inca. Si, même en Europe , l'histoire du moyen âge est entourée par endroits de ténèbres impénétrables, combien obscur le moyen âge du Pérou ne dut-il pas être, surtout après que la conquête espagnole eut détruit sans retour jusqu'aux moyens de rétablir la vérité? Ce fut au milieu de ces difficultés que Montesinos recueillit tout ce que nous savons aujourd'hui ; aussi la critique doit-elle être indulgente pour les erreurs et les transpositions de faits que l'on rencontre dans ses récits : ce sont fautes légères, qui rehaussent la valeur de l'œuvre au lieu de la détruire, et qu'il est d'ailleurs toujours facile de signaler ou de corriger.
Au XVP siècle, personne en Europe ne connaissait les mystères de l'année égyptienne. Montesinos en îgno-
rait jusqu'à Tezistence, et n'entendait rien non plus aux combinaisons de l'année péruvienne. N'est-ce donc pas une preuve bien éclatante de sa bonne foi que celte identité complète de l'année égyptienne, telle qu'elle a été récemment déterminée par M. Rodier, avec Tannée pirhua dont nous avons reconstitué les éléments sur la foi des Amautas? Cette année, à cause de son nom même et de ses accidents, devait remonter jusqu'aux premiers siècles de l'histoire; peut-être même était-ce celle que Ton attribue sans preuve au grand monarque mythique des anciens jours 9^ à Ynti-Kapak, le fils chéri du soleil. Observons bien que, d'après Montesinos, ce monarque aurait institué une année de 365 jours 6 heures. Il avait donc découvert les bissextiles; car, s'il était assez instruit pour étudier le cours du soleil, à plus forte raison devaitil rôlre assez pour reconnaître qu'un excès annuel de 6 heures produit un jour tous les quatre ans. 11 fut donc le premier à faire cette découverte^ et, comme tel, les indigènes l'appelèrent nécessairement Hukkis, le primitif. Le premier mois équinoxial de son époque devait être aussi Hukkis, le premier de la série, et garda désormais ce nom. Rappelons-nous encore qu'il institua la grande année du soleil de 1,460 ans, comme le veut l'analogie, et non de 1,000 ans, comme le dit par erreur Monte'sinos ; que le plus grand cycle établi par lui est de 36,500 ans^ et voyons comment on faisait dans les temples l'opération qui produisait ce résultat. L'année provenait d'une multiplication du nombre des semaines du mois par le nombre des jours contenus dans le mois , soit (3X10) X 3 = 90 ; et comme il y a quatre saisons dans l'année, multipliant 90 par 4, on obtient 360 jours,
OU bieu Tannée vague. 360 divisé par 30, ou Tannée divisée par le nombre des jours du mois, donne 12, nombre des mois. Tout le système reposait donc sur Temploi des trois nombres sacrés, 3, 10 et 4, c'est-à-dire sur la multiplication des nombres élémentaires de la semaine, 3 et 10, par le nombre élémentaire de Tannée, 4, qui est le nombre même des saisons.
Le produit de la multiplication de ces trois nombres Tun par Tautre devait être identique au produit de la multiplication du nombre des jours de la semaine par le nombre des mois (3X^)X*0=10X12=120. Multipliant ce dernier produit par le nombre élémentaire de la semaine, qui est 3 (le mois renferme 3 semaines), Ton obtient le nombre exact des jours de Tannée : 120X8 = 360. Sur cette base arithmétique reposent toutes les combinaisons et tous les mystères de la chronologie sacerdotale des peuples ariens de TAsie et de TAmérique. Cependant Tannée vague de 360 jours , ainsi répartie en ses divisions sacramentelles, ne tient pas encore compte des 5 jours et 6 heures épagomènes que Ton doit ajouter tous les ans pour arriver à un résultat exact. Afin de déterminer le nombre d'années au bout desquelles ce résultat exact devait se produire, il suffisait de multiplier le produit des nombres sacrés de Tannée et du mois (3X4), ou plus simplement le nombre même des mois par le nombre 5 des jours épagomènes, ce qui donnait au cycle lunaire une durée de 60 ans (12XS = 60).
Le nombre des jours de la semaine, élevé au carré, donnait un nombre, 100, dont on avait fait un cycle nouveau, le siècle. Enfin, pour ramener la conjonction primitive des astres, il fallait multiplier le nombre des
jours de la semaine élevé au carré 365 X 10=36,500, qui était la durée de la grande année du soleil Yntip-
HUATAN.
Arrivés à ce point, arrêtons-nous un moment pour voir avec quelle précision s'accordent les deux traditions attribuées à Ynti-Kapak et à Yahuar-Hukkis. De même que Tannée a quatre saisons, le siècle a quatre parties, et de là le facteur 25 qui entrait comme élément dans les computs égyptiens (1). Si nous divisons les 36,500 ans de la grande année solaire Yntip-huatan par 25, nombre élémentaire du siècle, comme nous avons divisé Tannée par le nombre des mois pour obtenir le cycle élémentaire de 60 ans, nous verrons que Yntip-huatan, divisé par 25, donne un cycle de 1 ,460 ans, comme celui que Ton attribue à Yahuar-Hukkis. Si, comme le dit Monlesinos, on ajoutait une année bissextile à chaque période de 1,460 ans, le calcul n'est pas moins exact : 1 ,460 années de 365 jours chacune laissent un excédant de 365 jours qui forme une autre année vague. On mit cette année à la un du cycle, comme somme des six heures annuelles de surplus, et on crut avoir rencontré une méthode certaine pour résoudre le problème. La période de 1 ,460 années répétée 25 fois produit 36,500 ans, et le résultat est le même si Ton multiplie le siècle par Tannée. Cette dernière opération revient à faire une année de siècles, Yntip-huatan, année du soleil. Voilà pourquoi Montesinos, en nous affirmant qu'Ynti-Kapak institua Tan de 365 jours 6 heures, ne parle point des jours bis-
Ci) Rodier,p.24.
sextils : ils étaient englobés dans le cycle de 1461 ans, élément du cycle de 36,500, Yntyp-huatan.
Comme on le voit, la réforihe attribuée à Yahuar-Hukkis, le premier de la série, est évidemment la même que la réforme d'Ynti-Kapak. Si les chiffres sont inexorables lorsqu'il s'agit de montrer une erreur, ils le sont également quand il faut prouver une vérité. Une année ajoutée, comme le dit Montesinos, au bout de 400 ans, pour compléter la série des bissextiles, est un calcul absurde ; la méthode véritable, celle qui fut déclarée irréprochable par les Amautas, ajoutait une année tous les 1,460 ans. Le fond de la tradition est historique; Terreur consiste seulement dans l'oubli des nombres qui servaient à former le comput.
La réunion de tous ces lambeaux sauvés par miracle du grand naufrage de la conquête nous donne une faible idée de l'état des sciences chez celte noble race, qui, depuis quatre siècles, souffre comme un martyr patient. Nous ne recevons plus, il est vrai, que l'écho lointain d'une civilisation détruite, et pourtant, si mutilés qu'en soient tous les fragments, ils nous parlent d'une grandeur et d'une prospérité imcomparables. La race qui peupla le Pérou y était venue avec une tradition complète de vie politique et d'études agricoles. Son développement moral fut une conséquence des mœurs sédentaires et douces qu'ont d'ordinaire les peuples attachés à la terre. Les Quichuas, tout dégénérés qu'ils puissent être, sont encore aujourd'hui un modèle d'amour domestique et d'obéissance à la loi. Instruits, habiles comme des Juifs au commerce et aux opérations les plus difficiles du change, voyageurs, naturalistes , médecins, toujours
taciturnes, et actifs comme les fourmis, ils traversent en longues Aies les villes du Rio-de-la-Plata, comme s'ils n'apercevaient pas et ne voulaient pas apercevoir le monde moderne, dont ils n'ont jusqu'à présent connu que les mauvais côtés.
ORDRE BBS GRANDES PÉTES SOLAIRES.
L'ordre des grandes fêtes solaires variait suivant les lois qui Axaient le point de départ et les dimensions du cercle solaire. Tous les changements dans la disposition de l'année, et, par suite, dans la disposition des fêtes, ont jeté dans de grandes perplexités les écrivains espagnols qui ont traité de ces matières. Leur embarras provient de l'erreur dans laquelle ils sont tombés. Frappés de la puissance des Incas,ils ont cru pourtant que leur empire était né en un seul jour et sorti tout formé des mains d'un personnage mythique appelé Manko-Kapak; nul d'entre eux n'imagina que l'on pût faire remonter audelà de quelques siècles cette civilisation prodigieuse qui les remplissait d'admiration et d'effroi. Seul, Montesinos fait exception à la règle ; il cherche à reconstituer le passé de la race indigène et recueille ses traditions. Au milieu des légendes qu'il a ramassées , le lecteur rencontre constamment les péripéties, l'instabilité et la logique propres à tous les événements historiques.
Il y avait au Pérou, dans les derniers temps, au moins quatre fêtes principales.
La plus pompeuse, selon Montesinos et Ondegardo, était celle cI'Umu-Raymi (le saint mystère du Soleil), que d'autres appelaient Uma-Raymi (le front ou la tète du Soleil). Elle se célébrait à l'équinoxe de printemps, c'està-dire au mois de septembre-octobre, M. Prescott Ta décrite dans ce style vif et coloré dont il a trouvé le secret; je me garderai bien de refaire après lui le tableau magique qu'il en a tracé. Elle était remarquable par sa splendeur, et plus encore par l'esprit qui avait présidé à son ordonnance. Dans toutes les cérémonies qu'on y accomplissait perce le génie d'un peuple civilisé de longue date et enrichi par un travail opiniâtre, dont tout le développement intellectuel repose sur les sciences exactes et naturelles, et dont toute la vie civile et politique est fondée sur un pouvoir paternel d'origine divine. A lire ce qu'Acosta nous dit de l'administration péruvienne, on ne peut s'empêcher d'y reconnaître l'idéal du communisme : Owen et Fourier eux-mêmes envieraient mainte idée aux Péruviens d'avant la conquête. Ce tableau n'est pas nouveau , et pourtant l'Europe a persisté à tenir pour barbare la civilisation entière de ces peuples; M. MuUer lui-même s'est effrayé à la vue des épaisses ténèbres qui recouvraient cette histoire, et n'a pas voulu reconnaître dans une race aussi bien douée une nation qui possédait tous les éléments d'une civilisation complète selon l'esprit antique.
L'importance et la signification de la fête du printemps étaient évidentes pour tous les sujets de l'inca. C'était l'instant où la nature ravivée déployait ses forces; la mère commune , la terre , sentait fermenter dans ses entrailles les semences qui doivent nourrir tous ses en-
fants ; le soleil venait réchauffer le sang des tribus et illuminer les régions du Pérou, si riches et si belles. L'on célébrait en même temps la fameuse fête du Huaraka, qui ressemble d'une manière étonnante aux cérémonies qui accompagnaient à Rome la prise de la toge virile. La jeunesse des écoles, après avoir terminé le cours de ses études, passait des examens de science^ de grammaire, de tactique et de gymnastique; elle jeûnait, luttait, descendait dans Tarène, se livrait aux mille exercices d'une éducation forte et pour ainsi dire Spartiate, avant de recevoir le HUARAKA, insigne de la virilité, et les armes, parure du soldat. Le nom de la saison elle-même était SITUA, identique en sa racine arienne à notre mot saison.
A la fête du Raymi, lors du solstice d'été , les cérémonies étaient purement religieuses et pastorales. On tondait les bestiaux, et comme c'était le moment où le Soleil se trouvait le plus rapproché de la terre, c'était aussi celui où ses adorateurs lui offraient les prémices de leurs moissons et de leurs troupeaux. Le souverain pontife recueillait ses rayons dans un miroir, et allumait au foyer un morceau de coton consacré ; ce feu divin était aussitôt transmis aux temples des vestales répan dus par tout l'empire. Comme à Rome , les vierges le gardaient et entretenaient cette flamme sous peine de vie. Lorsqu'elle venait à s'éteindre, le deuil régnait partout : on croyait que la colère du ciel avait été provoquée par quelque crime, et l'on attendait en tremblant le châtiment du dieu.
La saison d'automne s'appelait Anta-situa, qui veut dire vis-à-vis d^ situa, opposé à situa, ou bien A-situa, avec Ta privatif des langues ariennes. La fête était pour
ainsi dire tout administrative. Les employés, après avoir recueilli les tributs dans tout l'empire, en commençaient la répartition : ils donnaient à chacun selon son droit, les semences , les aliments , les laines , les tissus , en un mot tout ce qui était nécessaire à la vie de Thomme et aux besognes champêtres. Cet immense travail^ qui, pendant tout Tété^ avait occupé les officiers publics, se terminait avec les fêtes d'AsiTUA, lors de Téquinoxe d'automne.
Le solstice d'hiver, Yntip-Raymi, complète cette revue des quatre points cardinaux du cercle solaire. Il était marqué par une fête exclusivement religieuse, ou mieux, exclusivement sacerdotale. On y célébrait l'arrêt du soleil et son retour vers l'hémisphère du sud par des drames et des chants lyriques dans lesquels les Âmautas reproduisaient les traditions de leur histoire. Les astronomes profitaient de l'occasion pour annoncer les grandes divisions ou époques climatériques et religieuses de l'année qui allait commencer. La famille royale visitait les Huakas, où étaient ensevelis et vénérés ses ancêtres; chaque particulier accomplissait dans l'intérieur de sa maison les rites particuliers du Kanope ou dieu Pénate sous le patronage duquel il était placé. Cette fête des morts, qui se célébrait au solstice d'hiver, fut transportée dans le mois de novembre au temps de rinca YuPANKi. La multitude ne prenait pas grand part à ces cérémonies. Le solstice d'hiver était pour elle, comme dans les vieilles traditions de la race, la promesse et le commencement des bienfaits de l'année ; elle l'appelait Kuski-Raymi, le solstice de l'allégresse, et célébrait sa venue par des feux de joie.