‹ Les races aryennes du PérouChapitre 30 sur 58 · DYNASTIE DES INCAS · texte numérisé non relu

DYNASTIE DES INCAS

Il n'entre pas dans le plan de cet ouvrage d'exposer tout au long le peu que nous savons sur cette dernière dynastie du Pérou. Le mythe et la fable entrent pour beaucoup dans les données que nous avons sur l'origine des IncaSySoit que nous adoptions le récit altéré deGarcilazo, soit que nous cherchions la vérité dans les transcriptions fidèles que Montesinos nous a faites de tout ce que disaient les légendes à ce sujet. Avec ces nouveaux princes la civilisation parait s'être rétablie sur le fond primitif. Le culte reposa sur les mêmes bases et se célébra dans les mêmes temples; la langue recouvra son influence et redevint d'un usage général, si tant est qu'elle ait jamais cessé d'être parlée par tout l'empire. Pendant ces périodes de trouble et de désolation il semble, en effet, qu'elle n'ait pas disparu ou même qu'elle ne se soit jamais affaiblie : tous les noms des rois Amautas qui régnèrent en ces temps malheureux sont purement quichuas et trouvent leur racine dans les patois parlés aujourd'hui depuis Côrdoba del Tucuman jusqu'au plateau de Bogota. Seule donc, au milieu de la ' barbarie universelle qui envahit l'empire, elle persista invinciblement, et finit par rétablir le véritable lien entre le passé et le présent du Pérou. Tout le reste des faits que rapportent les Amautas, conservation de la dynastie antique dans une province, victoires des rois de Tambotoko, etc., ne sont probablement que des fictions inventées par la poésie pour consoler l'orgueil national

offensé par tant de malheurs et par tant de hontes. L'histoire réelle devait raconter les événements d'autre façon.

Il est tout naturel que les tribus barbares aient respecté les traditions de la cité sainte de Guzco » dont le prestige s'étendait d'une extrémité à l'autre de l'empire; il est naturel aussi que le sacerdoce se soit gagné, par la pompe de son culte^ le respect des nouveaux monarques barbares qui s'établirent dans l'empire» et les ait consacrés après la victoire; toutefois la légende elle-même n'osa pas lier l'histoire des Incas à celle des anciennes dynasties^ jusqu'à Garciiazo, qui» en Espagne, altéra la tradition entière^ lia Sinchi-Roka avec Manko-Kapak » le deuxième Pirhua» et supprima d'un trait de plume quatre mille ans de l'histoire du Pérou.

La fraude» il est vrai» est facile à reconnaître. Ce n'est pas en moins de quarante ans que la dynastie des Incas aurait pu créer» comme l'afBrme Garciiazo , la civilisation et la religion de tout un continent. Admettre un fait pareil serait aussi monstrueux que faire de Gharlemagne le créateur de la civilisation moderne» sans tenir compte de Rome» de la Grèce et de toutes les origines orientales du monde classique. Â ce titre» les légendes dont se sont fait l'écho Montesinos» Balboa» Velasco» Gomara» Zarate» Herrerà et Garcia» méritent plus de confiance que les récits de Tlnca : on y trouve au moins la trace et le souvenir de la barbarie tumultueuse qui régna entre l'ancien et le nouvel empire. Quant à nous-mêmes^ nous considérons ce moyen âge comme une époque sans chronologie assurée» mais nécessairement fort longue» car, pour réorganiser un empire civilisé, il

faut bien des années, parfois même bien des siècles.

Suivant Zarate et Montesinos » ce serait des régions australes situées au delà du lac de Titicaca que seraient sortis les Incas. « Dans toutes les provinces du Pérou, f( il y avait des hommes puissants qu'on appelait « dans la langue du pays Kurakas... Ces chefs gouver- N naient leurs Indiens pendant la paix» et pendant les n guerres qu'ils avaient avec leurs voisins leur te- (( naient lieu de capitaines. Longtemps il n*y eut pas a de chef qui commandât tout le pays; mais un jour, (( du côté du GoUao et par un grand lac nommé Titi- (( caca 9 vint une race forte et belliqueuse que Ton <i nomme les Ingas; le plus puissant d'entre eux fut (c Zapalla Inga (1). » Suivant Zarate, Zapalla signifie seigneur unique ; en réalité , ce mot a plusieurs sens dont l'un est racine d'un arbre , origine d'une série. L'ensemble du nom signifie donc racine, chef de la familU des Incas (2). Ce Zapalla-Inga ne fut jamais seigneur unique du pays; mais les Incas, ses descendants, « commencèrent à peupler la cité de Cuzco, subju- « guèrent peu à peu tout le pays et le rendirent triu bu taire (3). )>

Le témoignage d'Herrera n'est pas moins concluant en faveur des légendes recueillies par Montesinos que celui de Zarate. Malgré la multitude d'événements impossibles dont cet auteur a rempli les chapitres où il traite de ces matières, toutes les histoires de dieux, de

(1) Istoria del demembr, y conq, del Peru , cap. X.

(2) Sapi-ayllu-Inka.

(3) Zarate , loc, ciL

temples et de sacrifices qu'il rapporte» la légende de rois d'un éclat divin» les soulèvements de provinces qui, pour recouvrer leur autonomie» se convertissaient en républiques» sont des preuves évidentes que des traditions et des chants antiques avaient transmis jusqu'aux Espagnols le souvenir d'une civilisation antérieure. « Tout ce que les Indiens racontent de l'origine des <c Incas» ditHerrera» ils le savent par tradition et par « des chants antiques. » Comme Zarate» au milieu de la confusion et de la barbarie de ces âges» il place un chef civilisateur qu'il appelle Zapanalnca^ au lieu de Za^ palla^ comme le font Zarate et Gomara. Nous ignorons sur quelle autorité il s'appuie pour écrire ainsi ce nom : nous pouvons affirmer toutefois que l'échange de la labiale // contre la nasale n n'est pas tout à fait inusité en Quichua» et que la forme Zapana a pu exister à côté de Zapalla dans certains dialectes indigènes (1). Nous proposerons de reconnaître dans ce Zapalla dont parlent tous les auteurs l'origine du Manko-Kapak de Garcilazo» car les racines de Kapa et Zapa peuvent très-bien se réduire à une seule forme et à un seul sens : le chef» le grand. Quant au pays d'où vint Zapalla^ nous devons observer que si Herrera et Zarate le font sortir du centre même du continent américain» Gomara» tout en rapportant la même légende» assure cependant que» selon d'autres auteurs» la renaissance péruvienne aurait été commencée par le prophète EuirorKocha et par une race qui vint de la mer.

Herrera» sans pourtant assigner une date précise» rap-

(1) V. partie grammaticale.

porte aux temps de TorigiDe des Incas rinvasîon que firent les tribus chiliennes» sous les ordres d'un chef fameux nommé Gara» ou mieux K^Kari» le brave. Les envahisseurs auraient soumis tous les pays du sud et se seraient étendus jusque sur les bords du lac de Titicaca. Us y fondèrent, ce semble» un empire dont le siège fut à TapK'Kari, ft le nid des braves, » dans la province bolivienne de Cochabamba. Ou bien les historiens ont dédoublé les faits et attribué à deux chefs différents, Zapalla et K^Karif les actions d'un seul homme, ou bien ils ont confondu deux époques distinctes et placé dans le même temps deux des conquêtes que Tempire cuzquénien dut subir à de longs intervalles. En tout cas, c'est sans doute le souvenir de ce fait qui a déterminé M. Brasseur de Bourbourg à parler des admirables monuments de Tiia-huaSuk comme de constructions postérieures aux Pirhuas et contemporaines du moyen âge péruvien. Je ne crois pas qu'on puisse interpréter de la sorte la tradition rapportée par Herrera.-La question ne peut, en effet, se présenter que de deux façons : ou les invasions des gens de Cochabamba furent d'une période primitive, ou elles eurent lieu dans l'époque de retour qui précéda les Incas. La première hypothèse est insoutenable, car les monarchies vassales créées par cette invasion subsistèrent jusqu'au temps de la grandeur des Incas, ce qui n'aurait pas eu lieu si elle se fût produite aux époques pirhuas. Comme le pouvoir de ceux-ci s'étendit dès la plus haute antiquité sur les provinces qu'on dit occupées par le chef chilien , les monarchies qu'il fonda ne purent exister en même temps et sur le mêm^ territoire que celles des Pirhuas. La seconde hypothèse est

doDC la seule qui rende un compte exact des événements et des traditions.

De nouveaux peuples, entre autres les Puruhas, dont le nom est curieusement analogue à celui des Pirhuas, sous la conduite d'un dieu Kon, s'établirent sur le territoire de Quito et s'y rendirent indépendants du chef de Cuzco. Leur génie propre et leur langue étaient fort voisins de ceux des Quichuas ; s'ils différaient primitivement de ces races primitives du Pérou» ils finirent par se confondre avec elles» au point de ne pouvoir plus en être distingués. D'autres tribus» également connues sous le nom de tribus K^Kari» comme les Chiliens du sud envahirent à la même époque toute la partie des côtes située entre Monta et le cap Saint-François; ils y fondèrent Karanqui sous les ordres de leur chef Karan. Tous ces peuples» au dire des historiens espagnols» venaient de l'Occident, a Les Indiens d'Yla et d'Ârija racontaient» au « témoignage de Garcia» que jadis ils avaient coutume f( de naviguer vers quelques lies situées fort loin vers le 'c Ponant ; ils s'embarquaient sur des bateaux en cuir (( de loup marin. » Le père Âcosta rapporte la même tradition à peu près dans les mêmes termes» et Yelasco confirme le témoignage des deux historiens que nous venons de citer.

Il y a dans la vie des peuples civilisés certaines époques où il semble que les tribus encore barbares» comme attirées par je ne sais quel instinct merveilleux» se donnent le mot pour multiplier leurs irruptions. Ce fut ce qui arriva au Pérou vers la fin des dynasties Pirhuas. Toutefois il parait que les conquérants respectèrent et finirent même par adopter la langue antique

du pays qu'ils avaient envahi. Dans le moyen âge péruvien, la légende nous montre vaguement divers cultes et diverses religions qu'il est aujourd'hui assez difficile de distinguer. La plus caractéristique est celle du dieu KoN» dont nous avons expliqué déjà la nature; il nous suffira d'ajouter que sous toutes les légendes relatives à l'origine de ces cultes divers se cachaient sans doute les principaux faits de l'histoire de ces peuples envahisseurs; si nous les avions intactes» nous pourrions presque à coup sûr rétablir la série des faits qui signalèrent cette époque. Malheureusement elles furent toutes altérées par la politique des Incas , intéressés à se donner une origine surhumaine et un droit divin au gouvernement des peuples.

Du milieu de ces légendes mutilées qui » chacune à sa façon j nous révèlent les souvenirs confus du parti qui les inventa, ressort avec une réalité que l'on peut vraiment appeler historique la légende de I'Inka-Roka. Le texte en est malheureusement perdu, mais le résumé que nous en a laissé Monlesinos garde encore des traces d'éclat et de poésie, et nous laisse deviner les qualités littéraires du poëme épique auquel elle avait donné naissance.

La mère du héros, pour le faire reconnaître fils du Soleil et roi de la terre, le conduit « à la caverne de « Chingana, qui est au-dessus de Cuzco et où était un « ancien temple du Soleil; puis répand le bruit qu'un '( jour, au moment où Inka-Roka dormait sur un ro- <( cher, le Soleil était descendu et l'avait enlevé en l'en- <( veloppant de ses rayons et en disant qu'il le ramè- « nerait bientôt pour être roi de Cuzco ; que ce jeune i( homme était son fils et qu'il voulait lui donner ses

(c instructions. On la crut; le bruit de cette histoire (c merveilleuse se répandit» et tout le monde venait à la « maison de la mère pour s'informer de la vérité du fait.

(( Quand le quatrième jour fut venu » la mère et la i( tante du jeune prince passèrent toute la matinée à (C faire des sacriûces au Soleil pour obtenir son retour. <f  midi y Roka» vêtu de métal et de joyaux par sa <c mère» se montra à l'endroit convenu, qui fut plus tard 'C un lieu sacré pour les Indiens; le soleil donnait sur «c les plaques d'or et les pierreries, qui répandaient un f( tel éclat que le sien en était presque obscurci.

(C II fut bientôt aperçu par les peuples, et la nou- (( velle volant de bouche en bouche, tout le monde vint <( le contempler dans cette espèce de transfiguration <c miraculeuse. Mais il disparut bientôt à leur vue; ils (( disaient que c'était certainement Roka, et que le roi (( son père le montrait sous cette forme à la prière de (( sa mère. Tout le monde courut la féliciter : elle les u remerciait et versait des larmes de joie, dissimulant il soigneusement la vérité; elle ne sortait pas du temple <( et chacun s'y rendait à la fin la reconnaître pour Tête pouse du Soleil; on lui apportait tant de félicitations u sur le sort de son fils qu'elle fut obligée de feindre <t une maladie pour se débarrasser de la foule. )>

Quand elle fut plus libre, elle alla en secret trouver son fils et lui ordonna de se montrer de nouveau au bout de deux jours et de disparaître aussitôt (1). (i Tout le monde attendait avec impatience ce qui « allait arriver. Le second jour Inka-Roka apparut trois

(1) Peralta, dans son poème Lima fundada (Lima, 173â, 2 toI. in-4, chant II ,

f( fois de suite à la même place, couvert de ses plaques u d'or, et se coucha ensuite dans une caverne, vêtu <( d'une tunique de diveres couleurs, bordée de bleu, f( avec un bandeau (huincha) bleu et cramoisi sur le a front et des rubans de la même couleur autour des <( pieds. Il s'étendit sur un tapis sur lequel on voyait <c des figures d'animaux et d'oiseaux merveilleusement (t travaillées. Pendant ce temps , sa mère et sa tante a annoncèrent à la multitude, qui s'était rassemblée tf non-seulement de tous les coins de la ville, mais « même des villages voisins , qu'lllatici leur avait or- « donné d'aller chercher Roka dans la caverne de China gana et de le conduire à son temple, où il communi- « querait au peuple les volontés du Soleil.

ocUTe XIV, T. 15), parle de cet événement et de cette ruse; mais U rapplique! Manco-Capac.

DetpDêt la attata Ilaaco k Infante hermoio ,

Criado en el teno de una pruta umbria,

Tara darle por ptdrn luminoso

Del dia al claro aulor, le niega el dia :

Luego en un monte al parto prodigioto,

A quien oro calzaba, oro veslia ,

Lo eipufô al Tulgo inCel, que lo juzgaba.

No bijo ya , el mitmo toi que alumbraba.

De llauto real, de que luciô pendiente Purpurea Matcapaycba ô bueco b^llo (Insignia augutta de su augutla gente) ; r.ubriô lat tienea. roronô el rabello De igual purpura mania refulgente; Sobre azul traje tan titbx dettello Daba lux, que poco harer pretamen En admitirlo rey. al verlo numen.

Peralia ajoute en note qu'une Indienne nommée Mama-Huaco, ayant mis au monde un fils d'une rare beauté, Téleva secrètement dans une caverne, d'où elle le tira quand il fut devenu grand, couvert d'un vêlement resplendissant d'or. Elle le conduisit au sommet d'une montagne et l'adora avec sa sœur Pilcosisa, cd le proclamant fils du Soleil. Les Indiens furent frappés d'une telle admiration a sa vue qu'ils l'adorèrent et le nommèrent roi.

K La nouvelle apparition d'Inka-Roka remplit tout a le monde de joie* les uns parce qu'ils voyaient réussir « leur projet, les autres parce qu'ils espéraient voir <( arriver le terme de Tétat de désordre dans lequel a on vivait. Ils prirent leurs plus beaux vêtements et « montèrent, en chantant et en dansant, à )a caverne (c de Ghingana, à la suite de Mama-Gibaco. Elle se dif( rigea par Guatanai^ et, avant de commencer à monter <c la côte, elle se tourna du côté du Soleil pour lui faire <( une nouvelle invocation. Elle se prosternait et baia sait la terre avec tant d'onction que tout le monde la « croyait de bonne foi. On arriva vers midi à l'endroit a où l'on avait aperçu Roka. Elle le chercha de tout <c côté comme si elle n'avait pas su où il était, puis, a feignant une inspiration subite , elle se dirigea du • côté de la caverne, voulant faire croire que le Soleil « lui avait indiqué que c'était là qu'elle )e trouverait. « La foule la suivit, et l'on trouva Roka habillé comme c je l'ai dit et couché sous une pierre supérieurement 'i sculptée qui lui servait de dais : il faisait semblant de ff dormir. Sa mère courut vers lui avec de grandes dé- € monstrations de joie, l'appelant à haute voix et le titf rant par ses vêtements. Il feignit alors de se réveilif ler^ et manifesta son étonnement de se trouver dans tf cet endroit et de voir sa mère environnée de tant de « monde. Il jeta un coup d'œil autour de lui et dit grac vement à la foule : <( Retournez au temple du Soleil, « et là je vous instruirai des vérités de mon père le a Soleil. Rendons-nous-y sur-le-champ. )> Tout )e monde s'y rendit, et Inka-Roka, s'adressant à la foule, lui prêcha une doctrine de résurrection morale et d'espérance.

11 fut proclamé inca (1) et commença la régénération du Pérou.

Son premier soin fut de renouer les traditions du passé. 11 réunit les Âmautas et les Quipocamayos, se ât raconter les actions de ses ancêtres, décrire les provinces qui étaient autrefois soumises aux rois de Cuzco, les mœurs de leurs habitants» leur manière de combattre» les armes dont ils se servaient^ les nations qui étaient restées âdèles à la couronne et celles qui s'étaient n^ontrées rebelles. 11 résolut de leur envoyer des ambassadeurs ; mais expédia d'abord quelques marchands pour sonder les esprits. Partout où ces envoyés d'un nouveau genre arrivaient, ils annonçaient l'histoire dlnka-Roka. Ils racontaient que le Soleil son père l'avait enlevé et l'avait tenu quatre jours parmi ses rayons, et qu'ensuite il Tavait renvoyé à Cuzco pour y régner.

Les tribus se soumirent» à l'exception de celles de Vilcas, de Guaitara et de Tiaguanaco» à qui toute cette histoire n'inspirait qu'une médiocre confiance. Inka- Roka dissimula d'abord et s'occupa de rassembler des forces et de retremper son peuple. «( Il remit en vigueur (c la loi du mariage et de la monogamie ; il renouvela « l'ancien décret qui condamnait les sodomites à être « brûlés vifs sur la place publique. » C'est ainsi que la légende poursuit son cours au milieu des triomphes de son héros. Les idoles et les oracles contraires au culte du Soleil furent détruits, et le vainqueur rentra triomphalement à Cuzco. Il acheva d'y rétablir les lois

(1 ) Inca , au foud , a le même sens que Pirhua ; le premier est Ivmière, le second , di9u.

de Tancien empire, et, pour qu'elles fussent désormais à Tabri de Toubli, il les fit toutes « écrire sur nuparchemin (1). »

Ce fragment légendaire est évidemment le sommaire d'un poème épique où furent rassemblées les fables du moyen âge qui précéda la formation du riche et vaste empire des Incas. Tout mutilé qu'il soit dans les pages de Montesinos, il a toutes les grandes qualités de la poésie antique ; et telle est la puissance de cette œuvre anonyme qu'aujourd'hui encore elle produit une vive impression sur nous. Pour sec et informe qu'en soit abrégé, on y sent vivre et palpiter cette imagination populaire, si belle et si féconde dans ses inspirations.

Le fait certain qui résulte de toutes ces légendes est la réorganisation complète de Tempire péruvien, sur une base beaucoup moins théocratique qu'auparavant. Nous avons vu par ce qui précède que les Âmautas, avec leurs songes, pronostics et interprétations des phénomènes du ciel, avaient eu le pouvoir d'effrayer peuples et rois et de changer les dynasties selon leurs intérêts du moment ; ils avaient joué un rôle sacerdotal. Au temps du nouvel empire, ils paraissent étrangers au sacerdoce ; leurs soins se bornent à observer les astres et à régler la chronologie. Peut-être pourrons-nous expliquer la cause de ce changement et la façon dont il se fit.

Après rinka-Roka il semble que de longtemps l'épopée ne trouva point de sujet digne d'être chanté ; c'est

(i) HuAiNAKAYÂ écriTit Mn tesUsieiit rar un hâUm rayé de haut en bas, ioixanto années atant la eonquête.

à peine si nous rencontrons dans les histoires trois ou quatre noms indécis, qui servent uniquement à remplir la série des temps parcourus. Cependant au bout de deux générations on arrive à un prince du nom de TuPAK-YuPANKi, sous lequel semble s'être accomplie la déchéance définitive des Âmautas. Les renseignements que nous avons sur sa vie ne sont sans doute qu'un écho des rancunes de la classe sacerdotale et lui sont très-défavorables. On lui reconnaît des qualités politiques éminentesy mais on le présente comme pervers et dissolu. Il gouvernait sagement^mais négligeait un peu les affaires. Aussi vit-on paraître deux comètes extraordinaires : Tune couleur de sang et en forme de lance, brillait depuis minuit jusqu'à midi ; l'autre avait la forme d'un bouclier et se voyait, comme la première, dans les régions du couchant. L'Inca, pour détourner les malheurs qu'elles annonçaient, o^rit en sacrifice des jeunes garçons, des jeunes filles, des lamas et beaucoup d'or et d'argent. Néanmoins lorsqu'il consulta les idoles par l'entremise des devins, le démon répondit que ces comètes présageaient la ruine du Pérou. Irrité de cette prédiction , il fit tuer les prêtres qui la lui donnaient. Cette impiété excita la fureur de la caste sacerdotale; une révolution devint imminente. Le frère de l'Inca, Putano-Uman, rassembla quelques mécontents et chercha à gagner l'armée par des présents. Quand Tupak-Yupanki fut instruit de ces manœuvres, il était déjà bien tard pour les déjouer.

Putano-Uman et Tlnca intriguèrent donc chacun de son côté. Le dernier invita à un banquet solennel son frère et tous ceux qu'il soupçonnait d'être ses partisans,

et chargea ceux de ses ofBciers en qui il avait le plus de confiance d'enivrer les conviés pour tâcher de les faire parler, en feignant de s'enivrer eux-mêmes. La ruse réussit parfaitement, et les conjurés découvrirent ce qu'ils cachaient depuis si longtemps. Un d'eux, qui te nait des discours très-violents contre l'Inca fut arrêté , mis à la torture, et révéla le nom de ses complices. Tous furent saisis sur-le-champ et condamnés à mort. Putano-Uman fut enterré vif; les autres furent précipités dans des fosses où il y avait des serpents, des tigres et des lions. La victoire était complète.

Jadis des faits pareils auraient suffi pour amener une catastrophe et placer le royaume aux mains de la caste sacerdotale ; mais le pouvoir des Incas avait des fondements plus solides que celui des Pirbuas, le sacerdoce était à leur discrétion et devint l'un des intruments les plus actifs de leur politique. Toutefois cette réforme fondamentale des institutions théocratiques de l'empire ne fut pas consommée, ce semble, pendant le règne de Tupak-Yupanki. Quand son fils Sq^ghi-Roka monta sur le trône , il dut recommencer la lutte.

Ni la prudence de l'Inca ni les lois sévères qu'il avait promulguées n'avaient pu extirper entièrement le péché contre nature. Il reprit avec une nouvelle violence, et les femmes en furent si jalouses qu'un grand nombre d'entre elles tuèrent leurs maris. Les devins et les sorciers passaient leurs journées à fabriquer, avec certaines herbes, des compositions magiques qui rendaient fous ceux qui en mangeaient, et les femmes en faisaient prendre, soit dans les aliments, soit dans la chicha, à ceux dont elles étaient jalouses. Sinchi-Roka remit en vigueur les

anciennes lois qui ordonnaient de brûler les sorciers et leurs maléfices ; ce qui fut exécuté sur un grand nombre de personnes qu'on trouva coupables. Aussi les prêtres et les Guacas essayèrent-ils de mettre en doute la légitimité de l'Inca et soulevèrent-ils contre lui les vassaux de la couronne. Sinchi-Roka vainquit les uns et les autres et finit la lutte des prêtres contre la royauté.

Sinchi-Roka est Tun des héros de la légende péruvienne; nous arrêterons à lui notre revue de cette époque. L'empire demeura tel qu'il l'établit jusqu'aux temps de la conquête espagnole ; quant à ses actions et à celles de ses successeurs» elles se trouvent racontées dans toutes les œuvres qui traitent de l'histoire du Pérou.

CONCLDSION.

APBBÇIJ GÉNÉRAL DE Uà SOCIÉTÉ ET DBS MOBIJSS.

Primitivement, cette œuvre n*était pas renfermée dans les limites étroites qu'elle a maintenant. J'avais préparé des notes considérables sur la céramique péruvienne comparée à celles des Pélasges, des Étrusques et des Égyptiens ; sur les constitutions politiques de l'empire à ses diverses époques ; sur l'administration et la vie économique ; sur la production et le mouvement de la richesse ; sur l'architecture» l'agriculture et les races animales que les habitants avaient rendues domestiques ; sur l'industrie des tissus et des mines ; sur la constitution admirable de la famille et sur le caractère sacré» presque chrétien, du mariage ; sur les lois civiles et criminelles ; sur les écoles ; sur l'art et la poésie épique, dramatique et lyrique ; sur la stratégie ; sur le système de colonisation militaire, et sur la politique de tolérance absolue, grâce à laquelle le vaste empire amenait peu à peu la fusion de toutes les tribus dans le sein

d'une unité bienfaisante, quand la conquête, sans autres avantages que la poudre et le cheval, fit disparaître ce vénérable monument de l'antiquité humaine.

Dans ma préface, j'ai touché les raisons qui m'empêchent de compléter pour le présent la publication de mes idées. Le volume que j'offre dès aujourd'hui au public est déjà trop étendu et trop dispendieux pour les ressources d'un seul individu : comme les matières en question exigeraient certainement un nouveau volume aussi laborieux et aussi gros que le premier, j'ai dû me borner aux points essentiels de la démonstration et à l'exposition des preuves capitales.

Plus tard peut-être, si les gouvernements américains comprennent l'immense effort d'abnégation que m*a coûté cette entreprise et mettent à ma disposition les moyens nécessaires, je pourrai achever mon œuvre et remplir toutes les conditions du plan primitif. Je ibe contenterai de tracer, en guise de conclusion, un tableau simple et rapide de la civilisation péruvienne, pour faire comprendre aux savants la grande importance archéologique des sujets que je me suis interdits.

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