I. DYNASTIE DES PIRHUAS
Au commencement de cette histoire, nous apparaît un nom, le plus antique de tous, celui de Pirhua, que les races émigrantes donnaient au Pérou à cause de la race primitive qui habitait ce pays et du dieu qu'elle adorait. Telle est l'origine que Montesinos attribue au premier roi de la première des dynasties^ qu'il appelle simplement el Pirhua (1 ); il reprend même un peu plus loin la tradition antique, pour en montrer la signification mythologique, et ajoute en propres termes : « Le nombre des « dieux qu'adoraient les gens du Pérou s'était extrême- « ment multiplié^ et les nouveaux rites, introduits parles « nations étrangères, avaient fait oublier les traditions de « Vancienne religion. Le nouveau roi se proposa de relaie bWvla loide ses aïeux f et, après avoir consulté les Amauu tas, il décida... qu'on adorerait désormais le grand «c dieu Pirhua , de préférence à tous les autres , et que , «« comme le mot Pirhua avait changé de sens 9 on appelle lerait dorénavant le dieu, Illaticsi huiracocha^ qui si- «1 gnifie P Éclat , l'abîme et le fondement de toutes choses.
(I) Montesinos, Edit. 7em. Cotnpaiu, p. 7.
« Illa, en effet, signifie éclat , ticsi^ fondement, Huira, « corruption de Pirhua, réunion de toutes les choses, et H cocha, abîme (1). w Telle est l'origine du nom qu'on doit donner à cette première dynastie. Pirhua se nommait son dieu, Pirhuas ses sujets, Pirhua ou Pérou le pays qu'elle occupa.
L'écho des traditions primitives conservées par les Amautas nous apprend que ces tribus et leurs dynasties étaient de grands architectes, et qu'elles construisaient des e'difices de pierre. Ce seul fait nous permet d'entrevoir toute une période primitive, où de longs siècles de barbarie sont tristement tombés les uns après les autres, et, par conséquent, de supposer une race d'émigrants, qui apportèrent avec eux de régions lointaine^ cette organisation sociale si bien établie , ces arts si développés, et surtout cette idée si remarquable d'un seul Dieu, d'un esprit créateur par la parole, comme le Verbe de l'Évangile. Le premier fait que nous connaissons du premier de ces rois est un acte de civilisation. « Le a Pirhua réunit ses parents, qui étaient devenus fort « nombreux,.... leur ordonna d'aplanir le terrain, d'al- (( 1er chercher des pierres, de construire des maisons « et de fonder une cité (2) : ses ordres furent fidèle- « ment exécutés (3). >» Nous trouvons réunis dans ces quelques lignes tous les faits qui indiquent un élat avancé de civilisation : le nivellement du sol, le travail de la pierre, l'organisation du mécanisme administratif
(1) Monleiinos, p. 93.
("2) Cuzco veut dire ville ^ édifice, nivellement, architecture; voyez la racine cuski dans Tschudiy page 177.
(3) Moiiiesinos, p. 7.
qu'exige le mouvement des villes, sans parler de la construction des temples et des palais. Le même prince dicta des lois et institua pour la justice civile un tribunal de contentieux (i) ; répartit les terres, ât fleurir Tagriculture, encouragea l'élève des troupeaux, et laissa un empire heureux, riche et puissant. Le culte dont il dota ses sujets était si parfait que Montesinos n'hésite pas à y reconnaître celui que Noë {V aïeul de Pirhua!) avait enseigné à ses ûls. « Par le nom d'Illaticsi-Huiracocha on désignait <( le même dieu que le Jéhovah des Hébreux (2). »
Le même auteur, qui place ce roi soixante années après le déluge, dit que les Âmautas lui donnaient soixante années de règne et plus de cent de vie ; si cette dernière assertion est vraie, il aurait saisi le pouvoir vers Tàge de quarante ans. Mais quand on considère quelles sont les conditions de la vie humaine, on ne peut s'empêcher de reconnaître dans toute cette narration une légende et rien de plus. S'il avait été en effet le père des tribus qui colonisèrent une terre déserte avant lui, soixante années ne lui auraient pas sufQ pour la peupler de ces nations politiques et civilisées que nous voyons se mettre en mouvement lorsque son fils lui succéda. Nous devons donc placer une longue série de générations entre ces deux rois de la légende péruvienne pour donner à la population le temps de se condenser et aux germes de civilisation qu'il avait déposés en elle l'espace nécessaire pour lever et produire le degré de culture que nous présente la tradition. Cette hypothèse tire une
(i) Montesinos, p. 7.
(2) /d., p. 8 et 9.
nouvelle force de la lecture du chapitre second de Montesinos. a Manco-Gapak succéda à son père Pirfaua- (( Manco. Les quatre nations qui le reconnaissaient pour «c souverain lui prêtèrent serment. Son pouvoir et Téclat « de sa domination inspirèrent de la jalousie aux peuples (( voisins , qui commencèrent à rechercher quels étaient la (( véritable origine et les titres de Manco-Capak et de «( son père (1). »
En ce temps-là le dieu de Guzco ne s'appelait pas encore Huiracocha, mais Pirhua, comme nous l'avons vu plus haut; le nom même d'IUaticsi-Huiracocha n'est autre chose qu'un développement de Pirhua. L'ensemble des quatre mots qui le composent a précisément le même sens que le grand dieu Pirhua ou le grand dieu Feu^ orient, lumière, esprit de l'espace, verbe de la parole divine; ce fait prouve bien qu'au fond toutes les tribus civilisées du Guzco rendaient un culte au feu atmosphérique, sous le nom de Pirhua, et qu'elles avaient des temples pour l'adorer, des prêtres et des oracles pour le consulter. La légende des Pirhuas telle qu'elle nous a été transmise par Montesinos est donc le tableau d'un état presque complet de cette civilisation primitive, et non pas le reflet d'une époque de barbarie; elle est, comme les traditions de la Grèce et de Rome, un simple épisode dans l'histoire de la fusion de plusieurs tribut congénères.
Les vieillards des tribus voisines décidèrent en conseil qu'il valait mieux prendre les voies de conciliation avec les puissants rois de Guzco^ dont ils reconnais-
(1) Montesinos, p. IS»
saient le pouvoir supérieur, et envoyèrent une ambassade au Pirhua pour lui proposer une alliance et l'engager à prendre comme femme la fille d'un des principaux caciques de l'assemblée. L'ambassade portait avec elle de riches présents consistant en vases d'or et d* argent et en tissus de laine fort précieux (1), ce qui suppose un état de civilisation assez avancé, car le travail des métaux ne se fait que chez les peuples où la vie civile et intellectuelle est de longue date établie et maintenue par des lois précises. Après avoir consulté ses devins et son conseil de vieillards, Manco finit par accepter les conditions qu'on lui faisait, et, au lieu d'une seule qu'on lui proposait, prit pour femmes « et racine des rejetons de sa pos-tt térité toutes les filles des chefs voisins ». Il combla les ambassadeurs de présents plus riches et mieux travaillés que ceux qu'il avait regus, pour eux-mêmes et pour les épouses qu'il choisissait. Ce récit nous présente, sous une autre forme , le même fond que la légende romaine des Sabines ; on ne refusera pas néanmoins de convenir que les progrès moraux et civils de la race américaine forment un contraste parfait avec la violence inique et barbare dont porte témoignage la légende italienne. Montésinos n'a pas d'ailleurs la prétention de donner comme histoire réelle ces lointains échos des temps primitifs; loin de là, il leur attribue le caractère de simple tradition et se borne à remarquer, ce qui est le point capital, qu'il les emprunte aux souvenirs des races indigènes. <( Les poètes péruviens, dit-il, comme « les poètes grecs et latins , ont inventé à propos de
(1) MoDtesîDOs, p. 19.
« tout cela une molUtude de fables, b La légende péruvienne, intéressée naturellement à conserver pur le sang de ses héros, prétend que Tunion du Pirhua avec les filles des princes voisins ne put se consommer. Durant les préparatifs du mariage, de nombreuses tribus étrangères apparurent soudain; les unes descendaient des Andes et venaient des côtes d'Arica, les autres sortaient de la province de Collasuyu, sur les bords du lac de Titicaca. Cette invasion, loin de rendre courage aux tribus jalouses des Pirhuas^ les effraya au point de resserrer l'alliance encore nouvelle. Sans attendre rennemi, elles abandonnèrent leur territoire et se réfugièrent dans le pays de Cpzco, pour lutter avec toutes leurs forces unies et sauver au moins la cité sainte. Les haines dynastiques ne leur avaient point fait oublier la commnnauté de civilisation et de religion qui les unissait aux conquérants de Cuzco.
Le danger pourtant n'était pas si considérable qu'on le peDsa d'abord. Les étrangers étaient des hommes laborieux et pacifiques. Chassés de leurs foyers par des tribus barbares , ils venaient chercher la protection do Pirhua et lui demandaient seulement des terres : ils comptaient s*y établir avec leurs familles et leurs troupeaux. C^était les Atumuroas, ces représentants d'une antique civilisation dont on admire encore aujourd'hui les restes à TnA-HuANUK. Manco et ses alliés se rassurèrent donc. « Us peuplèrent les provinces de Poma- « cocha (désert des lions), de Quinoa (des arbustes), de « Quaytara (maritime) et de Chachapoyas. j» Cette légende des Atumurunas, ou peuples saints d'Aii, est du plus haut intérêt pour l'étude des antiquités péruviennes»
et remonte évidemment aux temps les plus reculés de la race. Les monuments de ces peuples, dont nous possédons aujourd'hui encore des restes immenses, nous prouvent qu'eux aussi ils eurent leurs siècles de grandeur et de gloire , sous un gouvernement théocratique. Garcilazo lui-même, tout préoccupé de faire de la dynastie des Incas le noyau créateur de la civilisation du Pérou, reconnaît dans ces monuments les débris d'une race antérieure qui depuis longtemps n'avait déjà plus d'histoire (1).
C'est donc par erreur que M. Brasseur de Bourbourg semble considérer ces monuments et la civilisation qu'ils représentent comme contemporains des troubles qui amenèrent l'élévation des Incas. Le texte d'Herrera, sur lequel il appuie son opinion, n'entend nullement parler des Âtumurunas , et renferme simplement le vague souvenir des invasions que les Cochabambinos, sous le commandement de Zapalla (2) , firent dans le Pérou au temps des rois de Tambo-Toko. C'est aux seuls Âtumurunas qu'il faut attribuer la construction des monuments du Pérou. « Les Indiens de Quito rapportent If qu'à diverses reprises ont vit arriver du Sud et du « Nord des populations nombreuses, les unes par mer c et les autres par terre ; elles peuplèrent d'abord les Il côtes, et, s'enfongant ensuite dans l'intérieur, finirent « par remplir tout le vaste empire du Pérou. » Ces émigrants se répandirent dans toutes les provinces voisines, où ils étaient regus par des races analogues.
(1) Garciltzo, Corn. ReaUi. Vol. I, lib. lu, cap. i.
(2) Herrm, Dec. V, Ht. III et VI.
qui parlaient leur langue et avaient leurs croyances.
Aussi les alliés de Pirhua, qui s'étaient réfugiés à Cuzco, une fois passée la première terreur, retournèrent dans leurs domaines et tentèrent d'attirer, par tous les moyens possibles, la plus grande partie de cette population laborieuse (1). Ces événements ne furent pas, ce semble, l'ouvrage d'un seul jour : la légende qui nous avait montré Manco Pirhua encore jeune au moment de l'invasion, nous dit que le temps s'écoula en négociations pendant lesquelles moururent successivement tous les acteurs primitifs du drame, y compris le roi luimême. Le pouvoir tomba entre les mains de Huayna- Cava Pirhua, « premier de ce nom et troisième roi du « Pérou (2). M La phrase premier de ce nom s'applique nécessairement à Huayna-Cava; Huayna-Gava II appartenait à la dynastie Inca et fut le père d'Âtahuallpa et de Huascar.
Huayna-Cava P"", dès son avènement , eut à soutenir une longue lutte contre les peuples voisins, qui ne supportaient qu'avec peine la suprématie des Pirhuas de Cuzco. Il fut malheureux, et les Amautas avouaient que ses fils eux-mêmes restèrent aux mains des vainqueurs. Mais, par une de ces fictions dont la poésie des peuples primitifs n'est jamais avare, ils faisaient intervenir un miracle qui suspendait la catastrophe et rétablissait la suprématie des souverains légitimes. Un des princes prisonniers se met à pleurer du sang : les vainqueurs s'effrayent, rentrent en eux-mêmes, rendent les fils à
(1) Montesinos, p. S7.
leur père, et font une paix qui remplit tout le monde de joie. Un mariage vint bientôt resserrer plus étroitement encore les liens de l'alliance. Huayna-Cava, réalisant enfin les projets de son père, épousa Mama-Micay, ou plutôt Mama-Michcay (1), fille de lUako (2), roi des vallées de Lukay (3). On voit par ces noms que la langue quichua dominait alors et avait à peu près la même forme qu'aujourd*hui. Les Amautas affirmaient que les lettres alphabétiques étaient dès lors en usage ; la nation avait des astronomes qui savaient calculer les temps et qui, ajoute Montesinos, enseignaient la jeunesse <( comme le font aujourd'hui encore lesÂmautas. i* Après soixante années de règne Huayna-Gava mourut, laissant le trône à son fils aîné, Sinchi-Gosque (4). Celui-ci dut lutter encore contre les peuples voisins, qui refusaient de voir en lui le prince légitime, parce qu'il n'était pas le fils de Mama-Michcay. La jeunesse du nouveau roi semblait leur assurer une victoire facile : le Pirhua néanmoins triompha d'eux et les extermina. De retour à Guzco, fidèle à son nom, il termina le temple magnifique du Soleil, commencé par son père, et consacra tous ses soins à l'embellissement de la cité. Il ordonna que l'on construisit désormais toutes les maisons en pierre de taille, et fit venir des blocs gigantesques qui lui servirent à bâtir de vastes édifices. « Les ou- 11 vriers péruviens d'alors savaient, dit Montesinos, a ajuster les matériaux de telle manière que j'ai vu de
(t) La j^Ten madré.
(3) De iLLA, lumière; illak, le resplendissaDt.
(3) Llokat, hauteurs, montagnes.
(4) Le fort constructeur ou l'inexpugnable fortificateur.
« ces murailles qui paraissaient une seule pierre, t L'agriculture attira également son attention et fit sous son règne les plus grands progrès : le premier, il imagina d'atteler des Hamas à la charrue. Enfin (c'est ici Montesinos qui parle) » comme il vécut mille ans après le déluge^ ce fut lui qui ferma le premier cycle chronologique du Pérou : de là son titre de Pàghàkuti , ou Pà- CHÀKUTEK, qui signifie réformateur du cycle. Ce règne glorieux se termina malheureusement par un désastre. Les tribus des ânti-Huaillas (1), qui occupaient une partie considérable du territoire qu'on nomme aujourd'hui Pérou » se trouvaient gouvernées par deux frères audacieux, Guàman-Huâroka (2) et Guàkos-Huàroka (3)^ qui avaient déjà soumis par leur vaillance les provinces de CuNTisuYu , ToKAisuYu , COLLASUYU et le pays des Cra- RiGUANOS. Encouragés par ces premiers succès , ils se révoltèrent contre Sinchi-Cosque. Le vieux roi , surpris au sein d'une paix profonde, dut abandonner la cité sainte et se réfugier à quatre lieues de Cuzco, dans la forteresse de Iakra-Huana (4). C'en était fait de lui si le plus jeune de ses fils n'eût relevé sa cause. Ce prince, qui se nommait Inti-Kapak, était, suivant la tradition, le plus brave et le plus sage des hommes de son temps. Quand son père quitta la ville, Inti-Kapak, au lieu de perdre courage, assembla ses amis, les remplit de son ardeur et sut leur inspirer une foi profonde dans le Soleil, le père de sa race, et dans lUa-tiksi-Huira-Kocha,
(i) Mot h mot, race orientale des Andes : Illa, lumière; hda, race.
(2) HuAMAN, faucon; Hua-Roka, de race forte.
(3) HuAKO, dent , prise.
(4) Chakra-huana, la ferme, Tenirepdtdes tissus.
le dieu de la nation. Les quelques hommes résolus qu'il avait réunis attaquèrent les hordes indisciplinées des envahisseurs, les dissipèrent et s'emparèrent des chefs
de la révolte. Après sa victoire, Inti-Kapak se fit un point d'honneur d'être généreux et magnanime. Il pardonna à tous les rebelles , sans rien exiger d'eux qu'un renouvellement de leur serment de vasselage. Bientôt après, son père, accablé de vieillesse , abdiqua en sa faveur et lui transmit cette couronne qu'il avait si vaillamment sauvée.
Avec Inti-Kapak commence pour le royaume de Cuzco une époque de grandeur et d'éclat incomparable. Le pouvoir des Pirhuas n'est plus désormais contesté par leurs voisins. Le roi de Huitàrà, qui s'était distingué par sa haine contre leur race, se défit de toutes ses idoles et embrassa la religion dominante; il demanda même qu'on lui envoy&t des ouvriers pour construire un temple au Soleil sur le modèle du temple de Cuzco et pour enseigner à ses sujets la fagon de travailler la pierre. Les autres caciques du voisinage, ralliés enfin àl'empire, envoyèrent leurs fils à la cour du roi pour les faire élever dans les maximes de la civilisation péruvienne. Le Pirhua, de son côté, mit tous ses soins à régler les lois et les cérémonies du culte, qui, nous dit la légende, étaient encore un peu barbares. Il décréta qu'Illa-tiksi- Huira-Kochd et le Soleil son ancêtre seraient révérés comme dieux suprêmes, mais s'abstint toutefois, par politique, de condamner et de persécuter les dieux des tribus étrangères. 11 divisa en deux quartiers la capitale et les autres cités de l'empire ; chaque quartier eut cinq rues dans lesquelles il distribua la population, en tenant
compte du rang de chaque Indien et de V office qu^il rem^ plissait. En même temps il réunit à Cuzco et dans les autres villes la partie des tribus provinciales qui n'était pas nécessaire aux travaux du labourage et de la pâture, et fonda une administration basée sur le cens le plus rigoureux et le plus exact qui se soit probablement va dans un peuple quelconque.
a II divisa ainsi toute la nation en centuries, que Ton «f nomme, dans la langue du pays, Pachacas. Chaque i( centurion commandait à cent personnes. Un hurango « commandait à dix centurions ; un hunnos à dix hu- « ranges. Au-dessus de ces derniers était un tocricroc « ou vice-roi : ce mot signifie proprement inspecteur. (( C'était ordinairement un proche parent du roi ou un « de ses grands favoris. Le tocricroc communiquait u aux hunnos les ordres du roi, et ils allaient ainsi « de bouche en bouche jusqu'aux centurions. Il pute nissait les coupables et maintenait l'ordre et la paix. i( Les choses de peu d'importance étaient décidées par n les centurions et les hurangos; mais pour les affaires « graves on en référait au roi, qui seul pouvait infliger n la peine de mort ou une punition sévère (1).
« 11 fallait être âgé d'au moins vingt-six ans pour u remplir les charges inférieures, mais les hunnos et <( les tocricrocs devaient en avoir au moins cinquante. «( Ils envoyaient tous les ans au roi l'état de la po- « pulation, et distinguaient combien il y avait de vieil- <( lards, de jeunes gens et d'infirmes. On donnait à
(i) Cette division par décuries et centories est expliquée fort longnement par Garcilazo, liy. II, chap. xi et suiy.; Acosla, liv. VI, chap. xiii.
<c ces derniers les secours dont ils avaient besoin. On «( obligeait les jeunes gens à se marier dès qu'ils avaient <f atteint Tâge de vingt-six ans^ et les jeunes filles dès « qu'elles en avaient quinze. Celles qui s'y refusaient <( étaient renfermées pour devenir prétresses du Soleil « ou pour servir les prétresses ; nous verrons que cela <( dégénéra plus tard en prostitution. On les nommait <' ana-kunas ou mamaconas, c'est-à-dire femmes au ser- « vice du Soleil.
« Il établit une autre loi qui s'observe encore fldèle- <( ment aujourd'hui. Il ordonna, sous les peines les « plus sévères, que les habitants de chaque province <c eussent à porter un signe distinctif qui pût les faire H reconnaître; les uns devaient porter leurs cheveux « tombants, d'autres les tresser; les autres devaient <( y placer un morceau d'étoffe, quelques-uns attacher If une frange autour de leur tête. » — De cette manière, on connaissait à l'instant à quelle province appartenait un Indien. Les hommes du sang royal se perçaient les oreilles et y plaçaient de grands anneaux d'or et d'argent ; c'est pourquoi les Espagnols leur donnèrent le nom d'Orejones.
Les femmes se distinguaient par le vêtement et la chaussure, et il n'était pas permis aux femmes d'une province de prendre le costume de celles d'une autre, et surtout celui des femmes de Guzco, que l'on nommait Pallas.
Un des traits les plus notables du droit administratif créé par ce Pirhua fut la loi par laquelle il ordonna que dorénavant les rois devraient résider dans la capitale de l'empire, afin de pouvoir surveiller rapidement l'expé-
dition des affaires publiques. « Inti-Kapak mit en étal <c tous les chemins ; il établit sur chaque route des chas- « quis ou courriers. Il fit construire le long des che- <( mins, de lieue en lieue (les lieues équivalent à deux «I lieues d'Espagne), deux ou trois tambos ou huttes (1). <( Dans chacun de ces tambos il y avait un ou plusieurs (( chasquis qui se tenait sans cesse prêts à relayer cece lui qui arrivait, et de cette manière les nouvelles ce circulaient avec la plus grande rapidité. L'entretien « de ces chasquis était à la charge de la province. On « les changeait tous les mois, car c'était un travail fort « rude. La manière dont le roi transmettait ses mescr sages aux gouverneurs a subi la même variation que <c la civilisation du pays. Tant que Ton connut l'usage <f des lettres et des chiffres , on écrivit sur des feuilles <f de bananier. Les chasquis se les passaient de main <( en main jusqu'à ce qu'elles fussent remises au roi ou <( aux gouverneurs à qui elles étaient destinées. Quand « l'usage des lettres eut été perdu, ils apprenaient par « cœur l'ordre ou la nouvelle qu'ils devaient transcc mettre, et se la répétaient les uns aux autres. Avant « d'arriver au tambo, le chasqui jetait de grands cris n pour avertir celui qui devait le remplacer; celui-ci « l'attendait devant le tambo et repartait aussitôt. Les « nouvelles arrivaient si vite de celte manière qu'elles c( faisaient cinquante lieues du pays en trois jours. »
Au progrès matériel se joignit le progrès moral. Inti- Kapak fonda des écoles militaires , des cours scien-
(1) Voyez» sur l'établissement des chasquis ou courriers, Acosta, Ut. VI, ohap. XVII.
tifiques et un système complet d'enseignement professionnel (1).
Il régna cinquante ans, et l'historien le place entre Tan 1500 et l'an 1600 avant Jésus-Christ. Les Âmautas toutefois le reculaient plus loin encore, et Montesinos lui-même avoue le fait ; mais pour justifier cette inexactitude, il en appelle à la Bible et aux conciles : leurs décisions sont, dit-il <( un article de foi qui nous oblige « à prendre le déluge comme point de départ et comme i( dernière barrière, i» Â l'âge de cent ans et plus il se retira dans le temple du Soleil pour y vivre comme un saint, et laissa l'empire à son fils, Manko-Kapak II.
Déjà sous le règne d'Inti-Kapak perçait l'influence de l'esprit théocratique ; le culte d'IUa-tiksi-Huira-Kocha et du Soleil, son ministre, apparaissait comme la constante préoccupation des hautes castes. Les Âmautas, astrologues et interprètes de la théologie astronomique sur laquelle repose ce culte dominent sous le règne de Manko-Kapak II. Tandis que toutes les parties de l'empire se relient par des réseaux de grands chemins, qu'on aplanit les montagnes et que des escouades nombreuses d'employés et de travailleurs veillent au soin des routes, le sacerdoce s'organise sous la règle de la vie monastique et de la chasteté la plus sévère et la plus rigide. Un incident fortuit vint montrer combien était puissante déjà l'autorité des prêtres. Une expédition vers le Tucuman achevait de s'accomplir, quand deux comètes fantastiques apparurent au ciel et troublèrent la glorieuse quiétude du souverain. L'une
(i) Montesinos, p. 6i.
— no —
d'entre elles avait la forme d'un IMiJ^^Jatre celle d'an serpent; deux éclipses, une de soleil et Tautre de lune redoublèrent la terreur. Pour savoir les volontés du cieU le roi réunit les Âmautas et leur demande un oracle, abdiquant ainsi entre leurs mains le pouvoir moral dont il est revêtu. Les Âmautas décidèrent que ces présages annonçaient de grands malheurs. D'horribles châtiments et des maux affreux menaçaient la nation , le chaos du monde physique et la barbarie étaient imminents : les maladies contagieuses, la sécheresse, la stérilité, devaient dépeupler la terre. Tous les fléaux prédits s'accomplirent en effet. L'empereur mourut au milieu de la désolation générale, et les rois ses successeurs abandonnèrent Guzco pour se retirer à l'intérieur des Andes.
Depuis ce moment, la tradition nous montre partout la prépondérance de la caste sacerdotale. Elle parle de rébellions châtiées^ de maux cruels, mais non spécifiés, qui durent jusqu'au rétablissement de la suprématie de Guzco, sous un roi qui est évidemment Âmauta, bien qu'on ait essayé de le relier par une formule indécise à la dynastie antérieure (1). Quant à moi, je tiens pour certain que les oracles fatidiques du ciel et les calamités qui fondirent sur le Pérou à cette époque mirent fin à la race des Pirhuas et amenèrent l'élévation de la caste des Âmautas.
Les indigènes qui renseignèrent si bien Montesinos convenaient que l'avènement du jeune Inti-Kapak- Âmauri ne se fît pas sans une violente opposition. Avec
(i) Montesinos, p. 73.
un régime aussv^splu que celui qui pesait alors sur le Pérou, on ne voit pas bien quels moyens aurait pu em* ployer cette opposition pour se faire jour et pour obtenir du roi qu'il déshéritât son successeur, sous prétexte de désordre et de corruption, à moins qu'elle ne trouvât son appui dans une caste toute-puissante et ne provint du sacerdoce. Le prince s'exila, mais pour se réconcilier avec ses ennemis; il réunit autour de lui des forces considérables^ acheva la soumission du pays, et soumit au sud le pays des Collas et des Charkas. Ces victoires lui concilièrent les esprits, et il recouvra tous ses droits à la succession de son père, sans doute après avoir triomphé des résistances que lui avaient opposées les prêtres.
Suivirent deux règnes qui occupèrent un espace de cent ans et laissèrent peu de souvenirs ; la légende note cependant l'augmentation prodigieuse des Huakas et des temples, signe non équivoque de la suprématie sacerdotale. Le monarque suivant, à la manière des rois qui amenèrent la ruine de Babylone , vécut au sein des plaisirs jusqu'au moment où les voix fatidiques du destin vinrent le surprendre au milieu de ses débauches, et lui annoncer l'invasion d'une nation nombreuse qui occupait déjà toutes les rivières et toutes les vallées de l'empire.
Ces étrangers étaient venus par mer dans de grands canots; leur corps était gigantesque, leurs coutumes abominables ; ils pratiquaient la sodomie d'une fagon si éhontée que les tribus vaincues avaient dû fuir pour se soustraire à leurs embrassements. Cette invasion n'était toutefois qu'un prélude et précéda de peu l'arrivée
d'une multitude d'autres tribus étrangères (1). Les nouveaux venus ne dépassèrent pas les sierras orientales» et se contentèrent d'occuper les vallées et les côtes du Pérou. lis avaient beaucoup d'analogie avec les races primitives qui entrèrent dans Fempire au temps du second Pirhua et qui s'appelaient Âtumurunas; mais la légende ne confond pas ces deux nations au point de les faire contemporaines, comme le voudrait l'abbé Brasseur de Bourbourg ; elle leur assigne, au contraire, à chacune des époques entièrement différentes.
Les rois de Cuzco ne tentèrent pas de recouvrer les provinces perdues, et la légende nous laisse soupçonner que l'empire passa par toute une série de changements et de réformes essentielles, jusqu'à la mort d'un Pacha Kutek qui semble destiné à clore une période chronologique. Ce cycle se termina comme il avait commencé, sous un Pirhua dont le règne fut, selon les Âmautas, nul et insignifiant : autant les débuts de la dynastie avaient été glorieux, autant sa fin fut triste et menaçante.