LE MONDE SÉMITIQUE
nées et suspendues aux voûtes du temple de la Mecque, sont peu antérieures h Mahomet. Plusieurs dépeignent avec furie, pour ainsi dire, les souffrances et les joies du Bédouin farouche :
« Je ne suis pas, dit Chanfara, un de ces êtres stupides et peureux comme l'autruche, dont le cœur monte et descend dans leur poitrine comme l'alouette dans les airs.... J'avale toute sèche une poignée de poussière, plutôt que de donner à quelque arrogant le droit de se prévaloir d'un bienfait envers moi.... J étouffe la faim sous les replis de mes entrailles tordues comme les cordes du fileur Je couche sur la terre dure, le dos tenu a distance par des vertèbres sèches et saillantes. Et j'ai pour oreiller un bras maigre dont les articulations se dressent comme les osselets lances par la main du joueur. Sache que je suis l'homme de la patience, que l'en revêts le manteau sur un cœur d'hyène et de loup, et que la fermeté me tient lieu de sandales. Que de fois ne me suis-je pas enfoncé dans la pluie et les ténèbres, ayant pour compagnon e froid la faim, la terreur! » Ainsi vivait le héros Antar, voleur de cheviux et de femmes, dont les aventures ont été si bien traduites par Marcel Devic .
L'Islam et le Coran détournèrent ces âmes sauvages vers le fanatisme, puis vers les subtilités mystiques. Puis la fondation de royautés fastueuses travestit les poètes d'aventure en courtisans polis en parasites serviles, adroits conteurs de traditions persanes et indiennes, collecteurs d'anecdotes historiques, géographiques, grammaticales, mêlées à des traits d'esprit, à des jeux de mots plus ou moins agréables.
L'inspiration a baissé, le talent s'est amoindri, mais la langue écrite n'a point changé. On ne peut en dire autant de l'arabe vulgaire, qui seul présente des dialectes, ceux de Barbarie, d'Arabie, d'Égypte et de Syrie, fort peu différents, mais tous caractérisés par le rejet des formes grammaticales. Ainsi l'arabe parle est arrivé peu à peu à l'étage de l'hébreu antique. Quant au mosarabe d'Espagne, éteint au siècle dernier, et au maltais, ils étaient depuis longtemps passés à l'état de patois informes.
L'arabe, étant la langue de l'Islam, a fortement pénétre les idiomes de toutes les nations musulmanes, le turc, le persan, l'hindoustani, et a glissé dans les dictionnaires européens un assez grand nombre de mots (voy. le Supplément de Littré) : alcade, alfange (al-ldiangiar), zéro, chiffre, coton, tasse, sirop, algèbre, cramoisi, magasin, alberge, aubergine, etc.
Au sud de l'Arabie régnait l'himyarite, la langue de la reine de Saba, aujourd'hui bien connu par un grand nombre d'inscrip-
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lions, et peut-être encore parlé sous le nom d'ékhili dans le district de xMahrah. Mais l'Islam porta bientôt l'arabe jusqu'aux rivages de la mer des Indes. C'est dans l'abyssinien qu'il faut chercher les derniers vestiges de l'himyarite. Plusieurs siècles avant notre ère, la côte africaine de la mer Rouge avait reçu des colonies sémitiques et une langue connue sous le nom de ghez, ou éthiopien, fort développée, encore munie de cas et de treize formes verbales. Au iv"^ siècle, lorsque le christianisme pénétra en Élhiopie, la Bible fut traduite en ghez, ainsi que d'autres ouvrages juifs, chrétiens, grecs et arabes. Aujourd'hui, et depuis longtemps, le ghez ne subsiste que comme langue savante, liturgique. Mais un certain nombre de dialectes alliés ou dérivés du ghez, l'amharique, le tigré, le harari, sont parlés encore en diverses régions de l'Abyssinie.
Dans ce raccourci, dont la brièveté nous était imposée par notre cadre même, nous avons tenté d'embrasser les destinées historiques et intellectuelles des Sémites, rappelant tour à tour l'éducation chaldéenne des nations araméennes et cananéennes, leurs migrations soit certaines, soit probables, l'ébranlement communiqué par l'invasion des Hyksôs aux tribus phéniciennes ou puniques, aux Araméens ou Syriens, enfin à la famille de Térach, d'Abraham et de Jacob; la grande expansion maritime et commerciale des Phéniciens; l'établissement tardif des IsraéHtes en Judée ; l'écrasement des Cananéens et des Araméens entre l'Egypte et l'Assyrie; les Sémites septentrionaux soumis et annulés par les Perses, par les Grecs et les Romains; la civilisation gréco-romaine rongée, minée par la corruption orientale, par le mysticisme énervant, par le christianisme, revanches du sémitisme vaincu; puis, au moment où les invasions disloquaient le colosse romain, le fanatisme mulsulman jetant sur le monde les hordes arabes, demeurées jusque-là intactes et libres dans leurs déserts.
Résumant les traits généraux du parler sémitique, l'invariabilité des consonnes et la flexion des voyelles, nous avons dit qu'à lui seul ce procédé capital suffisait à rendre vaine toute tentative de rapprochement entre la famille sémitique et l'organisme indoeuropéen.
Enfin, par quelques dates et quelques citations, nous avons caractérisé leurs groupes et sous-groupes, montré ce qui les rapproche et les distingue, évalué leurs durées, leurs mérites respectifs, l'importance et la portée de leurs littératures.