I. — LA CÉRAMIQUE
Tout archéologue qui feuilletera l'atlas publié à Vienne, par MM.Rivero et Tschudi, en 1851 (1), et com-
(f ) Aniiguedadet PeriMnas.
parera les poteries figurées dans cet ouvrage à celles que M. Birch a reproduites, remarquera sur-le-champ la coexistence au Pérou de trois styles que Ton pourrait appeler : le premier égyptien, le second étrusque et le troisième pélasgique. Figures grotesques et obscènes ; rondes d'animaux taillés ou peints sur les parois du vase; vases doubles, unis par le ventre, au col surmonté d'une sorte de lézard ou de gorgone qui siffle et hurle lorsqu'on agite le liquide renfermé dans la panse ou qu'on le boit; tiges de mais terminées par un profil de tête humaine parfaitement aryen ; matière réduite à une apparence de fer; manque de peintures humaines ou de scènes plastiques; dessins formés de lignes droites ou courbes; méandres comme sur les vases grecs et chinois; figures de cigognes et de renards, emblème des races pélasgiques, selon Strabon : tels sont les principaux caractères de la céramique péruvienne déterminés par l'examen des monuments.
Comparons les traits exposés dans ces lignes avec ceux que M. Birch attribue à chaque époque de la céramique antique : nous rencontrerons à chaque pas une identité parfaite entre l'art péruvien et l'art hellénique. Je possède entre autres objets trois vases venus de Cuzco, et d'une importance assez considérable pour mériter les honneurs de la gravure. Les dégâts que leur matière a subis révèlent leur antiquité et nous prouvent qu'ils ont été enterrés durant des siècles avant d'être recueillis par M. le général Michel Lobo, chef d'étatmajor de l'escadre espagnole , qui a bien voulu me les abandonner.
Le n' i appartient à une espèce nombreuse, analogue à toute une classe de vases grecs dont M. Bircb a reproduit le modèle dans son livre : il se compose de deux vases au large col unis par le ventre; « c'est pro- « bablement, ajoute l'auteur anglais, dans des bouteilles •< de ce genre que la cigogne fit son repas en présence i( du renard ou du chacal de la fable (I). »
(1) Birch, 1. p. S5, Thej are sach botlUs u ibc slork nighl ba*« d«xoiU hi» TcailonMof, Jd l)ie preicaco of llie disaptioimed fox orjickal oF the fable. .
Le D* 2 rappelle de fort' près les vases archaïques de l'époque pélasgique. « La décoration de ces vases pré- « sente beaucoup de ressemblance avec rancienne ar- < chitecture grecque, comme on peut te voir sur les sé- « pulcres des rois phrygiens et sur le tombeau d'Aga- •I memnoo, œuvre qu'on regarde parfois comme des « restes de l'architecture pélasgique. Elle est formée •1 de lignes ou de bandes annulaires qui passent tout « autour du corps même du vase, d'une série de cer- » clés concentriques, de spirales, de méandres, de zig- 'c zags et d'objets semblables à une roue primitive 'I munie de quatre rayons. On ne rencontre sur aucun '( de ces vases la figure humaine ; on y trouve des « formes animales du style le plus rude et le plus pri- <i mitif que signalent une extrême roideur d'attitude, « la longueur des proportions et l'absence de tout dé- « tail aoatomique. Ces animaux sont le cheval, la « chèvre, le porc, la cigogne, la poule d'eau, le dan-
phia. Tous ces motifs sont parfois enfermés dans des compartiments en forme de métopes, avec cette particularité que le cadre est formé de diglypbes et non de triglyphes, disposés en bandes continues ou frises sur lesquelles chacun d'eux se trouve répété plusieurs fois (1). i>
L'art est le même chez les deux races. Nous ne devoi point hésiter à le dire du moment que ce trait noi veau vient s'ajouter aux preuves que nous avons d^ données.
M. Birch lui-même, complètement étranger études péruviennes, ne peut s'empêcher de remarqal combien certains vases pélasgiques ressemblent beau* coup à ceux qu'on a trouvés dans les sépulcres des anciens Péruviens (2). Si on compare les canopes étrusques
en terre cuite (1) avec les canopes péruviens de la même matière (2), on verra qu*il y a entre les deux séries identité complète de forme et de conception sacerdotale. Dans les uns et les autres les bras et les mains sont placés à angle droit sur la poitrine, d'après les formules de la géométrie mystique ; il y a entre la tète et le corps la même proportion. Dans les deux cas enfin le vase servait à conserver les entrailles des momies.
On suivait dans les cérémonies les rites du Ptah» l'idole monstrueuse de Memphis, que les Péruviens adoraient également, comme nous l'avons déjà montré (3). A toutes ces circonstances on peut ajouter l'identité des noms. Les Péruviens mettaient la chicha dans des vases appelés aç-ka-hua (4). Chez les Pélasges on trouve le vase ' Aaxoç. Les bouteilles doubles se nommaient en grec ).£xi>9o;; en quichua on a llakhuay^ boisson; dans les deux cas c'est la même racine Uh^ lécher et, par suite, boire. Il y a plus : les Péruviens connaissaient aussi l'amphore, si célèbre dans les fastes de la littérature grecque et latine, sous le nom de Huamparoou Huampharu, mot qui a passé dans l'espagnol sudaméricain avec une légère modification de sens. Hua, en quichua, est un simple article de genre ou d'espèce, un préfixe qualificatif : le mot décomposé nous donne huaampharu, l'amphore. En grec et en quichua d'ailleurs la racine est identique : * A/xcpc, âfif^ racine de afz<fopc}, possède en quichua le sens de qualité, de mutualité
(1) Birch, t. II, p. 213.
(9) Riyero et Tschudi, AiU. Per,
(3) y. partie mythologique.
(4) Aseahu ou àzeas.
(ampuni). L'étymologie ordinaire trouve donc son équivalent en quichua : toutefois» s*il m*était permis d*en suggérer une autre» je ferais venir le mot àyu^^pd du sanscrit àmbhu» âmpu, eau, que l'on trouve en quichua sous la forme Huampu (bateau). Judicent aliû... : dans les deux cas la variété entre les deux langues n'est pas moins frappante que l'identité.
Si la place ne nous faisait défaut, nous pourrions pousser plus loin cette analyse : dans chaque page du livre de M. Birch nous trouverions des points de comparaison avec les modèles quichuas. Nous nous bornerons toutefois à deux exemples de plus. Le premier est emprunté au vase dont le nom est )cavGxpo<; en grec et Haukkarà en quichua. Les deux mots ont pour racine le thème primitif han : vase ou calebasse. En second lieu nous attirerons l'attention du lecteur sur la figure d'Aphrodite en terre cuite dont M. Birch a reproduit le dessin (1). Un Américain ne saurait manquer d'y reconnaître aussitôt le type de la femme quichua : la forme de la tête, des yeux, de la bouche, la coupe de la poitrine et des épaules, la position des oreilles, la dimension des jambes, la courbure du pied, tout en un mot est conforme et identique.
On pourra trouver dans l'atlas de Rivero et Tschudi (2) quelques figures de dieux, Kon et Mama-Pacha ; la terre mère, Pacha-Kamak, et la mer, Mama-Kocha. Les deux premières idoles sont revêtues de la couleur rouge qui caractérisait le dieu Kon et dont son nom même est
(1) Birch, t. II, p. 240.
(2) PI. XXIV et XXVI.
un indice (1). Les autres dieux ont les formes squammeuses et reluisantes du poisson , ce qui est d'accord avec la tradition péruvienne. Nous avons raconté en effet comment Pacha-Kamak avait créé les Ghimus au sein de la mer et les avait amenés au Pérou. On verra également sur les mêmes planches les petites idoles pygmées et contrefaites que les anciens navigateurs appelaient Patœques. Elles affectent toujours la position du Rituel sacerdotal, les bras formant angle droit avec la poitrine, comme sur les vases canopes. L'étude de ces planches et du chapitre xvii de l'ouvrage de Rivero et Tschudi présente donc un grand intérêt, malgré la timidité dont les auteurs ont fait preuve dans tout cet ouvrage.