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CHAPITRE VIII

La linsuislique laisse intact le domaine de l'ethnographie - InattenLion des anciens à l'égard des mœurs, des langues, des origines de leurs voisins - La science du langage, longtemps enrayée par le préjuge chrétien est libérée par Leibniz. - Découverte du sanscrit. - La famille des langues indo-européennes constituée par Fréd. Schlegel. - Esquisse sommaire des huit branches celtique, germanique, slave, letlique italique, hellénique éranienneet hindoue. - Unité originelle, altération dialectale. - La langue mère et les formes organiques. - Le berceau de la langue et du groupe initiateur doit être cherché entre les deux grands sous-groupes oriental et occidental. - État social, moral, intellectuel révélé par les éléments communs à tous les idiomes indo-européens. - L'histoire sémitique de Bossuet s'eiTace devant l'histoire indo-européenne; les Aryas régnent sur 1 univers.

Les populations indigènes de l'Europe quaternaire ont été remplacées ou plutôt recouvertes, à plusieurs reprises, par des migrations venues du midi et de l'orient; des croisements successifs, modifiant à la fois le type des vaincus et celui des envahisseurs, ont abouti à une extrême diversité dans l'ossature, la taille, la physionomie, non seulement des quinze ou vingt peuples qui se sont formés durant la période historique, mais des éléments bien plus nombreux, que les nécessités géographiques et les événements ont réunis en corps de nation. Nul doute que ces différences ethniques n'aient influé fortement sur la constitution intime et sur l'aspect extérieur des idiomes qui ont fini par prévaloir dans telle ou telle région de l'Europe. C'est à elles qu'il faut attribuer ces particularités de prononciation, d'accent et de syntaxe qui caractérisent et séparent si nettement les groupes et sous-groupes helléniques, latins, germaniques ou slaves.

Mais l'ethnographie et la linguistique ne coïncident pas. Il arrive bien rarement qu'un peuple parle le langage originel de ses ancêtres; presque toujours^ h moins de disproportion trop considérable sous le rapport du nombre ou de la culture, la

iCO IMSrniBUTION GKOGHAMIIQUK DKS I.AÎSGL'ES KT DES RACES

langue de la minorilQ immigrante, conquérante, s'impose à la majorité conquise, et survit même h la race qui l'a importée. Si bien que des centaines de millions d'hommes peuvent employer, en l'altérant plus ou moins, mais sans en détruire le fonds, un même idiome, créé de toutes pièces par une race, par un peuple, par une tribu déjà métissée peut-être et disparue depuis des milliers d'années de la région même — région lointaine, inconnue — où se cachait son berceau. Et quand une découverte éclatante vient révéler cette identité fondamentale, longtemps ignorée, entre les langues de nations rivales, ennemies, ou du moins séparées parles mœurs, les aspirations et les distances, elle suscite — avec un étonnement légitime — des confusions erronées, des protestations, des controverses, parfois utiles, le plus souvent oiseuses ou excessives. Les uns concluent de la fraternité des langues à celle des races; les autres contestent l'existence du groupe humain quelconque qui a inventé — car les langues ne se font pas toutes seules sans une réunion de gosiers et d'oreilles — ce vocabulaire et cette grammaire uniques; d'autres réclament pour leur pays et leurs aïeux l'honneur de les avoir conçus et propagés. La linguistique est, je crois, en mesure de résoudre ces difficultés, d'écarter, chemin faisant, ces objections; et cela, sans empiéter aucunement sur le domaine propre de l'ethnographie; elle ne songe point à etfacer les différences, les caractères particuliers des peuples; elle ne prétend pas qu'en un temps quelconque, que jamais, les habitants de l'Asie antérieure, de l'Italie et de la Germanie aient eu un commun père; elle établit seulement qu'ils doivent à un groupe déterminé, et non à leur propre spontanéité, leurs langues, leurs institutions, le germe de leur destinée.

Les anciens n'ignoraient pas que le monde était peuplé avant leur arrivée en Asie Mineure, en Grèce et en Italie. Sur nombre de points, leurs prédécesseurs s'étaient maintenus à côté et au milieu d'eux. D'après les textes soigneusement rassemblés par M. d'Arbois de Jubainville, des traditions vraisemblables montraient les Ibères, proches parents des Atlantes, établis dans l'occident jusqu'au Rhône etjetant mémeen Italie les Sicanes; les Pélasges, sous les noms de Phrygiens, Sardes, Lydiens, Lyciens, Cares, Lélèges, Tursènes, répandus sur les côtes d'Asie, dans les archipels de l'Égée, dans l'Hellade tout entière et dans l'Italie méridionale; puis l'arrivée successive des Ligures et Sicules, des Illyriens, Thraces et Bithyniens, suivis de près par le petit groupe des tribus selles ou helléniques. Ces données vagues suffisaient aux Grecs les plus instruits. Quant au?: diverses langues, qu'ils

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avaient certainement connues, et qui n'étaient pas éteintes encore au vi° siècle avant notre ère — au temps de Pisistrate et de Solon, — il ne parait pas qu'ils aient jamais songé à les recueillir. Leur propre idiome leur suffisait. Tous les autres étaient jargons de iDarbares, inutiles et négligeables. Platon ayant remarqué la ressemblance des noms du feu, du chien, en grec et en phrygien, se borne à supposer que les Hellènes avaient reçu peut-être certains mots des autochtones. Même le contact prolongé des Perses, dont quelques Grecs, notamment Alcibiade, apprirent la langue, ne les tira pas de leur indifférence. La pointe poussée jusque dans l'Inde par Alexandre n'apprit rien et ne servit de rien aux envahisseurs; le dialecte sanscrit que parlait Taxile ou Porus demeura lettre close pour les savants qui entouraient le roi de Macédoine. Et, si nous ne savions que l'empereur Claude — assez court d'esprit cependant — écrivit seize livres sur l'histoire et la langue des Étrusques, nous pourrions dire que le sens linguistique a été complètement étranger aux Latins comme aux Grecs.

Nous no demanderons pas au moyen âge plus de pénétration qu'à l'antiquité. Il mit des siècles à rapprendre à grand'peine et mal ce qu'avait acquis avant lui l'humanité intelligente.

Le christianisme, gardant par devers lui quelques bribes de latin, la science du temps, prêchait aux populations nouvelles la résignation, la pauvreté d'esprit, l'obéissance et l'ignorance. Il fallut la chute de Constantinople, l'exil des lettrés et des manuscrits byzantins, la découverte de l'imprimerie, pour secouer la torpeur soigneusement entretenue par l'Église. Ce fut la Renaissance. Le voile, du moins pour quelques-uns, éclata. Il commença de faire à peu près jour en Europe. L'homme se reprit aux choses de la terre et, s'intéressant à toutes les manifestations de l'activité humaine, délaissant la foi pour la raison, reconnut dans le langage l'instrument nécessaire de la pensée et en analysa l'organisme. Néanmoins, malgré les efforts et la sagacité de Bibliander, Henri Estienne, Roccha, Scaliger, qui tentèrent quelques rapprochements entre le grec, le latin et le français; de Guichard, qui, dans son Harmonie étymologique (1606), distingua des langues teutoniques les dialectes romans, et constitua en famille séparée l'hébreu, le chaldéen et le syriaque, une erreur capitale égara et faussa longtemps la philologie. La logique orthodoxe ne pouvait chercher ailleurs que dans l'hébreu l'origine de toutes les langues. N'était-ce pas en hébreu que Dieu parlait à Adam, et que le serpent tentait la première femme? Enfm Dieu avait dicté le déca-

Lefèvre. 11

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logup en hébreu, et l'cli-e fait à son image ne pouvait parler qu'hébreu. Môme pour les plus hardis, il eût été malsain d'en douter. 11 est vrai que, depuis, l'aventure de Babel était survenue; mais ne devait-on pas retrouver, dans les langues confondues et dispersées, au moins les débris de la langue première? 11 faut admirer les tours de force des commentateurs et des étymologisles pour extraire de la Bible soit les noms des dieux païens, soit des mots latins ou même français. Pour rapprocher le grec de l'hébreu, Guichard le lisait à rebours, de droite à gauche.

Leibniz fut le premier à réagir contre un préjugé si invétéré. « Il y a, dit-il, autant de raison pour regarder l'hébreu comme la langue primitive que pour adopter l'opinion de Goropius, qui publia un ouvrage à Anvers en 1580 pour prouver que le hollandais fut la langue parlée dans le paradis terrestre. » Le premier, dans une Dissertation sur l'origine des nations, il proposa d'appliquer à la science du langage les procédés scientifiques. Devinant qu'à défaut d'histoire datée, l'analyse des mots peut suppléer nombre de documents anciens sur les idées et les mœurs des peuples, il proposa à Pierre le Grand, en 1713, le plan d'une collection de vocabulaires. 11 rédigea lui-même une liste de termes usuels et encouragea les travaux de l'Allemand Eccard. Ses hypothèses, nous le savons, étaient trop approximatives, trop peu méthodiques, pour aboutir; mais, par leur insuccès môme, elles indiquaient déjà la voie; elles faisaient voir que la première condition de rapprochements utiles c'est le recueil et le classement de faits suffisamment nombreux.

L'initiative de Leibniz ne demeura pas stérile. Et si l'intuition joua le principal rôle dans les mémoires si pénétrants de Fréret sur rOrigine et le mélange des anciennes nations, si la philosophie, très prématurée, du langage, livrée aux divagations de Court de Gébelin {Monde -primitif)^ ne put jeter aucune lumière sur les affinités des idiomes européens, c'est qu'entre eux manquait un terme de comparaison, qui expliquât leurs divergences. Ce trait d'union, inconnu, inattendu, et dont notre siècle seul a compris toute l'importance, c'est l'Inde qui le recélait dans ses livres sacrés.

Le sanscrit, la langue des brahmanes, connu avant notre ère par les bouddhistes chinois, avait été étudié, dès le vin* siècle, par les traducteurs persans, arabes et turcs. Quelques reflets de sa riche littérature étaient même venus jusqu'à nous à travers l'Orient, et nous sont restés dans nos contes et dans nos apologues. Mais, bien que, vers la fin du xv° siècle, Filippo Sacchetti eût noté

quelques rapports entre mots italiens et indiens, il est douteux que le nom même ait pénétré en Europe avant le milieu du xvni" siècle.

Vasco de Gama, cependant, était débarqué à Calicut en 1498; les missions portugaises, se jetant aussitôt sur cette riche proie de l'Inde, proie fort coriace, avaient dû apprendre la langue du pays — le tamoul, il est vrai; — et, dès 1559, les pères de Goa connaissaient assez les doctrines de l'Inde pour inviter les brahmanes à des controverses publiques. En 1606, Roberto de Nobili, qui se déguisait en brahmane et, très adroitement, se présentait comme l'interprète d'un quatrième Véda, lisait dans le texte les Lois de Manou et les Pourânas. Ce fut sans doute sous son influence que fut composé dans l'Inde cet Fzour-Veidam, contrefaçon chrétienne des Védas, qui tient une certaine place dans l'érudition de Voltaire.

Le P. Pons, en 1740, adressait au P. Duhalde une description exacte des quatre Védas, des traités grammaticaux, et des six grands systèmes de philosophie. Enfin, en 1767, un autre Français, le P. Cœurdoux, envoyait à l'abbé Barthélémy, qui lui avait demandé, en 1763, quelques renseignements historiques, deux mémoires sur les analogies et la parenté de la langue samscroutane avec le grec, le latin, l'allemand et l'esclavon; il donnait quatre listes de mots et de formes grammaticales similaires, signalait la présence de l'augment en sanscrit, de l'a privatif; il refusait d'attribuer à des emprunts et à des relations commerciales des ressemblances qui ne portaient pas seulement sur des termes isolés, mais bien sur la formation même des mots. Si ces précieux envois eussent été rendus publics, la France aurait eu l'honneur d'inaugurer l'étude comparée des langues indo-européennes. Malheureusement ils demeurèrent enfouis dans les papiers de l'Académie et ne parurent qu'en 1808, à la suite d'un mémoire d'Anquetil Duperron. Dans l'intervalle, la science avait marché; l'Angleterre et l'Allemagne s'étaient emparées d'une découverte qui aurait pu nous appartenir.

Les affinités reconnues par Hahled 1778, William Jones, Paulin de Saint-Barthélemy (Philippe Wesdin) 1790, furent admises par le fantaisiste Lord Monboddo (1792-95). Le psychologue Dugald Stewart, on ne sait trop pourquoi, s'obstinait à nier l'existence du sanscrit. Mais que pouvait son incrédulité contre les grammaires publiées de 1790 à 1836 par "Wesdin, Colebrooke, Carey, Wilkins, Forster, Yates, Wilson, Bopp, Benfey; contre les textes édités, dès 1784, par la première Société asiatique, fondée à Calcutta? Par une

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exagération contraire, les idianistes enthousiastes étaient portés à faire du sanscrit une sorte de langue mère universelle. William Jones ne tomba pas dans cette erreur; il entrevit, pour le sanscrit, le grec, le latin, une source commune qui, peut-être, disaitil, n'existe plus. La science moderne a confirmé son opinion, et, tout en reconnaissant la priorité générale des formes sanscrites, constaté dans les autres idiomes de la famille des particularités irréductibles entre elles, collatérales, poirr ainsi dire, et qui démontrent l'existence nécessaire d'une langue antérieure, d'un type, visible encore à travers les altérations subies par ses effigies diverses.

Pendant que l'Inde révélait ses mystères aux savants anglais, deux vastes répertoires, le Catalogue de Hervas et le Milhridala d'Âdelung, venaient fournir à la linguistique ce trésor de faits qui seul transforme les hypothèses en certitude. Hervas, jésuite espagnol, missionnaire en Amérique, réunit trois cents vocabulaires, quarante grammaires, découvrit l'unité du groupe malais, l'indépendance du basque, les rapports du hongrois, du lapon, du finnois, et soupçonna la parenté du grec et du sanscrit. Son ouvrage, en six volumes, date de 1800. Le Mithridate, fondé en partie sur le Catalogue, en partie sur des vocabulaires rassemblés par ordre de Catherine II, parut de 1806 à 1817. Adelung était mort en 1809, mais son fils acheva la publication. La classification des langues pouvait désormais marcher d'un pas plus rapide, moins hésitant, dans des directions déterminées. Le groupe le plus brillant, le plus riche, le plus vivace, celui qui le premier s'affirma, réclamant pour lui toute la place jusqu'alors abandonnée aux Sémites, ce fut le groupe auquel appartiennent nos langues européennes. En 1808, le poète Frédéric Schlegel, qui avait étudié le sanscrit sous Hamilton (1801-1802), constitua nettement, dans son livre sur la Langue et la sagesse des Indiens, la famille indo-germanique. En vain l'ouvrage a vieilli, comme le symbolisme de Creuzer et de Herder dont il s'était inspiré; en vain les conjectures aventureuses de l'auteur sont tombées devant les démonstrations de l'analyse grammaticale; Frédéric Schlegel est à Adelung, même à William Jones, ce qu'est à Ptolémée Copernic. Il a conçu un monde nouveau. Il a créé l'un des plus riches domaines de l'esprit humain, ou plutôt il en a ouvert les portes. Son livre, qu'on ne lit plus, qu'on n'a plus à lire, demeure à jamais scellé sur le seuil de la science dont il a été l'initiateur.

Avant de pénétrer dans l'organisme du langage indo-européen tel que permettent de le reconstruire les traits communs à ses

nombreuses variétés, il est indispensable de mesurer d'un coup d'œil l'aire immense où il s'est répandu, et de marquer, dans l'espace et dans le temps, la place occupée par chacun des groupes linguistiques qui en sont issus. Si nous laissons de côté ses annexes modernes, qui ne sont pas moindres que les deux Amériques et l'Australie, nous verrons qu'il règne des bouches du Gange à l'Islande et de la Suède à la Crète, comprenant les quatre cinquièmes de l'Inde, l'Afghanistan, la Perse, l'Arménie, les trois quarts de la Russie, de la Suède, de la Norvège et tout le reste de l'Europe, — moins le pays basque, la Hongrie et la pointe de la Turquie d'Europe.

A l'extrême occident, en Écosse, en Irlande, dans le pays de Galles et dans notre Bretagne, nous rencontrons les débris du groupe celtique, assez généralement subdivisé en gadhélique (erse, irlandais, dialecte de man) et kymrique (welsh ou gallois, comique, bas-breton). Sauf quelques inscriptions mal expliquées encore, ces langues ne nous sont connues que par des textes relativement récents. Des gloses irlandaises du viii'^ siècle, des documents bretons et comiques des xi'= et xni" siècles, voilà ce qui nous reste de plus ancien — le reste est supposé — d'une langue autrefois parlée dans la Cisalpine, dans la Gaule entière et dans les îles Britanniques, et qui n'a légué au français, malgré les illusions des celtomanes, que des noms de lieu , des noms historiques relatés par les écrivains latins, et environ deux cent quarante mots authentiques.

Au point de vue ethnographique, il y a lieu de distinguer entre les Celtes et les Gaulois. Les premiers, à tête ronde, avec des cheveux et des yeux foncés, de stature moyenne et vigoureuse; les seconds très grands, très blonds, aventureux et batailleurs. Les Celtes auraient occupé avant l'histoire toute l'Europe moyenne, la vallée du Danube, la Savoie, l'Auvergne, la Bretagne, l'Irlande; on pense retrouver leurs traces en Roumanie (ouDacie), en Autriche et en Bavière. Ont-ils apporté avec eux les dialectes celtiques, ou les ont-ils reçus des Gaulois ou Belges? C'est une question qu'on ne saurait trancher; car on ne peut fixer une date à l'arrivée des Gaulois, premier flot sans doute d'une vaste marée qui amenait les Teutons au nord, les Latins au sud des Alpes. Yers le vi" siècle, ils occupaient certainement une grande partie de l'Allemagne méridionale et dominaient toute la Gaule depuis les provinces rhénanes jusqu'aux Pyrénées, l'Italie jusqu'au Pô, peut-être jusqu'au Tibre. Ce sont eux qui détruisirent Rome au commencement du iv^ siècle, Delphes cent ans plus tard

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