‹ Les races aryennes du PérouChapitre 6 sur 58 · DES CONSONNES EN QUICHUA · texte numérisé non relu

DES CONSONNES EN QUICHUA

Nous avons rangé les consonnes quichuas, comme on le fait généralement dans les langues indo-européennes, suivant les organes qui servent à les prononcer. Nous avons obtenu ainsi quatre classes principales : les gutturales, les dentales, les labiales et les palatales. Nous avons réuni dans une cinquième classe les deux semivoyelles R et LI, et dans une sixième l'aspirée H et la sifflante S. Les trois premières classes se trouvent partagées en dures ou tenues, en aspirées rudes ou tenues aspirées, et en nasales ; la classe des palatales ne possède point de nasale et se compose d'une molle ou moyenne Y (prononcez j comme dans je) et d'une aspirée molle Ch.

Si l'on compare cet alphabet à l'alphabet dévanagari, l'on sera frappé de sa pauvreté : des classes entières qui

(1) Bopp, Gr. C, p. 32.

(3) id., p. 114 et suiv.

existenten sanscrit n'existent pas en quichua, et, dans les classes même qui sont communes aux deux langues, des ordres entiers de lettres font défaut. Le quichua, comme on le voit, manque complètement des lettres si improprement appelées cérébrales ; il ne possède ni les consonnes molles g, d, b, ni leurs aspirées gS dS bS ni les semi-voyelles I et V, ni les sifflantes Ç et S*. Mais il faut remarquer que la classe entière des cérébrales et, dans les autres classes, Tordre des aspirées molles, manquent non-seulement au quichua mais à toutes les langues indo-européennes. Ces deux genres de sons ne se sont développés dans le sanscrit qu'après sa séparation d'avec les autres langues ariennes (1). Le latin ne possède point de consonnes aspirées véritables, non plus que le gothique (2) : toutes les fois que ces deux langues ont à rendre des sons représentés en sanscrit par une consonne aspirée, elles se servent de la consonne non aspirée correspondante (3) :

(1) Quant à l'origine plus ou moins ancienne des aspirées sanscrites, je regarde les moyennes aspirées comme les premières en date , les tenues aspirées comme les plus récentes. Ces dernières ne se sont développées qu'après la séparation des langues de l'Europe d'avec le sanscrit ; mais elles sont antérieures à la séparation du sanscrit et des langues iraniennes. Cette opinion s'appuie surtout sur ce que les aspirées sanscrites sonores sont représentées par des aspirées eu grec, et pour la plupart aussi en latin... Au contraire, les tenues aspirées sanscrites sont représentées presque constamment dans les langues classiques par des tenues pures ; Taspirée sanscrite t', la plus communément employée parmi les aspirées dures, est notamment toujours remplacée en grec et en latin par t, t. (Bopp, t. I, p. 45.)

(2) Eu latin , il n'y a pas d'aspirées véritables, leur place ayant été prise par les spirantes correspondantes. Cependant la spirante dentale s ne se rencontre jamais en latin comme représentant une aspirée dentale primitive (th ou dh). — En gothique, les aspirées vériubles manquent également, b moins qu'on ne prononçât comme une aspirée le ih. Dans la série des gutturales et des dentales nous n'avons que les spirantes h et f. Celte observation semble s'appliquer également à l'ancien haut-allemand.— Dans les dialectes slaves, y compris le lithuanien, les aspirées manquaient originairement. (Max. MûUer, Leçons tur la science du langage, â« série, trad. Barris et Perrot, t. I, p. 252-S53.)

(3) Bopp, Gr, comp., p. 50 et suiv.

Sanscrit.

Latin.

Gothique

Mad'tas.

Médius (osque Mefios).

Tub'yam, à loi.

Tibi.

Prr'us, large.

Latus,

âb'arât, il porta.

abara.

Le sâDscrit lui-même, malgré sa richesse, ne possède pas certains sons que Ton trouve dans d'autres langues ariennes, la lettre F par exemple. Il ne faut donc pas s'étonner si le quichua n'a point toutes les lettres qui se trouvent dans les branches de la famille arienne. Il a remplacé les nuances qui lui manquent par d'autres nuances, et nous verrons tout à l'heure, en examinant chaque lettre séparément, les artiQces et les combinaisons dont il a usé pour rendre les sons qui, dans les langues détachées postérieurement du tronc arien primitif, sont exprimés par des caractères distincts.

Aucun mot de pur quichua ne commence par une double consonne; une consonne simple peut seule être mise, non-seulement au commencement de la première syllabe, mais encore au commencement de toutes les syllabes suivantes. Partout où, dans le cœur d'un mot quichua, l'on rencontre deux consonnes accolées l'une à l'autre, il faut les séparer et rattacher : la première à la syllabe qui finit, la seconde à la syllabe qui commence. IsMU, se corrompre, pourrir, devra se décomposer en is- MU, KACHKA, sc retenir,- en kach-ka, et ainsi de suite. Il faut excepter pourtant de cette règle les syllabes nasalisées, comme soNKO, cœur, inti, soleil^ etc. Mais ici encore l'exception est plus apparente que réelle; tous ces mots nasalisés supposent, en quichua comme en sanscrit, l'existence d'un radical primitif dépourvu de la nasale.

C'est ainsi que Inti^ le soleiU et le mot sanscrit correspondant indS scintiller, briller, se rattachent au radical IT*, aller, courir, rayonner. A part ces cas, le quichua pousse si loin Thorreur des chocs de consonnes qu'il intercale souvent des voyelles là où le sanscrit et les autres langues ariennes ont deux consonnes au commencement du mot. Pour n'en citer qu'uù exemple, tous les mots qui se rattachent à la racine arienne plu, couler, courir, intercalent une voyelle entre la consonne p et la semi-voyelle li ou r, qui correspond, en quichua, à la lettre I :

PiLLui, nager, naviguer. Playa, navire. Yr^i», naviguer.

Para, pluie. Plu , couler. d

PiLLu, voler. » 7ri).-a/»70f , grue , p/u-ma,

plume.

PuRi, aller. > nopif^ta, passer, traverser.

Le quichua n'est pas d'ailleurs la seule langue arienne qui répugne à ces rapprochements de consonnes auxquels nos oreilles sont si habituées. Le zend, lui aussi, sépare volontiers les consonnes que les autres idiomes congénères unissent sans scrupule. La voyelle e se trouve souvent insérée entre deux consonnes qui se suivent immédiatement en sanscrit (1).

Sanscrit. Grec. Zend.

Prr'us, large. Tr^aruc. Peret'os.

Dadars'a, je vis. » DAdares'a.

DadmAsi (véf(2tfuf), nous donnons. » DademabÎ.

On rencontre néanmoins^ en quichua, certaines

^JL,

1) Bopp., Gr. camp,^ p. 79.

formes qui semblent, au premier abord, constituer une exception réelle à la règle que nous venons de poser : ce sont les formes que les grammairiens et les lexicographes espagnols du XVII* siècle écrivent avec les signes CC, PP, TT. Il est certain que, si Ton fait prononcer aux indigènes quelques-uns des mots ainsi écrits : cGARi, brave, ppacha, éternel, ttahua, quatre^ la manière dont ils produisent le son initial peut faire croire que ces mots commencent réellement par une double lettre et que l'orthographe usitée le plus généralement est bien l'orthographe véritable du mot quichua. Toutefois, si Ton étudie avec attention la prononciation de ces mots, l'on remarque bientôt que l'on s'était fait une idée fausse de la valeur du son par lequel ils commencent. Dans ccARi, dans ppacha, dans ttahua et dans tous les autres vocables analogues, il y a redoublement, non point de la première lettre, mais de la première syllabe. En réalité, les Quichuas disent, non point ccari, mais CÂCARi, non point ppagha, mais papacha, non point TTAHUA, mais tatahua. Ce qui a trompé les grammairiens espagnols, c'est que les indigènes prononcent fort vite la première syllabe et la précipitent, pour ainsi dire, sur la seconde de manière à paraître ne former qu'un seul son. Il se passe quelque chose d'analogue dans quelques-unes de nos langues modernes, en allemand par exemple. Un Allemand, dans la conversation, ne dira jamais gegeben, donné; il prononcera la première syllabe si vite, qu'il semblera l'avoir supprimée entièrement, et qu'un étranger qui traiterait la langue de Gœthe comme les moines espagnols traitaient le quichua aurait toute raison d'écrire ggeben le participe passé du verbe

GE6EN. Au lieu d'une exception , nous trouvons un procédé de composition particulier au quichua et, en gênéraU aux langues agglutinantes. Pour exprimer la pluralité ou simplement pour renforcer Tidée exprimée par un mot^ le quichua double le radical de ce mot (1). Ainsi :

De Tiu, sable, il fail tiu-tiu, désert de sable.

De HACHA, arbre, » hacha-hacha, forêt.

De RUNA« rhomme, » runa-runa, le peuple.

De SARA, maïSy » sara-sara, champ de maïs.

Toutefois^ dans la série de mots qui nous occupe, ce n'est ni le mot entier que Ton redouble, ni même la première syllabe tout entière; c'est la première consonne suivie de sa voyelle, de même qu'en grec, en sanscrit et dans les autres langues ariennes, le redoublement qui atteint le parfait du verbe. Le sens du mot, ainsi modifié, devient plus fort et prend une teinte emphatique.

Kari, brave. kakari, le brave par excellence, le guerrier.

KoHPi, robe longue, kokohpi, même sens.

Pour éviter toute confusion, nous intercalerons entre les deux consonnes la voyelle propre à la première syllabe : au lieu de KKart, nous écrirons K^Kari; au lieu de PPacha, P*pacha; au lieu de TTahua, T*tahua.

(1) Tscbudi, Sprachlehret p. 131; Holguin, Arie de la lengua Quichua^ p. 31. Lima, 1842.

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