CHAPITRE III
Office du verbe, sous-entendu ou exprimé. — La postposUion du pronom personnel à la racine ou au thème constitue le verbe. — L'augment, le redoublement, l'altération du radical, Tinsertion entre le thème et la désinence de suffixes auxiliaires expriment le temps, le mode, la voix, les circonstances. — Richesse et complication de la conjugaison indo-européenne. — Évolution verbale des racines bha, hhar, har, vid, svap, etc. — La voix moyenne. — Les auxiliaires libres tendent à remplacer les suffixes de temps et de mode. — Ténacité des désinences personnelles. — Noms et adjectifs verbaux : l'infinitif et les participes. — Vanthropisme du nom et du verbe.
Le verbe, comme le nom, énonce une manière d'être, une qualité, un fait ou une action, ou encore une idée abstraite. Mais aux signes de cas, c'est-à-dire de genre, de nombre, de cause, de dépendance, de lieu, de mouvement, que la déclinaison greffe sur la racine nue ou suffixée, la conjugaison ajoute la personne, le temps et le mode. Quand les divers acteurs de la proposition sont sur pied, à leurs places respectives, prêts à jouer le rôle qui leur est assigné par les désinences, mais muets encore' et immobiles, le verbe intervient pour présider aux évolutions de la mise en scène. « C'est moi, dit-il en montrant le sujet, c'est toi, ou vous, c'est lui, ou nous, ou eux qui, en tel endroit ou vers tel but, pour telle raison, avec tel moyen, doués de telles ou telles propriétés accessoires, poussons aujourd'hui, poussions hier, poussâmes ou avons poussé, pousserons ou aurons poussé, pousserions au besoin s'il fallait qu'on les poussât, eux, lui, nous, vous, moimême, et tout ce qui, dans la phrase, porte la livrée du régime, du complément! » L'impératif commande, et tout s'ébranle pour exécuter les marches et les contremarches, les feintes, les retours, les actes pacifiques ou violents indiqués par le verbe. Ainsi, la déclinaison façonne, habille, isole, groupe, aligne et distribue les personnages : elle donne la forme; la conjugaison donne l'illusion de la vie.
216 l'oiiganismk imjo-kuuopéen
Aucun idiome, fût-ce le langage du chien ou celui du crapaud, ne peut se passer du verbe, exprimé ou sous-entendu; seulement ce verbe rudimentaire est inclus dans le cri lui-même, ou suppléé par l'action immédiate. Dans la phase monosyllabique, où la grammaire n'est pas née encore, où les fonctions des mots ne sont pas spécialisées, c'est leur place dans la phrase qui les investit momentanément de l'oflice nominal ou verbal. On dirait de ces organismes vivants déjà, mais peu développés, où toutes Fes libres ou cellules accomplissent indifféremment et tour à tour les services qui seront plus tard distribués entre des viscères et des organes distincts, nutrition, circulation, sensibilité, locomotion. Les langues agglutinantes ont conçu très faiblement les nuances modales et la distinction, pour nous si indispensable, entre le passé et l'avenir; mais elles ont caractérisé le verbe, par l'annexion, plus ou moins intime, des pronoms personnels, soit sujets, soit régimes directs et indirects : c'est une des chinoiseries du basque, où l'on ne peut pas dire : « Pierre rendra le bœuf au pâtre », mais seulement « Pierre-il-le-lui-rendre plus tard — bœuf à pâtre ». Un autre artifice, très abusif, des dialectes agglutinants, et dont l'indoeuropéen n'est pas exempt , c'est l'addilion , entre la racine et la désinence, de nombreux suffixes intensifs, fréquentatifs, désidératifs, causatifs, inchoatifs, etc., qui nuisent autant à la facilité qu'à la clarté du langage. Et pourtant, de ces caractéristiques, il ne faut pas trop médire ; car nous leur devons, outre les voix, les temps et les modes, une extrême variété dans la dérivation. En somme, la conjugaison indo-européenne n'a retenu de la période agglutinante que les procédés acceptables; elle a rejeté presque absolument toute incorporation des régimes direct et indirect. Elle n'a point chargé le verbe de résorber la proposition tout entière; bien au contraire, elle lui adonné pour emploi la conduite et le développement de la phrase — c'est-à-dire de la pensée.
Nous aurons à signaler, à regretter aussi, certaines conséquences de la personnification des mots par le nom, surtout par le verbe; mais," dans l'ordre linguistique, la conjugaison indo-européenne doit être considérée, en son ensemble, comme une construction merveilleuse, un monument sans pair de ce qu'on nomme le génie inconscient et collectif, faute d'y pouvoir déterminer la part de l'individu qui le premier a mis en circulation telle et telle forme retenue par sa famille et son clan, puis adoptée et altérée de proche en proche par les tribus voisines.
Au moment où les dialectes indo-européens commencèrent à
.s'éloigner du berceau commua, la déclinaison nous est apparue 'en pleine décadence, déjà si usée que ses désinences affaiblies
■ avaient besoin du renfort des prépositions, et que la plupart des .peuples, loin d'en réparer les ruines et d'en combler les lacunes, lia laissèrent peu à peu tomber, se dissoudre dans l'oubli La conjiugaison au contraire était, au moins en ce qui concerne les voix, lies temps et les modes, en plein épanouissement. Seules les désinences personnelles avaient souffert, comme toute désinence, par suite des contacts auxquels les lettres finales sont exposées, et
.aussi par l'application de cette loi du moindre effort qui tend a . réduire au strict nécessaire les signes connus de tous ; mais si clair , était leur sens, si commode était leur emploi, que partout - saut
■ dans les langues germaniques, surtout en anglais — elles se sont maintenues, quoique méconnaissables, à côté des six pronoms dont elles tenaient lieu jadis. Quant aux formes modales et temporelles, elles s'étaient multipliées avec cette richesse, cette variété luxuriante et quelque peu désordonnée qui dénote l'enthousiasme et la vivacité de la jeunesse : deux voix parallèles et souvent équivalentes, l'actif et le moyen (ou réfléchi), c'est-à-dire deux manières de conjuguer toutes les formes; quatre passés ou aoristes, deux ou trois futurs, autant de conditionnels et de subjonctifs. Le mouvement, commencé avant la séparation des idiomes, se continua longtemps encore dans quatre ou cinq des branches principales, en sanscrit, enzend, en grec, dans les langues letto-slaves. Au heu d'élaguer ce qui pouvait à bon droit passer pour superflu, le sanscrit et surtout le grec l'utilisèrent habilement pour exprimer les moindres nuances de temps et de mode. Ils assignèrent des fonctions quelque peu différentes aux aoristes, aux futurs qui faisaient double et triple emploi; ils ajoutèrent même au surabondant. Le grec, sans renoncer au moyen, en tira un passif; non content de ne rien abandonner, il transporta dans chaque mode la série complète des temps ; l'optatif, l'infinitif, le gérondif, l'impératif même eurent des futurs, des aoristes et des parfaits, comme l'indicatif et le subjonctif.
S'il est impossible de ne pas admirer, au point de vue de l'art, cet excès d'ingéniosité grammaticale, cette rigoureuse autant que subtile ordonnance du verbe grec, qui profite plus à la finesse qu'à la clarté, et dont la langue et la pensée tirent moins de précision que de chatoyante ambiguïté, il nous sera bien permis de préférer la saine et forte conjugaison latine. Les Latins ont choisi l'utile, et, après eux, les langues romanes l'ont gardé. Mais, comme pour attester que l'énergie verbale n'était pas épuisée en eux, ils
''««GANISMI.: INDO-EUROPICFN
pu emr contre l'esprit analytique de ses congénè es Te ITi
m nt aux formes anciennes, et l'ingénieuse distinction qu'il a établie entre le présent et le passé - ick bind, ich hand, je fe
mené phonétiques observés en sanscrit et en grec non ,noins que dans les langues sémitiques, est aussi une création germanique et un dern.er témoignage de cet instinct verbal si brillammen mamfeste chez les Aryas de l'Inde et chez les Gréco-Latins
Indo F„t"' " ^«-^ conjugaison, les
ndo-Europeens ne possédaient pas d'autres matér aux que les
re: indic1'""'r'" '^'^^^'^ ^^^^ ^"-^u^--
racines indicatives. Les unes ont fourni le corps du mot et le plus
ancien des auxiliaires, le verbe être, les autres ont donné OIS sortes de suffixes : les voyelles ou syllabes de liaison, dont le sens or,g,,,,i ^^g^^ ^^^^^^j j.^^^ déterminatifs.
te s que ?/a, m,a, -paya, ta, sa qui ajouteront au verbe une valeur mtensive, causative, passive, désidérative ; enfin les six désinences 2 , l^,,nas, tas, nti, dont la forme originelle est inconnue, mais dont le sens est certain puisqu'elles suppléent les six pronoms personne s,^,, tu, tl nous, vous, ils. Ajoutez une terminaison dhi, grec t/n propre à la seconde personne de l'impératif; le redoublement abrège de la racine attributive, qui caractérise le passé, le parfait de tous les verbes et quelques formes de l'indicatif présent et imparfait; plus un préfixe d'éloignement, a en sanscrit, e en grec, particulier au passé; et vous aurez tous les éléments du verbe indo-européen.
Sous sa forme la plus simple, le verbe se compose de la racine et de la désinence : ssc. bhami, bhasi, bhati, bhamas, bhatha, bhanti, en grec dorien pha-mi, phcs, pha-ti, pha-mes, pha-te, pha-nti. Cette racme Bha ou Pha est curieuse : elle signifie avant tout « briller, éclairer E^^^ pha-os, phôs, photos {d'oh photographie) et aussi « un vivant «, « celui qui voit la lumière «; elle a passé ensuite au sens d eclaircir, de parler, que le grec a préféré : phatis, phone, phëmê (lat. fari, fatum, fama, famosns, fabula, fabulari,
LE VEftBK INDO-EUUOPEEN
d'où l'espagnol hablar). Mais le sens d'éclaii-er est encore visible dans la forme sufiixée p/.«ino, « je montre », cl'où phénomène, « ce qui est montré, ce qui paraît «; fanLôme, fanlauie, fantasque et
fantastique. . , .
Parmi ces verbes primitifs, qui joignent immédiatement la désinence à la racine nue, on compte as respirer, être asmt, ass^ estr est-, i aller, imas^ itha, yanli; imus, itrs, eunt; ad, manger (latin edo); vak, parler (latin voc-s), en tout environ 70 en sanscrit
U faut attribuer une antiquité égale aux racmes redoublées, telles que : (Bhar) bibharmi, bihhrmas; {dâ, donner), dada-mi, didô-mi; (dhà, poser, établir), dadhcl-mi, tithêmi, si fécond en grec (thème, anathème, Thémis); [gan engendrer), /a-jan-mz, gignomai, lat. gigno : mais les deux formes grecque et latine sont deja conjuguées sur un suffixe. u j io
Les verbes que nous venons de citer abrègent la voyelle de la racine devant les désinences du pluriel, et ce caractère,^ qui leur est commun avec les thèmes en nu, grec deihiû-mi, deiknu-mes, les range dans une classe à part que Bopp appelle la deuxième conjugaison principale, et qu'il est beaucoup mieux d appeler la première; car c'est d'elle que le grec, par exemple, a reçu ses verbes les plus primitifs, ces verbes en mi que l'ancienne grammaire considérait comme des exceptions.
Les autres verbes, et c'est l'immense majorité, se conjuguent sur un thème et non sur une racine, et ils insèrent entre le thème et la désinence une voyelle a, variable en grec et en latin ou un suffixe terminé par une voyelle. On obtient par ce procédé des formes bhara-a-nii contractées en bharâmi, bharasi, bharamas, kar-ayami, « je fais faire », vedayami, « je fais savoir », svapayami, «je fais dormir », slhapayami, « je fais tenir debout », yuyutsyami, «je désire combattre», bubhusyami, «je désire être », gignasyami, « je désire savoir » ; et ainsi de suite pour l'immense famille des verbes dérivés de noms, à l'aide des suffixes ya, sya, asya, d'où proviennent tous les verbes latins des première, deuxième et quatrième conjugaisons, crmo pour amao, moneo pour moneyo, etc., puis, en grec, les contractes philéô, timaô, deloo, et les verbes en azô, izô, en lô, mô, nO, rô, effroi de l'écolier.
Je m'arrête un moment pour montrer, dans les quelques verbes cités, des mots et des formations qui nous sont des plus familiers, et que nous cache seulement l'appareil compliqué du sanscrit. Mais on a déjà reconnu au passage les racines bhar, « porter », kar, « faire », vid, « voir, savoir », gnà « connaître » sthày « se tenir debout », svap, « dormir», bhû, « croître, être ». Si l'on écarte
OlïGANISMK INDO-EUnOPKKN
les diverses conjugaisons où chacune neut ontr^,. « i parlout avec leur sens fondamental ' ''^trouvera
Z//^r/r cl sa forme contractée bhra ont donné à tonlP« l.c i indo-européennes le nom du frère fmf.. T t f ^^r^gne^
et ôharlar, au grec et au latin nn;. '.^ '''"'^'' ^'''^'''^ 1- • . sii-c et au lalm notamment eur verhp /w,.n
denves sans nombre, el ces puissants sufflxes Z " r v.vanls dans les langues ron.,ne. (mcénkoT.' T'^^ J ^ lo.re canépkore qui porte la 'eorbeilla e eh pi eaj" pLosplurre „,|ui porte la lumière „; /«ci/fe. (même sens! «ciu, porte .les générations .; ..ri/-../, c „i p" ^ o^t' caZon/«-e .< qui porte la elialeur », etc ) '
est belle dans la m.tbologie': on Compte le '^ïl^d:; 'rtt
outre une fouie de mots sanscrits tels que véda « la science », se reconnaît dans le grec[.].:rf, Wic/m.n« nous savons e^c os . la fo.me >> (d'où nos anthropod corallo^de. et ) TI" ' « 1/dee » ; dans le latin videre (français veoir, voir, voyant e Z' visible, visiter et leurs composés). ' '
n^ZJ^^"' ' "0/-
«^/.r , ./a^.., statron,slarje, état, étage; il s'est glissé dans not e verbe substantif sous forme de participe : esté, étl, que nous repétons a toute heure. ^
Svap (en grec hupnos, en latin sopor, sopire, somnns pour so«««.) se cache dans le français som.., sommeil, assoupj ilequelZ'l aucun rapport avec soupir ~ sub-spirium « aspiration profonde „) Bhu, en grec et en latin fu, est d'une importance capitale ; la terre celle qui fait croître, en a tiré un de ses noms, sscr. b/nmi, latin Aumz..; et, très probablement, l'homme, homon, homo, humanus, est le nis de la terre. Phuton « plante », phusis « la nature d'où physique, physiologie, physionomie et métaphysique (au delà de la nature), en sont les descendants incontestables. Mais notre verbe je fus, A fut, que je fusse, autant dire le latin fui, fuit, fuissem, futurus, fore, ne sont que des temps du verbe indo-européen bhu Ainsi, toutes ces syllabes, qui, au premier abord, se succèdent comme un vain cliquetis de sons hétéroclites, sont notre patrimmne ; elles vivent encore pour la plupart dans toutes les langues qui sont nos aînées ou nos collatérales; elles constituent depuis
(les milliers d'ans le fonds de nos langages et de nos idées. Mais que sont devenus tous ces menus appendices, ces lettres et ces autres syllabes intercalées qui embarrassaient la conjugaison .lutique? Librement, ou plutôt sous l'empire de circonstances .diverses, chaque langue les a altérés, atrophiés, fondus, à ce [point que des centaines d'érudits s'ingénient à en suivre lesmétaimorphoses. L'âge en eût-il anéanti les derniers vestiges que leur lœuvre subsisterait encore ; leur vertu native n'a point péri, et se r révèle par la variété infinie des formes et des sens. Jamais nous m'aurions possédé les mots éLablir, stable, si un suffixe pa, s'ajouttant à la racine sta, n'avait reçu en latin les suffixes ti et re : sta, sstap, stapili, slabilire. Si nous formons indéfiniment des verbes et ides noms tels que iriser, moraliser, moderniser, lyrisme, dandysme, ^chimiste, linguiste, artiste, c'est qu'un suffixe ya est venu se com- Ibiner, en grec, d'abord avec des thèmes en id : elpid, « espéirance », hubrid « injure », erid « querelle », puis, par analogie, avec tloute sorte de racines, et produire la désinence izô, d'où isma et iistès.
I Mais les désinences personnelles? Elles semblent aussi peutfêtre bien éloignées des formes que nous employons; vous vous ttrouvez peut-être dépaysés au milieu de ces mi, si, ti, mas, etc. IPourtant vous vous en servez encore. La première personne, assuirément, a disparu du latin, excepté dans sunielinquam. Le grec, le llithuanien, le slave ne l'ont gardée que dans quelques centaines .de verbes. Mais quand vous dites : tu es, il est, nous sommes, wous êtes, ils sont, tu fais, il fait, nous faisons, vous faites, ils ]font, ou bien tu lis, il lit, nous lisons, vous lisez, ils lisent, vous [récitez encore la conjugaison indo-européenne. L'antique orgainisme s'est répercuté jusqu'à nous dans un écho afi"aibli, mais I fidèle. La deuxième personne plurielle faites, êtes, fîtes est même I moins oblitérée que la forme sanscrite correspondante. La chute (de Vi final dans « tu fais, ils font », n'est pas un phénomène 1 moderne; elle s'observe, d'abord en latin, souvent en grec, mais i aussi dans le sanscrit et le zend, partout ailleurs qu'à l'indicatif I présent et au subjonctif de la conjugaison en mi.
Ces désinences, que j'ai présentées dans l'état le plus ancien ique nous connaissions, ne sont elles-mêmes que des débris; et «qu'importait leur atténuation croissante, du moment qu'il en resllait assez pour marquer l'ordre des personnes? Mi, qui était sans • doute pour ma, devenait à l'imparfait, par exemple, ou à l'optatif, .m : abharam, asyam, grec epheron, eim (nous avons vu que le grec m'admet; pas rn à la fin des mots, non plus, que l); le lalin, plus
222 l'orgainismh indo-europiîkn
exact, a des formes telles que eram, siem (shn), duim (dem) (cf. dasyavi, dosniêv), legant, lerjerem, etc. Si, pour sva, Ihva, loam, ne gardait plus que la sifflante : abharas, epheres. Ti (sauf en grec peut-être dans les troisièmes personnes pherei, tuplei], perdant sa voyelle, donnait le signe presque universel de la troisième personne : daljerl, dicit, il dit, il limt, il fait, etc. C'est ce l qui reparaît, en français, dans des locutions comme va-l-il? aime-t-il? et qui est sifflé dans l'anglais he does, pour.la forme plus ancienne dolh (le th anglais correspond d'ordinaire à un t primitif).
Le pluriel mas (pour masi, masa, « moi et lui = nous »), mas donc, fidèlement représenté par le latin mm, l'est aussi, malgré la nasalisation terminale, par le grec classique mm (luomen, lupiomen), pour mes (éolien phéromes), et par le français « nous aimâmes, nous eûmes ». Tas ou lhas (pour dhvas, pour ttvasas, « toi et eux ») n'existe plus à proprement parler en sanscrit (/«! //<ôs), ni en grec {ie, sthe) ; c'est le latin et le français : legitis, esseiis; dites, faites, vous êtes, qui en ont gardé le dépôt. La troisième personne, ?^^^ s'est atrophiée de diverses façons : très pure dans le présent sanscrit, zend, lithuanien, même dans le grec onli, passé en eisi, ousi, ôsi, âsi; encore reconnaissable dans le latin simt, amant, vionent, audiunt, elc, dans le gotique bairand [ferunt] « ils portent », dans sind « ils sont » ; et en français, dans cette gênante queue de nos mots aiment, aimaient, aimeraient, qu'on ne prononce plus qu'en Normandie (ils ne peuvte pas, ils ne veulte pas) ; cette terminaison nii est réduite le plus souvent à un n, parfois supprimé ou remplacé (en sanscrit) par un son sourd : vh. En grec, n fait double emploi à l'imparfait : elambanon, «je prenais, ils prenaient »; à l'aoriste, il a disparu justement de la première personne, elusa « je déliai ». L'italien s'est fixé à l'étage du grec : sono, amano, amino (« ils sont, ils aiment, qu'ils aiment ») en ajoutant toutefois un o de soutien. De ces faits je conclus que, si la destinée des suffixes et des désinences a de quoi provoquer l'étonnement, c'est bien moins par les altérations et déperditions subies, que par l'extrême ténacité de si frêles particules. Seul le signe de la première personne a fini par être presque entièrement éliminé; sans doute parce qu'il était le moins utile. Le grec, le latin, les langues germaniques, en se donnant des verbes terminés en 0, en u, en e, n'ont fait que suivre l'exemple donné par l'ancien indo-européen.
En sanscrit la voix moyenne ou réfléchie tout entière, telle que l'a conservée cette langue, a rejeté la désinence de la première personne; et, par un privilège singulier, ses formes sont d'autant plus
LE VERDE INUO-EUnOPÉEN 223
abrégées qu'elles expriment, en principe, une idée plus complexe. Cette voix, dont le grec a fait usage sans y attacher un sens bien net, et dont le caractère agglutinant révèle l'ancienneté, prétendait réunir sinon les formes, du moins les valeurs de deux pronoms, ou plutôt du même pronom sujet et régime : je me souviens, je me plais, lu l'habitues, il se porte, il se plaint, 7Wus nous concertons. Mais elle a le plus souvent perdu cette signification, et s'emploie indifféremment comme un doublet de la forme simple. Le moyen donc ne présente nulle trace de mi, et pour rétablir la désinence probable, il faut consulter le grec pheromai, qui conduit, non sans peine, à un organique bharamami « je me porte, ou je porte », fondu et allégé en bhar-ê ; tandis que, pour rendre compte de la seconde personne grecque pherei, il faut à la fois recourir au sanscrit bharasë et à la troisième personne grecque pheretai, et supposer, avec une presque certitude, un. primitif ^Aereaz, pheresai, pheresasi.
La termin-aison o du grec et du latin {tupto, tundo, lego) n'est guère plus embarrassante que ce moyen en elong. Soit que mi eût cessé de bonne heure de se faire entendre en des verbes analogues au sanscrit Arnomi « je fais », strnômi «j'étends », tanômi, liarômi, rnômi, « je m'élance », etc. ; soit que l'utilité de cette forme développée ne fût plus sentie, les Grecs, et surtout les Latins, se sont contentés d'en marquer, pour ainsi dire, la place par l'allongement de la voyelle du thème ; mais soyons assurés que cette innovation résultait de lentes métamorphoses. Les transitions ont péri; mais presque toujours quelque indice épars, commeinquam, possum, comme le saxon beom, am, jette ainsi quelque lumière sur les procédés et la marche du langage.
Un des caractères du verbe moderne, à tendance analytique, c'est l'emploi d'auxiliaires qui portent seuls la flexion ou les désinences personnelles et ajoutent à des noms verbaux, tels que les participes et l'infinitif, l'idée temporelle ou modale. Ces auxiliaires, tels que « être, avoir, pouvoir, vouloir, devoir, devenir », abondent dans les langues germaniques et novo-latines ; mais ils ne manquent pas à des langues aussi synthétiques que le sanscrit, le grec ou le latin; il suffit de citer le futur composé sanscrit datar-asmi, datasmi, datasi, datasmas, «je suis donneur, je donnerai », etc., le parfait passif grec ou latin lelummenoi eisi « ils ont été déliés », amatus sum « j"ai été aimé », ou encore le déponent profecti sunt « ils sont partis », secutus, locutus est « il a suivi, il a parlé ». Mais ces langues, en.fait d'auxihaire détaché, ne connaissaient que le verbe être; des locutions comme dicere habeo
224 l'oIIGAMSME IM)0-EUI10PÉE.N
«j'ai à dire, je dirai », recueillies oà et là dans Cicéron, dans saint Augustin, qui expliquent très bien le futur provençal dir vos ai « jai à vous dire, je dirai », et nos futurs et conditionnels français i'aurai, je saurai, je serai, je serais {'i'ai, yavais, à avoir, à savoir, à être), ces locutions ne faisaient pas encore partie de la conjugaison latine régulière. Seulement, à regarder plus profondément dans l'organisme verbal indo-européen, on s'apercevra qu'il réclamait déjà le secours du verbe êlre et de quelques autres, et les utilisait en les incorporant, par suffixation, par agglutination, à ses aoristes, à ses futurs, à ses passifs. C'est le même procédé que nous venons de voir employé, en français, pour la formation du futur. Bopp reconnaît avec une grande probabilité dans le futur dasi/ati « il donnera » un potentiel ou un futur inusité du verbe as : syam, syas, syal;el il compare à dasyamas, dasyalha, le lithuanien du-si-me, du-si-ie « nous donnerons, vous donnerez ». Le dorien praxiomen « nous ferons », le classique dôsô, dôsomen, deixô, deixoinen, le vieux latin accepso et, avec changement de s en r, accepero, acceperim, appartiennent à la même hgnée. Il y a parenté, sous ce rapport, entre le futur et les désidératifs comme pipasami pour pipasjami «je désire boire ». Le verbe substantif contribue encore à la formation de divers prétérits : sanscr. adiksham, adikshi, latin dixi, scripsi, grec edeixa, elma.
Un autre auxiliaire, dha, « poser», semble avoir donné au grec son aoriste et son futur passifs, dulhën, luihêsomai; au zend un impératif comme yaus-daih-am « que je purifie » ; au lithuanien des infinitifs : dim-deht « sonner », bai-deht « effrayer » [bhi « craindre ») ; shkum-deht «attrister»; au slave, le futur bundun «je serai », l'impératif bun-de-mu « que nous soyons »; au gotique, habai-dedum « nous eûmes ». Cette racine dha (Ihê en grec) est l'allemand Ihum « faire », l'anglais do et did. En latin, comme dans les dialectes bas-allemands, elle s'est naturellement confondue avec da « donner », parce que le latin ne connaît guère les aspirées; elle y est néanmoins reconnaissable encore dans subdere « mettre sous », credere « mettre en son cœur » [crad-dha en sanscrit), ou poser comme entendu, d'une racine çru « entendre » : en somme, croire; vendere « mettre en vente » [venum dare).
Enfin, dans les désinences de l'imparfait latin bam et du futur bo, il faut reconnaître l'auxiliaire Mw, « croître, être »; et l'on a pensé que ce même verbe n'est pas étranger aux parfaits en vi et ui pour fui : crevil, gemuit, obslupuil « il grandit, il gémit, il fut frappé d'horreur ».
Toutes ces indications, si rapides, si fragmentées, laissent de côté bien des problèmes curieux, bien des rapprochements délicats; le verbe est un sujet qu'on n'épuiserait pas en un an de recherches méthodiques. Mais il me suffirait ici d'avoir dûment convaincu le lecteur que les langues indo-européennes procèdent d'un même tj'pe, que toutes en descendent, qu'aucune n'y remonte, et que cependant, en ces mille variantes qu'elles ont introduites soit dans le vocabulaire, soit dans les formes grammaticales, elles ont opéré sur les mêmes éléments, par les mêmes procédés, que nos antiques aïeux intellectuels.
Pour compléter notre esquisse du verbe, nous passerons en revue certains accessoires qui sont proprement des adjectifs et des noms, mais qu'on a raison de ranger dans la catégorie verbale; ils tiennent du verbe, en effet, par deux caractères acquis ; les uns « par le privilège qu'ils ont de gouverner le même cas que le verbe », tous par les nuances de temps, les valeurs actives et passives. que l'usage y a fait entrer. Nous voulons parler des infinitifs et des participes. L'origine nominale de l'infinitif se trahit encore dans mille expressions : mirabile visu « admirable à voir, à la vue », facile à retenir, le boire et le manger, le bien dire, le repentir, le plaisir (latin p/acere). « Et le dormir suave au bord d'une fontaine. » Quant aux participes, leur identité avec les adjectifs est jdIus frappante encore.
L'infinitif, dans les diverses langues de la famille, présente une grande variété. Ce n'est pas que toutes ces formes : dalum, poiein, didonai, lusai, amare, fieri, etc., ne proviennent du fonds commun; « mais nos langues, dit M.Michel Bréal, avaient à leur disposition, pour former des noms de cette sorte, une grande quantité de suffixes, et après avoir longtemps tâtonné, elles ne se sont arrêtées dans leur choix qu'après la séparation des idiomes. Plus les langues avancent en âge, plus devient tranchée la limite qui sépare du nom verbal le substantif proprement dit; mais à l'origine cette limite est assez indécise ». Dans les Védas, des noms en tar, datar « donneur », se construisent avec l'accusatif : dàtà mâghâni, dator divilias « donneur richesses ». Plaute dira encore : guid tibi hanc curatio'st rem! « Pourquoi t'occuper cette chose? » — Dans les Védas, certains mots qui deviendront des infinitifs se déclinent ; Vritrâya hanlavè, « pour Yritra, pour le meurtre » ; pour tuer Vritra. Dans Sakuntalû, on trouve un infinitif associé à un composé abstrait : bâhûkshèpan rodiiuntcha pravritta : « commençant Vextension des bras et à pleurer; commençant à étendre les bras et à pleurer ».
LEFàvRE. 15
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Bopp cilc des infinilifs à lous les cas, mais immobilisés pour ainsi dire dans ces cas. Tels dalum, slhalum et les supins latins dalum, slalum « donner », « se tenir », à l'accusatif neutre; dalu,visu, à l'ablatif ou au datif, pour visui ; à l'instrumental, les gérondifs pa/>- Ivà, allvâ « après avoir cuit, après avoir mangé »; au locatif. grahanè « prendre » {da^na la prise) ; au datif, pil/adhydi « pour boire », mùdayadliyûi « se réjouir».
Arrêtons-nous au grec el au latin, qui nous intéressent davantage. Rien ne semble plus rebelle à une explication que la simple syllabe re : amare, dicere, source de nos infinitifs français. On en a pourtant proposé plusieurs, qui semblent satisfaisantes. Tout d'abord, la présence d'un r entre deux voyelles annonce d'ordinaire un s primitif, comme dans posse « pouvoir», me « être et manger », velle pour vel-se, fer-re pour fer-se. C'est la forme même de nombreux infinitifs sanscrits : dà-sè « donner », slhà-sc « se tenir », vah-sè « conduire », gîvasè « vivre », kchakchase « voir ». La forme latine paraît donc l'affaiblissement, très ordinaire, d'un ancien datif. Comme è, en sanscrit, représente toujours une diphtongue ai , la plus grande analogie se remarquera entre passe, par exemple, pour passai ou fe/n'e pour fersai, et les infinitifs aoristes grecs iupsai, lusai, « avoir frappé, avoir délié », lueslhai, dans lesquels la terminaison ai ne diffère pas de celle de didonai, lithenai, emmenai; c'est partout une désinence casuelle; reste le s du suffixe; est-ce un résidu pronominal? Est-ce un résidu de l'auxiliaire êlrel Assurément, dans l'infinitif aoriste grec, c'est ie verbe as; on ne peut séparer lusai du participe lusas et du prétérit elusa. En latin, je n'oserais me prononcer; non plus que sur la terminaison en er de l'infinitif moyen dicier, laudarier, audirier. Bopp, guidé par l'analogie des formes amor pour ama-se, amamur pour amamus-se, rattache er à un pronom réfléchi; j'y verrais plus volontiers un reste du verbe esse : être à aimer, à louer, me satisferait plus que à. aimer sol, « s'aimer», qui convient, il est vrai, au sens moyen, réfléchi, mais non au sens, beaucoup plus fréquent, du passif.
La valeur dalive de ai dans les infinitifs grecs en nai, moiai emmenai, par abréviation emen, een, ein, (germanique an, en), apparaît clairement dans ces locutions fort communes : Anlhropos pephukephilèsai « l'homme est né pour aimer » ; edôke toulo phorèsai « il donna cela à porter »; elthe zètèsai « il vint pour chercher, il allait chercher ». Les syllabes ou lettres qui précèdent ai laissent seules prise au doute. Qu'est-ce que eslh de eslhai,cmen,inen, l'éolicn ên, le dorien ën, le classique ^z?î? Eslliai paraît renfermer
les deux auxiliaires as et lha. Pour les autres formes, malgré quelques remarques subtiles de Bopp, j'y verrais un des suffixes les plus habituels du participe : a-mana (omeno), màna {lelum-menos) , ana, qui forme tant de dérivés latins, Oclavianus, Julianus, etc. ; les formes nues emen, ein, en, seraient à l'accusatif et non plus au datif.
Ces suffixes mana, ana, nous amènent à l'une des formes les~ plus intéressantes du nom verbal, non seulement parce qu'ils ont fourni au sanscrit et au grec d'innombrables participes moyens ou passifs, présents et aoristes, que l'on trouvera dans les grammaires, mais parce que le latin, tout en les rejetant de la conjugaison, en a gardé quelques exemples, d'autant plus curieux qu'ils sont plus rares. Ceux de nous qui ont eu à réciter le vieux Lhomond, ou quelques versets des Evangiles, ont rencontré, à la deuxième personne du pluriel passif, des formes inattendues : amamini, multiplicamini, erudimini; elles ne renferment plus aucun mystère; on a retrouvé le singulier p'a?/amino. Ce sont des participes; le verbe soyez ou êtes est sous-entendu : « vous êtes aimés; multipliez; soyez instruits ». Le grec présente exactement le même fait : lelummenoi, tethummenoi eisi « ils ont été déliés, frappés ». La découverte ne s'est point arrêtée là; des mots comme terminus, comme Picumnus (dieu guerrier), Voltumnus, Vertumnus (autres divinités), peut-être Tellumo, le dieu-terre, ont été rattachés à cette classe de dérivés; tandis que Pomona, Foriuna, Porlunus, Neptunus laissaient entrevoir le suffixe àna combiné avec la voyelle du thème.
Les participes passés en la pullulent en sanscrit, en latin et dans presque toutes les langues; en grec, ces suffixes n'ont formé que des adjectifs, parfaitement semblables, du reste, aux participes. 11 y a parallélisme complet entre gnàtas, gnolos, gnotus « connu » ; datas (zend. datô), doios, datas « donné »; yuktas, zeuktos, junctus, « joint » ; çrulas, klutos, clutus « entendu » ; strias, stratos, stratus, étendu. En lithuanien, le sanscrit ta se retrouve sans changement aucun : sektas (lat. seculus), junktas {junctus), keptas (peptos, coctus, cuit). Le slave, tout en employant tu et ta, a préféré lu, la -.bulu, bula, bulo, là où le sanscrit dit bhutas, hhulù, bhulam, le grec phulon. Ailleurs ce sera da ou d, ou na, n, en, qui rempliront le même rôle. Les divers suffixes simples, combinés avec d'autres, composés et atrophiés déjà, ont fourni une quantité de terminaisons qu'on ne rencontre guère à l'état pur qu'en sanscrit : mant, vaut, mat, vat. On les constate aisément dans toutes ces formes q ui nous sont familières : amaiis, amantis, amandus « aimant, devant être aimé », luôn, lutoson u déliant », liisas, lelukôs « ayant délié »; lulhen, lulhentos
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<( délié » ; et qui ont pour analogues les participes allemands en and, end et les participes infinitifs anglais en ing, loving, saying, singing « aimant, disant, chantant » ; le g n'est qu'un renforcement nasal. Le français doit à ce suffixe multiforme, d'abord tous ses participes présents, puis une grande quantité de noms, tels que « providence, circonstance, connivence, éloquence, présence », et beaucoup d'autres formés par analogie, mais qui déjà chez les Jjatins avaient passé des participes pluriels neutres au substantif abstrait féminin.
Nous ne sommes pas moins redevables à un suffixe du participe futur, suffixe que le latin s'est approprié, mais dont l'origine est des plus antiques; il s'agit de cette racine lar, peut-être tvar, puis tvara, iurus, qui apparaît déjà dans le mot katvar, katour, quatuor; qui a perdu son t dans le breton pewar et l'anglais four, et sa semi-voyelle v dans les innombrables noms d'agents sanscrits et grecs, ivashtar, datar, dliatar, ganiiar, matar, dolèr, genetèr, mètèr, tous mots que nous connaissons de reste. Le latin, lorsqu'il ne garde pas un v primitif, le vocalise souvent en o et en u : svapnas, somnus; çvaçura, socer, svasri, soror; akvas, equus. C'est cette habitude qui lui a donné tant de mots en lor, victor, actor, spectator, domilor, dormitor, tant de noms et d'adjectifs en torius, toria, et à nous, la plupart de nos mots en teur et en eur, en toire et oir ou aire : ludeur, dompteur, fadeur, chanteur, colleur (pour coagulalor), empereur, pour empereor {impera(orem), etc., comptoir, miroir {miratorium) , histoir^e, écriloire, mangeoire [manducaloria). Le verbe a tiré de ce suffixe ivar, ior, ce beau participe en turus, futurus, amaturus, profeclurics, adepturus, dont le féminin juncliira, fractura, candidatura, profeclura, siruciura se reconnaît à toutes les pages de notre dictionnaire. Hors du verbe, par lequel elle a néanmoins passé, cette terminaison tura, ture, a perdu le sens spécial que la conjugaison lui avait attribué — sauf peut-être dans nalura « ce qui doit ou peut naître ». Elle a repris la signification vague et générale du vieux suffixe tvar ou tar, qui a d'ailleurs revêtu d'autres formes encore et rempli d'autres fonctions; nous l'avons vu dans le rôle de signe comparatif, teros en grec, taras en sanscrit; ter, en latin et dans les langues germaniques. Sous sa forme contracte, ira, tron, irum, il a produit des noms d'instrument, raslrum, cultrum, monslrum, aratrum, claustrum, et des verbes dérivés, monstrare, claustrare, inlrare, penetrare, administrare, qu'il est presque superflu de traduire, et de nouveaux noms verbaux, claiislration, pénétration, administration. Comme on le voit, dans les langues indo-européennes, racines
et suffixes, noms et verbes n'ont cessé de se prêter un mutuel secours, s'engendrant les uns les autres avec une aisance, une plasticité, une variété merveilleuse de formes, toutes issues, comme eux-mêmes, des premiers bégaiements de l'humanité. L'histoire du verbe ne traverse-t-elle pas toutes les phases du cercle linguistique? A l'étage monosyllabique git la racine nue; l'agglutination la fait monter à l'échelon du thème, déclinable ou conjugable, la renforce de suffixes intensifs, causatifs, désidératifs, personnels enfin. A l'càge flexionnel appartient la fusion de ces divers éléments, le choix des nuances qui correspondent au présent, au futur, à l'expression des modes et des voix. Enfin, la période analytique laisse tomber le superflu, éclaira les formes obscurcies par des contractions et des frottements trente fois séculaires, les remplace, à l'aide d'auxiliaires indépendants, à la fois plus commodes et plus précis.
Nous avons dit ce que cette élaboration a dû au développement progressif de l'intelligence, des industries, des arts, des institutions, mais aussi quelle aide perpétuelle et constante en a reçu la pensée. Plus d'une fois cependant, il nous est arrivé de mettre en garde le lecteur contre une admiration trop absolue pour cette alliance, cette correspondance, fatalement indissoluble, entre l'idée et sa forme sonore, entre la raison et son instrument nécessaire. Le langage est né avant la science; les éléments qui le composent datent d'un âge où l'observation rudimentaire n'était contrôlée par aucune expérience; les objets ont été désignés, rapprochés, classés à l'aide de métaphores, d'analogies irréfléchies et erronées; la raison en se développant n'a pu exprimer les vérités lentement acquises qu'en usant de locutions vicieuses, rectifiées, il est vrai, amendées dans la mesure du possible, par l'introduction de sens nouveaux, de figures moins inexactes. Mais elle n'a pu refaire chaque jour, elle n'y a même jamais songé, l'outil suranné dont l'emploi avait été la condition même de. ses progrès. De là, trouble et retard inévitable dans la conception nette des choses, dans l'enchaînement des idées trahies par les signes qui les représentent. A cette imperfection du langage est venue s'ajouter un vice inhérent à la nature même de l'homme. L'homme rapporte tout à luimême et crée tout à son image. C'est Vanthropisme, qui prête aux choses, aux êtres, réels ou imaginaires, les intentions etla personnalité humaine; cette illusion s'est mêlée aux tâtonnements du langage, et leur a survécu.
Le substantif et le verbe ont communiqué aux objets une existence et une activité véritablement humaines. Non seulement les
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objets déterminés par une forme quasi individuelle, animaux, plantes, pierres, astres, mais encore le lieu et les aspects du lieu où ils apparaissent, puis les catégories abréviatives où la raison les classe, les rapports et les concepts, se trouvèrent doués de sexes, de genres, de vie, et, de par le verbe, agirent à la façon de l'homme et de la femme, se mouvant, se levant, se couchant, frémissant, courant, aimant, engendrant; mais encore les entilés, c'est-à-dire les qualités considérées en dehors de leur sujet réel, la lumière, la chaleur, la fécondité, la beauté, le plaisir, la douleur, le vice et la vertu, le bien et le mal, prirent une existence personnelle, devinrent les sujets ou les régimes de propositions qui impliquent l'action et la volonté. On oublia que ces mots n'expriment que des états, durables ou passagers, de corps chauds, lumineux, végétants et vivants, et des résultantes d'organismes particuliers ; on vit en eux la cause préexistante des faits dont ils ne sont que l'expression analytique ou générale; on inventa les virtualités, les forces, les puissances illusoires qui n'ont d'autre origine que Fanthropisme instinctif et l'essence métaphorique du langage. Numina, notniim. Le substantif a créé les dieux. Le verbe a développé les mythes.