CHAPITRE IV
Notions ethnographiques sur les peuples répandus de Madagascar à l'île de Pâques : Negritos, Papouas, Australiens; Indonésiens, Polynésiens; Malais. — L'expansion malaise sur les eôtes indo-chinoises et dans l'archipel indien. — Douceur et simplicité des dialectes malais (groupe oriental : tagala auquel se rattache Vhova; — bisaija; formosan; groupe occidental : maléo-javanais). — Caractère, mœurs, littérature des Malais. — Les Polynésiens: mollesse native, paresse physique; effacement des consonnes; tendances poétiques et mythiques.
Dans le très vaste domaine malayo-polynésien, sur une ligne tracée de Madagascar aux îles Sandwich d'une part, et de l'autre à la Nouvelle-Zélande, en passant par les îles de la Sonde, règne un parler commun, qui n'appartient pas seulement à une même classe, mais dont les sous-groupes et les nombreux dialectes possèdent les éléments d'un même vocabulaire. Il ne reste en dehors que trois langues ou familles de langues, trop peu étudiées, d'ailleurs, pour qu'on puisse se prononcer sur leurs origines et leurs affinités. Comment cet idiome dominant s'est-il répandu sur un tel espace? Est-il apparu sur quelque point de la ligne que nous venons de tracer? A-t-il été apporté d'Asie ou de Polynésie? du nord ou de l'est? Est-ce la langue de vaincus absorbant leurs vainqueurs , comme l'anglo-saxon s'imposant aux Normands? Ou bien la langue d'envahisseurs, transmise à des tribus émigrantes, comme ont été les langues indo-européennes. Ces questions seront sinon résolues, du moins éclairées par une revue sommaire des races établies, superposées, dans la Malaisie et l'Océanie.
Si nous négligeons, à dessein, les distinctions secondaires, nous apercevrons tout de suite une masse noire centrale, Australie, Papouasie, Mélanésie, entre deux ailes de teinte plus claire, olive et café au lait à l'ouest, cuivre et bronze rougeâtre à l'orient. La masse noire, qu'il est difficile de ne pas regarder comme autochtone, est cependant bien loin d'être homogène; on y remarque
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vite trois types : le vrai Papou, taille moyenne mais robuste, barbu, crépu, à tête allongée; le Négrito, petit et grêle, à cheveux frisés ou lisses, à tête arrondie; l'Australien, métissé, de stature diverse, ici crépu, là h cheveux broussailleux ou raides,. plus ou moins dolichocéphale.
L'aile claire orientale paraît assez homogène; plus ou moins teintée à gauche par les contacts australiens ou papouas, elle nous présente, à partir des îles Tonga, une belle race, grande, bien faite et bien douée. Ce sont les Polynésiens à tête longue qui peuplent, par petits groupes clairsemés, tout ce vide du Pacifique où dort peut-être un continent écroulé. L'aile o'ccidentale, de l'autre côté de la Papouasie ou Nouvelle-Guinée, et qui comprend les Philippines, Célèbes, Bornéo, Céram, Bali, Sumbava, Java et Sumatra,, nous montre, presque partout substitués aux Négritos, des insulaires d'assez grande taille, au crâne légèrement allongé, qui font pendant aux Polynésiens et n'en peuvent guère être séparés; on les a appelés Indonésiens. Ce sont, notamment, les Battaks de Sumatra, cultivateurs et pasteurs, qui pratiquent encore l'anthropophagie judiciaire; les Redjangs et les Lampoungs de la même île; les Macassars et les Boughis de Célèbes; les Dayaks de Bornéo, obstinés coupeurs de têtes; les Bisayas et Tagals des Philippines, plus ou moins métissés.
Enfin autour, à côté, au milieu des Négritos réduits à l'état sauvage et des Indonésiens plus vivaces et mieux armés , les Malais, petits, à tête ronde, à la peau tirant sur le jaune, actifs et braves malgré leur faible musculature et leurs fines extrémités, trafiquants et écumeurs de mer, occupent les côtes de la péninsule malaise, de Bornéo, des Philippines, hantent les ports de rindo-Chine et de la Chine méridionale, et peuplent la majeure partie de Sumatra et de Java, soit purs, soit croisés en proportions diverses avec les Indonésiens et les Mélanésiens. Ainsi les Javanais proprement dits qui remplissent le centre de Java, au nombre de treize millions, sont fortement métissés, tandis que les Madurais de l'est et les Sondéens de l'ouest paraissent appartenir au type malais vrai. Nous avons vu qu'on essaye de rattacher aux Malais les Yamatos qui forment l'aristocratie japonaise.
Il me semble que, des quelques notes précédentes, si incomplètes et si sommaires qu'elles soient, on peut déjà conclure que les Malais, partout où nous les voyons établis, sont les derniers venus; et que nulle part ils n'ont trouvé vacantes les régions où ils se sont fixés. Même à Sumatra dont ils tiennent le centre, ils sont serrés entre les Atchinois et les Battaks à l'ouest, et les
Lampoungs au sud-est. Môme à Java qu'ils ont prise par les deux bouts, ils n'ont pu que modifier le groupe central. Ailleurs, sauf en de moindres îles, ils bordent seulement les côtes. Arrêtés, dès Timor, dès Céram, par les nègres papous, ils ont complètement échoué contre l'épaisseur de la Nouvelle-Guinée. Rejetés vers le nord, ils ont laissé des groupes importants aux Philippines, et de là peut-être ont gagné le Japon. Il semble qu'on assiste à leur arrivée, aux péripéties de leur invasion. Et la vraisemblance se rapproche ici d'autant plus de la certitude que, partout, ils ont refoulé ou pénétré des Négritos et des Indonésiens, ou bien reculé devant des populations immobiles et compactes, et qu'enfin nulle invasion n'a suivi la leur, ou du moins que les contingents bien connus de Tlings ou Tamouls et de négociants arabes n'ont pas sensiblement modifié soit la distribution des races, soit la géographie du monde malais.
Maintenant, où chercher leur berceau? Est-ce dans l'archipel des Philippines, où le dialecte tagal a conservé les formes les plus pures et les plus développées de la langue malaise? Est-ce à Sumatra, que les Malais eux-mêmes regardaient comme leur patrie, et d'où, si l'on en croit leurs chroniques, ils seraient partis au xu" siècle pour conquérir la longue péninsule indo-siamoise et fonder Singhapour et Malacca? La première hypothèse, que nul, au reste, ne défend, se concilierait mal avec ce fait curieux que la langue des Hovas de Madagascar appartient à la branche tagale du tronc malais. Or le peuple tagal ne paraît pas avoir jamais quitté les Philippines, sinon pour visiter peut-être les Mariannes et les Palaos; il n'est d'ailleurs pas malais; et s'il a gardé la langue pure, c'est qu'il l'a reçue avant tout mélange indien ou arabe. Ainsi des Hovas, Indonésiens métissés de Papou et de Malais et qui auront été expulsés de quelque île de la Sonde, en des temps préhistoriques. Quant à Sumatra, tout porte à n'y voir qu'un centre d'expansion, ancien, mais secondaire.
On s'accorde généralement à reconnaître aux Malais une origine asiatique et quelque ressemblance crânienne avec les Mongols ou Mongoloïdes, Birmans, Laotiens, Miao-tsé. Et s'il fallait proposer à leur émigration une cause quelque peu vraisemblable, on pourrait la rattacher au grand trouble jeté dans l'extrême orient par la conquête et la puissante expansion chinoise.
De toute façon, l'arrivée des Malais dans les îles de la Sonde remonte à une haute antiquité. Il leur a fallu de longs siècles pour s'assimiler de nombreux groupes indonésiens et enseigner leur langue, ou tout au moins les éléments de leur langue encore
Lepbvbe.
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inachevée, a ces Iribus errantes qui l'ont emportée avec eux et répandue, en l'altérant, parmi tous les archipels épars sur l'océan Pacifique. Car les habitants de la Polynésie et de la Micronésie ne sont, pour la plupart, que des Indonésiens jetés à la mer par la pression malaise, et métisses, à doses diverses, avec des Papouas, des Négritos, déjà croisés eux-mêmes, puis avec des Australiens (en Nouvelle-Zélande); et peut-être avec des autochtones, ou des Américains du haut Pérou. Les traditions polynésiennes signalent en effet comme terre des âmes, c'est-à-dire des ancêtres, une île Bolotou, située à l'occident et que l'on croit reconnaître en Bouro, voisine de Céram, l'une des Moluques. Dé là, contournant la Papouasie, prenant pied aux Salomon, aux Fidji, aux Samoa, s'éparpillant d'île en île, ils ont occupé la position centrale de Tonga, l'île sainte, Tonga-tabou, la terre de Tangaloa ou Taaroa. De Tonga, de Savaïki, ils sont descendus jusqu'à la Nouvelle- Zélande; ils ont monté jusqu'aux Sandwich ou Hawaï; puis, gagnant Tahiti, les Marquises, les Pomotou, ils ont atteint la lointaine île de Pâques. Un mouvement latéral sur la gauche avait emporté quelques-unes de leurs longues pirogues vers les minimes îlots des Carolines et de la Micronésie.
C'est après le double exode, des Hovas vers la terre cafre de Madagascar, et des Polynésiens futurs vers le Pacifique, que le monde malais proprement dit entre dans l'histoire et commence à ressentir certaines influences extérieures. La renommée d'Alexandre aux deux cornes, c'est-à-dire fils d'Âmmon, roi de Rome, natif de Macédoine, a pénétré jusqu'à Sumatra. Ce conquérant fabuleux avait visité les Malais; et les rois de Palembang tiraient de lui leur origine. Il est juste de dire que ce souvenir, transmis sans doute par l'Inde, s'est combiné avec des éléments persans et arabes, et que les chroniques oii il est consigné ressemblent fort aux Mille et une Nuits {Sedjarat Malayou, traduction Marcel Devic, Leroux, 1878). Du ii' au vi^ siècle de notre ère, l'éducation des Malais a été faite par les Klings, les Telingas de la côte de Coromandel, qui ont exercé, notamment à Java, une influence considérable. Dès cette époque ils furent aussi en perpétuel contact avec les Chinois. Au siècle, leurs royaumes florissants attiraient les négociants de l'Arabie et de la Perse, comme nous le voyons dans les Merveilles de VInde (curieux petit recueil arabe, traduit par notre ami regretté Marcel Devic) et par les amusantes histoires de Sindbad le marin. Les noms de Singhapour, la ville du lion, Malacca (celui-ci vient d'un fruit que nous appelons myrobalan-emblic), villes fondées au xii° siècle, montrent que
l'influence hindoue durait encore; mais avec le siècle suivant commence l'œuvre musulmane. Les religions ne manquaient pas pourtant à la Malaisie, bouddhisme, çivaïsme, sans parler de l'animisme, toujours recouvert, jamais arraché. L'Islam, introduit à Atchin en 1206, à Malacca en 1276, s'installa aux Moluques et à Java vers le milieu du xv« siècle; Célèbes reçut le Coran presque au moment on Vasco de Gama ouvrait enfin au commerce européen et à la propagande chrétienne, un peu tardive et superflue, le riche « pays des épices ». Le reste appartient à l'histoire moderne; tout ce que nous en voulons retenir, c'est que ni la conquête portugaise, ni l'occupation des Hollandais, des Espagnols et des Anglais, ni la rivalité commerciale des prolifiques et encombrants Chinois, n'ont diminué le domaine de l'idiome malais, malai ou malayou, qui demeure la langue internationale d'une très importante partie de l'extrême Orient.
Le malais est, dans l'archipel indien, suivant l'expression du savant John Crawfurd, ce qu'a été la langue française dans l'Europe occidentale. Toutes les nations qui s'y rencontrent pour alTaires le comprennent; tous les étrangers s'empressent de l'apprendre. C'est qu'en efl"et, parmi l'immense quantité de langues parlées dans les deux continents, il n'en existe peut-être pas de plus propre à servir d'intermédiaire entre les divers peuples qui se donnent rendez-vous dans ce coin du globe.
La première condition pour une langue destinée à jouer un tel rôle, c'est avant tout d'être sonore, claire à l'ouïe, facile à prononcer, sobre de ces aspirations de divers ordres, dont une oreille exercée peut seule faire instantanément la distinction, dépouillée de ces zézaiements, de ces gloussements, de ces expectorations gutturales qui semblent si naturelles à l'indigène, mais qui font le désespoir de l'étranger, incapable de façonner ses organes à des sons si nouveaux pour lui. Sous le rapport de la sonorité, de la netteté, de la facilité d'articulation, le malais est un instrument presque parfait. Ses voyelles, a, e, i, o, u, résonnent comme dans nos langues méridionales, sans jamais donner prise à la confusion. Ses consonnes, assez nombreuses pour assurer au vocabulaire une suffisante richesse, ne renferment aucune articulation difficile, même pour l'organe si imparfait du Chinois. A Smghapour et dans les autres centres commerciaux de l'archipel, les Chinois venus des diverses régions du Céleste Empire se servent volontiers entre eux de la langue malaise, à cause des divergences notables de leurs propres dialectes. L'Anglais, le Hollandais, l'Espagnol, le Français, l'Arabe, le Siamois, l'Hindou qui entend