CHAPITRE PREMIER
La flexion n'est qu'un degré supérieur de l'agglulination.
Le matériel indo-européen ue comporte rien de plus que des racines pleines et des racines vides, soit démonstratives ou pronominales, soit attributives ou verbales. — Racines pronominales : les pronoms et les suffixes. — Racines attributives, premières, secondaires, tertiaires, — Réduction des variantes à un petit nombre de formes ancestrales. — Racines exprimant une action de l'esprit : la famille ma. — La racine nue; le thème ou radical, souvent préservé par la composition des mots.
La parenté des langues indo-européennes n'est pas un phénomène d'un autre ordre que l'intime affinité des dialectes bantous, berbers, turcs ou sémitiques. Leur aire n'est pas plus étendue que le domaine des idiomes malais. Les différences ethniques ne sont pas plus grandes entre les nations qui les ont apprises et qui les parlent, qu'entre les divers groupes malayo-polynésiens. La préexistence d'un parler commun, et d'un agrégat humain où s'est formée cette langue mère, n'est pas ici moins nécessaire et moins évidente que pour les autres familles indépendantes. Tous les types antérieurs ont péri, parce que l'écriture n'était pas née ; mais ils sont contenus encore dans les idiomes qui en dérivent; au reste, ce n'est pas seulement ce qu'on pourrait appeler les types premiers, qui ont disparu, qui se sont résorbés dans leurs effigies; les unités secondaires elles-mêmes ont souvent passé, sans nous léguer quelque monument de leur existence; le temps
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n'a rien gardé du teutonique, du slave, de l'italique, d'où sont issus respectivement tant de rameaux, distincts. Par chance, nous possédons, sous leurs formes les plus anciennes et les plus modernes, le sanscrit, l'éranien, le grec et le latin; et il nous suffit de leur comparer les groupes hindous, persans, romaïques et romans, qui sont nés d'eux, et dont ils sont l'unique raison d'être, pour comprendre la formation des huit branches indo-européennes, pour affirmer qu'elles sortent d'un tronc unique.
Donc sur les origines indo-européennes nul mystère ne plane, si ce n'est cette obscurité qui vient de l'épaisseur des âges. Les peuples qui ont emporté ou reçu dans leurs migrations les éléments d'une même culture intellectuelle se sont, plus ou moins vite, élevés au-dessus des autres races, des autres nations. C'est là un fait historique et patent, mais qui ne peut nous étonner, puisque partout nous constatons ces inégalités dans les aptitudes et dans les destinées. Est-ce que le Malais n'est pas supérieur au Papou, le Maure au Nègre, l'Aztèque à l'Abipone, le Sémite au Berber, le Chinois au Mongol. Venu le dernier, l'Arya a hérité des conquêtes de ses prédécesseurs, et leur apogée a été son point de départ : l'Égypte, la Chaldée, l'Assyrie avaient donné leur mesure, fait leur effort; avec nne plus vivace énergie, avec une plus grande ouverture et une plus grande souplesse d'esprit, il a repris en main la tâche abandonnée. Et cette supériorité intellectuelle et esthétique nous est révélée par son langage.
Mais cette langue elle-même n'est séparée des autres par aucun abîme; elle n'en diffère que par une combinaison plus intime des mêmes éléments premiers; c'est en suivant la même route qu'elle les a dépassées. Et comment en douter? N'est-ce pas l'examen comparatif de ses grands dialectes, n'est-ce pas l'analyse de ses formes, qui ont suggéré la théorie linguistique et permis de déterminer la marche générale du langage, les phases successives du monosyllabisme, de l'agglutination et de la flexion?
La flexion, nous l'avons dit, n'est que la fusion des syllabes agglutinées; elle suppose donc, et nécessairement, une période agglutinante; quant à l'agglutination, il est parfaitement impossible qu'elle se soit produite sans un certain matériel de racines, déjà susceptibles de juxtaposition, comme en chinois, c'est-à-dire déjà classées en pleines et vides, en principales et subordonnées. Enfin cet emploi, si rudimentaire, des éléments vocaux atteste encore des âges plus reculés où les sons adaptés à la désignation des choses et des êtres rejetaient au second plan, dans la classe des démonstratifs et des auxiliaires, les anciens cris de douleur,
de joie, d'appel et d'averlissement. Il n'est pas jusqu'aux longs tâtonnements d'où sont sorties les consonnes pures, qui ne nous soient révélés par les nombreuses variantes d'une même racine originelle soit dans une même langue, soit d'un dialecte à l'autre. Avant de prononcer nettement la gutturale simple, ou la dentale, ou la labiale, avant d'émettre les sons k et g, t et d, p et b, les ancêtres de l'indo-européen ont longtemps hésité entre des diphtongues consonantes, telles que sk, kch, kv, kt, kh, gv, gj, gd, gh- telles que tch, tj, tv, dj, dv, ou bien pt, pv, mp, bd; de même pour la sifflante S, si difficile à prononcer pour les Grecs et les Éraniens au commencement des mots, pour les Latins entre deux voyelles, que ces peuples l'ont remplacée soit par une aspiration, soit par un de même pour les liquides B et L, ou TV, qui s'échangent sans cesse on alternent avec des dentales. L'acquisition des voyelles n'a pas donné lieu à moins d'hésitations et d'efforts; ainsi E et 0 brefs n'étaient pas familiers aux Âryas de l'Inde et auxGots; et ces peuples ne connaissaient l'E et l'O longs que comme des combinaisons d'un A, bref ou long, avec I et V (voyelle ou semi-voyelle). Puis, selon qu'une voyelle était lancée avec plus ou moins de force, suivie ou précédée d'une aspiration, elle s'annexait peu à peu une gutturale, une sifflante, ou même un roulement comme est le R voyelle sanscrit. Enfln si le voile du palais venait à se relever vers les fosses nasales, la voyelle prenait un timbre particulier; elle se nasalisait : an, in, on; l'insertion d'un N était le résultat inévitable de cet accident phonique; et il est souvent difficile de savoir si ce N intercalaire provient de la voyelle nasalisée ou d'un suffixe na.
Ces inductions, que M. Paul Regnaud a interprétées, je crois, avec une hardiesse trop inflexible, ne sont pas fondées sur de simples raisonnements. Elles partent de faits certains. Les variantes dont nous parlions ne sont pas des hypothèses; elles subsistent et coexistent, formant des groupes où la parenté intime des membres est évidente. Les Indo-Européens les ont conservées et s'en sont servi pour noter, au fur et à mesure, les nuances et les connaissances nouvelles dont s'enrichissait la pensée. Les grammairiens sanscrits ont compté, dans leur langue, environ dix-sept cents racines, en apparence irréductibles ; un premier triage a ramené au nombre de cinq cents les éléments communs à toutes les langues de la famille. Une analyse plus profonde les réduit au cinquième, au dixième peut-être, base étroite sur laquelle repose le plus vaste et le plus fécond des organismes linguistiques. De ces considérations préliminaires, mais non apnori, retenons
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seulement, et cela suffira, les points suivants : la langue mère indo-européenne n'est ni une conception de l'esprit, ni une sorte de miracle soudain ; c'est une réalité; c'est le produit d'une élaboration dix et vingt fois séculaire, comme le prouve assez l'usure, l'atrophie, de ses désinences casuelles et verbales. Sa genèse, ses matériaux, sont ceux des autres langues; elle ne les a dislancées qu'en appliquant avec plus d'énergie et plus d'intelligence des procédés, des artifices identiques.
Deux classes de racines monosyllabiques la constituent : racines démonstratives ou pronominales; racines attributives ou verbales; les premières ont fourni tous les pronoms, la plupart des prépositions, des conjonctions et des suffixes; les secondes, tous les noms et adjectifs, tous les verbes et la plupart des adverbes.
Les racines pronominales se présentent souvent à l'état nu, isolé, c'est le monosyllabe primitif : sa, ho, ia, to, ceci, cela; sija, tya, sva, sma; ma, me, tu, te, moi, toi; %ja, ka, ku, qui, que; dva, tri, deux, trois; da, ga, comme dans les particules du grec ou de l'allemand, rje, de; souvent elles se sont adjoint des désinences casuelles, s, m, t, bhyam, bhyas, qu'on en détache aisément; souvent aussi elles se sont agglutinées et coagulées entre elles, sans changer de sens indicatif, relatif ou personnel : par exemple, en sanscrit, ima, esa, ata, eta, ana, ena, eva, cka, oix entrent les sons les plus simples que l'homme ait pu prononcer, à, î, et qui se sont naturellement renforcés, doublés, d'autres syllabes vaguement associées à quelque geste, à quelque idée de distance et de lieu; sous cette forme, les racines pronominales ont enfanté dans tous les idiomes indo-européens des lignées, variées et altérées à l'infini, de mots indispensables, où l'on retrouve à grand peine les syllabes amalgamées. Qui chercherait, dans notre mot oui, hoc illud, ou dans ici, hic hic; dans celui-ci, hic ille huic hic hic, si ces fusions ne nous étaient révélées par des formes comme o-ïl et i-ce-luil Bopp et ses émules, Pott, Benfey, Kuhn, guidés par des indices analogues, sont parvenus à ressaisir, souvent à coup sûr, le fil de ces menus labyrinthes.
Le pronom / se présente dans toute sa simplicité — sauf qu'il est décliné — en gotique et en latin. Gotique, nominatif et génitif singulier is, accusatif singulier et pluriel ina, ins, datif singulier et pluriel imma, im. Latin, is, id, ii, Us et les atténuations ea, ei, ejus, eum, etc.; avec suffixes, isdetn, idem, ita, iiidcm, i{s)pse, ibi, imma, enim; il y a en outre confusion permanente avec la forme yà, jà, elle-même dérivée de i. Du latin, il nous est permis de passer au français, pour montrer l'antique pronom / dans un
groupe où on ne l'aperçoit guère : le mot même, rapproché de la vieille forme méisme et de l'italien medesimo, nous conduit à un latin supposé met-ipse-timum, — superlatif de metipse; or dans ce composé il n'y a de central et de significatif que le pronom disparu — I I n'a pas laissé en sanscrit et en zend de forme déclinée isolée, mais il apparaît dans des adjectifs comme îdriça, tel, itara autre (latin i-teriim), et les adverbes iha, idha, ithra, ici; ilas, d'ici; il-tham, iti; zend, itha, ainsi; idànim, maintenant; tchet, pour tcha-it, avec le sens de si; net (zend, noid), pour na-it, « que ne pas », « non pas », — comme qui dirait : « arrière, cela ».
Nous venons de citer une syllabe fameuse entre toutes, puisqu'elle a, presque partout, fourni le mot le plus énergique de toute langue : anglais no, français non. Ce qui surprendra peutêtre, c'est que la racine 7ia et sa voisine ma, qui ont souvent pris le sens négatif, ont gardé dans la plupart des cas, soit comme mots isolés, soit comme suffixes, une valeur très nettement positive, démonstrative. L'affirmation et la négation ne seraient donc pas des idées primitives, ou bien elles se traduisaient suffisamment par un geste. Ce n'est qu'à la longue, et par une sorte de détour, que des pronoms simples ou composés ont été accommodés à l'expression du consentement ou du refus. Il est d'ailleurs facile de constater dans nos parlers modernes que tous nos termes affirmatifs et négatifs sont uniquement des pronoms ou des adverbes indicatifs : si, en italien, n'est que sic, « ainsi »; notre oui est cela cela; le ja allemand et breton, le yes anglais n'ont pas d'autre sens que les expressions aryennes, grecques, latines, telles que ita, na, ma, mè, nec, nai, etc. Sans doute nous voyons, en grec, en sanscrit, en arménien, sous les formes mè, ma, mi, en sanscrit, gotique, slave, borusse, lithuanien, zend sous les formes na, ni, ne, naiy, nos deux syllabes pronominales employées à l'inhibition et à la négation; mais il ne faut pas oublier que mà ton théon en grec, signifie encore : « par le dieu! j'en atteste le dieu »; que nai veut dire certes; que, dans le Véda, on rencontre na avec le sens de sicul, comme, ainsi, et na7ia avec le sens de beaucoup; enfin que ??ia et na, à l'état construit, forment des noms, des adjectifs, des participes, des superlatifs de toute sorte. C'est donc seulement par l'usage, par un choix, plus facile à constater qu'à expliquer, que ma, que na, isolés ou préfixés, sont devenus des signes négatifs. Encore un exemple saillant : non, abréviation des formes 7ie7iu, ne-unum, renferme deux fois la racine na, négative en tête du mot, simplement démonstrative à Ja fin.
Ces curieuses anomalies mettent en lumière l'équivalence pri-
190 l'organisme ini)0-euhopéi-:n
mitive de tous ces cris d'appel ou d'avertissement que le geste, l'accent, l'intonation d'abord, et ensuite l'habitude, les préférences de telle ou telle tribu, ont fini par douer d'une valeur précise, d'un sens déterminé. Encore n'est-il question jusqu'ici que de mots indépendants, constitués par des racines démonstratives nues ou déclinées, et de mots composés où ce luxe de racines joue le rôle de radical, de syllabe prépondérante. Mais lorsque nous retrouverons tout à l'heure ces mêmes raeines accolées à des racines attributives, leur insignifiance première éclatera plus encore. Il n'y a pas de voyelle isolée, il n'est pas de syllabe formée d'une consonne et d'une voyelle, ou d'une diphtongue consonante et d'une voyelle, qui, sufTixées à une racine verbale, ne puissent entrer au même titre dans un nom, un adjectif, un participe, un verbe ou un adverbe. C'est le besoin de clarté, c'est le choix instinctif, variable selon les aptitudes vocales, selon les rencontres avec des peuples étrangers, selon des circonstances inconnues, qui ont plus ou moins attaché à telle classe de suffixes [ta, ti, to, da, ma, na, ra, la, sa, pa, va, ka, ja, sja, etc.) le sens d'agent, d'action, de futur, de passé. Et le plus souvent, à ces suffixes, dits primaires, usés, altérés, méconnaissables, il a fallu en souder un, deux et trois autres, ni plus ni moins significatifs par eux-mêmes, pour suffire aux exigences du discours. Comptez dans un mot employé par Lucrèce : in'Sat-i-a-bi-li-ter[h\sa.tiablement),les syllabes ajoutées à la racine sat (que nous possédons dans saoul de saturus, dans rassasier, dans assez, ad-sai-is). Laissons le préfixe m qui répond au sanscrit et au grec an, au germanique un, et qui a pris une valeur négative. Qu'est-ce que ?, que à long, que bi, li et ter pour tara, sinon des racines pronominales atrophiées, fondues, et qui ont tout au plus une valeur de position; car on les rencontrera toutes, une à une, deux à deux, — et cela, dans tous les idiomes de la famille, — également propres à former des noms et des verbes de toute sorte. Mais avant de citer plus d'exemples, nous devons définir et classer les racines attributives, celles que nous essayions naguère de rapporter soit à une onomatopée, soit à une imitation métaphorique d'une sensation, d'un mouvement, d'un objet.
Une racine attributive indo-européenne n'est ni un nom, ni un verbe; elle ne devient l'un ou l'autre que par l'adjonction de désinences casuelles ou verbales. C'est, comme le monosyllabe chinois, une émission phonique, susceptible de spécifier soit une classe de choses, d'êtres, de phénomènes, soit un état, une action du sujet pensant ou do l'objet remarqué. Elle peut renfermer
LES RACINES lîNDO-EUROPÉENÎSES 191
toutes les voyelles et toutes les consonnes qui peuvent tenir dans une syllabe. On peut toujours prouver, dit Max Mûller, que les racines composées de plus d'une syllabe sont dérivées. Et même dans les racines vraies, monosyllabiques, il faut distinguer ce que nous appellerons les racines premières, secondaires et tertiaires.
Les racines premières se composent: 1° d'une voyelle : i, aller; 2° d'une voyelle et d'une consonne : ad, manger, as, respirer, ag, conduire, ak, courir, percer; 3° d'une consonne et d'une voyelle, ou d'une semi-voyelle et d'une consonne : dà, donner; pa, boire, paître, protéger; mà, créer, mesurer; bhu, être, croître; và, souffler; ki\ faire; mr, mourir ; ju, joindre.
Les racines secondaires se composent : 1° d'une consonne, d'une voyelle et d'une consonne : iud, tup, frapper; ô/iar, porter; ruk, luire; uaÂ;, parler; sak, suivre; ijug, joindre et combattre; vid, voir, savoir; duk, traire; gan, engendrer; man, penser; 2" de deux consonnes et d'une voyelle longue : bhrà, porter; 7nnd, se souvenir; gnà, connaître; plu, couler; klu, entendre; stha, se tenir' debout; 3° d'une voyelle et de deux consonnes : ard, blesser.
Les racines tertiaires comporteront : 1° deux consonnes, une voyelle et une consonne : spak, regarder; iras, trembler; grabh, saisir, creuser, graver; star, étendre; kvan, bruire; ou vice-verm : vart, tourner; cand, briller; sarp, glisser; 2° deux consonnes, une voyelle et deux consonnes : spand, trembler; skand, monter; skalp, creuser, écrire, sculpter. Il peut même y entrer des groupes initiaux de trois consonnes.
Il est visible que les deux premières classes sont les plus anciennes. Dans la seconde apparaissent déjà des traces de suffixations; si vous comparez à yu, joindre, des formes yug, joindre, (\.di\.\n,jugum, grec zugon), yung et yii-7ia-j (latin jung-ere), et xjudh, combattre, vous entreverrez soit des suffixes ga, dha, na, soit une nasalisation de la racine secondaire. Si à tud, frapper, latin contud-tus, contusus, h tup (même sens, gr. tup-tô), vous ajoutez tund (latin tund-eré), tump (ssc. tump-ali, il frappe), tubh et tobh (ssc. tubh-nati, tobh-até); tuj, frapper, exciter; tur, blesser; tuh, affliger; lurv, conquérir; vous serez tenté de rattacher toutes ces variantes sufflxées à un primitif tu. De même pour ruk, ruksh, rut., rud, rub, ruth, clarté, couleur. Quant aux racines tertiaires, elles résultent, pour la plupart, de très antiques agglutinations.
Chavée,le premier, je crois, a proposé de grouper par catégories les racines apparentées; il a ainsi constitué des familles souffler, bruire., briller, brûler, frapper, mesurer, etc. C'est une vue fort juste et plus ou moins acceptée par tous les linguistes. M. Paul
I/OUGAISISMK INDO-EUUOPKEN
llegnaud l'a puissamment approfondie, avec l'intention avouée de ramener toutes les racines à un cri unique et confus, dont toutes seraient sorties. Cette rigueur me paraît, je l'avoue, inutile, aussi bien que la tendance de Darwin à tirer le monde vivant d'un seul et unique grumeau albuminoïde, sorte d'Adam cellulaire. Il y a là une certaine dose d'atavisme monogcniste. La doctrine évolutive s'accommode parfaitement d'un grand nombre et d'une certaine variété originelle de germes premiers. Nous avons reconnu des nuances dans le cri spécial à chaque espèce animale; la voix de l'homme en comportait plus encore. Et, dans son état le plus fruste, le langage naissant a dû trouver à son service plusieurs sons et bruits qu'il a lentement affmés et précisés en voyelles, en spirantes et finalement en consonnes. Il s'en faut que l'indo-européen soit une langue primitive; et, si haut qu'on fasse remonter les tâtonnements qui l'ont conduit de l'agglutination à la flexion, il semble qu'il connût, dès lors, au moins trois voyelles ■pures et plusieurs variantes de la consonne.
Quoi qu'il en soit, par la hardiesse même de ses rapprochements, toujours appuyés de preuves ou d'hypothèses scientifiques, la tentative de M. Regnaud est pleine d'intérêt, et nous nous permettrons de lui emprunter quelques exemples.
Il existe en sanscrit une racine harsh que l'on reconnaît sans peine dans le latin hirs-utus, liorreo (pour hors-eo), her « hérisson ». La même racine se présente en grec sous la forme ckor-os, chairô (pour charsô, charrô), peut-être cAoiros « porc»; mais si ce dernier mot a gardé quelque trace du sens hérisser, être raide, les deux autres, signifiant danse ou chant et se ?^éjouir, n'ont aucun rapport avec l'acception la plus ordinaire de la racine. Cependant il faut noter que, dans le Véda, harsh a précisément et uniquement le sens du grec chairô, se réjouir ; et qu'il est difficile d'en séparer les Aarito, joyeuses et brillantes cavales de l'Aurore, dont les Grecs ont fait leurs Grâces, leurs Charités. Comment concilier ces divergences? Et d'abord hai^sh est-il la forme réelle de la racine indo-européenne? Le / de chairô indique une gutturale perdue : d'où une variante plus ancienne, gharsh, qui existe, en sanscrit même, dans les adjectifs ghrshu, ^7/^rs/^u^, ardent, actif, joyeux. La sifflante qui termine la racine peut être le débris d'un suffixe, d'autant plus qu'un groupe bien connu, g har, char, har, skar, avec sens général de chaleur et d'éclat, préside à toute une lignée de termes congénères. M. Regnaud pense que ghar, gharsh, hnrsh ont signifié avant tout brûler et briller, et répondu aux deux ordres de sensations les plus importants, le toucher et la vue. Cette opinion est
LES HACIISES IINDO-EUHOPÉENNES
d'autant plus vraisemblable que plus de trente groupes de racines ont retenu plus ou moins ces deux valeurs primitives, A brûler et briller s'associent invinciblement agiter, remuer, jaillir, trembler; rayonner, vibrer, se hérisser. Brûler a ses succédanés propres, tels que sécher, durcir; briller a les siens aussi, tels que se réjouir, être joyeux.
Parmi les nombreuses racines se référant à la catégorie brûler, briller, s agiter, durcir, il en est deux singulièrement rapprochées de la précédente; elles n'en diffèrent que par la consonne initiale. Tarsh et iras, tar et star ont donné au zend taresh « être chaud, à sec, avoir soif»; au grec thersos « chaleur », tersomai « sécher, durcir », tarrassô « agiter », tréô « trembler »; au latin torreo « brûler » et, dans torrens, « s'agiter » ; probablement Stella, pour star-u-la, « la brillante, l'étoile »; terreo « faire trembler », Ire-mo « frémir », terra pour tcrsa « la sèche »; au germanique, starr « raide, dur, hérissé ».
Bhresh, bhreksk, bhraj, bhrajj sont particulièrement riches en spécimens des trois ou quatre sens attachés aux groupes précédents. En outre, ils arrivent à tirer de la chaleur, de la flamme même, par l'intermédiaire de la sécheresse et de la dureté, le nom du frisson et du froid. Le latin torreo = terreo ne laisse d'ailleurs aucun doute sur les transitions qui relient deux idées si opposées.
S'agit-il de chaleur et d'éclat? Nous avons le grec phlegô, brûler (Phlégéthon), phlog-s flamme, le latin flag-ro « brûler », flag-ma {flamma), flag-rum et flagellum » (« le fouet, le fléau » qui semblent brûler l'épiderme), fulg-or, fulg-ur « splendeur, foudre ». L'agitation est exprimée par l'allemand spriessen, spring-en, le grec phrissô. La dureté, par ce même phrissô, par hrigéô, par le latin rigor, rig-idus; enfin notre moi froid n'est autre que le latin frigidum, frigus, frigere dont rigere n'est qu'un doublet.
Tous ces faits sont des plus avérés, et si quelques doutes peuvent rester dans l'esprit, c'est que nous n'avons pas encore pu étudier, du moins esquisser, la phonétique indo-européenne. Mais M. Regnaud, considérant l'unité primitive (ou plutôt l'indécision) des trois consonnes, la gutturale, la dentale, la labiale, soit aspirées, soit fortes, soit douces, propose d'assimiler, de réduire à un type commun les racines gharsh, tharsh et bharsh avec toutes leurs variantes et leurs formes transposées. Il estime aussi, et d'après des indices très nombreux et très séduisants, qu'une sifflante a jadis précédé la consonne initiale. En effet, quantité de racines, semblables par le sens et .par la forme, ne diffèrent que par l'absence ou la présence d'un S. Il faudrait donc inscrire
Lp;FÈvnE. \o
L'ûUGAiNISMIi: INDO-KUnOPÉEN
au-dessus de ces trois séries une triple clef : skar, star, sùar, susceptible d'un grand nombre de formes atténuées ou renforcées, et accrue volontiers d'un ou deux suffixes pronominaux atrophiés, tch, dj, sh, kch, k, g.
Les trois racines ci-dessus ne sont pas les seules, loin de là, que notre savant confrère désire ramener à des germes communs ; et, qu'il y réussisse ou non, il mérite notre gratitude pour nous avoir, en bien des cas, conduits tout au fond, tout aux débuts de l'intelligencé. Il contribue, pour sa grande part, à détruire la vieille psychologie, à démontrer combien lente et inégale fut la conquête des idées, avec quelle ingéniosité progressive, mais inconsciente, nos aïeux parvinrent à greffer sur des syllabes frustes et nues non seulement des significations déjà abstraites quoique toutes sensorielles, mais encore des concepts moraux.
Elles ne sont pas nombreuses en effet, les racines dont l'homme se soit très anciennement servi pour exprimer une action de l'esprit : trois ou quatre! Et il est facile de les ramener à une acception physique : smar^ se souvenir, apparenté sans doute à mar mourir; budh, en grec piith et pimth (sans doute luire, éclairer); çrad, croire (de kru, entendre); gna connaître, nommer, forme contractée de gan-a, engendrer, mettre au jour ; enfin nia que nous avons cité déjà, et qui, soit simple, soit brèv-e ou allongée, soit accrue de consonnes variées, compte des représentants dans toutes les parties du discours. Nous avons vu à quels usages elle s'est pliée dans l'ordre pronominal, cette racine ma, tour à tour pronom démonstratif et personne, particule affirmative et négative, et désinence. Dans l'ordre attributif son rôle est plus important encore.
Nous ne doutons point qu'elle n'ait été l'un des premiers sons distincts prononcés par l'enfant et retenus par les hommes et les femmes, dans le sens de créer, engendrer, enfanter, puis de commander, de mesurer et de penser. Le mot ma-tar a été adopté par tous les Indo-Européens pour désigner la mère; mais il a été aussi masculin, matar, créateur, d'où le nom du dieu védique Malarkvan. On peut citer ici mas, le mâle, le producteur, A ce sens général se rapporte le latin ma-nare, couler, émaner ; materies, la substance féconde, l'étendue; et aussi, contraste piquant, la lameuse mâyâ, l'espace, le phénomène, l'illusion de l'univers. La fune, qui parcourt l'espace et dont les phases mesurent, règlent le temps, est mas, et sa carrière ma-sa, le mois. Le suffixe nasal, adopté par le grec mèiiè, mèn, par le latin mensis, par le gotique et le slave mena, menoth, par l'anglo-saxon mona {tnoon), manadh, n'a point changé la valeur de ces deux termes corrélatifs.
LES RACliSES mDO-EUROPÉENNES 19Î5
Un groupe de La famille ma en est resté au sens direct et borné de mesure. On peut comparer à des similaires dans toutes nos langues meliri, mesurer, mélron (d'où mètre), mensura, médius (d'où moyen et moitié), modus , modius (muid), magh, grandir, croître, d'où 7naha, megas, magnus, majestas.
Mais venons aux formes sous lesquelles ma exprimait, dès avant la séparation des idiomes, des actions de la pensée humaine. Elle nous apparaît ici, au moins à cinq états différents : avec la brève originaire; avec la longue; avec la nasale ou le suffixe na; avec la dentale douce, forte ou aspirée; avec le suffixe causatif ija {ma; mà; man et mnâ \ mad, math, manth; mamja); et ses acceptions varient entre « penser, savoir, se souvenir, espérer, désirer, aimer ».
La forme nue a été la moins féconde : elle a fourni au sanscrit ma-tas et ma-ti, la pensée. Le grec l'a conservée dans le nom de la déesse Métis, dans l'adjectif mètiéta, épithète de Zeus, et dans les composés polumètis, ankulomMis^ surnoms ordinaires d'Ulysse et de Prométhée.
On a proposé deux raisons très plausibles du passage de ma en man : d'abord la tendance très générale, très accusée, même en sanscrit, à nasaliser le son a ; ensuite la fréquence des suffixes na, nà, ni^ nu, nô qui caractérisent plusieurs classes de verbes. On expliquerait de même, et très bien, l'adjonction des dentales et de ja. La racine man une fois constituée, elle s'est munie, selon une loi constante, d'une forme contracte îunà, d'une redoublée maman, mimnè, d'une causative manya; et, s'insinuant dans la fréquentative mat, elle s'est prolongée en mant et manth. La variation des voyelles dans les divers dialectes est venue augmenter singulièrement la richesse du son primitif; et nous devons nous attendre à rencontrer partout ailleurs qu'en sanscrit des formes équivalentes : men, mon, min, mun, main, meih, med, ment, mna, mné, etc.
Le sanscrit nous offre plusieurs termes d'un grand intérêt : d'abord le verbe penser : man et mana, man-u-iè (il pense); puis man-as « la pensée, l'esprit ». Le manas a été mis par les Indiens au nombre des sens.; c'est le sixième et le plus grand. Dans les hymnes védiques les plus récents, il est divinisé. Un autre nom qui a eu de belles destinées, c'est man-u, l'homme, l'être pensant, le législateur, divinisé aussi, soit chez les Germains de Tacite, soit durant la période brahmanique. Avec la particule causative ja, man forme des mots qui signifient un mouvement de l'esprit, par exemple la colère, en sanscrit man-y-u; d'où, en zend, Angro-
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Mainyii, l'esprit d'angoisse, de douleur, le génie du mal, Alirimane. Citons encore man-tva, instrument de l'esprit, qui a pris le sens de texte sacré, verset, litanie, incantation, talisman. A la racine mna s'est aussi attachée une acception liturgique : répéter dans sou esprit les Védas. La variété maih, manlh a produit un nom fameux, Pramaniha, celui qui fait tourner le bâton du sacrifice et fait jaillir le feu. Vous reconnaissez Prometheus, Prométhée, autre forme du même type.
Les mêmes éléments ont largement fructifié en grec. Si le nom de l'homme, manu, a été abandonné, men-os, la pensée, a formé de nombreux dérivés, comme eumenès (sanscrit vasumana, zend vôhuwano) et dusmenès (sanscrit durmanas) : « qui a un bon, un mauvais caractère ». Manju est en relation étroite avec mania, la fureur, mainomai, délirer. A man et men se rapportent également men-ô, viene-ainô, attendre, espérer; Mentor, le sage; Aga-memnon pour me-men-ôn, nom fameux dans l'Iliade et épithèle de Zeus, celui qui est souverainement intelligent; Men-e-laos, désir du peuple ou qui veille sur le peuple; manLis, le devin, le poète, dont le féminin mantia ou montia s'est déformé, très régulièrement, en moisa, mosa, mousa. De là la parenté des Muses et de Mnémosunè, Mnénosyne, la mémoire.
En effet la sous-racine mna, mne, a donné mneme, mnemo7i ; memnema.! , « je pense », mhnnesco, « je me souviens ». Accrue d'un 5, vestige d'un suffixe désidératif, elle a produit un groupe curieux, très distinct et très isolé : mnaomai, « penser à une femme, demander en mariage » : d'où mnestos, mnestor, mnesler, « prétendant, fiancé », mnestus, « demande en mariage », mnestron, « fiançailles ».
De malh, le grec a tiré malhema, science, manthano apprendre, Prometheus, le prescient, le prévoyant.
Le latin est à peine moins riche. C'est d'abord Menerva, Minerve, «celle qui pense, qui avertit », vieille divinité de l'Étrurie et du Latium, dont il faut rapprocher le vieux verbe promenervare relevé par Festus. Ensuite viennent moneo « je fais penser, j'avertis », moneta, épithète de Junon, qui est devenue la monnaie; monumentwn, monstriim et monslrare; maneo « j'attends », et sa famille : imminere, eminere, minari, minitari « menacer » ; memmi, reminiscor, comminiscor « je me souviens ». Mens « l'esprit »; mentiri « imaginer, mentir ». A mad ressortissent medilari, meditatio, dont le simple, medeor,med-i-cus, remedium, a pris, comme le zend med, le sens de « remédier, guérir, médecin ».
Nous nous bornerons, pour les langues germaniques, au gotique
miins « esprit », gemunan « avertir », ga-minth-i « le souvenir »; au vieux haut-allemand minnia, minna « l'amour » : d'où nunnesdnger « chantre d'amour »; enfin au terme générique Mannu, le fils de Tuisco, le dieu de la race entière, d'où mannisk, mensch, man, « l'homme », nom et suffixe universel.
Il n'y a point de différence, pour l'étymologie, entre les langues classiques et le français. Nous reconnaîtrons donc aisément chez nous de nombreux dérivés des racines ma, mad et mant. Le grec nous a donné manie, maniaque, mnémonique, mathématique, muse, mètre; le latin, des formes populaires, mois, maison, manant, monnaie, montre, montrer, ramenlevoir, mensonge [mentitionia), mesure, mège; et de nombreuses formes savantes, simples décalques des mots latins : 'permanent, imminent, éminence, mental, démence, mention, commentaire, monstre, démonstration, moniteur, monument, réminiscence. Enfin le français, comme les autres langues romanes, s'est créé une ressource, trop abondante, par la formation des adverbes en ment. Ce suffixe ment n'est que l'ablatif du latin mens qui, de mots bien faits, comme bonamente, malamente, bonnement, malement, a passé à tous les adjectifs, affreusement, splendidement, etc. L'origine est certaine. Nous remarquons, en effet, que le suffixe s'ajoute toujours au féminin de l'adjectif, parce que mens est féminin. L'emploi que nous faisons du «uffixe 7nent rappelle d'ailleurs bien des procédés analogues dans les langues anciennes, les participes sanscrits et grecs en manas, menos, les terminaisons latines en 7nen et en mentum.
Au risque de dérouter quelque peu le lecteur par des citations où la racine est altérée selon des lois que nous n'avons pas encore exposées, et surchargée d'appendices, de terminaisons, parfois de préfixes, dont la raison d'être ne peut encore apparaître clairement, j'ai voulu attirer l'attention sur l'importance extrême, «ur la prépondérance de ces racines, véritable ossature de cent langues et dialectes, pivots de l'évolution, qui viennent à nous du fond des siècles, pour nous révéler l'origine, la marche, les écarts même de la pensée. De l'impression sensorielle, confuse, puis distincte, puis variée, puis associée à des images plus subtiles, ■elles nous conduisent à l'expression des sentiments, des affections, des passions et des concepts réfléchis. Il semble, à les suivre en leurs métamorphoses, en leurs accroissements, qu'on •assiste au travail cérébral, à la formation de l'intelligence.
Toutes prêteraient à des tableaux d'ensemble pareils à celui que je viens de tracer, et j'en tiens 'quelques-uns en réserve. Mais n'oublions pas que nos racines attributives ne sont encore ni
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des noms, ni des adjectifs, ni des verbes; il faut les mettre en état de recevoir les désinences casuelles et personnelles; et nous nous trouvons en présence de deux alternatives. Ou bien la racine s'unit directement à la terminaison, comme le latin [rex, lex, req-s, legs) « le roi, la loi », das, dut, fers, ferl, « tu donnes, il donne, tu portes, il porte », et le français il est. Ou bien elle en est séparée par un ou plusieurs suffixes, comme dans le sanscrit hhar-a-s « fardeau, porteur », bhar-a-mi, bhar-a-ja-mi, ùhav-i-sluja-mi; dans le grec, phil-eo-mai, deik-nu-vii; dans le latin fer-i-mm, fer-e-bal fra-ier-em, am-a-bilis am-a-n-ti-biis, etc. Le premier mode, plus ancien, donne lieu, par l'influence des lettres les unes sur les autres, à nombre d'altérations curieuses. Le second, plus récent, mais plus commode, était déjà le plus usité avant la séparation des idiomes. Dans l'un, la racine elle-même constitue ce qu'on àp^pelle le radical ou thème déclinable; dans l'autre le thème est un dérivé plus ou moins simple, plus ou moins complexe de la racine. Dans dic-i-mus « nous disons », dans bhar-a-nli « ils portent », la racine est die, est bhar, les thèmes sont dtct et bhara; dans tanumi « j'étends », la racine est ta ou tan, le thème est ianu; dans daius, la racine est da, le thème est datu; dans aware, racine am, thème ama; dans amabili-s, — ias, — tei-, le thème est amabili. Cette notion du radical ou thème est importante ; elle modifie et simplifie l'enseignement grammatical; il n'y a plus de déclinaisons en us, en os, en as, en es, en a, en i; mais bien de nombreuses variétés de thèmes auxquels s'attachent les désinences s, m, t, etc., du nominatif, de l'accusatif ou de l'ablatif.
Qu'est-ce que ces lettres a, i, o, e, n, ces syllabes nu, ya, isc, tu, abili, qui viennent s'interposer entre la racine et la désinence? Ce sont des racines pronominales, celles-là même que nous avons vues, indépendantes ou agglutinées, fournir tous nos pronoms, et acquérir peu à peu des significations distinctes. Subordonnées à des racines attributives, elles acquièrent aussi des sens, des valeurs, le plus souvent déterminées par leurs fonctions, les unes plus volontiers annexées à des noms et à des adjectifs, à des masculins, à des féminins ou à des neutres, les autres à des verbes, à des temps et à des modes, mais toutes susceptibles, en somme, d'emplois qui varient selon les préférences des peuples et selon les besoins du langage.
L'accumulation des suffixes, la formation de thèmes dérivés qui forment à leur tour des générations de mots nouveaux pourvus de sens divers, est l'un des caractères frappants et particuliers des langues aryennes. C'est grâce à de tels artifices que naissent des
LES RACINES INDO-EUROPÉEiSINES i'à'à
séries collatérales comme juste, ajuster, justesse, justice, justicier, justiciable, justifier, justification ; Juré, juron, juridique, ^ juger, judicieux judiciaire, judiciairement, ou bien comme lui, luire, luisant; lucide, Lucine; allumer, lumière, lumineux, luminaire, illumination. Il va sans dire que ces produits français des racines jus et lue sont issus d'autant de formes latines correspondantes, et que des faits semblables se comptent par milliers dans tous nos idiomes indo-européens. Mais, comme nous l'avons dit, chaque langue a fait son choix, chacune a combiné, amalgamé à son gré les suffixes empruntés au fonds commun; et c'est par là qu'elle se distingue de ses congénères, par là qu'elle manifeste sa propre vitalité.
Cependant beaucoup de thèmes tout faits ont été emportés et conservés dans la famille entière; notamment les plus simples, ceux qui n'ajoutent à la racine qu'une syllabe ou une voyelle, dites formatives. L'origine de ces suffixes si légers, si tenaces et si peu significatifs a suscité de nombreuses hypothèses. La voyelle d'appui est-elle un très antique appel à l'attention de l'auditeur? Est-ce le souvenir d'un temps où nos langues, comme une foule d'idiomes d'Afrique ou d'Asie, répugnaient aux consonnes finales? Alors les dissyllabes, bhara, vaka {feri), voca, seraient antérieurs aux racines déjà contractes bhar, vak, fer, voc; cela est fort possible; mais, le plus souvent peut-être, on y verra des repos de la voix, des liaisons commodes, ce qu'on a appelé depuis des lettres euphoniques et dont l'utilité nous échappe d'ordinaire.
C'est presque toujours muni de cette voyelle que le radical entre dans un composé, où il joue le rôle de préfixe déterminant ou déterminé; théophilos, philothéos « ami de Dieu » ; Patroclès, Cléopaira « gloire de son père ». Et l'examen de cette grande classe de mots nous révèle souvent la forme thématique d'un nom ou d'un verbe, préservée de tout frottement, de toute altération, par le second terme du composé.
La composition proprement dite, impliquant la juxtaposition de deux ou plusieurs radicaux dont le dernier seul est déclinable, n'appartient qu'aux langues flexionnelles. Le sanscrit, le grec, l'allemand en ont tiré un parti considérable, parfois jusqu'à l'abus; par contre, les langues romanes en ont presque perdu l'usage.
Dans une acception générale, le mot peut s'appliquer à la préfixation des adverbes, prépositions, conjonctions qui concourent si puissamment à nuancer ou à dénaturer le sens de la racine ;
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mahficus est un compose au même titre que maynificus, pacifîcus, carnifex\ et je ne refuserais pas ce nom davantage à conlradiclio, à intercipere, à pro ou à posiponere, ou à profundm.
Nous dirons donc que la formation des mots indo-européens est le résultat de deux opérations : la dérivation par suffixes; la composition par alliance de radicaux et par addition de préfixes. Nous n'avons plus maintenant qu'à y coudre les désinences qui vont leur marquer leur rôle et leur place dans la proposition.