‹ Les races aryennes du PérouChapitre 32 sur 58 · II. — INDUSTRIE MÉTALLURGIQUE · texte numérisé non relu

II. — INDUSTRIE MÉTALLURGIQUE

Si nous devons croire sur parole Gieça de Léon, la science métallurgique des Péruviens avait créé des merveilles splendides, qui aujourd'hui même seraient sans rivales dans les palais les plus opulents des rois. Cieça de Léon est l'écrivain le plus ancien et le plus érudit de l'empire Inca. Personne n'a contesté l'exactitude de ses relations, et les écrivains postérieurs qui les ont répétées ont tous rendu témoignage à la conformité de ses récits avec les traditions conservées dans le pays. M. Prescott

(t) Cf. cou en Sanscrit.

a fait connaître la relation manuscrite de Sarmiento, à laquelle la critique moderne attribue un grand prix. Lopez de Gomara est également un de ces chroniqueurs les plus estimés pour ses narrations véridiques. Eh bien, ces deux auteurs appuient de leur autorité les détails que nous a transmis Gieça de Léon sur les monuments et les œuvres d'art qu'il vit de ses propres yeux , et leur donnent un poids décisif.

Sans doute les merveilles dont nous parlent ces auteurs sont presque incroyables et paraissent le fruit d'une imagination asiatique plutôt que l'œuvre effective d'un art humain. « Leslncas avaient» dit Sarmiento, « des jardins artificiels dont le sol était composé de « mottes d'or façonnées à l'imitation des mottes de c( terre ; ce terrain était planté de mais dont la tige» les (( feuilles et l'épi étaient d'or admirablement travaillé. <( Des brebis et des Hamas (carneros de la tierra) de M grandeur et de forme naturelles, avec des bergers « armés de leur houlette, le tout en or fln, sans compte ter une multitude d'objets plus grands sculptés et « peints. M

<( Les services de table, de cuisine, les fontaines des (( nombreux palais de l'inca étaient, ajoute Gomara, « formés d'or et d'argent incrusté d'émeraudes; les « salles de leur palais étaient remplies de statues en or « de taille gigantesque, et contenaient les figures de c( tous les animaux, oiseaux, arbres et plantes que pro- .« duit la terre, de tous les poissons qui vivaient dans <( la mer et les rivières du Pérou ; il y avait aussi des '( troncs d'arbres coupés comme bois à brûler, le tout (( on or ; des vergers où toute la végétation était de ce

<K métal ; la porte de leur palais était d'or, d'argent, de (( broDze admirablement ciselés, comme Tassure Gieça « de Léon. » L'opulence de l'art et du luxe de l'empire des Incas fut donc un des thèmes favoris des historiens les plus anciens de la conquête. Par malheur, toutes les merveilles de cette statuaire gigantesque ont disparu ; formées d'or et d'argent elles tentaient l'avarice de conquérants trop barbares pour éprouver les jouissances artistiques des antiquaires. Elles tombèrent sous le marteau des démolisseurs et se changèrent en piastres et en onces. Jusqu'à présent les déserts et les tombeaux n'ont rendu aux fouilleurs que les petites idoles pendues au cou des momies en guise d'amulettes. Les moyens nous manquent donc pour comparer cet art à celui de l'antiquité classique : nous devons nous limiter à noter les perfections que lui attribue la tradition, et à marquer la ressemblance des statuettes funéraires avec les 6gurines égyptiennes dont se moquait le Perse Gambyse. Les auteurs modernes Rivero et Tschudi ont remarqué combien les œuvres en bois sont rares au Pérou : ils ont attribué cette rareté à la maladresse des naturels et au manque d'outils, bien à tort ce me semble. Les races pélasgiques de la Grèce et de l'Italie montrèrent toujours, à côté d'une prédilection pour la pierre ou le métal, un mépris du bois fort caractéristique. Si je ne fais erreur, on peut appliquer cette observation à tous les peuples de cette antiquité primitive que l'on appelle âge cyclopéen ou pélasgique. Une race qui avait durant des siècles employé la pierre et construit des œuvres éternelles, qui possédait des instruments capables de creuser la terre, d'extraire les métaux et de les travailler avec

perfection, de tailler le granit et les roches les plus dures, avait dû inventer les outils propres à couper et à modeler le bois. Ceux qui prétendent le contraire oublient que les tribus de la côte avaient des canots et des navires égaux en grandeur à ceux des Espagnols ; ils oublient que les flottes des empereurs allaient jusqu'à l'isthme afin de récueillir les tribus (1). Pour grossière que l'on considère la fabrication de ces barques, leurs constructeurs avaient dû nécessairement les fabriquer à l'aide d'instruments capables de tailler le bois. Le manque d'œuvres en bois provient donc de superstitions ou d'habitudes que nous ne connaissons pas.

En tout cas^ depuis l'introduction du culte catholique, personne ne sait mieux que les indigènes sculpter les figures en bois de la Vierge, et leur donner par la peinture une vie factice. Il n'est pas d'Américain qui n'ait pu admirer dans sa famille quelque image de la Vierge ou de l'enfant Jésus dont l'attitude et les traits sont irréprochables. Ce fait prouve au moins que si les anciens donnaient à leurs statues et à leurs bas-reliefs des formes grotesques, c'était par suite des préceptes hiératiques du rituel religieux, et non par ignorance du beau ou par impuissance à le réaliser.

Pour faire des statues gigantesques d'or et d'argent creuses et massives, comme celles dont parlent les historiens, il faut d'abord préparer des moules en pierre contre lesquels on repousse les lames de métal ou dans lesquels on coule les masses liquéfiées. Ajoutons qu'il

(i) Magna colcharwn cUuse, comme dit P. Martyr.

nous reste encore quelques débris, tels que statues, bas-reliefs de granit^ figures incrustées dans les parois des temples ; de tous ces indices et de tous ces fragments, on peut conclure que l'art du sculpteur était aussi familier aux Péruviens qu'il le fut aux tribus pélasgiques de la Grèce et de l'Italie.

Les Quichuas étaient également fort adroits à la fabrication des toiles ; ils les ornaient , les brodaient , les teignaient d'une façon admirable. Leurs tissus de coton fin brodés de fleurs pouvaient rivaliser avec les meilleurs produits des manufactures européennes; aujourd'hui même les toiles et manteaux blancs qui sortent de leur métier sont en estime particulière parmi les gens du pays et les étrangers. Les tukuyus , ou tok-llu de coton ne furent jamais dépassés au temps de la conquête; depuis 1810 seulement les métiers de Gatamarca et du Tucuman^ ruinés par l'introduction des étoffes anglaises, ont cessé de travailler.

Quant aux tissus de laine, nous dirons seulement que les fabriques européennes elles-mêmes ne produisent rien qui soit supérieur aux célèbres tissus indigènes en laine de vigogne. G'était avec ces étoffes que s'habillaient la famille impériale et les nobles, auxquels on permettait d'en faire usage^ par grâce spéciale et en récompense de quelque grand service. Gelles que portait l'inca étaient d'une teinte rouge ou couleur de café brûlé ; le centre et les bords en étaient toujours ornés de grecques, trait singulier de ressemblance avec le manteau des archontes helléniques et des consuls romains, qui eux-mêmes, au dire de Varron, avaient emprunté aux pontifes étrusques cette partie de leur costume.

m. — CONSTITUTION, POLITIQUE ET MOEURS,

La série de traditions antiques et de légendes historiques que Montésinos a résumée dans ses mémoires nous montre bien clairement que la constitution de l'empire avait été héroïco-théocratique sous la dynastie primitive des Pirhuas, puis simplement théocratique sous celle des Amautas. Pendant la lutte de ces deux races royales, la nation setnble avoir usé les ressorts de sa constitution ; elle entra dans une époque de barbarie et de désunion, véritable moyen âge durant lequel les derniers vestiges de la civilisation antique se réfugièrent au sein de la petite cour de Tambo-Tako,

Au milieu des ténèbres de cette époque, dont la durée et le caractère social nous sont inconnus, s'éleva le Gharlemagne du Pérou, Sinchi-Roka, personnage épique dont la dynastie des Incas fit son chef divin. Malheureusement, pour apprécier l'organisation politique de l'empire, le caractère des mœurs et des coutumes que la tradition avait donnés aux peuples réunis dans ses limites, nous ne connaissons en détail que les derniers jours de la civilisation nouvelle. Au temps d'ATA- HuALLPA, l'empire était autocratique, l'inca passait pour le vicaire du ciel : les prêtres étaient ses délégués pour le culte, et les Amautas, déchus du rang d'interprètes des dieux qu'ils avaient jadis occupé, formaient une sorte d'académie des sciences sans cesse enfoncée dans la résolution des problèmes astronomiques et dans la culture des lettres ou la formation et l'entretien des

traditions offlcielles. Si l'empire était encore tbéocratique , au moins n'était-ii plus sacerdotal comme il Tavait été auparavant.

Je ne sais jusqu'à quel point nous sommes autorisés à qualifier de despotique le gouvernement des Incas. Les traditions encore existantes nous montrent que la volonté du souverain se trouvait limitée par un rituel de cour et par une sorte d'initiation quasi-maçonnique dont les règles et les formules sacramentelles garantissaient le droit des divers corps de l'État et celui des particuliers. Il n'entre pas dans notre plan de répéter les précieuses informations du père Acosta; nous nous bornerons à recommander la lecture de son livre, ou tout au moins celle de l'extrait qu'en ont fait Rivero et Tschudi. On y verra des choses fort curieuses sur la distribution administrative de toutes les classes de TÊtat, sur les lois civiles et criminelles destinées à garantir la propriété, sur l'organisation municipale, sur le service postal, sur l'entretien des routes et des écoles, sur la perception des tributs, sur la division administrative du travail et de la production, sur le cérémonial de la cour, sur l'expédition des affaires publiques et particulières, sur la façon dont se rendait la justice, sur les registres de l'État et les rôles des finances, sur le service militaire, la stratégie, la tactique, les manœuvres d'instruction; sur les promotions aux dignités, sur les écoles où la jeunesse noble s'instruisait et prenait ses degrés d'initiation à la suite d'examens et d'épreuves, sur l'hérédité des offices, sur la vigilance avec laquelle l'administration veillait à l'éducation dans chaque famille, sur la répression des dé-

lits et des mauvaises mœurs , principalement de radol* tère, sur la force et le caractère sacré du mariage» sur le travail constant qui produisait sans cesse tous les mÎH tériaux et tous les objets nécessaires à la vie, à la gaerre et au culte.

Soit par nature, soit par éducation , les PémvieflSt comme les Pélasges, avaient et ont encore une aptitude remarquable pour Tagriculture et pour Tarrosage de la terre. Avec un coup d*œil dont se sont émenreiliés mainte et mainte fois les ingénieurs européens , ils mesurent le niveau des terrains et des eaux qu'ils veulent diriger, et leur langue présente ce trait caractéristique de toutes les tribus ariennes d'avoir un vocabulaire étendu et complet de termes d'agriculture.

Les voies d'un pays sont, comme on sait, l'une des preuves les plus convaincantes de civilisation qu'il puisse offrir à l'observation ou à l'historien. Les chemins et les ponts que les Péruviens avaient construits depuis Bogota, au nord Jusqu'au Rio-Maule,ausud,dans le Chili, furent célèbres dès les premiers temps de la conquête; c'étaient de véritables voies romaines qui rayaient le sol sur une longueur de plusieurs centaines de lieues(l).

De même qu'aujourd'hui les Français en Algérie, les Péruviens avaient un système de colonies militaires qui reposait sur la tolérance absolue et sur la justice ; grftce à ces colonies, ils occupaient les déserts qui environnaient l'empire et faisaient avancer les conquêtes de la civilisation et de la culture. Gatamarca et Santiago del

(i) Voyez FergossoD, cap. III, lib. ui, toI. 1.

Estero, encore aujourd'hui peuplées par des Quichuas, sont des exemples du génie qui les a créées.

Les transports se faisaient au moyen d'animaux apprivoisés et sédentaires qui avaient autant besoin de rbomme que Tliomme avait besoin d'eux, le Uama et l'alpaga. Les troupeaux n'étaient pas, comme les troupeaux des patriarches ou des Arabes du désert, groupés autour de la tente des tribus nomades : c'était la propriété des cultivateurs voisins de la ville ou des villages, qui formaient dans l'empire de véritables municipes. Cette distinction est fort significative lorsqu'il s'agit de déterminer le degré de civilisation auquel est parvenue une race.

L'absence complète de toute monnaie et de toute médaille est, quand on songe à l'immense quantité de métaux précieux que possédait le Pérou, un des caractères les plus curieux de cette civilisation. La coca seule était employée comme moyen d'échange.

La perfection morale à laquelle s'étaient élevés l'empire et ses habitants a fixé l'attention de tous les historiens ; on n'y parlait, disent-ils, ni d'assassinats, ni de vols, ni d'adultères. C'est à cause de ces témoignages unanimes que le comte Carli a pu écrire que l'homme moral du Pérou était infiniment supérieur à l'homme moral européen.

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