CELLES QUE NOUS CONNAISSONS
Je ne puis faire autrement que de relever la contradiction dans laquelle tombe à chaque instant l'éminent
écrivain. Il décerne aux Péruviens Tépithète assez dédaigneuse de rustiques, sans doute pour s'excuser de dire que ces ingénieurs, supérieurs à ceux de la Grèce, de Rome et du moyen âge, possédaient nécessairement une connaissance profonde des mathématiques. La perfection de ces monuments, dans lesquels chaque ligne est le fruit d'un calcul scientifique, est pourtant une preuve irrécusable de savoir ; et Ton ne conçoit pas qu'un architecte consommé ne prenne pas sur lui de nous avouer toute la vérité et continue à voir des gens rustiques dans les peuples qui ont construit de pareils monuments.
Si un écrivain supérieur éprouve de telles défaillances de jugement, nous ne devons pas nous étonner que des auteurs médiocres ne puissent se détacher de la routine et répètent sur la valeur des monuments péruviens des appréciations vulgaires. « Les <c connaissances des Âmautas dans les sciences ma- « thématiques étaient presque nulles. Malgré VexceU « lence du système de numération^ le procédé graphique « des Quippus était si insuffisant qu'ils ne purent jamais (c dépasser les premiers éléments de l'arithmétique. Ils « ne connaissaient pas non plus la géométrie théorique, il bien qu'ils fissent un usage fréquent de la géométrie « appliquée, soit pour mesurer l'étendue de leur terri- « toire, dont ils avaient dressé des cartes où des protu- « bérances indiquaient les frontières et les localités, « soit dans la répartition des terres, soit dans la ma- <c çonnerie, soit enfin dans leur architecture admirable, <c où ils résolvaient avec un bonheur et une exactitude « parfaits les problèmes les plus difficiles. i> C'est avec des phrases aussi vides de sens que ces MM. Rivero et
Tschudi prétendent résoudre ces grands problèmes de noire histoire (1). Du reste on peut dire, à leur excuse, qu'ils sont partout conséquents avec eux-mêmes. Ils ont dit du quichua : a L'analogie tant vantée des mots des '( langues américaines avec celles de Tancien continent <c nous a porté à calculer approximativement, autant u que nous le permettaient nos moyens, le nombre de (( points de contact qu'on pouvait trouver entre les (c deux classes d'idiomes ; le résultat a été de un niot «( sur huit ou neuf mille qui présente quelque analogie M de sens ou de son, et encore dans les deux cinquièmes K de ces mots faut-il violenter le son pour obtenir le H même sens, comme nous pourrions le prouver par (( maint exemple philologique (S). )i L'examen que nous avons fait de la langue nous a montré ce qu'il y a de vrai dans ces appréciations. Du reste, ses perfections sont si évidentes qu'après avoir tracé le tableau qu'on vient de lire, les mêmes auteurs, quelques pages plus loin, se contredisent de la façon la plus flagrante dans la comparaison qu'ils font du quichua avec le maya.
L'identité des monuments péruviens et pélasgiques est, comme on vient de le voir, le fait saillant qui préoccupa le savant anglais. Il est très-significatif de voir que deux hommes tels que MM. Birch et Fergusson, sans concert aucun et par la seule force des choses, en soient venus à formuler la même expression d'étonnement devant l'analogie que présentent les débris échappés au naufrage des deux races. Les ressemblances, il est vrai.
(i) Tschudi et Rivero, Anl. Per., p. 2*24.
(2) Rivero et Tschudi, p. 89.
sont si frappantes que personne ne peut se soustraire à leur évidence impérieuse. Entre les modèles de portail italo-pélasgique reproduits par Fergusson et le modèle si connu du palais des Vierges ou de Manco-Kapak, il n'y a pas la moindre différence.
M. Fergusson conclut sa revue des monuments péruviens et pélasgiques par une observation qui, pour les érudits et les hommes de Tart, tranche définitivement la question. « Il est bien digne d'observer, di(-il, que, « chez les Péruviens comme chez les Pélasges, le style «c consiste dans la forme pure de la maçonnerie et ne « présente jamais la moindre trace de moulure ou de (c sculpture. Si chez l'un de ces deux peuples Tune ou « l'autre de ces particularités se fût rencontrée, l'imtf portance de cette coïncidence si extraordinaire serait <c mille fois moindre. » Cette simplicité procède en effet d'une intention bien nette ; un style qui consiste uniquement dans l'emploi des lignes et qui n'admet ni moulures ni sculptures, constitue par cela seul un genre spécial et bien tranché. Si une pareille identité faitl'étonnement des uns, les autres la regardent avec toute raison comme une preuve de l'unité des deux civilisations et des deux races.
Les Pélasges étaient connus dans les temps anciens par une aptitude prononcée pour l'observation et pour les pratiques médicales. L'école grecque fut d'abord une partie de l'initiation sacerdotale ensevelie dans les mystères du culte, qui avait son centre principal à Samothrace. On observe la même aptitude chez les races américaines : les KoUas du Pérou comme les Kûe; de Samothrace possédaient et possèdent encore aujourd'hui
des pratiques fondées sur l'étude de la botanique et sur le caractère essentiel des phénomènes morbides. Si on étudie l'antiquité classique et qu'on la compare en cela au monde moderne, on arrive à des conclusions curieuses : jusqu'à nos jours, la médecine n'a possédé que deux écoles essentiellement cliniques, celle d'Hippocrate et celle des Quichuas, la tradition héréditaire des Kûe; de Samothrace et la tradition héréditaire des KOYAS (Collas) de Titikaka. Il n'est pas jusqu'à la méthode homœopathique, basée sur la force réactive des semblables, sur la diminution des doses et sur l'efficacité d'un remède unique, qui ne fût révélée par les traditions de la médecine péruvienne. Hahnemann nous le déclare : le fameux principe qu'il appelle la vérité fondamentale de son système, <c on ne se guérit « que par les semblables ou par les poisons pris à petites (( doses, n lui traversa l'esprit comme un éclair un jour qu'il méditait sur les propriétés médicinales de la quinine (1). Son idée première, ajoute-t-il, se corrobora sur-le-champ quand il vit que c'était le principe sur lequel se fondaient l'emploi et les effets de l'ipécacuana. (i se rappela même que l'usage de ces drogues américaines et de beaucoup d'autres médicaments analogues répondait directement, comme la branche au tronc ^ au fameux axiome de la médecine grecque : « le vomissement se guérit par le vomissement », qu'on attribue à Hippocrate et qui est évidemment beaucoup plus ancien. Cette coïncidence entre le génie pélasgique et le génie quichua, reproduite de nouveau, sera encore ex-
(1) Il est digne d'attention d'obsenrer que It lingue quichut a le même mot pour
traordiûaire et merveilleuse, comme celles que nous avons déjà notées pour les monuments et pour les poteries, si Ton n'y voit qu'un effet du hasard; naturelle et nécessaire pour le savant qui , sans préjugé, veut en étudier de bonne foi les causes, et reconnaît qu'elle est un effet de la communauté de race, d'origine et de tradition.
On peut affirmer qu'avant la découverte de l'Amérique la médecine avait rétrogradé au lieu de progresser. Les œuvres d'Hippocrate étaient ou perdues ou mal comprises ; la clinique présentait un chaos épouvantable de pratiques barbares (1). Rien n'est au fond plus naturel : si aujourd'hui on privait la médecine de la quinine, de l'ipécacuana, du copaiba, des baumes, et surtout de la méthode qu'a fait naître la comparaison de ces drogues avec les médicaments d'autrefois, que serait-elle et que pourrait-elle?... N'allez pas dire que l'honneur de ces découvertes ne revient pas aux médecins péruviens et que les propriétés de ces substances furent reconnues par les Européens qui étudièrent la flore américaine : les KoUas les avaient essayées, avaient résolu les problèmes que soulève leur emploi^ montré la permanence de leurs effets, bref, usé à leur égard d'un esprit de méthode bien étranger au caractère d'empi* risme qu'on voudrait infliger à leur médecine.
Si l'on compare l'état de la médecine péruvienne au
daigner la maladie et le remède ; ainsi le soufre t'appelle démangeaison , silhma , rûtquinaen espagnol, etc., etc.
(1) Voir dans Grégoire de Tonrs le récit horrible de Tépidémie de Tan 580, dorant laquelle ies remèdes forent plos horribles encore que la maladie. (Trad. de M. Goiiot, p. S97 à 303.)
îl
XVP siècle avec Tétat actuel de la médecine européenne, on pourra, il est vrai, être frappé de Tinfériorité des Âmautas. Mais prenez la même science au Pérou et en Europe pendant toute la durée du moyen âge, et cherchez de quel côté aurait été l'avantage? Un médecin de profession comme Test M. Tschudi aurait dû s'abstenir de ces vulgarités superficielles qui tombent d'ellesmêmes au simple contact des faits. 11 suppose que les Quicbuas ignoraient Tanatomie et par suite la chirurgie, que dans Tart de guérir ils étaient arrivés à peine à la saignée locale du membre malade et à d'autres moyens purement empiriques. L'emploi de la quinine , de l'ipécacuana, du soufre, des toniques amers et aromatiques, est-il le propre d'une science empirique ou d'une science qui a conscience d'elle-même et qui a observé les effets permanents de ces substances sur l'économie du corps humain? Franchement nous croyons que le docteur Tschudi ne s'est pas rendu compte de ses paroles et que, s'il eût médité les données innombrables que lui fournissait le dictionnaire même qu'il a compilé, il n'eût pas résolu si légèrement un sujet aussi vaste et aussi sérieux.
Élève de l'école de Broussais, il est frappé grandement de ce fait que les Péruviens n'ouvraient pas le^ abcès et ne faisaient pas la saignée générale des grands rameaux du système veineux. Nous avons nos raisons pour n'en rien croire, comme on le verra; mais quand il en serait ainsi, que pense aujourd'hui même la critique des procédés de l'école de Broussais? N'a-t-elle pas reculé devant eux? Ne les a-t-elle pas réservés pour un petit nombre de cas? Ne les a-t-elle pas déclarés
empiriques, et n'est-il pas probable que bientôt on en viendra même à poser en axiome qu'on doit ne saigner que des membres partiels et remplacer la saignée par des moyens antiphlogistiques pour corriger et non pas éliminer les éléments de la vie? Et dans ce cas, en quoi différeront des nôtres les procédés quichuas? Assez peu en principe; quant au reste, je n'entends nullement élever la science des médecins Quichuas au-dessus de la science des grandes universités européennes.
Est-il bien certain d'ailleurs que l'anatomie fût inconnue au Pérou? Les koUas qui savaient préparer une momie devaient avoir une connaissance relative de l'anatomie et de la chirurgie. Ils pouvaient vider les trois cavités sympathiques du corps humain, extraire du cadavre le sang et les autres liquides corruptibles ou corrompus. Ils connaissaient un à un les viscères, les classiQaient pour les conserver dans des vases distincts et appropriés, et avec tout cela on voudrait qu'ils n'eussent point de données sur l'intérieur du corps , le système veineux ou artériel? qu'ils ne sussent pas ouvrir un simple abcès et n'eussent même pas d'instruments pour cette opération ? La chose est trop exagérée pour être vraie. Au témoignage des monuments, on peut en ajouter un qui a bien son poids : celui des étrangers qui ont eu l'occasion de voir un médecin péruvien soigner son malade. On s'accorde à reconnaître qu'il triomphe des cas même déclarés difficiles par le savoir généralement médiocre de ses collègues européens qui pénètrent dans nos régions.
Ce point de la matière mériterait d'être traité plus sérieusement qu'il ne Test dans le livre de MM. Tschudi
et Rivero. Ce qu^il faudrait, c*est comparer cette médecine avec celle des Grecs, des Étrusques, des Brahmanes , la prendre comme anneau d'une civilisation morte dont nous avons recueilli Théritage, et non comme une école actuellement vivante. La société et le culte sur lesquels reposait au Pérou l'art des guérisons ont disparu à jamais , ainsi que la caste initiée aux secrets de la machine humaine; cette décadence du corps social a nécessairement affecté, avec tous les rameaux du savoir^ les traditions de l'école médicale péruvienne , et on ne peut les renouer que par une élude sévère de l'ensemble de leurs doctrines.
S'il nous était permis d'entrer dans l'analyse minutieuse de la musique des Quichuas et de leurs instruments, nous pourrions montrer en détail quelle analogie elle présente avec la musique et les instruments des Arcadiens , ces descendants directs des Pélasges antiques. L'instrument populaire des tribus péruviennes était la flûte. Elles en avaient deux espèces : Tune, composée d'un seul tube, quelquefois en roseau, quelquefois en bois, quelquefois en os, qu'on nommait chayna au nord et kèna au sud; l'autre, composée de divers tubes de dimensions graduées qu'on appelait antara et qui était identique à la flûte de Pan. On voit, sans qu'il soit besoin d'y insister longuement, l'identité de nom entre la canna ou flûte en roseau des Latins et la chayma et la KÈNA des Quichuas.
11 y avait également une sorte de luth auquel ses accents plaintifs ont fait donner le nom de huayllaka, de la racine llaki , se plaindre; la trompette, khepa; le tambour, HUANKAR, corruption de hua-n-k"karï, la voix du
guerrier; le nom des chants de victoire haylli-haylli rappelle le refrain des chants de triomphe des Grecs.
La musique élégiaque des Yaravis a toujours été louée par ceux qui Tout entendue; les danses chantées sont un modèle de grâce et de douceur erotique; des virtuoses célèbres, comme Sivori ouThalberg, se sont laissé enchanter par l'admirable correction de leurs thèmes et les ont développés, comme si dans les airs des Yaravis et de la Sambaclueca, ils eussent reconnu un écho lointain des chants classiques de Tart.
La poésie, cette sœur de la musique., avait également atteint un développement considérable. Tous les genres étaient connus, depuis la romance jusqu'au drame et au poëme épique de vastes proportions. L'élégie se nommait yaravi; la poésie erotique, huaylli; la poésie lyrique religieuse ou guerrière, haylli.
La tradition espagnole nous a conservé de cette littérature deux drames probablement altérés, mais qui reposent sur des traditions célèbres à la cour des Inkas, TApu-Ollantay et le Uska-Paukar.
Le premier a été publié par M. Tschudi, étudié partiellement par M. Markham, et traduit récemment en espagnol par M. Barranca, de Lima. On a discuté beaucoup sur l'authenticité de celte œuvre, qu'on a môme attribuée au docteur Valdez.
J'ai quelques raisons pour douter de l'exactitude de ce fait : l'une, toute personnelle, est que mon père , ami de Valdez, ne sut jamais qu'il fût l'auteur de VApu-Ollarir tay^ et tint toujours pour certain que ce drame était trèsantique. Je lui ai souvent entendu dire que M. Mariano Moreno, autre ami intime de Valdez qu'il connut pendant
son séjour à Charcas , pensait de même à ce sujet. La seconde est que le père Iturri, beaucoup plus vieux que Valdez , parle dans sa fameuse lettre contre Mufioz des drames quichuas transmis jusqu'à ' nous par une tradition indiscutable (1); cette assertion dans la bouche d*un écrivain qui à sa vaste érudition des choses américaines réunissait un savoir classique éminent, est d'autant plus décisive qu'il ne pouvait avoir en vue la fiction postérieure qui attribue à Valdez TApu-Ollantay.
Toutefois, je suis loin de prétendre que la forme actuelle du drame iSoit antérieure à la conquête. Il renferme des traits véritablement antiques par l'expression, et certaines des idées qu'on y trouve exprimées sont une inspiration naturelle du génie indien. Les chœurs et le dialogue ont cette couleur et celte physionomie que l'imitation reproduit toujours imparfaitement; on ne peut y noter une seule fois une allusion ou une idée modernes. Certains mots espagnols s'y sont, il est vrai, glissés; on cite par exemple le mot asnuta, accusatil' de asno ; mais plusieurs manuscrits donnent en cet endroit la forme llamata^ llama, qui est parfaitement péruvienne, et le contexte répond plutôt au llama qu'à Vâne. On y parle en effet du long cou de l'animal nommé dans le dialogue, et ce trait fort naturel à propos du llama ne peut nullement s'appliquer à l'âne. Au temps de la conquête, l'usage des chœurs lyriques à la manière antique était entièrement inconnu en Espagne et à plus forte raison en Amérique, où les colons n'a-
(1) Caria critica sobre o La Historia de America de D. Juan-B. Muûoz o, por (1 P. Franc. Iturri. homa^ 1797 (reimpressa el 13 deabril 1818^
voient point de théâtre. Qui donc aurait eu Tidée d'imiter à chaque scène Toriginalité des formes helléniques, surtout dans un pays où Ton ne connaissait point la littérature grecque? Si VApu-Ollantay est de Yaldez et postérieur par conséquent à la révolte de Tupak- Amaru, comment n'y trouve-t-on aucune allusion aux événements du jour, aucun parallèle entre la condition du pays sous le gouvernement des Incas et sous le despotisme espagnol?
J*ai cherché un mot qu'on pût appeler moderne, et c'est à peine si j'en ai trouvé un seul : Ychuna, qui signifie la faux ou faucille, et se trouve employé comme emblème de la mort. Cependant l'action symbolique exprimée dans ce mot est grecque et non catholique ; l'idée qu'il rend était naturelle chez une race agricole. Pour le Quichua laboureur comme pour le Pélasge , la mort est une moissonneuse qui fait chaque jour sa récolte. On ne peut donc affirmer que cette image soit venue précisément par le catholicisme dans un pays où l'on trouve des vases, des édifices et toute une langue analogues aux vases, aux édifices et aux langues pélasgiques.
Quant au sujet du drame, on ne peut douter qu'il soit fort ancien , plus ancien peut-être que la dynastie des Incas. Le nom même qu'il porte est très-significatif, si nous l'analysons philologiquement. Dans ces races antiques et aujourd'hui encore parmi nos tribus indigènes, tout nom possède un sens symbolique. La deuxième partie du mot ollantay (antay) signifie des Andes^ chose venant des Andes; mais en quichua, il n'y a aucune racine qui soit OL ou oll ; cette syllabe était, dans la bouche
des Péruviens, ull ou uill. La forme véritable du nom est donc Uill-Antay, ou mieux Uilla-Antay; et comme uilla signifie légende, tradition, histoire, chronique, Uilla- Antay signifie la légende et l'histoire des Andes. Une preuve évidente de Tantiquité du drame consiste en ce que toutes les traditions postérieures en ont personnifié le titre et y ont vu un personnage appelé OUantay. Je dois dire pourtant que plusieurs manuscrits portent la variante Apu-Ollantay, c'est-à-dire la chronique du chef des Andes.
Mais ce titre même lie l'événement aux races primitives qui ont laissé dans les Andes les ruines étendues de Ollantay-tambo (palais de Ollanlay). Dans ce cas, ou bien la légende ne saurait être contemporaine de Titu- Yupanki, aïeul de Ata-Huallpa, comme il résulterait de la forme actuelle du drame , ou bien Ollantay ne fut pas le constructeur des monuments en question. Tout cet assemblage de palais et de murailles n'est l'œuvre ni d'un seul homme, ni d'une seule génération ; les carrières immenses ouvertes dans les montagnes et dans lesquelles les blocs de pierres sont encore entassés par milliers, révèlent le séjour de tribus nombreuses plutôt que le campement provisoire d'un rebelle. Si les événements mis en scène dans le drame eurent lieu sous les derniers Incas, il faut convenir qu'ils ne sont point contemporains des ruines : il faut y voir une guerre d'émancipation ou bien une révolte du chef des Andes Apu-Lilla-Antay à la tète des antiques tribus de sa race.
Apu-Ollantay, étranger au lignage des Incas, demande en mariage une princesse royale qu'il aime et dont il est aimé. L'Inka Pachakutek refuse une pareille
union, contraire aux lois de l'empire ; mais la princesse, assez peu sensible aux raisons d'étiquette, se laisse séduire. Quand l'auditoire a pu déjà pressentir celte catastrophe, encore inconnue au chef de la famille impériale, l'auteur met en scène un chœur de jeune QUes qui, dans une suite de strophes lyriques , font avec la malice la plus exquise allusion aux malheurs de la princesse. La virginité de Kusi-K'koyllur est un champ de maïs qui donne les plus belles espérances; le tuya, petit oiseau vorace, en prétend dévorer les grains.
L'autre drame porle pour titre : Uska-Paukar, mais a souffert plus que le précédent ; on y trouve des rôles entiers qui sont évidemment d'origine espagnole et catholique.
Les pages dans lesquelles Montesinos nous transcrit, d'après les Amautas, la légende de Sinchi-Roka, le premier des Incas, sont évidemment l'écho d'un poëme épique des plus étendus. On peut, pour ainsi dire, compter les chants et suivre les péripéties de l'œuvre depuis le commencement jusqu'aux scènes finales. La transfiguration^ la révélation, la mission ; l'entrée définitive dans la Cité sainte de Cuzco, tout l'appareil royal du triomphe, le cortège des tribus, les éclats de la musique, le trône d'or, les guerres, les conquêtes, la réunion de tous les peuples dispersés sous le sceptre de l'Inca, forment une série de tableaux grandioses où l'on relève jusqu'à ces artifices que les faiseurs de poétiques ont appelé les machines épiques. Les personnes qui peuvent comparer ces fragments de l'art péruvien avec les épopées de l'Inde, comme je compte le faire un jour à moins qu'un autre mieux préparé ne me prévienne, y trouveront
à chaque page des scènes analogues aux scènes du Rftmàyânâ ou du Mahâbbârâta.