CHAPITRE II
Idenlilé originelle du substantif et de l'adjectif. - Formation parallèle du nom et du verbe. - La déclinaison. - Les désinences casuelles sont des po«tpositions de suffixes démonstratifs; l'usure des désinences en atteste la liante antiquité. - Le nominatif et l'accusatif; le cas sujet et le cas régime dans le vieux français. — Le génitif, le datif, le vocatif, 1 ablatif. - Insulfisance des cas. — Remplacement progressif de la postposition par la préposition. — Les degrés de comparaison; le suffixe s'efface devant l'adverbe.
Sur le point d'aborder le mécanisme de la déclinaison, nous rencontrons plusieurs questions préliminaires, qui ont pour nous beaucoup plus d'intérêt que la nomenclature des formes spéciales aux diverses familles de langues. Qu'est-ce qu'un nom? Qu'est-ce qu'un verbe? L'une des deux catégories est-elle antérieure à l'autre? Qu'est-ce qu'une désinence casuelle et une désinence verbale? Quels en sont la nature et le rôle?
Le nom est la désignation individuelle ou générique d'un objet, au sens le plus général, d'un objet sensible ou intellectuel, concret ou abstrait. C'est ainsi, du moins, qu'il nous apparaît aujourd'hui, quand nous disons « lion, tigre, mouton, cheval, maison », ou même « douleur, plaisir, sentiment, idée ». Mais bien que nous appliquions à ces mots le terme de substantif, bien que tous tiennent la même place dans le discours et soient mis en rapport de la même manière et par les mêmes procédés avec les autres éléments de la proposition, le moindre examen suffît à nous révéler entre eux bien des nuances. La plupart sont dérivés de dérivés; c'est par des métaphores et des transpositions oubliées, par des altérations innombrables dans la forme et dans le sens, qu'ils en sont venus à exprimer pour nous l'image, pour ainsi dire réelle et objective, de l'être, de la chose, de la qualité que nous leur identifions. Ils ne représentent aucune substance. Mais par une illusion utile, écartant plus ou moins volontairement tous les sens accessoires ou approximatifs, nous pensons concevoir ne t-
l'oiuîanisme indo-européen
tement 1 objet désigne Y a-t-il encore, y a-t-il eu dans le passé de véritables substantifs? Oui et non. C'est-à-dire que dans s temps recules, quand l'homme ne savait pas encore\n;iyser ses sensations, la rencontre d'un animal, le passage d'un mé ore un coup reçu, une douleur ou une jouissance éprouvées, ont pj provoquer des cris, des gestes phoniques, répondant en bloc adéquats a 1 impression ; et ces sons, ces noms primitifs ont pu' par grand hasard, venir jusqu'à nous. Je ne parle ici que des langues indo-européennes. Car on ne saurait douter qu'un très grand nombre de monosyllabes chinois n'aient été des signes attachés soit a des objets, soit à des aspects divers des objets, aspects considères comme des objets nouveaux. M. Michel Bréal est disposé a croire que des racines nues comme srp, comme av, as, va an ou aqv ffvau, qu'on trouve dans serpens, dans avis, dans asù, dans vata, dans aqua, dans bos, ont été essentiellement ce que j'appellerai des substantifs hruts, ont signifié avant tout serpent, brebis souffle, vent, eau, bœuf, et que, par analogie seulement, appliquées à d'autres êtres ou aux actes d'autres êtres, elles ont pris le sens de glisser, onduleux, respirer, vie, courir, agile, errer, marcher, terre. Cette opinion est vraisemblable; et cependant l'empressement du langage à s'emparer de ces substantifs hruts pour exprimer des qualités et des actions ne prouve-t-il pas qu'ils sont nés eux-mêmes d'une analyse inconsciente, et qu'ils ont visé le trait le plus saillant de l'objet envisagé, entendu ou touché? Notre sensibihté, en effet, ayant cinq prises sur les choses extérieures est déjà un instrument d'abstraction. Les sens concourent et se suppléent; mais c'est toujours le plus directement frappé qui détermine l'impression cérébrale et la répercussion sonore; et le signe vocal diffère nécessairement, selon qu'il répond à une indication de la vue, de l'ouïe, du toucher, de l'odorat, du goût; de là tant de synonymes, écartés à la longue ou réservés à des nuances, à des qualités notées jadis dans le même objet par l'œil, l'oreille ou la main. De sorte que le nom, même le plus involontairement jailli de l'impression primitive, ne peut être qu'un qualificatif.
Il n'y a donc point de différence originelle entre le substantif et l'adjectif. Tous deux sont des noms exprimant une qualité, une manière d'être, soit généralisée et applicable à tous les objets qui la possèdent, soit spécialisée et identifiée avec la totalité de l'objet, dont elle ne désigne, en fait, qu'une propriété. « Tous les substantifs, dit M. Bréal, ont commencé par être des adjectifs pris substantivement. »
Comment, à la longue, l'adjectif s'est-il distingué, non seulement par le sens, mais encore par la forme? En premier heu l'adjectif habituellement employé pour représenter un objet perdit sa valeur qualificative et devint uniquement le nom de cet objet. Par exemple déva, qui veut dire « le brillant « et qui garde encore en sanscrit les trois genres et les trois degrés de comparaison, finit par signifier « le dieu >.. Sourya, « l'éclatant .., devint e nom du soleil. Akva, « le coureur », devint le nom du coursier du cheval. Manu, « l'intelligent >>, signifia « homme ». On oubha 1 epithète, pour ne plus voir que la chose désignée. D'autres mots, au contraire, laghu (léger, gr. elachm, lat. le[gyis), tanu brgliu (tennis, bre[g]vis) , nava, « nouveau », n'étant spécialement attachés à aucun objet, retinrent, avec leur valeur adjective, la faculté de prendre les trois genres, que les substantifs perdirent plus ou moins, et les formes comparative et superlative. « L altération phonétique, en obscurcissant le sens des racines, contribua encore à séparer les deux classes de mots. L'Hindou, dont la langue s'est moins modifiée, sent encore la parenté qui existe entre akva et acu « rapide ». Mais quel Grec se serait douté de l'affinité entre ôkus et [h]ippos'> » Puis un choix se fit entre les suffixes; et cela dès la période indo-européenne. Si, en latin, le suffixe ti forme également des noms : pestis, vesiis, fusils, mentis, et des adjectifs : fortis, milis, tristis, il en est d'autres, tels que man ou men (acman « le ciel », nomen, documen, foramen, examen, agmen), tels que tra, iro {pleklron, rasirum, cultrum, monsirum, qui ïnvent uniquement attribués à des substantifs. On voit parfois ce triage s'opérer dans une même langue. Dans le dialecte védique, par exemple, le suffixe as forme encore des adjectifs, iar-as « pénétrant», ap-as « actif »; mais il ne donne plus guère en sanscrit que des noms, man-as, gan-as, comme en grec et en latin men-os, gen-us, op-us. Et plus les langues avancèrent en âge, plus elles cherchèrent à marquer la séparation des deux catégories. Mais elles n'ont pas efl"acé l'affinité première, et rien ne nous est plus familier que l'emploi alternatif du même mot dans l'une et l'autre fonction.
Le verbe, dont nous traiterons à part, est dans un rapport étroit avec le nom et l'adjectif. Tout d'abord, par définition, il exprime, comme eux, un état, une manière d'être, une action; il emprunte leur forme même, pour ses supins, ses participes, gérondifs et infinitifs. Réduit à ses éléments les plus simples, il se compose comme eux d'une racine ou d'un thème attributif et d'une racine démonstrative. Bhara-s « ce porteur, ce fardeau », est identique à
l/oiiGAiMSMK IN))0-EUR0PI5eN
Uiara-U .< ,1 porte >>; car les deux suffixes . et ti représentent le seul et même pronom dont le son varie entre sa et ta, e t n Ln place annonce ou rappelle le sujet, exprimé et sous- ntendu Au reste, 1 jdentUé fondamentale du nom et du verbe nous e a testée par les langues monosyllabiques ; le même mot selon la p ac "u'I occupe dans la phrase, y remplit le rôle de verbe, d nom oa
noindr ' • Z'''' agglutinants, nous voyons
po ndre les diûcrences qui vont s'accentuer dans la phase flexio" ne le. Deja es affixes préposés ou postposés ^ la racine dont il font un verbe sont pronominaux, et non simplement indicatifsdeja quelques artifices rudimentaires ajoutent' l'action l'idt du' présent et du passe. L'édifice compliqué de la conjugaison indouropeenne ne s'est pas élevé sur d'autres bases, ni à l'aide d'aures ^atenaux. Seulement les joints qu'une construction moLs savante nous laissait compter encore ont ici disparu, noyés dans un amalgame où le thème, fléchi lui-même, allongé, abrégé, ledouble, se confond avec ses auxiliaires et ses désinences
Dans son très ingénieux essai sur fa chronologie du langage, Curtms rejette l'hypothèse d'un développement parallèle du nom et du verbe. Selon ku, tandis que le premier demeurait à l'état de racine nue, ou du moins de thème indéclinable, le second s'adjoignait deja les SIX désinences personnelles, « caractère indélébile dans toutes les langues indo-germaniques .>. La déclinaison serait même postérieure à l'insertion, entre racine et désinence, des suflixes a,ja, nu, na, pa, ta, sja, qui donnent au verbe un sens intensif, causatif, fréquentatif, désidératif, et à la période des auxiliaires et des temps composés. Pour moi, je ne vois ni la raison, ni la probabilité de ces formations successives. Si l'ordonnance de la conjugaison s est plus longtemps conservée, c'est qu'elle a répondu plus longtemps aux besoins du langage ; c'est peut-être aussi qu elle venait d être achevée, qu'elle était dans toutes les mémoires, au moment où les diverses tribus de la famille commencèrent leur lent exode. En tout cas, la déclinaison se montre à nous dans un 6tat de dégradation bien plus avancé, indice d'une antiquité au moins égale; même en sanscrit, en zend, en lithuanien où elle est restée plus complète, elle peut à peine rendre compte d'une ou deux de ses formes. Elle a été usée, frottée; ses cas, émoussés, se confondent, embarrassent l'auditeur, le forçant déjà de recourir aux prépositions. Les Latins, les Hellènes, les Germains perdent en route deux ou trois de ces terminaisons, dont les langues modernes traînent encore, çà et là, quelques débris gênants. Si impossible à rétablir /jue soit la forme primitive des dési-
nences nominales, il n'en est pas moins certain qu'elles équivalaient aux prépositions qui les ont depuis renforcées ou remplacées; quand elles ont été jointes aux racines attributives, la languemère n'admettait encore que des postpositions, des enclitiques; celles-ci, forcément abrégées par la prononciation, s'elTrilèrent de jour en jour ; et de nombreuses particules demeurées indépendantes, déjà pourvues d'un sens, déjà déclinées, se présentèrent cà propos pour suppléer leurs aînées caduques et décrépites. Quant à la théorie mystique de Schlegel sur la végétation interne du mot, du mot tirant de lui-même, comme certains insectes ou mollusques, des filaments, des bourgeons, des excroissances momentanées ou durables, elle est depuis longtemps oubliée; lors même que le témoignage des trois premières personnes des verbes en mi, si, H, ne révélerait pas l'origine pronominale des désinences, il serait impossible de séparer celles-ci des suffixes. Or aucun suffixe ne procède de la racine, tous s'y ajoutent. 11 en est de même évidemment pour les signes des cas et des personnes.
L'histoire du nom et celle du verbe ne peuvent être disjointes; l'un et l'autre sont nés côte à côte, à la fois liés par un radical commun et tendant à se distinguer par des suffixes à peine différents, mais peu à peu dressés à des services spéciaux. Une des fonctions du verbe étant de mettre en rapport deux noms, de marquer l'action de l'un sur l'autre, les désinences casuelles se trouvèrent là fort à point pour donner à la phrase de la précision et de la clarté. Lorsque les prépositions eurent acquis une signification nette, le verbe et le nom y eurent recours tous deux ensemble, l'un pour s'autoriser à régir tel ou tel cas, l'autre pour commenter les désinences obscurcies. Chemin faisant, une dérivation naturelle ne cessait de tirer des noms une foule de verbes, et des verbes beaucoup de substantifs et d'adjectifs verbaux, eux-mêmes féconds en nouvelles formations.
La plus ancienne forme que nous connaissions de la déclinaison indo-européenne comporte huit cas : le nominatif, le vocatif, l'accusatif, le génitif, le datif, l'ablatif, le vocatif et l'instrumental; mais elle eût pu, elle a pu en admettre nombre d'autres ; car il y a d'autres nuances dans les rapports des mots entre eux, et ces cas même expriment imparfaitement les sens de avec, pour, au travers, sur, sous, etc. Le latin me-cum, vobis-cum est une combinaison d'apparence toute casuelle; et le dialecte ombrien nous offre de véritables cas, qu'il a créés pour lui-même : anglu-to « à partir de l'angle »; anglovi-e « près de l'angle »; iotam-e, asam-e, « près de la ville, près de l'autel » ; lola-per « pour la cité » ; asa-co « avec
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l'autel »; asam-ar (pour ad) « vers l'autel ». Ces exemples sont précieux, parce qu'ils sont encore transparents. Les Ombriens ont formé ces cas à l'instar de ceux qu'ils possédaient; ils n'ont pas innové. Leur procédé est celui-là même qui donna lieu à la déclinaison; et les suffixes auxquels ils ont eu recours ne sont pas d'une autre nature que les désinences plus anciennes.
Chaque langue ayant utilisé les cas à sa manière, soit qu elle les abrège, soit qu'elle en compense la perte^par l'allongement ou l'accentuation des syllabes qui devaient en' porter le signe, soit qu'elle en modifie le sens et l'office, il est impossible de présenter un tableau général de la déclinaison indo-européenne si ce n'est en sanscrit et en zend, ou toutes les formes sont pour ainsi dire des décalques d'un même type. Encore les paradigmes de ces deux idiomes, embrassant la comparaison détaillée des divers thèmes masculins, féminins et neutres au singulier, au duel et au pluriel, accableraient le lecteur de leurs variantes innombrables et ne lui laisseraient qu'une impression confuse et fatigante. C'est dans chaque langue et à tête reposée qu'il faut étudier ce mécanisme, trop délicat, trop minutieux pour être solide.
Laissant de côté l'instrumental, propre au groupe oriental et aux Letto-Slaves, nous donnerons sur les autres cas quelques notions succinctes, incomplètes mais claires, cherchant surtout les concordances certaines ou les différences curieuses.
Le nominatif — si la déclinaison, au lieu d'être l'œuvre inconsciente du temps, avait été imaginée par des grammairiens judicieux — aurait pu, semble-t-il, se passer de toute marque extérieure. Et, en fait, nombre de substantifs neutres, même masculins, en «r, en as, en ?, en u, sont exempts de toute désinence. Mais, en général, le thème pur a été réservé au vocatif, avec abréviation de sa dernière voyelle : akva, hippe, domine, amice, « ô cheval, ô maître, ô ami! » Dans la grande majorité des noms ou adjectifs mascuhns ou même féminins, que le thème se termine par une voyelle ou une consonne, la désinence du nominatif est un s, débris certain du démonstratif sa. Ce s est trop familier à ceux qui ont quelque teinture du latin et du grec pour que nous y insistions; il persiste assez souvent dans les langues slaves et en lithuanien ; conservé en gotique, il s'est changé dans le Scandinave en ?•; l'allemand l'a perdu presque totalement. Mais il est visible qu'au moment de la séparation des idiomes, cette désinence entrait déjà en décoraposition. Devant certains mots, et en vertu de lois euphoniques souvent bizarres, le sanscrit la remplaçait par une aspiration douce, le zend en compensait la perte par une prononciation
diplîtonguée de la voyelle finale : mazdâo pour mazdas, h peu près comme le provençal dit chivao pour chivals (d'où notre mot chevauléger). En latin, le s se prononçait légèrement et s'éludait volont tiers devant une consonne {omnibu, Jovi), dès le temps d'Ennius; et tandis que la langue classique le rétablissait et le maintenaiavec soin, le parler populaire en tenait peu de compte. Il n'en reste plus trace en italien, et fort peu dans les autres langues romanes. C'est le français qui l'a conservé le plus longtemps ; il s'en est d'ailleurs servi tout à, fait à l'aveugle.
Dès le r siècle, nous dit M. Brachet, bien avant l'apparition des premiers écrits en langue française, le latin vulgaire réduisit le nombre des cas à deux, le sujet et le régime, et pour les distinguer, choisit les deux désinences qui revenaient le plus souvent dans le discours, bonus, bonu-vi, muru-s, muru-m. La grammaire française, continuation de la grammaire latine, hérita en partie de ce système; elle ne pouvait faire revivre le m final de l'accusatif, non plus que le i du pluriel mûri, qui avaient cessé d'être entendus; mais elle garda le s partout où le latin vulgaire le prononçait encore, et constitua une déchnaison, fort inutile, mais simple et acceptable : au singulier li murs et le mur, pluriel limuriilli mûri), les murs {illos muros); li pastre, le pastre, pluriel « les pasteurs ». Au xiu° siècle, prenant pour type la deuxième déclinaison latine, le s du sujet singulier fut étendu aux formes qui n'en avaient jamais eu : on écrivit U pastres, « le pâtre, le berger ». Cette superfétation artificielle ruina complètement la déclinaison qu'elle prétendait confirmer. Rejetée par le peuple dès le xiii-^ siècle et souvent violée par les lettrés, la déclinaison française périt au xiv'= siècle. On s'est borné dès lors à employer un seul cas pour chaque nombre, et comme le cas régime était en latin plus allongé, plus en état de résister à la forte contraction du français moderne, il prévalut; ce fut lui qu'on choisit comme type. Murum donna mur, le mur, muros les murs. C'est ainsi que tous nos nominatifs représentent d'anciens accusatifs latins. 11 nous reste cependant quelques débris de l'ancien cas sujet au singulier dans les neuf mots suivants : fils, fonds, lacs, legs, lis {lilius) lez {latus), puits {puleus), rets {retis), queux {coquus), qui étaient, au cas régime : fil (d'où filialion), fond {fundum), lac {lacjueum d'où lacet), leg, li, lé (encore employé, un lé d'étoffe : laium), puit {puleum), ret [reLem, rétiaire), queu ou coq (cuisinier de navire). Telle est la fin, nullement regrettable, de la plus antique et de la plus encombrante des désinences, de celle qui engendrait de perpétuelles confusions entre tous les cas et tous les nombres.
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Le signe général de l'accusatif singulier, m, comme nous venons de le voir, a marqué partout le régime direct, avec le sens primitif sans doute de mouvement vers un être, une chose, un lieu • eo liomam, eo Lurfdunum, je vais vers Rome, à Rome, à Lyon Quand le verbe, d'abord inlransitif, prit la valeur active, impliquant luimême le mouvement, l'influence sur l'objet régi, la vertu première de la désinence m s'atténua, mais le signe n'en demeura pas moins utile pour distinguer le régime et marquer sa subordination au sujet de la phrase. Universellement adopté, il n'en périt pas moins; et sa disparition a commencé d'assez bonne heure dans nos langues occidentales. Le grec, ne tolérant pas le son m à la fin des mots, l'avait fidèlement remplacé partout par n. C'était une nasale équivalente, et qui d'ailleurs se labialisait devant unp ou un b. On prononçait tom polemon « la guerre », eis tam polin (d'où hlamboul, « vers la ville »). Mais, dans nombre déformes, ce n tomba, préservant seulement la voyelle a du thème primitif, qui se serait, autrement, afTaiblie en e : andra pour aneran, kuna^onv kunan « chien ». En latin, en ombrien, dans les plus anciennes inscriptions, le m final n'est déjà plus écrit; et, même dans la langue classique d'Auguste, il était si peu entendu, que sonélision était de règle en poésie. A plus forte raison s'efTaça-t-il du latin populaire et des langues romanes. Il est devenu si étranger au génie de la langue italienne que, pour le prononcer, en lisant le latin, un Italien est obligé de le doubler en le faisant suivre d'un e : sanclumme, comme Gerusalemme. Conservé en gotique, iunthum «la dent », il s'est perdu dans le n allemand; ou plutôt il n'est plus que le signe du datif (rfem, guiem) dans l'inutile déclinaison pronominale de l'allemand littéraire. Une des raisons qui ont entraîné la chute de ce m intéressant, c'est encore un double emploi. Non seulement il s'était attaché, on ne sait pourquoi, au nominatif neutre {danam, donum), mais encore il terminait le génitif pluriel; devâsâm, deonim, rosarum, omnium. Dès lors il perdait sa valeur distinctive et sa vitalité. Il existait aussi, mais suivi et bientôt absorbé par un S, dans l'ancien accusatif pluriel : megalous, dominos sont pour megalons, dominums. Il y a là un phénomène d'assimilation, tout à fait régulier en grec et en latin.
Le génitif ou possessif se recommande par un caractère particulier. Il est, dirai-je, régressif; il semble régi par le nominatif, et c'est lui qui renferme le véritable sujet. Liber Pelri ; c'est Pierre qui est possesseur du livre. C'est le livre dont Pierre est possesseur. Il n'y aurait donc pas lieu de s'étonner si le signe du génitif dérivait d'un suffixe relatif enclitique. « Le livre, Pierre,
que »; « le livre que Pierre (sous-entendu possède, ou bien a écrit) »; de là les confusions fréquentes avec l'ablatif, de ou pai' : « l'objet qui dépend de ou qui a été fabriqué par Pierre ». Ce cas, le génitif, était représenté par plusieurs désinences, notamment sya pour les thèmes à voyelles, et as, os, is pour les thèmes à consonnes. Le grec s'est servi de l'un et de l'autre ; mais le x intermédiaire est tombé, comme il arrive entre deux voyelles; et l'homérique olo [theoto] pour osio, le dialectique oo, eô, s'est contracté en ou : logou. L'autre désinence (ainsi que celle du pluriel on) est restée sans altération : phlog-os « de la flamme », andr-os « de l'homme», basile[v]-os, I)i[v]-os. Le latin a rejeté complètement sjja et l'a remplacé par un i dans trois déclinaisons : rosaï, diei, domini. Il a gardé as sous les formes archaïques os (senatuos, magistratuos,manuos) él us (Fenerus, Cererus); et, finalement, sous la forme classique is (frairis, sororis), qui se confondait, malheureusement, avec les nominatifs singuliers en is, si abondants, et les anciens pluriels frugiferenteis , parenteis . Les langues germaniques emploient encore le génitif en s, et c'est un des derniers vestiges grammaticaux retenus par l'anglais.
Le tableau comparatif du datif nous montre bien l'indécision des divers dialectes entre des formes déjà altérées. Je l'emprunte à Bopp. Sanscrit acvâya, zend aspâi, latin equo, au cheval; açvàyài, hisvai/ài, eqiiXy à la cavale. Cependant, un primitif ôya, contracté en ai et en ê pour les thèmes à consonnes, se dégage de ces variantes. Le latin eqitœ est bien pour equài; mais equo serait embarrassant si lei ne reparaissait dans tous les datifs enî, sorori, fralri, menti, et dans l'archaïque populoi, romanoi. 0, comme e, est en latin le substitut ordinaire de l'a sanscrit. Le lithuanien a une forme askvai « à la cavale )' ; et gibai « au don » [dono), en gotique (à côté, il est vrai, de ividfa, « au loup »), tend à confirmer l'opinion de Bopp. Quant au datif grec singulier, en ô avec i souscrit, et en i pur {patri, elpidi), on est tenté de l'assimiler au datif latin ; mais il faut résister à la tentation. Le grec a renoncé au datif, ou plutôt lui a substitué, du moins en général, les formes d'un autre cas; au pluriel, la transposition est évidente; la terminaison si, ssi, qui équivaut au sanscrit su pour sva, appartient au locatif, dont le sens propre est encore visible dans kthènèsi, Oiumpidsi, « à Athènes, à Olympie ». Or, au singulier, le locatif est simplement mai-qué par un i bref, le même sans doute que dans la préposition in (dans); et c'est cet i pur que le grec a préféré au son douteux du datif.
Les deux cas se touchent de près d'ailleurs, par le sens comme
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par la forme, et l'un des deux a semblé, à bon droit, superflu. Le latin, comme le grec, a été séduit par la simplicité du locatif singulier; et, tout en gardant probablement le datif originel au singulier : t long, et au pluriel : bus (sanscr. et zend i/t//as), il a employé le locatif non seulement en des exceptions apparentes telles que liuvd, clovii, Lucjdum a à terre, à la maison, à Lyon », mais dans l'office de génitif. 11 avait rejeté le suffixe si/a, et gardé seulement la désinence as, is; ce fut le i du locatif qail introduisit, fort à l'étourdie, dans trois de ses déclinaisons; créant ainsi des amphibologies entre le génitif singulier et le nominatif pluriel domini, entre les trois formes rosœ, « de la rose, à la rose, les roses ».
L'ablatif indo-européen était marqué par un ? ou un précédé d'un allongement de la voyelle du thème. Au moins doit-on l'inférer de la concordance entre plusieurs déclinaisons sanscrites et les anciennes formes éraniennes, latines, même gotiques. Le sanscrit açvai, vrkhat, le zend aspad, vehrkad, « par le cheval, par le loup », ont été rapprochés avec raison des vieux mots osques louia-d « par le peuple », suva-d {sua), preivalu-d {privalo), dolud vialud {dolo malo), prœsentid, ligud [lege), conventionid, et des formes latines recueillies sur la colonne rostrale de Duilius, dans le sénatus-consulte des Bacchanales et sur les tombeaux des Scipions : navaled prœdad, in altod marid, sumod diclalored , Gnaivod pâtre nains (fils de Cnœus). Mais le signe d avait déjà perdu sa force en latin au temps de Plaute, qui emploie ied et med (toi et moi) à l'accusatif. On entrevoit encore le vieil ablatif dans les adverbes en à long et en ô, contra, intra, extra, pro; ce dernier a gardé sa dentale dans prod-ire, prod-est. Mais, en somme, le d est tombé partout, en vieux perse, en latin, en germain et en slave, abandonnant la voyelle finale a, e, i, o, u à toutes les altérations. De là une confusion vraiment intolérable et fatigante entre une foule de mots qui devaient occuper dans la construction logique des emplois distincts. Au reste, l'ablatif est tout à fait insuffisant à rendre toutes les acceptions qui s'y sont rattachées; il indiquait à l'origine le point de départ; mais par là il se rapprochait déjà du locatif; ensuite est venue l'idée de cause, d'effet, de dépendance, et le double emploi perpétuel avec l'instrumental (au moyen de, avec, par) et le génitif. Construit avec un pronom ou un adjectif (ce qu'on nomme ablatif absolu, et le même rôle est joué en grec par le génitif), expidso Tarquinio, illo dormienti; « partant de là, que Tarquin est expulsé, que celui-ci est endormi, par cela même que », etc., l'ablatif prend aisément une valeur tout adverbiale; la plupart des adverbes latins et gotiques, même
slaves {tamo,jamo, kamo; illic, ubi, quo), en o, en e, en i, en sont donc des ablatifs. Le grec, qui a rejeté ce cas de sa déclinaison, l'a gardé pour ce même usage ; ou du moins on l'a découvert dans les adverbes en ôs, si nombreux, tels que alèthôs, homôs, houtôs, hûs, têlikôs, sophronôs, pour alèthôl, homôt, etc. (le grec ne souffre pas le i à la fin des mots).
Il s'en faut que ces quelques notes puissent suppléer aux travaux des linguistes exercés. Bopp a consacré plus d'un gros volume à l'analyse des déclinaisons indo-européennes, et la seule déclinaison allemande — l'un des vices de cette langue si riche — en a exigé tout autant de Jacob Grimm. C'est qu'en ces matières délicates il s'agit de ne négliger ni les lois phonétiques générales ou particulières, ni les périodes successives de chaque langue, enfin aucune des raisons qui ont pu suggérer, maintenir, condammer ou modifier les diverses désinences casuelles. Nous n'avons presque envisagé que le singulier des classes et des idiomes qui nous sont le moins étrangers; mais si nous poussions jusqu'aux formes à la fois altérées et compliquées du slave, aux bizarres métamorphoses de l'arménien; si nous examinions les désinences plurielles, cet on, on ou son (latin um et rum) du génitif, ce hhyas, bhis, is, qui sert communément aux trois cas datif, locatif, ablatif, voire à l'instrumental, qui doit être un pronom déjà décUné, et qu'on retrouve certainement — au singulier — dans tubhyam, ombrien tefe, latin tibi, dans les formes homériques en phi : bièphi « par la force »; si enfin nous nous aventurions dans cette doublure superflue du pluriel qu'on nomme duel, et dont le latin, fort pratique, n'a retenu que les deux mots utiles duo et ambo (sansc. dvau et ubhau); nous nous perdrions dans un dédale sans fin. Je dois pourtant, sans m'engager plus que de raison, contester l'opinion la plus autorisée sur l'origine du duel. On le présente d'ordinaire comme issu du pluriel, même assez tardivement. Pourquoi? L'invention du pluriel n'ôte-t-il pas au duel toute raison d'être? Où rencontrons-nous le duel? dans les langues les plus voisines de l'idiome commun, en sanscrit, en zend, en grec, et chez les Letto- Slaves. J'y verrais plus volontiers un souvenir des temps lointains où nos aïeux sauvages distinguèrent deux de un, où ils s'aperçurent que l'homme possédait deux bras, deux yeux, deux membres inférieurs, où le culte de la génération inaugura le concept du couple animal, humain ou divin.
Pour nous reposer par la variété, j'esquisserai l'évolution, relativement simple, des degrés de- comparaison.
En français, trois mots nous suffisent : plus, moins, venus de
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deux comparatifs latins, et iri-s, le latin tram, au delà. Dans les langues liées de plus près que la nôtre au parler indo-européen, nous devons nous attendre à des suffixes postposés, soit nus, soit intercalés entre le radical et la désinence, par conséquent sujets à des altérations nombreuses.
Avant tout, quelles ressources présentait le langage pour exprimer la différence en grandeur, en distance, en nombre? nulle autre — nous laissons de côté les procédés monosyllabiques et agglutinants, tels que la répétition du mot, ou l'adjonction d'un terme signifiant « amas, beaucoup », etc., redevenus familiers à nos langues analytiques — nulle autre ressource, dirai-je, que la postposition d'une racine démonstrative quelconque. L'habitude, l'usage feraient le reste, fixeraient et préciseraient le sens. C'est ce qui est arrivé. On s'est servi de suffixes généraux ra, ta, ma, qui forment des noms, des adjectifs, des participes, sans affecter de sens déterminé; puis, dans une période plus avancée, on a eu recours à deux suffixes composés : jans ou yos, celui-ci fort voisin des participes présents ou parfaits, ans, ôn, ôs et os; secondement ishtha, qui semble provenir des verbes désidératifs.
Donnons quelques exemples des deux groupes.
Ha, trop simple, n'a survécu que dans un petit nombre de mots : sansc. ava-ra « inférieur », upa-ra « supérieur », apa-ra « postérieur », probablement pra, ^owv pa-ra; en grec huper pour hupo-ra, pro dans prôtos, proteros ; latin inferus, supems, infra, supra, super, pro, pnv. Ce n'est pas encore là un comparatif bien accusé; cependant il marque des différences de situation « en avant, en arrière; sous, sur ». Notez ce r de notre préposition sur : c'est le débris ultime du vieux suffixe va.
Ta n'est pas plus précis; il s'est conservé surtout dans les noms de nombre ordinaux : sscr. tchaturtha (quatrième), gr.jo?-o^os, Iritos, dekalos, lat. quartus, quintus (fr. quart et quint); got. saihs-ta-n, ahtu-da-n, « sixième, huitième » ; et dans certains adverbes gr. entos (tout à fait dedans), latin intus, subtus, penitus (à fond).
Ma, pareillement, marque d'abord l'ordre : sansc. saplama, daçama, « septième, dixième » ; gr. hebdomos « septième » (d'où hebdomadaire); lat. primus, decimus; puis il a exprimé le superlatif : sansc. apama « le plus bas » ; latin su{p)mus, summus, minimus, infîmus; supremus, imus « le dernier »; got. fruman « premier », auhuman « supérieur ».
Pour donner plus de force à l'idée, ces trois suffixes ont été diversement combinés : tara, tero, ter, pour le comparatif; tama, limo, lato, pour le superlatif.
Le premier a été adopté parle sanscrit et le grec et les langues germaniques : ssc. kalara « lequel des deux? », anlara « intérieur » ; piuiyalara, plus pur; gr. potei'os, dciiieros , koupholeros ; got. khathar « lequel », anthar « l'autre ». Le latin a conservé cette forme dans une foule de mots en ter : uter, noster, dexter, aller, céleri, iterum, ultra, intra, dira; mais il ne s'en sert plus pour former des comparatifs proprement dits.
Tama est l'une des deux formes régulières du superlatif sanscrit : punjatama « le plus pur » ; got., aftuman « le dernier » ; latin optimus, ulibnus, mac-limm (rnaximus), iniimus, elc. Le grec ne me rappelle guère que la forme douteuse Ar-lcmi-s, la très noble. H a préféré et prodigué lato : glukutatos « le plus doux », kouphotatos, etc.
L'autre groupe de suffixes — bien connu en sanscrit {bhû-yans, « plus nombreux », mahishlha, garishtha, « le plus grand, le plus lourd »); en grec [hèdiôn,magiôn (meizôn), areiôn « plus doux, plus grand, plus fort », hêdislos, megislos, aristos, kakislos); en gotique et germanique {hauhista « le plus haut », best « le meilleur »); — a fourni au latin tous ses comparatifs; mais la nasale est tombée, parfois le y; et la sifflante, au masculin et féminin, s'y est changée en r (comme odor, odoris, arbor, arboris, etc., p. odos, arbos); elle a subsisté au neutre : melior, melius ; major, majus, magis (notre mais), pluris (p. pleoris), plus; minor, mimis; pejor, pejus.
Enfin la combinaison des deux groupes a produit des comparatifs et superlatifs redoublés : sansc. papî-yaslara « plus méchant », panisthatama « très digne de louange », surabisthatama « très odorant », nedisthalama « le plus voisin »; grec lalisteros, aristeros, eudaimonesteros ; got. aftumist « le dernier » ; en latin interior, superior, minister « le dernier des moindres serviteurs », sinisler, magister; et, peut-être, les superlatifs en issimus, doclissimus, felicissimus, qu'il nous arrive souvent de franciser : généralissime, sérénissime .
Ainsi les formes grammaticales vont s'usant et se réparant à l'aide de renforts et de complications, qui ne les préservent point de la désuétude et de la mort. Mais leur longue vie n'a pas été sans gloire; elles ont ou suivi pas à pas ou déterminé le progrès de l'intelligence humaine vers l'ordre dans la proposition, vers la clarté, vers la précision, vers la variété aussi, dans l'expression de toutes les nuances de la pensée. C'est leur utilité qui les a rendues inutiles. De guides elles ont passé lisières et entraves. La liberté apparente qu'elles donnaient à la syntaxe a fini par gêner la logique du discours. La déclinaison, que nous avons parcourue,
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effleurée seulement, a paru suffire d'abord à toutes les relations du nom avec le verbe et l'adjectif; mais, dès avant la séparation des idiomes, le sens trop étroit des désinences, les confusions inévitables de leurs formes usées, ont exigé le secours de prépositions plus variées et plus nettes. Comme elles ne renfermaient rien de plus que ces libres particules, elles ont dû peu ii peu leur céder leur antique fonction. Le grec, le latin, les langues germaniques en ont réduit le nombre, en ont interverti la valeur; et finalement les langues modernes en cftacent les derniers vestiges. L'allemand seul se cramponne, sans en tirer aucun profit, à leurs débris oblitérés et méconnaissables.