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LES LANGUES POLYSYNTHÉTIQUES

et de la phrase. Il n'y a guère que trente ans que l'eskuara, sérieusement étudié, a laissé pénétrer ses mystères. On a peu à peu découvert que sa déclinaison consiste en postposition de nombreux suffixes : « de, dans, pour, par, avec, sans, vers, jusque », etc.; que sa conjugaison primitive admet lïncorporation des sujets et des régimes directs et indirects, et de nombreuses nuances obtenues par accumulation de suffixes; que les modes et les temps, d'abord réduits à l'indicatif, au passé et au présent, s'étaient enrichis par l'emploi, relativement moderne, des auxiliaires naiz et dut, être et avoir, dont la désinence varie selon qu'on s'adresse à un homme, à une femme ou à un supérieur (c'est ce qu'on appelle conjugaison fériphrasliqué), enfin que les fameux composés dits polysynthétiques — ortzanz « tonnerre », pour ovtz-azanz {nnSigQ- -bruit); odols (même sens) pour odei-ots, id. ; arkume « agneau », -pour ardi-hume (brebis-petit); sagarno « cidre », pour sagar-arno (pomme-vin); Yaink.oa, « dieu », pour Yaun-Goikoa^ le « seigneur d'en haut », ou plutôt le « seigneur-lune » (tel est encore le sens de Goikoa dans la vallée de Roncal), on a découvert, dis-je, que ces fameux composés par apocope — plus fréquents encore dans les langues américaines — ont leurs similaires partout, et ne diffèrent point de idolâtrie pour idololâlrie, hidalgo pour hijo de algo, usted pour vuestm merced, viamzelle pour mademoiselle. Ainsi, grâce aux travaux du prince Lucien Bonaparte, de MM. Van Eis et Julien Vinson, l'eskuara, en dépit de ses formes compliquées et irrégulières et de sa phrase toujours inversive, a perdu beaucoup de son étrangeté.

Ce qui en fait l'intérêt, ce ne sont pas les quelques noms de lieu cskuara cités depuis 980 dans les chartes, lettres patentes, bulles, coutumes, dans un ouvrage espagnol de 1530, ni le petit discours de Panurge au 2° livre de Rabelais, 1542; ni les poésies érotiques d'un curé (1545), ni une traduction du Nouveau Testament imprimée à la Rochelle en 1571 par ordre de Jeanne d'Albret, ni des sermons et morceaux pieux, ni même enfin les curieuses pastorales récemment publiées et traduites par Julien Vinson ; c'est la longue, l'immémoriale existence en pays gallo-romain, d'un idiome fait pour des Dravidiens, des Bantous ou des Algonkins. Le suomi, le magyar et le turc ont été déposés en Europe par des invasions dont on connaît la date ; mais l'établissement au pied des Pyrénées occidentales de l'eskuara et de ceux qui le parlent — les Escualdunac — est un fait antérieur à l'histoire, et dont l'anthropologie ni l'ethnographie ne peuvent plus nous rendre compte. Ces Vascons, Vascongados, Bascli, Basques, — tel

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est le nom qu'on leur donne depuis l'antiquité, — ont perdu depuis le xvii'' siècle leurs mœurs — qualifiées de farouches, — leur habitude de porter à la main trois petits javelots; ils ont gardé, en Espagne, ces fueros surannés qui témoignent de leur longue indépendance, en France, l'amour du jeu de paume, des quilles, de certaines danses (le saut banque] et de représentations champêtres; mais ils sont devenus de très paisibles et honnêtes citoyens, trop ignorants seulement et trop dévots. Quant à leur type, fort bien étudié par Broca, il est métissé, et va d'une dolichocéphalie accentuée à une vraie sous-brachycéphalie. Tout au plus peut-on considérer comme un signe de la race le développement occipital de leur crâne, d'ailleurs grand et bien fait.

Les Basques, malgré la similitude des noms, ne sont pas de.^ Gascons, des Aquitains. Appartiennent-ils à nos autochtones de la Vézère? sont-ils les derniers témoins d'un âge où le parler agglutinant dominait en Europe comme dans le reste du monde? Et tandis que leurs congénères reculaient vers le nord avec le renne et le mammouth, se sont-ils retranchés avec l'ours dans les Pyrénées, à coté des Navarrais et des Asturiens, ou Cantabres? Les preuves manquent et manqueront toujours, mais l'hypothèse n'a rien d'invraisemblable.

L'opinion la plus répandue, peut-être un peu trop facilement adoptée, rattache les Basques aux Ibères, ancienne race méditerranéenne, africaine sans doute, qui a occupé le sud de l'Europe occidentale, avant l'arrivée des Ligures et des Celtes. On s'appuie sur ce fait évident que les Basques sont établis en des régions nécessairement occupées ou au moins traversées par les Ibères et les Cellibères. On rapproche de certains radicaux ou désinences basques d'anciens noms de lieu espagnols, Illïberis, Bbre, et des mots que l'on croit avoir déchiffrés sur des médailles ou inscriptions ibériennes en caractères latins. Mais la lecture de ces documents est des plus incertaines. Les arguments produits ne sont donc rien moins que probants. On ne sait ni quelle langue parlaient les Ibères, ni si les Basques ne les avaient pas précédés soit en Espagne, soit dans les districts pyrénéens. Quant aux rapprochements tentés, soit pour la race, soit pour la langue, avec les Phéniciens, les Finnois, les Magyars, les Berbers ou les Américains du nord, ils ne présentent rien de sérieux. Entre dialectes agglutinants, les ressemblances n'impliquent, nous le savons, aucune parenté. Quant à la race, quelle qu'en soit l'origine, elle est devenue purement européenne. Les Basques eux-mêmes ont longtemps été fiers de leur libre isolement, de leur langue, inconnue

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