‹ Les races et les languesChapitre 15 sur 100 · DISTUIBUTION GÉOGRAPHIQUE DES LANGUES KT DES UACES · texte numérisé non relu

DISTUIBUTION GÉOGRAPHIQUE DES LANGUES KT DES UACES

prononcer un mot malais peut le redire à l'instant et sans effort, A celte qualité, si précieuse pour un idiome international, s'en ajoute une autre qui n'est pas moins nécessaire, la simplicité de la structure, du mécanisme. L'immense majorité de ce qu'on peut nommer les radicaux se compose de mots de deux syllabes, absolument invariables : ro^t pain, padi riz, kayou arbre, oranfj homme, makan manger, minom boire, béioul vrai. Ces mots ne peuvent d'ailleurs être distribués en catégories grammaticales. Le même terme joue alternativement le rôle de nom, d'adjectif et de verbe. Point de genres, ni de nombres. Point de déclinaison ni de conjugaison. Le féminin et le masculin s'indiquent, lorsqu'il y a lieu, par l'adjonction des mots homme, femme, mâle, femelle. Le pluriel est marqué soit par le mot foule, beaucoup, ou par le redoublement complet, orang-orang, des hommes; radja-radja, des rois. Des particules monosyllabiques placées au commencement, à la fin ou dans le corps des mots peuvent en préciser le sens nominal ou verbal. Voici quelques exemples de cette dérivation par préfixes, suffixes et infixes. En dayak, lauk, poisson, forme pa-lauk, pêcheur; en boughi, nâsu, cuire, donne p a- nasu, cuisinier ; pa est un préfixe d'action, d'état. Je passe aux suffixes : en tagala, paligo veut dire se baigner, paUgo-an, le lieu où Ton se baigne ; niog, palmier, m'og-an, forêt de palmiers. L'infixé m, na fait de sifil, saisir, tapay, pétrir, sinipit, ancre, tinapay, pain. Les temps et modes sont pareillement rendus par les mots encore, déjà, vouloir.

Traduite avec un strict mot à mot, une phrase malaise ressemble à ce qu'on nomme familièrement le parler nègre. Yoici le début d'un recueil de contes : « Exister autrefois un homme marchand, Pouti son nom; extrêmement beaucoup riche, mais point possesseur d'enfant; lui donc extrême désir pour enfant », etc.

On comprend qu'un langage si simple, dont se sont contentés des peuples, tels que Javanais, Boughis, Atchinais, à peine inférieurs aux autres nations musulmanes, ait également convenu à toutes ces peuplades indonésiennes et mélanésiennes perdues et renfermées dans les forêts et les montagnes des grandes îles. Sans doute, ces mille tribus jaunes, brunes ou noires ne parlent point une même langue. Au contraire, les idiomes changent de l'une à l'autre avec une extrême variété. Mais il existe entre eux une connexité évidente, qui, si elle ne démontre pas tout d'abord la communauté d'origine, témoigne au moins d'une remarquable analogie de procédés. En somme, on s'aperçoit bien vite que les quatre-vingts dialectes énumérés par Robert Cust offrent tous

entre eux des différences bien moindres que les dialectes de notre groupe novo-latin.

Les langues malaises proprement dites se divisent en deux branches, orientale ou lagala, occidentale ou maléo-javanaisc. A la première appartiennent le tagala, parlé à Luçon, et, dans les lies immédiatement plus au sud, le bisaya; puis le formosan dans l'est et le centre de Formose (la partie occidentale est chinoise); ici, dans le vocabulaire, aucun mot hindou, ce qui prouve la grande ancienneté de l'immigration malaise à Formose. Aux îles Mariannes, assez éloignées des Philippines à l'est, la langue est encore du malais tagala. C'est à cette famille qu'on rattache le malgache ou hova, parlé à l'extrême occident du domaine malais.

La seconde branche comprend le malais propre, parlé dans la presqu'île de Malacca, dans la plus grande partie de Sumatra, dans les petites îles avoisinantes et sur les côtes de Bornéo; le battak, l'atchinais, le lampoung, à Sumatra; le dayak dans le centre et au nord de Bornéo; à Célèbes le boughi et le macassar; puis l'important sous-groupe javanais : le javanais, parlé au centre de Java par treize millions d'hommes, le sondéen, autour de Batavia, parlé par quatre millions d'individus, le madurais, le bali, etc., employés par un nombre à peine inférieur soit dans l'est de Java, soit à Madura, Bali et autres îles sondéennes. Le javanais est le plus anciennement cultivé de tout le groupe, et sa littérature religieuse et poétique, inspirée par des idées indiennes, n'est pas dépourvue de valeur. Mais, ne pouvant tout embrasser, nous concentrerons surtout notre attention sur le malais propre. Ce sera pour nous une occasion de rendre hommage à la mémoire d'un ami, Marcel Devic, linguiste et polyglotte, qui se plaisait à traduire et à répandre cet idiome fluide et simple.

Encore un mot cependant sur les écritures adoptées par différents dialectes.

En acceptant les leçons des missionnaires arabes ou persans, les Malais prirent aussi leur alphabet. Ce détestable instrument, qui fait certainement la principale difficulté des langues turque, persane, indoustanie et même arabe, cet alphabet dénué, pour ainsi dire, de voyelles et tout rempli d'aspirations, de sons gutturaux, d'articulations emphatiques, ne convenait guère à une langue aussi sonore que l'espagnol, aussi douce que l'italien et le portugais. Les autres peuples de la famille ont utilisé diversement une vieille écriture hindoue. L'alphabet des Javanais est agréable à l'œil et dénote chez eux un véritable goût artiste; mais la représentation des voyelles y est très singulière. Pour n'en citer qu'un

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trait, le son o s'exprime par deux caractères dont l'un précède et l'autre suit la consonne. L'alphabet lagal et bisaya, incomplet pour les voyelles, ne manque pas d'élégance dans sa bizarrerie. Celui des Battaks est fort laid, et tel qu'il peut convenir à une nation chez qui, exemple unique, la culture littéraire n'a pas fait disparaître l'anthropophagie, devenue au contraire une véritable institution légale. On ne souhaiterait pas aux Malais une écriture de cette sorte, mais combien leur langue gagnerait à l'adoption si facile, si indiquée, de l'alphabet latin.

L'introduction de l'islamisme n'a pas amené ici un nombre de mots arabes comparable à celui qui encombre les autres idiomes musulmans. En malais, on ne l'évalue pas à plus de cent soixante, auxquels il faut joindre une trentaine de mots persans. Nous en avons plus que cela dans la langue française, comme on peut s'en assurer en compulsant la partie orientale du dictionnaire de Littré, partie rédigée par Marcel Devic. Les idiomes de l'Inde ont eu une influence un peu plus sérieuse, sans pourtant dépasser la proportion de cinq pour cent. Enfin, le portugais et le hollandais n'ont pas manqué d'introduire, par le commerce et la colonisation, un petit nombre de termes qu'il est à peine besoin de noter. Peut-être le chinois, le cochinchinois, le birman, le siamois, l'annamite ont-ils fourni leur faible contingent. Il n'en est pas moins vrai que le malais, tel qu'on le pratique depuis plusieurs siècles, n'a pas subi l'altération à laquelle on eût pu s'attendre dans un idiome parlé, comme langue d'échange, par des peuples venus des quatre coins de l'horizon. A ce point de vue, on aurait grand tort de le comparer à cette langue franque des échelles du Levant, oii l'arabe, le tui'c, le grec et l'italien se mêlent en une sorte de sai«>, de patois informe propre à l'échange verbal de quelques idées, toujours les mômes, et qui ne suffirait pas à la rédaction d'une simple lettre d'affaires.

Dans son ensemble, le vocabulaire malais comprend environ cinq mille radicaux, dont la moitié purement malaise, un quart commun au malais et au javanais, l'autre quart des diverses provenances ci-dessus indiquées. La langue est plutôt pauvre que riche. Elle n'a pas, comme les nôtres, une grande variété d'expressions pour désigner les nuances d'une même idée; de sorte que là où un mot nous suffit, il lui faut souvent une longue périphrase. D'autre part, elle n'est pas embarrassée, comme le tagala de Luçon, de termes dissyllabes, sans rapport de forme entre eux et qui expriment un même acte accompli dans des circonstances quelque peu différentes. Par exemple : manger de la viande,

manger du fruit, manger en compagnie, le matin, le soir , un peu, vite, par bouchées, avec appétit; tous actes qui se disent d'un mot; il y en a quarante comme cela, et dont aucun ne dérive d'une même racine.

La rareté des synonymes et des expressions synthétiques ne va pas, il est vrai, sans lenteurs et sans répétition; la langue est diffuse et traînante, et ce défaut, peu sensible dans la conversation, ne l'est que trop dans les œuvres les plus soignées.

La littérature est abondante, mais de seconde main, généralement traduite ou imitée d'originaux hindous, arabes, persans et surtout javanais; c'est ainsi qu'elle a emprunté à l'Inde le Mahahharata, aux Arabes le célèbre recueil Kalila et Dimna, et à une sorte d'opinion courante, des lambeaux d'histoires fabuleuses confondus avec quelques traditions vraisemblables. Mais il n'est pas de peuple qui ne s'assimile plus ou moins ce qu'il emprunte, et n'y ajoute quelques traits de ses mœurs, de son caractère et de sa vie intime. Tel apologue d'origine étrangère, tel récit d'un chroniqueur, nous fera pénétrer dans l'âme de ces Malais, qui trouvent moyen d'allier la douceur à la barbarie, l'enjouement au plus féroce délire, la piraterie au commerce, la plus complète inconscience morale à l'observance des préceptes du Prophète, et l'animisme le plus tenace au monothéisme le plus dévotieux.

Il existe des populations malaises fort inoffensives et relativement laborieuses, à Java, par exemple; mais tout au fond, et même pas bien loin de la surface, on retrouverait, je pense, le Malais classique, le brigand sans foi ni merci qui parcourt les mers en quête d'une proie, bondit sur tout navire isolé, égorge l'équipage, pille la cargaison et rentre au plus vite dans son trou du rivage. Tels ces pirates, qui étonnent les Arabes eux-mêmes, qui armés de leurs kriss, en plein marché de Timor ou de Tanah, saisissent un riche marchand, le rançonnent ou l'égorgent sur place, crient mnok, et massacrent tout si l'on résiste, et, sur le point d'être pris, se tuent eux-mêmes. 11 est donc peu probable que ce genre d'êtres entende à notre façon la justice et la vertu.

On connaît le dicton, plus ou moins justifié : « Cet enfant est trop intelligent, il ne vivra pas ». Si Tylor entreprenait de nous démontrer que cet aphorisme anodin est une survivance du temps où l'on supprimait les enfants trop intelligents, il trouverait un argument dans certain passage d'une chronique malaise. Voici le fait : Un roi de Sumatra se voit attaqué par des animaux monstrueux qui à certaines heures viennent mordre les mollets de son armée. Un enfant conseille d'élever au moins une palissade à

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hauteur d'appui. Cet artifice, qui émerveille les plus sages ministres du prince, décourage les vilaines bêtes et sauve le camp. Sur quoi l'on fit une chanson qui se terminait ainsi : « Cela n'est pas allé plus loin, grâce à l'intelligence d'un enfant ». Or « pendant que Padouka Sri Maharâdja (le bien heureux grand roi Padouka) s'en retournait, les grands lui dirent : « Seigneur, cet enfant si jeune encore a déjà bien de l'esprit. Que sera ce lorsqu'il sera grand! Il convient de s'en débarrasser, » C'est pourquoi on trouva juste que le roi donnât l'ordre de le tuer. Rien de plus simple, comme on voit, et ni le roi ni l'historien n'éprouvent plus de remords qu'un soldat de Radelzki? fusillant ou jugeant son compatriote insurgé vaincu. (Car notre code moral a aussi ses lacunes.)

De la justice, je passe à la vertu; elle n'est pas absente, mais elle se manifeste avec une brutalité qui rappelle nos plus beaux temps du moyen âge. Un moraliste conte ainsi la fable des deux amis : Deux hommes, frères de cœur, voyagent ensemble. A un tournoi, l'un d'eux — comme c'est la coutume — a gagné la main de la princesse par son adresse au jeu de bagues. Son ami, amoureux de la dame, s'éloigne et, après une longue absence, revient affligé d'une horrible maladie. Les médecins déclarent qu'il n'y a d'autre remède que de le frictionner avec le sang du jeune fils de son ami, devenu roi. L'ami prend son couteau, égorge son enfant, et frictionne lui-même le malade avec le sang de la victime. «Tels étaient les amis d'autrefois, soupire l'écrivain malais; on n'en voit plus de pareils aujourd'hui! »

Ailleurs un jeune homme voulant mettre à l'épreuve le dévouement de ses amis feint d'avoir égorgé sa maîtresse, court de porte en porte avec le prétendu cadavre sur l'épaule, demandant qu'on veuille bien l'aider à le faire disparaître. Dans un roman d'assez belle longueur, l'héroïne, épouse d'un roi et mère de trois enfants, est poursuivie par les obsessions d'un ministre. La princesse, confite en dévotion, objecte vainement que l'infidélité est interdite par le saint Prophète, et qu'un tel crime les conduirait tous deux au fin fond de l'enfer. Le ministre insiste et menace d'égorger un des fils, si la mère ne cède pas. Il l'égorgé en effet, mais sans succès. Même menace pour le second fils, même égorgement. Bref, quand toute la progéniture gît à terre la gorge ouverte, la mère demande la permission de laver le sang qui a jailh sur elle, de faire toilette et de se parfumer; « après quoi, dit-elle, le galant ministre aura toute satisfaction ». Ministre irrésistible ! Mais il aurait dû au moins tuer le mari, pendant qu'il était en train.

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Le peuple qui goûle de tels récils ne manque pas de docteurs fort pédants, de professeurs de philosophie sociale et politique. Citons parmi eux Bokhari de Djohor, qui écrivait au dix-septième siècle. On lui doit un traité, célèbre en Malaisie, Makola Radja, la Couronne des rois. Ce Bokhari possédait, paraît-il, une érudition peu commune chez ses compatriotes. Il connaissait l'arabe et le persan, et son livre est émaillé d'anecdotes empruntées à des ouvrages en ces deux langues. C'est une sorte de manuel puéril et minutieux de tout ce qui regarde la bonne administration d'un état monarchique, devoirs des sujets envers le souverain, musulman ou infidèle, étiquette et hiérarchie de cour, office des ministres, ambassadeurs et fonctionnaires; on y traite aussi de l'éducation des enfants, des qualités du croj'ant, de la justice, de la bienfaisance, de la vraie dignité, même de l'anatomie et de la physiognomonie. La poésie s'y mêle à la prose, et l'auteur est si fier de son œuvre, qu'il joue agréablement sur son propre nom, Djohori, qui veut dire natif de Djohor, et joaillier. « Bokhari, dit-il, est joaillier, cela se voit aux ornements delà Couronne. » En dépit de ces ornements, la Couronne est fastidieuse; et l'esprit malais est moins fait pour les compilations morales que pour les récils légendaires où triomphent la force et la ruse de héros aventureux à la façon d'Ulysse ou d'Hercule.

Ce que les peuples de la Sonde nous ofi"rent peut-être de plus original, c'est la poésie populaire. Dans les fêtes, deux chanteurs luttent ensemble comme les bergers de Théocrite et de Virgile. Amant alterna Cameme (les Muses aiment les chants alternés). L'un présente dans un distique improvisé une image ou une allu- , sion. L'autre répond, sur les mêmes rimes et dans la même mesure, par un trait contraire ou semblable. « A quoi bon, dit l'un, employer la lampe si elle n'a pas de mèche? — A quoi bon, riposte l'autre, jouer de la prunelle, si ce n'est pas sérieusement? » Et ils continuent, faisant assaut d'idées gracieuses ou piquantes, dont le sens et le charme, il est vrai, nous échappent souvent. Ces quatrains s'appellent pantoum. Victor Hugo en a cité quelques-uns dans les notes des Orientales; et il serait facile d'en récoller, à Sumatra et à Bornéo, des séries, des Divans, qui ne manqueraient point de saveur.

Nous avons dit que la Papouasie et le continent australien sont restés isolés entre le monde malais et le monde polynésien. Les langues de l'Australie, imparfaitement connues, auront bientôt disparu avec les indigènes. Le tasmanien a péri naguère avec une vieille femme, une reine, qui seule avait survécu à sa nation.

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Il est douteux que ces dialectes appartinssent à une seule famille En tout cas ils n'ont de commun avec le malais que leur caractère agglutinant. C'est aussi tout ce que nous pouvons dire des langues papoues; mais on pourra du moins les étudier à loisir quand les Européens auront pris possession de la Nouvelle-Guinée. Ces nègres orientaux, beaucoup plus compacts et plus vivaces que les tribus errantes de l'Australie, beaucoup moins brutes et plus industrieux, ont là leur centre et leur patrie, dans une île au moins égale en grandeur à Bornéo ; ils occupent à l'est la Nouvelle- Bretagne, les Salomon, les Hébrides; et leur langue, croit-on, s'est maintenue en Nouvelle-Calédonie. Sur plusieurs points cependant, le métissage malais ou indonésien est sensible.

Contournant au nord ce groupe résistant, ce massif impénétrable, l'émigration en a rongé les bords et s'est installée dans les terres de peu d'étendue. Une première zone, dite Mélanésie, tout en se rattachant pour la race aux Papouas proprement dits, noirs, crépus et velus, de taille moyenne, a été pénétrée par l'influence et la langue malaise. Les Samoa et les Vili ou Fidji forment la transition entre la Mélanésie et la Polynésie. A partir de Tonga, tout le Pacifique appartient à l'une des plus belles races du monde,' grande, élancée, à la poitrine bombée, aux traits souvent réguliers et nobles ou gracieux. Malheureusement ces hommes bien faits et ces femmes attrayantes ont perdu leur vitalité à mesure qu'ils s'éloignaient des îles de la Sonde. La facilité de la vie, l'infanticide, les guerres de tribu à tribu, l'anthropophagie, enfin les matelots et les missionnaires, les vêtements et les spiritueux, la phtisie, la variole et pis encore ont miné peu à peu, puis rapidement décimé ces peuplades si dignes de vivre. Les plus civilisées, celles des Sandwich même, déclinent, sans cause apparente. Les plus énergiques, en Nouvelle-Zélande, se sont fait vaillamment massacrer, et périront étouffées entre les envahisseurs anglosaxons et écossais. Il est difficile, quoique superflu, de ne pas s'apitoyer un moment sur la fin d'êtres bien doués et qui ne déparaient pas l'espèce humaine. On n'oserait dire qu'il existe encore un million de Polynésiens, éparssur ces milliers d'îles qui ne sont pas toutes infinitésimales. Le groupe zélandais n'est guère inférieur en étendue à l'Angleterre.

Cook le premier a reconnu l'unité linguistique de la Polynésie; le Tahitien qui l'accompagnait à la Nouvelle-Zélande s'entretenait sans difficulté avec les indigènes. Lapérouse remarqua les affinités du polynésien avec le tagal et le bisaya. Enfin Porter, Mariner, Dûment d'Urville,Ellis, Georges Gray, Rienzi ont recueilli

des données précises et concordantes. Mais le type malais originel s'efface, décroît en raison de la distance. Les mots malais deviennent moins nombreux à mesure qu'on s'éloigne du point de départ. Le procédé de formation reste le même, mais dispose en liberté des éléments communs, des racines monosyllabiques qui se cachent sous le dissyllabisme malais. On assigne à ce phénomène une cause très vraisemblable. Le polynésien, dit-on, s'est détaché de la famille avant le complet épanouissement de la race, avant que la langue ait pu acquérir son entier développement. Mais une cause plus profonde d'altération doit être cherchée dans la mollesse native et dans la paresse physique de la i^ace. Jamais la loi du moindre effort n'a rencontré gosiers plus obéissants.

Au début de ces études, cherchant à expliquer la naissance des consonnes explosives, bases de l'articulation, nous avons signalé l'indécision primitive du langage entre les sons K, T, P, entre les gutturales, les labiales et les dentales, puis entre les liquides et les nasales, entre les sifflantes et les aspirées. Or nulle part cette confusion ne se manifeste avec plus d'évidence qu'en polynésien, dans les divers dialectes et quelquefois dans le même. « Homme » est indifféremment tanata et kanaka; ombre ou esprit est akoua, atoua, apoua; on dit kalo ou taro, Samoa ou Bamoa, Saïuaïki ou Bavaïki. Bien plus, les consonnes tombent perpétuellement. Tanata devient Tane; Saivaiki, Haioaï; Ariki « Seigneur » an'i, aréoi; iiki « démon » tii; pouarka (l'espagnol puerco, porc) passe en bouaga, en pouaa. Le dieu suprême est Tangaroa, Tangaloa, Taaroa. Ce ne sont que doubles voyelles et diphtongues : (la, ee, ii, ea, oa, oahou, qui supposent des consonnes intermédiaires. La répétition des syllabes et des dissyllabes, mea-mea, orooro, etc., tend à remplacer partout les particules et les affixes. Ces exemples suffisent pour établir notre thèse. Les faits sont constants. Il y a vingt consonnes dans l'alphabet malais ; on n'en compte plus que quinze à Tonga, dix à Tahiti, moins encore ailleurs. Les nasales et les liquides, peu nombreuses à Tonga, sont presque inusitées aux îles Marquises. Enfin, les dialectes relativement les plus rudes sont ceux des nations les moins affaiblies. Maoris et Hawaïens.

L'écriture a manqué aux Polynésiens. Mais leur littérature orale est abondante en légendes et en cosmogonies. Nous en avons relaté plus d'une dans notre livre : la Religion. C'est de leurs traditions, conservées d'âge en âge par des haj^epos ou hommesarchives, confiées à la mémoire des princesses hawaïennes, trans-

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mises el tenues au courant de père en fils, de mère en fille, que l'on extrait le peu qu'on sait de leur histoire sans date. Les hauts faits des dieux, c'est-à-dire des chefs et des ancêtres, étaient chantés dans toutes les circonstances solennelles. Ces chants constituaient les titres des rois et des nobles; on a essayé, en les interprétant, de faire la part de la réalité et de la fable. A la Nouvelle-Zélande, les magistrats anglais ont cru pouvoir admettre, comme titres judiciaires, dans les procès relatifs à la possession du sol, les généalogies et les témoignages relatés par les chants traditionnels.

Au reste les Polynésiens partageaient avec leurs frères de la Sonde le don de l'improvisation poétique, facilitée par la fluidité sonore de la langue. L'arrivée d'un ami, le convoi d'un chef étaient salués par des stances ou des élégies, monotones, difl"uses, mais auxquelles on ne peut refuser l'émotion et la grâce. Dumont d'Urville rapporte ce chant funèbre improvisé par une femme de Mawi (îles Sandwich) :

Hélas! hélas! mort mon chef,

Mort mon seigneur et mon ami,

Mon ami dans la saison de la famine,

Mon ami dans le temps de la sécheresse,

Mon ami dans la pluie et dans le vent,

Dans la chaleur et le soleil, dans le froid de la montagne,

Dans le calme et dans la tempête,

Mon ami dans les huit mers!

Hélas! hélas! parti, mon ami,

Et lui ne plus revenir.

Le dernier trait est le simple cri de la nature; si simple qu'il sort de toutes les bouches, chez tous les peuples, sauvages et civilisés, sans qu'on remarque le démenti qu'il oppose à toutes les fictions animistes et religieuses. Et, pour le rappeler en passant, il n'est pas de peuple qui croie plus fermement aux revenants, c'est-à-dire à une seconde vie, à l'immortalité de l'âme, que les Polynésiens. Voici un autre fragment. C'est la description d'une éruption volcanique : « Le précipice a été longtemps embrasé. La terre de Touha-Ehou était solitaire. L'oiseau se perchait sur les rocs d'Ohara-hara. Durant huit nuits, durant huit jours, ceux qui cultivent furent hors d'haleine, regardant autour d'eux avec inquiétude. Par le vent, par la tempête, chargée de pluie, la poussière a été poussée vers Hoina. Les prunelles étaient rougies par cette poussière; ô Tavaï, Tavaï, chérie sois-tu, terre au milieu de la mer, qui reposes paisiblement au sein des ondes et tournes ton visage aux vents agréables I Le vent avait rougi la prunelle des

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hommes à la peau parsemée de tatouages ; le sable de Taou est à Poba-Touhoa; la lave à Ohia-Ota-Lani. Par mer était la route pour arriver aux rivages de ïaïmou. A l'intérieur, le sentier des montagnes était caché. Kirau-Ea était caché par la tempête. Pélô réside à Kirau-Ea, dans le gouffre, et toujours se nourrit de flammes. »

La famille des langues malaises est, parmi les idiomes agglutinants, l'une des plus simples et des plus commodes, la plus nettement déterminée et la plus étendue. Elle constitue un groupe parfaitement indépendant, ou dont on n'a pas encore découvert les affinités. Il est douteux qu'on y parvienne, soit que les Malais, originaires de régions occupées depuis par les Chinois, l'aient apportée avec eux, soit qu'ils l'aient trouvée dans l'Indonésie, dans les îles de la Sonde, les Moluques et les Philippines. La première opinion a paru plus probable; elle s'accorde avec les traditions polynésiennes, qui toutes semblent partir de l'occident. C'est la diffusion de la race malaise qui aurait déterminé les migrations successives qui ont visité et occupé l'un après l'autre les divers archipels du Pacifique. A côté et au milieu du monde malayo-polynésien résident les débris des Négritos et des Australiens, et la masse compacte des Papouas ou nègres orientaux. Les langues peu connues de ces peuples ne se prêtent guère à une étude comparative. Quelques détails sur la culture littéraire des Malais et des Polynésiens, si malheureusement arrêtés dans leur développement original par l'Islam et par le christianisme, font reconnaître en eux des spécimens, soit à peu près acceptables, soit presque séduisants, de l'humanité.

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