CHAPITRE VI
Aire géographique. — Court historique. — Le irotleiir ; sta " tistiques, vitesses, records, achats d'étalons — Le trotteur étalon de selle. — Le modèle du trotteur. — Qualités du trotteur. — Ses défauts. — Son inaptitude comme étalon de selle. — Ses aptitudes supérieures ù l'attelage. — Son rôle bienfaisant dans l'élevage.
Sous la dénomination de trotteur, on comprend généralement à la fois le trotteur qualifié et son dérivé le demi-sang normand qu'on trouve en Normandie, en Vendée, en Charentes, en Anjou, en Charollais, et même çà et là dans le nord et l'est de la France, voire même dans le Sud-Ouest. Dans cette dernière région, en effet, on a pu recenser, en 1911, plus de 3.700 juments saillies par le demi-sang anglo-normand ,et plus de 800 par le trotteur normand K
1. Voir, à la fin du chapitre vu, le tableau statistique des naissances de sang anglo-normand. Nous renvoyons le lecteur désireux de connaître en détail l'élevage normand aux excellents ouvrages le Demi-Sang en Fiance, par M. Gallier ; le Haras et la circonscription dn dépôt d'étalons de Saint -Lô , par M. de Ghouin, ofQcier de Haras, où on trouvera les renseignements les plus complets sur cette production.
YJélevage normand proprement dit s'étend naturellement sur les départements de la Manche, de l'Orne et du Calvados, constituant l'ancienne Normandie.
La Manche (Gotentin, Avranches, Bocage), est surtout un pays producteur avec ses 20.000 poulinières, presque toutes de demisang, très aptes à produire le bon cheval de Remonte.
L'Orne, où l'élevage de demi-sang se fait principalement dans le Merlerault avec 2.630 poulinières. On y réussit surtout du trotteur de haute origine et de grande qualité.
Le Calvados (haut et bas pays d'Auge, plaine de Gaen, Bessin) est surtout un pays éleveur, principalement dans la plantureuse plaine de Caen. Ainsi, sur une population chevaline de 60.000 à 65.000 têtes, on n'y compte que 5.000 poulinières, plus 400 à 500 consacrées au trait. C'est dans le Calvados que les poulains de la Manche viennent acquérir du volume.
Quant à la Seine-Inférieure, fort peuplée en chevaux (70 à 75.000 chevaux de tous genres), un millier seulement de ses 6.000 poulinières sont affectées à la production du demi-sang,
généralement moins réussi que dans les départements précités.
Pour bien comprendre ce qu'est le moderne cheval normand, on doit remonter un peu le cours des âges et l'étudier à travers l'histoire.
Dans la plantureuse Normandie, le cheval a existé de tous temps '. Au Pin subsistent les vestiges d'un hippodrome gaulois. Les ducs de Normandie, les abbayes s'employèrent à améliorer et à conserver la race qui, déjà, possédait un certain volume et des aptitudes cavalières. Les croisades multiplièrent les mélanges avec l'oriental ou l'africain. Puis l'andalou, comme partout, joua son rôle, avec éclat, surtout pendant la Renaissance Colbert, en 1603, importa des barbes. Les routes cependant s'améliorant, les carrosses se multiplièrent ; pour faire des carrossiers, l'étalon danois s'imposa et finit, à la fin du xvni^ siècle, à évincer complètement le barbe léger qui était resté pour assurer le service de la selle. Cependant, dès le commence-
1. Voir Ze Cheval de selle en France, du mêmeauteur, chez Pion, Nourrit et Ci', éditeurs.
ment du xvii® siècle déjà, on comptait quelques anglais.
En 1791, sur 68 étalons, le Pin possédait 35 très beaux étalons anglais, importés parle prince de Lambesc. Ils furent les pères de la race normande moderne. Sous Napoléon P', on introduisit en Normandie des orientaux et de bons anglais de pur sang, parmi lesquels Yoiing Rattler et Eastheam.
Jusqu'en 1840, les Haras continuèrent le croisement anglais. Comme dans le Midi, il y eut excès, amincissement, élongation du modèle. Alors les Haras eurent Fexcellente idée de se servir, comme améliorateur, du demi-sang anglais (issu du trotteur Norfolk et du pur sang), animal substantiel, vite au trot, et à hautes actions. La famille trotteuse normande était fondée. Elle se reproduit aujourd'hui sur ellemême, avec quelques rares retours au pur sang par les mères.
Le trotteur, qui depuis reçut d'assez abondantes infusions de sang pur, devint l'étalon améliorateur général qui, tout en donnant à la
race indigène normande des allures vites et brillantes, la sauva de l'abâtardissement.
De 1860 à nos jours, la famille trotteuse se perfectionna au moyen de la sélection par les courses au trot, la plupart montées, ce qui assure, jusqu'à un certain point, la force et le développement squelettique et musculaire des étalons, sans leur donner pour cela, sauf en de Ypves cas, des aptitudes à la selle.
, "i sélection par les courses ne laissa subsister que trois familles trotteuses : celle qui descend de Matchem, pur sang, et qui s'enorgueillit de Conquérant et de Fuchsia, le plus prépotent étalon trotteur moderne ; celle qui descend d' Eclipse, pur sang, et qui par the Heir of Linné, pur sang, eut Phaéton^ gloire déjà ancienne de l'élevage normand; et enfin la descendance de Phœnoménon (^Tigris et Niger).
, Actuellement, les courses au trot sont très prospères. Leur budget, géré par la Société du demi-sang, s'élève à 2.592.494 francs pour toute la France, et dont 535.700 francs réservés à la seule Normandie. Il se court annuellement plus de 2.000 épreuves.
Les moyennes des vitesses françaises sont très satisfaisantes. En 1911, 138 trotteurs de Sans ont couru en moins de 1 ' 40^\ en moyenne 1' 36^^ Un seul cheval français, par contre, tient le record de 1' 2\" . Le record de la distance a été établi en 1888 par Capucine^ 6.000 mètres sur le pied de 1' 38''. Actuellement bon nombre de trotteurs font leurs 4.000 mètres en 6' 12''. Le record sur cette distance a étéétablien 1910, en 5' 57", soit V 29" le kilomètre. Ces quelques exemples montrent de quelle qualité doivent être dotés les trotteurs pour établir de telles moyennes.
D'après le chiffre des saillies on peut fixer à 6.420 environ celui des naissances d'issus directs du trotteur, dont 2.700 en Normandie (191 1). Mais tous ces produits ne sont pas trotteurs, car pour mériter la qualification de trotteur et faire partie de l'élite de l'élevage de demi-sang, le poulain doit non seulement avoir au moins un ascendant trotteur, mais encore fournir certaines vitesses minima en épreuve publique (T 46" le kilomètre, à 3 ans).
L'Administration des Haras entretient en ses écuries 342 étalons de demi-sang qualifiés trotteurs contre 1.242 demi-sang carrossiers non qualifiés trotteurs (1910).
L'Etat achète tous les ans un nombre à peu près constant de trotteurs. En 1910, il en a acquis 30 sur 82 présentés pour la somme de 325.000 francs, dont un à 17.000 francs, 10 à 10.000 et 14.000, un autre h 30.000 francs, Hoche, à M. Olry Rœderer^ plus le gagnant du prix du Ministère, Icare, au même, à 20.000 fr.
Ce sont là de bons prix, et il y a lieu de s'étonner que la Cavalerie soit fondée à se plaindre de l'imperfection de ses Remontes de demi-sang. Il faut toujours, en effet, lorsqu'on étudie notre élevage de demi-sang, en arriver à étudier et à juger le rôle du trotteur comme géniteur de galopeurs, procédé en usage dans notre seul pays. Il est advenu, en effet, que la Société dencouragement à ï élevage du demi-sang oubliant l'article de son programme concernant les courses au galop, n'encouragea que les courses au trot, c'està-dire le seul élevage du trotteur. Les plus riches éleveurs normands se livrèrent à cette industrie, naguère encore rémunératrice, et leur influence
fut rapidement assez grande pour obliger les Haras à n'acquérir comme reproducteurs de demi-sang que des étalons à record de trot, quel que fût leur modèle et leur degré de sang, et à les employer officiellement dans toutes les régions d'élevage du cheval de remonte. C'est ainsi, fait remarquer le lieutenant-colonel de Montjou, « qu'à part les races de trait et celles du Midi, on ne trouve plus en France que ce que l'appellation officielle dénomme le demisang carrossier ».
Cet état de chose, on doit y insister, a été néfaste en ce qui concerne nos Remontes militaires. Nous ne répéterons pas ici les protestations de la Cavalerie. On a fini d'ailleurs par les écouter, bien que tardivement.
Nous renvoyons le lecteur à la brochure récente de M. le général Dubois, aux rapports officiels de MM. les directeurs des Haras au Ministre, ainsi qu'aux avis unanimes de tous ceux qui, civils ou militaires, ont été obligés de se servir de l'issu du trotteur tant pour euxmêmes que pour la troupe. Citons, pour justifier la sévérité de ces appréciations, les statistiques suivantes : sur les 22 chevaux, non de pur
sang, classés en tète dans le Championnal du cheval crarmes annuel depuis sa fondation, 13 étaient issus du père pur sang, 9 du père demi-sang, aucun dutrotteur en moins de l'40^\ Sur les 586 chevaux de selle classés depuis 1910 parmi les meilleurs comme modèle et allure par la Société hippique française, 369 sont issus du père pur sang, 160 du père demi-sang, 57 seulement du trotteur en moins de V 40^^
Aujourd'hui, le trotteur étalon de selle ne trouve guère de défenseurs que parmi les industriels qui le fabriquent ou parmi ceux qui, professionnellement ou politiquement, ont assumé la tâche de retarder le moment où les Haras lui enlèveront, d'accord avec les remontes^ le monopole de la production du cheval de tête et de troupe.
La sélection par la vitesse a doté les trotteurs de classe d'un modèle spécial qui les rend inharmonique et déséquilibrés pour le service de la selle. Ceux d'entre eux qui galopent bien — on en compte très peu — sont incommodes, inconfortables et, d\ine façon générale, peu sûrs à l'extérieur. De plus, la race trotteuse s'est peu à peu affinée et ses représentants sont dotés d'un
modèle léger, défaut beaucoup plus grave pour les demi-sang que pour les pur sang.
Pour ces raisons, reconnues enfin péremptoires, l'armée a fait adopter le principe que les achats d'étalons de demi-sang destinés à la selle auraient lieu d'après le modèle et la qualité, et non plus seulement d'après le record de la vitesse au trot. De plus, une catégorie spéciale et nouvelle est admise aux Haras nationaux, celle des demi-sang étalons de selle pour gros poids. Il se peut que si on sélectionne sérieusement et avec esprit de suite des étalons de demi-sang sur leurs aptitudes à la selle, on arrive à réunir un groupe suffisant de reproducteurs donnant toute satisfaction.
Néanmoins, même actuellement, on rencontre dans les concours de très bons fils de demi-sang anglo-normands, pour forts poids, amples, distingués, solides, sans aptitudes trotteuses extraordinaires, mais doués d'un beau branle de galop. Ceux-là sont presque toujours fils ou petits-fils de pur sang par le père. Leur nombre est restreint parce que les étalons de cette formule, appelés à un avenir certain, sont encore rares aux Haras. Nous parlerons plus
loin de demi-sang issus direclcmeiit d'un père ou d'une mère pur sang.
Si, comme cheval de selle, le trotteur peut facilement être critiqué par ceux surtout qui sont dans l'obligation de le monter, du moins, comme père de cheval d'attelage et comme cheval d'atlelage de luxe ou de service, il est un bel et utile animal, brillant, régulier, très vite, excellent serviteur dont l'attitude, le modèle, les allures, donnent l'impression de la force et de la noblesse. Ce modèle, bien que souvent trop allégé par la sélection sur la vitesse, et cette qualité permettent de le déclarer nettement supérieur aux autres animaux d'attelage produits à l'étranger.
On doit être, d'autre part, reconnaissant à la race trotteuse sélectionnée par les courses d'avoir infusé dans le troupeau anglo -normand une certaine quantité de sang pur (que le trotteur demandait lui-même au pur sang), d'avoir augmenté la qualité propre et la densité du tissu de nos chevaux de service, ensemble que ne pouvait toucher directement, sans danger, l'amélioration directe par le pur sang.
Ce sont ces questions ancestrales qui per-
mettent de rencontrer parfois des Normands de pères et de mères demi-sang confirmés, présentant, cependant, les aptitudes du cheval de selle comme modèle, allures et de très remarquables dispositions au saut. De tels exemples sont assez rares pour ne pouvoir améliorer la mauvaise note que mérite, au point de vue de selle, la moyenne de cette production.
Un bon nombre de poulinières trotteuses s'imposent à l'admiration. Beaucoup, très près du sang, sont bien souvent d'un admirable modèle. On peut douter pouvoir trouver en Europe un stock de juments de demi-sang aussi impressionnant que celui présenté au Concours central annuel des reproducteurs à Paris. Il est donc regrettable que Tautomobilisme vienne menacer, surtout en ses dérivés, une production qui faisait la gloire et la richesse de la Normandie. Cependant, il n'est pas probable que, d'ici de longues années, le trotteur disparaisse. Les choses mises au pire, il restera toujours un animal de course trouvant en lui-même sa raison d'être et ses moyens de subsister.