DISTRIBUTION GIÎOGIIAPIIIQUK DES LANGUES ET DES RACES
sur les pays où les a jadis portés lemigration et où leurs bandes, quelque temps dominantes, ont fini par se fondre avec les populations antérieures, et aussi pour faire éclater l'évidence de l'origine orientale des Teutons.
Pour les Slaves, la question ne se pose même pas, mais il faut encore insister sur ce point que les nombreuses et très riches langues de ces peuples ne peuvent pas plus s'être formées sur place, ou être nées l'une de l'autre, que se défendre d'une étroite parenté avec l'indo-européen organique.
Tant qu'on n'aura pas fourni un indice quelconque de la provenance occidentale des Éraniens et des Slaves, — les deux groupes qui sont restés les derniers en contact dans le voisinage du berceau commun, tant qu'on n'aura pas montré les Celtes ou les Gaulois marchant, sans aucun intérêt appréciable, de l'occident vers l'orient, ou bien la ruche allemande, solide de toute éternité sur son terrain, entamé tant de fois, essaimant à droite et à gauche Celtes, Gaulois, Slaves et Persans, voire Latins et Hellènes, on sera contraint d'établir la patrie indo-européenne primitive entre les deux branches, orientale et occidentale. Mais quand bien même la moindre vraisemblance — ce qui n'est pas — serait alléguée à l'appui de l'une de ces hypothèses, la grammaire comparée serait là pour nous répéter : « Les idiomes dont il s'agit ne peuvent rendre compte de leurs formes et de leur ordonnance. Aucun d'eux ne s'explique par lui-même, tous s'expliquent les uns par les autres. Aucun n'est une ébauche plus ou moins avancée d'un type vers lequel il tendrait; tous sont les altérations diverses d'un fonds commun, d'un langage antérieur, disparu par cela même que tous l'ont emporté avec eux; les langues ne voyagent pas sans bouches qui les parlent. Celles qui nous occupent ont donc été importées par des immigrants, trop peu nombreux sans doute pour modifier le mélange, accompli déjà, d'éléments ethniques plus anciens, mais assez puissants pour imposer leur langage, leur discipUne intellectuelle et, quelque peu, la civilisation correspondante. »
Car le langage, étant l'expression de la pensée, révèle assurément les aptitudes, les facultés cérébrales, l'état industriel, esthétique et social de chaque race, de chaque groupe humain. L'unité indo-européenne n'a pas été seulement lexique et grammaticale, elle a été intellectuelle et morale. Si la majorité des langues sœurs désigne par le même mot une chose, un être, une relation, un sentiment, un concept abstrait, n'est-il pas évident que le groupe primitif les connaissait? C'est que, de toutes les racines qui pou-
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valent les caractériser, il avait choisi déjà les plus expressives à son gré. Pour s'assurer de ce que les uns ont perdu ou gardé, de ce que les autres ont acquis, il suffît de recueillir les termes communs à tous ou h quelques-uns de ces idiomes. C'est ce qu'a tenté, non sans excès parfois, mais pourtant avec succès, Adolphe Pictet.
De longs siècles dévie pastorale avaient précédé Ja séparation des idiomes. Les noms du troupeau, du bœuf, de la brebis, du cochon, du chien, du pâtre et du pâturage, de l'enclos, de l'étable, de la chair, de la laine, du lait, du beurre, du fromage, présentent des concordances frappantes; et de ces termes dérivent les mots qui désignent la richesse, la propriété, la famille, le maître, l'hôte. Le taureau et la vache sont les principaux acteurs des mythes, l'enjeu des batailles célestes entre le soleil et les nuages, entre la foudre et les vents. Bien que pasteurs, les Aryas n'étaient plus nomades; ils connaissaient l'orge, le labourage, la charrue, la mouture, la farine et peut-être le pain. Ils buvaient des boissons fermentées, de l'hydromel, peut-être du vin.
La fabrication du char, de l'essieu et du joug nécessitait l'emploi du ciseau, du coin, de la hache, du couteau. Il y avait des charpentiers et des forgerons. L'enclume était de pierre. Rien ne permet d'affirmer qu'on fondit le fer, tandis qu'il ne reste aucun doute sur la connaissance de l'argent et sur l'usage de l'airain. L'industrie n'allait guère au delà d'un filage et d'un tissage grossiers. Le vêtement était cousU. Des anneaux et des bracelets ornaient les poignets et le cou.
On savait construire ou plutôt creuser des barques; le nom de la nef et celui de la rame sont aussi vieux que nos langues. Mais il n'est question ni de quille, ni de mât, ni de voile. La mer était inconnue ou lointaine, et la navigation ne s'opérait que sur des rivières et des lacs. Il fallait d'ailleurs des bateaux pour passer les fleuves; les ponts n'étaient pas inventés.
La maison, qui, par son principal nom [dama, domiis), rappelle peut-être les poteaux liés en faisceau pour porter la tente primitive, était le chef-d'œuvre du charpentier. Il est peu probable que la maçonnerie concourût à la bâtisse, si ce n'est par un peu de chaux ou de mortier. Le lit, le siège, quelques pots formaient le mobilier. La maison était entourée d'un fossé qui semble avoir fourni la plupart des noms du pourpris, du courtil et du jardin. Dans cette enceinte étaient sans doute le puits ou la citerne, et le foyer, où cuisaient et rôtissaient les viandes. On peut aussi conjecturer que le feu était allumé sous le toit, dans la cabane, plu-
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sieurs des noms de la maison semblant apparentés à une racine qui signifie brûler. La porte a gardé son nom à travers les âges {dvâr, door, thura, fores; mais la clef n'apparaît que chez les occidentaux). Les maisons n'appartenaient qu'à, des familles, à des ménages — monogames en principe — où l'époux et l'épouse étaient, à titre égal, le maître et la maîtresse (pati, posis; ■patnl, polnia); une tribu, un clan {djanana, gennè, gens, chunni) devait donc occuper un certain nombre de huttes q.ui formaient des villages {Irapâ, tribus, thaurp, dorf) et même des villes {poura, polis). Il n'y avait point une nation, un peuple. Les mots qui ont depuis répondu à ces idées n'expriment que le nombre, la multitude. Partout de petits groupes, souvent unis pour la défense commune, souvent séparés par des querelles intestines. La guerre, pour ces barbares, était déjà l'action par excellence {adji, adjma, agon, agnien, le combat, l'armée), qu'il fallût soit livrer bataille en rase campagne, à cheval avec le javelot, à pied avec le glaive, soit forcer l'enceinte, le burg, où l'ennemi avait enfermé ses troupeaux et son butin. Le héros [vira, vir, baro) combattait debout sur son char ou monté sur son coursier qui s'animait aux sons stridents de la corne [crina, cornu), rude aïeule de la trompette. Possesseur de chevaux, dompteur de chevaux, ami des chevaux, étaient les plus enviables des titres pour les Perses, les Grecs, les Gaulois.
L'ennemi vaincu était réduit en esclavage et entrait en compte, dans la richesse du maître, avec le bétail. L'homme puissant et sa femme s'appelaient indifféremment dampati, gôpaii, dasapali {despotes, despoina), maîtres de la maison, des bœufs, des esclaves.
L'amour de la guerre, sans lequel il ne s'est jamais formé de peuples robustes et vivaces, implique l'amour de la gloire, le vrai mobile de toutes les actions courageuses et de toutes les grandes œuvres. On peut bien dire que jamais groupe humain ne l'a plus vivement senti que le nôtre. Etre connu, être chanté, voilà un besoin inné, aussi bien chez les Hindous que chez les Hellènes, chez les Perses que chez les Germains. Il y a une racine Kru, A7i/, Çlu, qui, tournée et retournée de cent façons, a fourni des noms aux peuples, aux hommes, aux dieux même; les Slaves sont les glorieux ; tous les çravas, tous les slaf. tous les klès, les cldii, les hlod et les hruo, Ladislas, Héraklès, Clovis, et Louis, et Roland, ont été de glorieux hommes, ou ont aspiré à justifier l'orgueil paternel qui les avait parés de ces noms retentissants.
Les tribus avaient des chefs de guerre et de paix, des rois — sauf peut-être les Hellènes, qui n'ont guère employé la racine rag
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OU reg commune à toutes les autres langues sœurs. Leur organisation sociale était fondée sur la propriété commune et individuelle. L'héritage était connu, mais borné sans doute au rang, à la maison, aux produits du travail et au butin de guerre. L'échange était l'unique forme des rapports économiques. Les bœufs servaient de monnaie. La loi, le droit, la dette, le délit, le jugement, les épreuves judiciaires et l'amende étaient choses nommées avant l'expansion indo-européenne. La plupart des racines qui désignaient ces notions laissent d'ailleurs entrevoir l'origine toute matérielle des idées les plus abstraites et les plus hautes. C'est ce qu'on peut dire de tous les termes relatifs à la vie de l'esprit; à l'âme, simple souffle vital; à la pensée, simple pouvoir de mesurer et de peser les objets; à la volonté, au souvenir, à la ^.cience, djjiaii, gnosis, noiio, qui crée une seconde fois les choses (racines gmi engendrer, g^ui connaître). La religion n'est pas le caractère le moins frappant de nos aïeux; dégagée des minuties de l'animisme et des pratiques énervantes du chthonisme — dont elle a cependant gardé d'importants vestiges, — elle est déjà l'adoration des forces de la nature et des phénomènes atmosphériques. La langue enfin, résultat d'une agglutination intense, simple dans ses racines, indéfinie dans ses dérivations, se présente comme un organisme complet, à la fois savant et libre.
Quel nom maintenant donner à cette réunion des aïeux immédiats de tant de races diverses mais gratifiées du même régime, de la même langue, des mêmes croyances et de la même culture? U en est un qui, contre vent et marée, a prévalu en somme, depuis qu'il ne trompe plus personne et qu'il n'implique plus l'unité ethnographique; c'est celui que se donnait Darius, « Arya, fils d'Arya », celui que revendiquent les brahmanes et qu'ils ont élevé au ciel dans la personne du dieu Aryaman. 11 est certain que les autres peuples — excepté les/ro?? ou Ossètes du Caucase — ne l'ont point adopté, mais ils l'ont connu et employé. Qu'est-ce que Arès, Ai'eiôn, Aristos, Arélè, A^Hémis, le fort, le meilleur, la vertu, la très honorable, chez les Grecs? qu'est-ce que Ario-vist chez les Germains? sinon des doublets et des dérivés du nom que portent tant de grands personnages hindous et perses? Le sens premier est vague; chez les vrais Aryas, c'est noble, illustre; mais c'est aussi voyageur et laboureur.
Cette dernière acception est universelle. Latin : arare, aratrum, aratio\ grec : aroiin, arolron, arosis; lith. : ar-ii, arklas; slave : ora-ti, oradlo; got. : arj-an \ angh-sax. : erjan; angl. ear; irl. ar; -corniq. : aradar; gallois : arad. On y rapporte d'anciens noms de la