DISTRIBUTION GÉOGRAPHIQUE DES LANGUES ET DES RACES
ses troupes ». Des renseignements fournis par les inscriptions •cunéiformes, par Hérodote, par Hécatée, il résulte que les anciens vivaient une connaissance très nette des peuples de l'ancienne Arménie, peu à peu refoulés vers les pentes sud du Caucase, et une connaissance on ne peut plus vague des races de l'autre versant, Scythes et Gimmériens, qui pourtant avaient plus d'une fois envahi et bouleversé l'Asie.
Avant d'être un refuge pour des groupes plus ou moins compacts d'anciens peuples, concassés, broyés par des conquérants mieux armés, le Caucase a été un passage — au moins à ses extrémités occidentale et orientale — non seulement pour ces Scythes, multitudes de race inconnue, fort mêlée sans doute, qui jetèrent bas le premier empire chaldéen et précipitèrent les Pasteurs, les ïïyksôs, sur l'Égypte des pharaons, mais encore pour une avantgarde hellénique, iono-lydo-phrygienne, qui a transmis à ses des- -cendants, les fabuleux Argonautes, un vif souvenir de la Colchide; et aussi, fort probablement, pour les futurs Arméniens, qui sont venus se fixer précisément au siège de l'ancienne nation alarodienne ou géorgienne, à Van, près du grand lac, près des inscriptions trilingues, dont une colonne pourra peut-être nous éclairer sur les formes antiques du géorgien. Strabon comptait dans la Caucasie soixante -dix peuples et soixante -dix dialectes. Les Romains entretenaient sur la frontière, à Sébastopolis, jusqu'à 130 interprètes. Aboulféda appelait le Caucase « la montagne des langues » ; beaucoup de ces langues sont en train de disparaître, et l'étude comparée en deviendra de jour en jour plus difficile, Toutefois, si l'on s'en rapporte aux indications de Klaproth, du baron Uslar et de l'académicien russe Schifner, le classement n'en .serait pas fort compliqué. Mais il faut avoir soin d'abord d'écarter l'arménien des bords de l'Araxe, l'ossète, idiome éranien réfugié dans un district central au sud-est de l'Elbrouz, le persan moderne et le tatar ou turc de l'Aderbaïdjan, qui se parlent sur les côtes sud-occidentales de la Caspienne , le nogaï et le koumouk sur •divers points du versant nord. On se trouve alors seulement en présence du groupe caucasique proprement dit, représenté, au nord du Caucase, par les Abazes, les Tcherkesses, les Kistes, les Tchétchènes et les Lesghiens, de la mer Noire au Daghestan; au sud du Caucase, par les Iméréthiens, Mingréliens et Lazes, par les Géorgiens et Suanes, entre la mer Noire et le bassin moyen du Cyrus et de l'Araxe (aujourd'hui Koura et Aras). On trouvera sur les cartes et dans la géographie de Reclus les noms de fort nombreuses tribus souvent bien intéressantes par quelque trait de
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mœurs, quelque croyance antique, parla beauté de leur type ou par leur courageuse résistance à la domination russe. Mais au point de vue linguistique, elles appartiennent vraisemblablement à l'une des deux divisions que nous venons d'établir.
Le groupe du nord ou circassien se rattache-t-il à une souche commune? Ce n'est pas certain; d'ailleurs, il a été désorganisé et anéanti par la conquête russe; je ne crois pas qu'il comprenne un million d'individus. La nation tcherkesse, qui était musulmane, s'est expatriée presque tout entière; elle est remplacée par des Slaves et des Allemands. On a recueilli quelques légendes tcherkesses. La langue est dure, remarquable par des claquements particuliers et par l'incorporation des suffixes de nombre.
Le groupe du sud, ou kartvélien, anciennement christianisé, demeure, non pas indépendant, mais plus intact — un à deux millions — autour du Koutaïs et de Tiflis. Il répond géographiquement à la Colchide et à l'Ibérie des anciens. Son dialecte principal, le géorgien, a un alphabet; cultivé au moyen âge, il appartient, comme le circassien, à la classe agglutinante. Il était sans doute apparenté à la langue, plus orientale , des Aghovanik ou Albaniens, disparue complètement au xv"* siècle -sans avoir laissé de traces écrites. Les chroniques géorgiennes ont été traduites en français par M . Brosset. Les noms d'Ibériens et d'Albaniens, de Géorgiens, de Suanes, de Kartvéhens demandent quelques explications. Les deux premiers, qui ne doivent suggérer aucun rapprochement soit avec les Albanais d'Épire, soit, et encore moins, avec les Ibères d'Espagne, sont assez anciens. Albanien, Alwank en arménien, est mentionné dès le temps d'Alexandre. Ibérien, par les formes Wii^q en arménien, Avir en pehlevi, Abeires, en grec, remonte à une îovmQ S abeiro, S aspire, donnée par Hérodote. Les Saspires faisaient partie de l'armée de Xerxès. Géorgien vient du patron chrétien, moine ou chevalier, que se sont choisi les Ibériens. Kartvélien, Karlouli, est un véritable nom national et rappelle Karthlos, héros éponyme de la race, fils de Thargamos, le Togarma biblique, luimême fils de Japhet.
D'où venaient ces langues, qu'il est aventureux déjà de ramener à une unité caucasienne, et dont le vocabulaire résiste à tout rapprochement avec les autres idiomes agglutinants ?D'où venaient ces peuples, si beaux, si rapprochés par leurs traits du type éranien, et qui étaient fixés autour du Caucase longtemps avant le développement du sémitisme assyrien, avant l'arrivée des premières migrations indo-européennes. Ces questions, comme tant d'autres, resteront sans réponse. J'ai quelquefois pensé qu'ils
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étaient des pré-aryens, c'est-à-dire des peuples blancs apparentés h ceux qui erraient de l'autre côté de la Caspienne, sur les rives de l'YaxarLe ou de l'Oxus, et séparés de leurs congénères avant l'apparition, toute locale d'abord, de la flexion et de la langue mère indo-européenne; ils seraient demeurés à l'étage agglutinant, protégés par leurs montagnes contre la contagion d'un système linguistique plus avancé.
M. Lenormant les eût rattachés plus volontiers aux anciennes populations de la Mésopotamie et delà Chaldéc, non pour la race, toutefois, mais pour la langue. Selon lui, les inscriptions à grand peine déchiffrées de Van, et qui appartiennent sans doute à la langue préarménienne des gens de l'Ararat, Urarii, Alarodiens, pourraient servir de trait d'union entre les dialectes géorgiens, caucasiques, et les plus anciens idiomes de la vieille Babylonie.
Aujourd'hui, l'obscurité qui plane sur les origines chaldéennes s'est, sinon dissipée, au moins singulièrement éclairée, grâce aux découvertes de ces grands déchiffreurs de cunéiformes, les Rawlinson et les Oppert.Une sagacité, vraiment prodigieuse, a pu restituer, non sans lacunes, mais sur pièces authentiques, l'histoire militaire, sociale et intellectuelle de la double vallée du Tigre et de l'Euphrate, depuis au moins vingt siècles avant notre ère. On a pu ainsi redresser les noms, retrouver les dates, singuUèrement altérés par les écrivains hébreux, pourtant si rapprochés des Babyloniens par la langue et la race; on a pu séparer des observations personnelles rapportées par Hérodote les contes que le naïf historien a recueillis sur la foi d'interprètes ignorants ou abusés, par exemple les histoires de Bélus, de Ninus et de Sémiramis. Enfin, à côté d'un dialecte sémitique appartenant au rameau central entre l'araméen et l'arabe, à côté de cette langue si redondante sous le ciseau des scribes de Sennachérib et d'Assourbanipal, Mi\I. Oppert, Lenormant, Schmidt pensent avoir deviné, puis établi, malgré l'opposition acharnée de M. J. Halévy, la présence d'une autre langue, étrangère et antérieure à l'idiome des conquérants sémites, si vivace qu'elle s'est longtemps imposée à la chancellerie des rois de Babylone et de Ninive, et qu'elle figure encore sur mainte tablette, en regard du texte assyrien, comme traduction et commentaire. On a contesté l'existence de cette langue, nettement agglutinante, et dont plusieurs savants ont écrit la grammaire; on l'a présentée comme une erreur de lecture, comme une forme soit archaïque, soit symbolique et factice, hiératique pour ainsi dire, de l'assyrien usuel. Mon incompétence assurément m'interdit de prendre parti dans ce débat. Mais quelle que
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soit OU ne soit pas cette seconde langue des inscriptions chaldéennes, qu'on doive l'appeler cryptographique avec M. Halévy, sumérienne avec M. Oppert, accadienne avec Lenormant, il est un point qu'on ne peut révoquer en doute, c'est l'existence des peuples auxquels on l'attribue. Les Soumir et les Accad, mentionnés par la Bible, occupent une place invariable dans le formulaire officiel. « Roi des Soumir et des Accad » est un des titres constants des monarques assyriens. En Élam (Susiane), en Chaldée, en Babylonie, ils formaient le fond de la population. Force est donc de voir en eux les prédécesseurs et les éducateurs des Kaldi (Kasdim selon la Bible), des Kissi ou Kosséi, Koushites (que M. Maspéro assimile aux Éthiopiens orientaux d'Homère), enfin des Cananéens, Araméens, Assyriens, tous sémites ou parlant des dialectes sémitiques. L'antiquité des établissements accado- sumériens est clairement démontrée par les silex taillés et polis, flèches, haches, marteaux, trouvés dans leurs sépultures auprès d'objets en or, d'ustensiles en bronze et d'ornements en fer. On est fondé à leur attribuer une part considérable dans l'invention des cosmogonies, des cultes obscènes et des superstitions talismaniques si répandus en Orient ; et c'est d'eux que les Sémites reçurent la déplorable écriture cunéiforme, adoptée depuis par les Hittites de Syrie, par les Cypriotes, par les Arméniens et par les Perses.
Les cunéiformes, qui semblent composés de coins, de clous et de têtes de flèches, résultent de l'altération, de l'abréviation de figures imitatives. L'usage s'en est prolongé, chose prodigieuse, i jusqu'au premier siècle de notre ère. « Quelques-uns de ces : signes, dit M. Maspéro, sont de véritables idéogrammes, qui ne se I prononcent pas toujours et indiquent seulement le sens général; I le plus grand nombre expriment des syllabes, tantôt simples, i composées d'une voyelle et d'une consonne ou vice versa, tantôt • complexes, formées de plusieurs consonnes. » Les syllabes complexes peuvent s'écrire de deux façons : 1° en les décomposant de 1 manière à en former deux syllabes simples dont la seconde comimence toujours, dans la prononciation, par la voyelle de la pre- ' mière : ainsi le mot napsat, àme, peut se chiffrer na-ap-sa-at ; 2° au moyen d'un caractère spécial répondant à chaque syllabe : napsal. Nabou-Kou dour-Oussour peut être épelé Nabu-Kiidur-Ussur, •ou bien Na-bi-uv-ku-du-ur-ri-u-lsu-ur. Ajoutez que la plupart des ^signes peuvent exprimer plusieurs sons différents. Le chinois et 'l'égyptien n'ont jamais imaginé de procédé plus défectueux. Aussi 'quelles difficultés ces rébus n'ont-ils pas opposées aux déchiffreurs I in a fallu cent ans pour en triompher, pour reconnaître les cinq
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OU six langues éteintes qui ont employé diversement les cunéiformes. Ce n'est que justice de rassembler ici les noms des principaux savants qui se sont voués à cette tâclie et l'ont menée à bonne fin : Niebuhr, 17G5; Tychsen, 1798; Munter, 1800; Grotefend, 1802; Eugène Burnouf et Lassen, 183G; et, plus récemment, Ilawlinson, Hincks, Fox Talbot, Lenormant et Opperl. Grâce à ces derniers, qui sont les créateurs de la science assyrienne, en moins de trente ans, trente siècles d'histoire sont sortis des tombeaux et des ruines. Après avoir expliqué avec certitude les textes babyloniens, ninivites et mèdes, on a exhumé lés débris de l'antique littérature clialdéo-sumérienne.
Les Sumir et les Accad se sont fondus dans leurs successeurs sémitiques et éraniens. A peine si l'on connaissait leur nom, et voilà qu'on est conduit à leur assigner un rang éminent parmi les éducateurs industriels et religieux du monde. A quelles races appartenaient-ils? Sans doute à ces autochtones plus ou moins foncés de peau, intermédiaires entre le Mongol et le Malais, entre les noirs orientaux et les diverses variétés des blancs caucasiens. Leur langue, à peine retrouvée — si elle l'est — , a été, bien prématurément, reliée d'une part aux idiomes éteints de l'Ararat et aux dialectes encore vivants de la Géorgie, d'autre part à la famille dravidienne ; bornons-nous à en signaler le caractère agglutinant, qui n'implique aucune parenté originelle.
Sur la route de l'Inde, où nous allons retrouver des groupes isolés ou compacts de langues appartenant à cette classe immense, il faut nous arrêter un moment à quelques îlots de populations perdues dans l'obscur chaos du Bélouchistan , depuis Kej, Panjgûr et Falk jusqu'aux limites du Séistan. Ce sont les Brahoui ou Birrhui, dont le patois, fortement mélangé d'hindi et de persan, laisse entrevoir quelques affinités dravidiennes. La grammaire, en tout cas, est agglutinante et fort simple : point de genres, deux nombres, le singulier et le pluriel. Point de pronom relatif. L'adjectif, invariable, précède le substantif. Le verbe, neutre ou actif, peut prendre des formes causatives et négatives, admet un seul mode, l'indicatif, et trois temps, passé, présent et futur passé. Toute la dérivation s'opère à l'aide de suffixes.
L'Inde, où nous entrons pour la première fois, est un monde, qui mesure vingt-trois degrés sur vingt-six et qui renferme une population égale environ aux deux tiers de la population européenne, plus de deux cent cinquante millions d'habitants de toute couleur et de toute race. C'est par la frontière occidentale, le bassin de rindus, que des groupes aryas, relativement peu nombreux, mais
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pourvus d'une langue et d'une culture tout à fait supérieures, sont lentement descendus vers les affluents du Gange, entre le xv" et le x° siècles avant notre ère, et de là ont rayonné en tout sens, au nord et à l'est, vers l'Himalaya et l'Indo-Chine, au sud, le long des côtes, jusqu'à la pointe du Dékan et la grande île de Ceylan, qui a 1100 kilomètres de tour. Telle fut leur prépondérance qu'ils ont marqué cet immense pays d'une empreinte ineffaçable; ni les guerres intestines, ni les invasions, ni les conquêtes durables n'ont entamé sérieusement ni la très mauvaise organisation sociale ni la dévotion fanatique et minutieuse des Hindous éduqués par les brahmanes. Mais le nombre des Aryas, des blancs, était trop faible pour agir sur le sang de la multitude, ou plutôt du chaos indigène. Les mailles du réseau politique, social et religieux ne purent jamais se resserrer assez pour enlever tout refuge aux groupes, aux mœurs et aux croyances réfractaires ; enfin, même en des régions très aryanisées, la puissance d'expansion du sanscrit et de ses dérivés échoua contre des masses résistantes qui ont prétendu garder leur langage antique, s'en servir même pour exprimer les idées apportées par leurs vainqueurs.
En sorte que, sans compter les Européens, les Parsis, les Juifs et allophyles musulmans, il existe dans l'Inde de nombreuses tribus barbares ou sauvages qui se sont préservées de l'éducation brahmanique, tribus d'autant plus précieuses que leurs mœurs et leurs langues sont des témoins d'un âge antérieur à l'histoire. On leur a donné le nom de kolaryennes. Puis, outre ces tribus, déchues, qui habitent surtout la côte de Goromandel et l'épaisseur du plateau central ou Gondvâna, des millions d'hommes civilisés qui occupent la pointe massive du Dékan entre les Vindhyas et le cap Comorin gardent et cultivent leurs dialectes nationaux. Ce sont les Dravidas ou Dravidiens, race très métissée déjà et que certains ethnographes, bien hardis, peut-être, donnent comme la résultante de deux invasions, tibétaine et ouralo-altaïque, opérant sur un fond autochtone ou du moins encore plus ancien.
Les uns rapprochent, les autres séparent, pour la race et pour la langue, les Kolaryens et les Dravidiens; il semble que, dans le dernier état de la science, la séparation ait prévalu, et qu'il faille se garder, au moins pour un temps, d'appeler les premiers Dravidiens du nord, ou même Proto-Dravidiens. Il est vrai que le nom inventé en 1866 par M. Georges Campbell ne leur convient guère plus; passe en effet pour Kol qui appartient à l'une des tribus en question; mais Aryen est un contresens, puisque l'un des caractères de ces peuplades est de n'être pas aryanisées.
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Les plus sauvages sont les Djuângs, qui prêtent serment sur une fourmilière ou sur une peau de tigre. Petits, nus, tatoués, rouge brun, archers ou frondeurs, ces pauvres diables ne savent ni filer, ni tisser, ni fabriquer des poteries, et ignorent l'usage des métaux. Les Bîrhors, dans le district de llâzàribâgb, les Kôrvûs, du Tchùtià- Nâgpour, leur disputent le dernier rang : petits, foncés, tatoués, bas sur jambes, ils vivent dans les forêts, se construisent des huttes sur des rochers escarpés. Les voisins de ces derniers, Kols ou Moundas, Hôs el Bhûmidjs (le nom des Bhûmidjs.semble aryen; il vient de bJiûmi, la terre, et se rapproche peut-être du latin homo pour humo [»]); donc, tous ces Kols forment un total d'un million d'individus, les uns forts, trapus et couleur chocolat, les autres grands, cuivrés, aux cheveux raides et longs. Ils ne tissent, ni ne filent, mais savent forger. Ils se vouent au tigre pour le cas où ils manqueraient à leur serment (qu'ils oublient d'ailleurs très vite). Quelques-unes de leurs superstitions sont curieuses : si l'ombre d'un passant vient à se projeter sur leur nourriture, ils cessent de manger, et jettent le mets, hanté par un mauvais esprit. Les Kharrias, les Kûrs, et surtout les douze tribus des Santals paraissent d'un commerce moins douteux. Ils ont des maisons; les uns ne sont pas malhabiles cultivateurs, les autres, volontiers nomades, quittent leur pays, et se mettent en service. Les Santals au nombre de plus d'un million, plus petits que les Hindous aryens, ont la figure ronde, les yeux droits, les cheveux noirs, épais, le nez retroussé, la bouche large. Ils aiment la musique et la danse, les flûtes de bambou, les anneaux, les colliers, les bracelets et les beaux vêtements. Leurs mœurs manquent de sévérité.
Les dialectes kols ne laisseront comme témoignages écrits que quelques traductions partielles de la Bible en mounda et en santal, et quelques légendes ou chansons recueillies par des curieux. Ils présentent toutefois un certain nombre de particularités intéressantes, sous le rapport de la phonétique et de la grammaire. Leur vocalisme est très riche, et aux diverses classes de spirantes, chuintantes et explosives, ils ajoutent des variantes difficiles à définir et à imiter, qui semblent s"être introduites dans l'alphabet sanscrit sous les noms de lettres vxrébrales ou linguales. Dans le corps des mots, les consonnes sont séparées par des voyelles d'appui, longues, brèves, ou même neutres, comme notre e muet. La dérivation s'opère par suffixes et par infixes : dal, action de battre, da-pa-l, coussin, da-ua-pal, couverture. Les genres ne sont point marqués, mais le nombre a quatre ou cinq
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formes, le singulier, le pluriel, le duel, le pluriel particulier et le pluriel général : Ain « moi », abon « nous tous », ala « nous autres », alin et alan « nous deux », etc. La déclinaison est développée : génitif, datif, ablatif, instrumental et locatif.
Les pronoms sont personnels, démonstratifs, interrogatifs ; postposés, les pronoms personnels donnent un sens possessif. Apu « père », apu-ling « notre père », apu-pè « votre père ». Iiopon « fils », Iiojjon-in « mon fils ». Le pronom relatif manque. L'adjectif, invariable, précède le substantif. Le verbe, à proprement parler, n'existe pas, puisque, de tout nom et de tout adjectif les suffixes de personne, de lieu, de temps, peuvent tirer des
■ expressions verbales. C'est le cas de toutes les langues agglutinantes; mais l'abondance des combinaisons, l'emploi des auxiliaires, placent les dialectes kols sur la même ligne que le turc et le finnois, plus haut encore. Car non seulement ils font de leur
I pseudo-verbe une proposition qui incorpore les régimes directs
■ et. indirects ; non seulement ils savent lui donner la valeur active, 1 moyenne, passive, causative, intensive, etc. ; mais encore ils expriiment six ou sept modes : indicatif, impératif, potentiel, conditionnel, infinitif, gérondif, participe, et autant de temps, trois I présents, un prétérit, un imparfait, un plus-que-parfait. Beaucoup I parmi ces procédés sont communs au basque et aux langues ; américaines , et manquent au dravidien. Il n'est pas rare de ren- ( contrer chez des peuples incultes des organismes linguistiques : supérieurs à ceux de leurs voisins ou congénères civilisés; mais il
est souvent difficile d'expliquer cette apparente anomalie. Ici, des : hypothèses vraisemblables ont été proposées. Les Kolariens sont 1 les débris de peuples déchus, qui formaient, lors de l'invasion 1 brahmanique, la tête de l'humanité indienne. Écrasés, détruits I par les Aryas, ils ont été cependant assez forts pour modifier et (enrichir la prononciation sanscrite; leur influence se fait encore : sentir dans l'usage tout indien des consonnes dites cérébrales, et I peut-être dans la complexité de la conjugaison sanscrite.
Les diverses races, au contraire, auxquelles les Aryas ont donné I le nom de Dravidas, se sont trouvées arrêtées aux premiers degrés de l'évolution agglutinante; leurs groupes septentrionaux et centraux : Oraons du Bengale, Gonds de la Gondvâna, Ronds de il Orissa, etc., en sont restés à leur stade primitif; et les masses 1 profondes du Dékan — SO 000 000 d'hommes —, tout en recevant ;avec docihté l'éducation, les idées, les croyances apportées parles (Conquérants, ont gardé et fort habilement utilisé l'organisme très i pauvre de leurs langages rudimentaires.
88 DISTlllBUTION GÉOGRAPHIQUE DES LANGUES ET DES RACES
Mais quelques i*cnseignemenls descripUfs seront ici à leur place. Quant à la race, il est probable que les Dravidiens du nord et du centre sont restés plus près du type primitif que les Dravidiens aryanisés du sud.
Les Oraons du Bengale, au nombre d'environ UOOOOO, se disent venus de l'ouest, mais n'ont rien de touranien ou de mongolique; ils ont le front bas et étroit, les cheveux frisés, l'œil large et ouvert, les sourcils longs, les mâchoires et les dents proéminentes. Leur couleur est d'un brun très foncé; leur corps est d'ailleurs bien proportionné. Ils aiment les ornements de cuivre et s'en chargent la tète, le cou et les bras. Ils s'enivrent volontiers avec l'eau-de-vie de riz. Ils ont leurs danses, leurs bannières, leurs fêtes, leurs dieux particuliers et surtout les mille superstitions et pratiques familières, sur le globe entier, à tous les hommes encore plongés dans l'animisme diffus. Les Oraons habitent, pêlemêle avec leurs bêtes, des huttes misérables. Dans les villages où se sont conservées les anciennes moeurs, on observe deux coutumes exactement contraires ; ici, les célibataires des deux sexes dorment sous le même toit; là, au contraire, les garçons passent la nuit dans une case spéciale sous la surveillance d'un ancien; les filles paraissent être confiées à la garde des veuves âgées. Les Oraons primitifs hésitaient entre la promiscuité et la décence; leurs descendants n'ont pas encore choisi.
Des rives du Gange à celle de la Brahmani, les Radjmahâls, 'Mâlers ou Pahâryas (montagnards), 400 000, se construisent en bambou des maisons plus commodes, entourées de jardins et de vergers ; ils aiment aussi l'eau de riz et de sorgho fermentée; ils ont leurs pratiques divinatoires, leurs croyances animistes. C'est d'eux que les Aryas auraient reçu la métempsychose. Ils sont polygames. Ils enterrent leurs morts. Ils diffèrent des Oraons par leur face ovale, leurs lèvres épaisses et leurs cheveux longs relevés et noués sur la tête. Il y a des Gonds (30 000) dans le Bengale, mais leur habitat principal est la Gondvâna, district central et dangereux ; leurs vingt tribus ou castes comptent parmi les plus sauvages; ils vont demi-nus, la tête rasée, armés d'une hache et d'une pique, incendiant les forêts pour faire quelques semailles, empoisonnant les eaux pour prendre le poisson. Ce sont les Ogres, les Rakchas des légendes brahmaniques; une confusion se produit naturellement entre ces Gonds à la face aplatie, à la peau très • noire, aux cheveux épais, noirs, lisses ou légèrement ondulés, aux membres inférieurs grêles, et les Khounds, plus petits, mais également noirs, qui vivent au sud du Bengale, sur la côte d'Orissa et
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dont on connaît les superstitions sanguinaires, les Mériaks ou sacrifices humains.
Ces races diverses parlent des dialectes apparentés aux langues dravidiennes. Mais les Dravidiens proprement dits, que nous allons rencontrer dans le Maïssour et le Dékan, d'ailleurs très métissés d'Aryas, n'ont rien gardé des mœurs et de la barbarie de leurs anciens contemporains préhistoriques. Ce sont des civilisés qui ont leurs cités, leurs monuments, leurs industries et leur littérature; ce sont eux qui les premiers sont entrés en rapport avec les Occidentaux, Portugais, Hollandais; et le peu qui nous reste de l'empire que voulaient nous donner Dupleix et La Bourdonnais se trouve (sauf l'enclave de Chandernagor) situé sur leurs côtes. Soixante mille électeurs dravido-français concourent à nommer notre député et notre sénateur de l'Inde.
L'un des plus éminents parmi nos linguistes, notre ami Julien Vinson, a été élevé chez eux; il parle et écrit leur langue comme le basque et comme le français. Où pourrions-nous rencontrer un guide plus sûr? C'est donc d'après lui que nous indiquerons brièvement le rôle historique, le domaine, les dialectes et le développement littéraire des Dravidiens.
« L'existence des langues dravidiennes est constatée historiquement depuis de longs siècles. Des mots tamouls, noms géographiques, Sangara, Panclion, Madoura, se retrouvent dans Strabon, Ptolémée, Pline, et le Périple de la mer Erythrée. Un écrivain sanscrit du vii° siècle, Kumàrilabhatta, cite quelques mots tamouls communs, nader, marche, pâmb, serpent. On a considéré comme tamoul le nom du paon, thuJd, togéï, cité par le livre des Rois parmi les oiseaux rapportés d'Ophir à Salomon. Dès l'arrivée des Portugais à Goa, les jésuites, en vue de leur propagande, avaient étudié les idiomes originaux. Vers ISSO, ils enseignaient déjà dans leur séminaire d'Ambalakkàdu, près de Cochin, le malayàla et le tamoul. En 1S77, ils publièrent une Doctrina christiana en malayàla, à l'aide de caractères en bois gravés par un frère lai de leur ordre; en 1578, ils imprimèrent en tamoul une Fleur des saints. »
C'est par l'intermédiaire des Dravidiens que ces missionnaires ont étudié les mœurs et les religions de l'Inde et la langue sanscrite. Plus tard, assez naturellement, quand le jésuite français Cœurdoux et les premiers administrateurs anglais eurent signalé les rapports du sanscrit avec le latin et le grec, on laissa de côté les traditions et les langues méridionales. Tout l'intérêt se reporta vers le Gange et l'Indus. Cédant h l'engouement général et d'ail-
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leurs trompés par le nombre considérable des mots empruntés au sanscrit par le vocabulaire dravidien, les indianistes — Carey en 1814 — traitèrent le tamoul et ses congénères en dérivés, en fils du sanscrit. Confusion impossible, et démentie par les Indiens eux-mêmes. Il fallut revenir à une appréciation plus exacte; et, dès 181G, Ellis, le premier, affirma l'indépendance originelle du tamoul, du kanara et du telinga, admise aujourd'hui sans conteste.
Nul doute que les Dravidas, que Yinson est tenté d'assimiler aux antiques Parias, sur lesquels on a fait tant de contes, n'aient occupé une aire beaucoup plus étendue, à côté des Kolaryens. Mais leur domaine présent dépasse encore celui de l'italien, de l'espagnol ou du français. 11 s'étend du tropique du Cancer au cap Comorin et déborde sur la moitié septentrionale de Ceylan. Les dialectes principaux sont au nombre de cinq: au nord-ouest, dans le bassin supérieur du fleuve Krichna, le canara, canada, carnataka, est parlé par neuf millions d'hommes; au nord-est, le lémougou, telougou, telinga, par quinze millions, dont 5 000 habitants de notre petit comptoir de Yanaon; le telinga règne dans les bassins inférieurs et moyens de la Godavéri, de la Krichna, et sur la côte de Coromandel. C'est une langue très altérée, très adoucie et agréable, qu'on a nommée l'italien du Dékan ; et il est précisément accolé au dialecte le plus archaïque, le canara. Sur la côte est et dans l'intérieur du pays, entre le lac Poulikat, Bengalore et Trivandrum, dans les provinces de Madras, de Tandjor et de Tavancore, dans nos villes de Pondichéry et de Karikal, quinze millions d'hommes parlent le tamoul, tamil ; à l'ouest, autour de Cochin et de Cananore et dans notre comptoir de Mahé, règne la malyadjma, malayâla, ou maléolum (3 500 000), séparé du canara à l'est par les Nilagiris où s'abrite le très petit dialecte toda, et vers le nord par le toulouya ou tulu (350 000), flanqué du kudangu.
Deux ou trois menus faits semblent attester non seulement l'unité originelle, mais l'unité prolongée de ce groupe linguistique. Le nom du canara ou caranata a été donné précisément à la côte tamoule, le Carnatic; et le tamoul est volontiers nommé malabar par les premiers visiteurs européens; or, il n'occupe aujourd'hui sur la côte malabare que l'extrémité sud; le reste appartient au malayâla. Les Indiens de Malacca et de Singapore sont connus sous le nom de Kling, c'est-à-dire Telinga; ce sont pourtant des Tamouls. Le fait est que la séparation, aujourd'hui fort tranchée, des idiomes dravidiens, s'efTace à mesure
IDIOMES AGGLUTINANTS DE l'aSIK MÉRIDIONALE
qu'on se rapproche des formes anciennes en canara et en tamoul, , et quand on a reconnu dans le malayâla un dérivé, une cori'uplion
du. tamoul, dans le tulu, le kudagu, le loda, des intermédiaires .entre le tamoul et le canara. Le telinga, le plus altéré de tous, j procède aussi du tamoul. En somme, par la richesse de son voca- Ibulaire, comme par l'ancienneté de sa culture, le tamoul tient idans le groupe dravidien le rang dévolu au sanscrit parmi les ! langues indo-européennes; c'est aussi le seul, tout comme le
peuple qui le parle, qui conserve une certaine vitalité, une force
expansive ; le tamoul a peu à peu remplacé dans le nord de Ceylan lun dialecte arya ou pâli.
La prononciation dravidienne est douce; elle n'a pas d'aspirées; (en outre, elle s'affaiblit, s'amollit de jour en jour. Beaucoup de ;Sons adoptés par le tamoul populaire ne sont pas notés dans ll'alphabet; et là où vous lisez une voyelle pure comme a, u, è,
■ ou une diphtongue bien nette comme ai, il faut entendre quelque ichose d'indécis et d'assourdi. De même, les consonnes anciennes [paraissent avoir été peu nombreuses, puisque en tamoul l'écriiture ne distingue pas b, g, d, de t, p, k. Au contraire, les trilles, lies nasales, les chuintements et zézaiements ont toujours existé ten abondance et ont communiqué aux explosives une sorte de (tremblement et d'embarras, assez difficile à reproduire; les den- Itales surtout en sont affectées. Enfin les consonnes linguales apparttiennent aux Dravidiens autant qu'aux Moundas et Santals; elles i résLiltent de ce que nous appellerions un vice de prononciation, le '■contact inopportun delà langue soit avec les dents, soit avec le : palais; la consonne ne sort plus, elle est alors étranglée, inachevée, comme l et r dans l'anglais pickle ou lord, dans le provençal chival. Nous avons dit plus haut que le sanscrit avait dû ladmettre et employer ces sons bouchés. Deux particularités bien rremarquables ont contribué à démarquer pour ainsi dire les mots ^empruntés au sanscrit : « Aucun mot ne peut commencer par une
■ explosive douce; aucune explosive dure ne peut se trouver isolée idans le corps d'un mot ». Si bien qu'un mot sanscrit, gati, ne pourra
être en tamoul que kadi (l'allemand a des procédés analogues :
■ brochet-projet); autre règle : la consonne M ne peut commencer un mot; elle exigerait trop d'effort; il faut la préparer, l'amener ià l'aide d'une voyelle : le sanscrit raja, roi, deviendra en tamoul irayan, iraçan. Les différences dialectales tiennent le plus souwent à des variations phonétiques entre explosives, palatales et I chuintantes de même ordre (c'est d'ailleurs un fait général). En itamoul et en malayâla, les dentales ont une tendance de plus en
92 DISTHIBUTION CKOOllAl'lllQLlE DES LANGUES ET DES ItACES
plus marquée vers le th anglais dur ou doux. En telinga, ich et dj passeront volontiers à Iz et z, phénomène bien connu en italien idjorno, vénitien zorno, napolilain yorno). Vinson cite l'organique Jîévi, oreille, en kanara; le telinga dit Ichôvx, le tamoul cévi.
La dérivation est nettement agglutinante, et ne peut plus nous arrêter, si ce n'est à l'occasion de faits nouveaux; toute déclinaison, et ce que les grammaires appellent à tort conjugaison et voix, se ramènent à des suffixes accumulés et intercalés les uns dans les autres. Il y a donc à proprement parler, non pas des verbes, mais des dérivés marquant l'état, l'.action, la fréquence, l'impulsion, la négation, etc., l'actualité, l'éloignement dans le passé ou vers l'avenir. Yoici un trait que, je crois, nous n'avons pas encore rencontré : la déclinaison de formes déjà munies de suffixes vei'baux. Dans les vieux poèmes tamouls on remarque, dit Vinson, des formes, telles que çarndayak ku : car, atteindre, h, euphonique, d, signe du passé, ay, toi, kku, à — : « à toi qui t'es approché ». C'est l'absence du pronom relatif qui entraîne de telles constructions. Encore un exemple : levar-ir signifie dieu-vous, « vous êtes dieu », mais aussi « vous qui êtes dieu », et admet dès lors tous les suffixes de la déclinaison, possessifs, locatifs, etc. Le radical déjà décliné tèvar (pluriel de majesté) demeurant luimême invariable.
La distinction des genres n'est pas commune dans la classe agglutinante ; et elle semble avoir été primitivement inconnue des langues dravidiennes; aujourd'hui encore, elle ne s'applique qu'aux êtres humains adultes; encore les femmes n'ont-elles droit au féminin qu'au pluriel. Au singulier leur nom est neutre, comme celui des enfants. On peut dire qu'il n'y a proprement en tamoul que deux genres, fort artificiels, et tardivement acquis : le genre noble et le genre inférieur. Au reste, l'évolution intellectuelle était peu avancée chez les Dravidiens primitifs; car leur vocabulaire propre ne contient pas de mots qu'on puisse traduire par « être, avoir, âme, volonté, dieu, prêtre, livre, écriture, grammaire ». Mais, en empruntant les notions, les idées et les termes qui leur manquaient, ils se sont fait des idiomes fort ■riches, susceptibles de se prêter aux subtilités des philosophies religieuses et aux caprices d'une poésie brillante et alambiquée.
Les alphabets canara, tulu et telinga procèdent des caractères sanscrits employés au in« siècle avant notre ère dans les inscriptions du roi bouddhiste Açoka. Le malayâla a accommodé pareillement à son usage un vieil alphabet sanscrit appelé grantha. Quant au tamoul, il semble avoir reçu le sien directement des
IDIOMES AGGLUTINANTS DE l'aSIE MÉRIDIONALE 93
négociants phéniciens et arabes. Les plus anciennes inscriptions (ix» siècle de notre ère) se rapportent donc à ces divers types.
La littérature est postérieure, et de beaucoup, à l'influencearyenne. Les principaux dialectes ont été cultivés, mais la palmeappartient au tamoul sous le double rapport de l'ancienneté et du mérite. Le tamoul littéraire, assez différent de la langue parlée,, et beaucoup plus pur, a pour principaux monuments des poèmes mystiques composés par des sectaires jaïnas, çivaïstes et bouddhistes, des poèmes épiques encombrés de métaphores, parmi lesquels une longue Histoire de Joseph, Susei, écrite en vers amphigouriques au dernier siècle par le jésuite Beschi ; puis d'estimables Kural ou recueils de maximes, des morceaux lyriques modernes, pleins d'emphase, des hymnes solennels et fort monotones, et des récits licencieux; à une époque presque contemporaine appartiennent des traités d'astrologie, de divination, et de médecine.
Vinson estime que tous les dialectes dravidiens se résorberont au sud dans le tamoul, au nord dans le telinga, l'un le mieux conservé, l'autre le plus altéré, de cette famille intéressante et vivace.
Le tamoul, nous l'avons dit, grâce à l'esprit d'initiative des gens du Dékan méridional, s'est imposé à la partie nord de Ceylan ; le sud de la grande île est le domaine d'une autre langue agglutinante, le singhalais ou élou, très mêlée de mots tamouls et pâlis, plus modernes que le fond du vocabulaire. On ne sait encore si l'élou doit être considéré comme un rameau très anciennement détaché du tronc dravidien.
Avant d'abandonner le continent asiatique, jetons un coup d'œiV d'ensemble sur le chemin parcouru. Du massif caucasien à la pointe extrême de la péninsule, indienne, évitant avec soin les Sémites et les Aryas, nous avons rencontré quatre groupes ou types de la classe agglutinante : 1° les dialectes très divers du Caucase, qu'on est parvenu, avec plus ou moins de certitude ou de vraisemblance, à ranger dans deux familles apparentées, famille septentrionale ou tcherkesse, famille méridionnale ou kartvélienne; ils appartiennent à des races refoulées vers la montagne, d'un côté par les Altaïques et les Slaves, de l'autre par les Assyriens et les iraniens antiques. Il semble que, sous le nom de Urarti, peuples de l'Ararat, les Kartvéliens aient occupé jadis l'Arménie, et confiné à de très anciens habitants de la basse Mésopotamie et de la Ghaldée, les Accad et les Sumir. Nous avons vu avec quelle hardiesse, quelle habileté divinatoire, des savants-
U DISTRIBUTIOIN GliOGRAPHIQUE DES LANGUES ET DES RACES
contemporains ont exhumé la civilisation et la langue de ces Sumir ou de ces Accad, inventeurs des cunéiformes. Passant ensuite l'indus, nous avons constaté sur cette terre, anciennement occupée et organisée par les Aryas, deux couches d'idiomes agglutinants : l'une condamnée à disparaître malgré son avancement relatif, la couche kolarienne; l'autre, la d.ravidienne, florissante et décidée à vivre à côté des nombreux dialectes issus du sanscrit.
Séparées par le vocabulaire, par la diversité physique et intellectuelle des races qui les ont employées ou qui s'en servent encore, ces quatre expressions de la pensée humaine sont reliées seulement par deux traits communs : elles appartiennent au même embranchement linguistique, et à des nations qui occupaient le sol de l'Asie antérieure et méridionale avant l'avènement des Sémites et des Aryas, c'est-à-dire des langues à flexion.