CHAPITRE IV
Caractère antique de la composilion. — Rares exemples de déclinaison du premier terme. — Composés dclerminatifs; composés de dépendance; composés possessifs : nombreux exemples. — Composés verbaux en français. — Particules : conjonctions, prépositions. — Postposées, elles ont produit la déclinaison: préposées, elles varient à l'infini le sens des verbes et des noms; libres, elles articulent la phrase, et suppléent avec avantage les désinences épuisées. — Notes sur les indéclinables m, saha, scmia; abld, amphi] ana. — Diversité originelle ou acquise des organes vocaux.
Dans notre aperçu rapide des formes grammaticales, nous n'avons jamais perdu de vue les origines lointaines des éléments, soit primitifs, soit issus de contractions nombreuses, que l'agglutination a su combiner en thèmes suffixés, et que la flexion a fondus en mots déclinés et conjugués, en noms et en verbes. Cette succession des états du langage se fait, plus qu'ailleurs, sentir dans une abondante catégorie de termes, appelés composés. La composition est un procédé familier aux idiomes isolants, appliqué à des thèmes déjà façonnés par l'agglutination, et finalement mis au point par la grammaire. Nous parlons, bien entendu, des composés les plus anciens, les plus corrects; l'analogie, l'usage local, la fantaisie individuelle ont, là comme partout, fait leur œuvre et dérangé, de plus d'une façon, un ordre que les rigoristes de la linguistique voudraient retrouver dans les moindres accidents du langage.
« Ce qui caractérise la vraie composition, dit M. Bréal, c'est la réunion de deux termes, dont le premier est dénué de toute désinence casuelle », bien qu'il se trouve avec le second dans un étroit rapport grammatical, soit de sujet ou de régime, soit d'adjectif ou de substantif. Cette absence de signe casuel autorise à penser que la formation du mot date d'un âge antérieur à la grammaire. De pareilles juxtapositions, en efl"et, abondent soit en chinois, soit en japonais ou en malais. Mais lorsque la déclinaison se fut
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établie, elle engloba naturellement les composés. Quelquefois elle essaya de pénétrer jusqu'au premier membre, mais le plus souvent elle accepta le composé comme un mot tout fait, auquel manquait seulement la terminaison qui eu devait marquer le rôle dans le discours.
Les pronoms composés latins offrent quelques traces de déclinaison du premier terme; ainsi, au féminin de i-pse, eapse se rencontre à côté de ipsa. Mais le principal exemple est fourni par certains copulalifs sanscrits, dits composés doandvas, tels que Mitra et Varouna, « ciel et terre, jour et nuit », où la désinence du duel peut affecter l'un et l'autre nom ; Mitrâ-Varounâu, Agnî- Somâu (Agni et Soma), Indrâ-Varunâu, Dijavâ-Prithivî, Pilarâ- MdLarâu « le père et la mère » ; il arrive même qu'un des deux noms est passé sous silence, et que le simple MUru sous-entend son compagnon ordinaire, et doit se traduire MUra et Varuna. Ce sont là, d'ailleurs, des phénomènes purement védiques. Les très rares composés de ce genre, en latin et en grec, ne fléchissent que le dernier terme : on cite les adjectifs leuko-melas « blanc et noir », sacro-sancLus « saint et sacré », et le substantif suovilaurilià « sacrifice d'un porc, d'une brebis et d'un taureau ». Peut-être rapprocherait- on de cette formation nos mots : anglo-français, auslro-hongrols, gallo-francs et gallo-romains, salpêtre, betterave, aigre-doux, doiice-amère, clair-obscur.
Arrêtons-nous un moment aux trois classes de composés qui présentent le plus d'intérêt : composés déterminatifs, composés de dépendance, composés possessifs.
Dans les premiers, les deux termes sont entre eux dans le même rapport qu'un adjectif ou un substantif ou un verbe avec un adverbe ou une épithète. SiinscvH : maha-kula « grande famille »; sat-mta « bon fils »; ghana-cyâma « noir comme un nuage ». Grec : andropais « enfant-homme, adolescent qui montre le courage d'un homme », kakoparthenos « fille malheureuse »; kakodaimôn « mauvais génie », akropolis « ville haute ». Chez les Slaves : Bielbog, Cernobog « Dieu blanc, Dieu noir ». En latin : decemvir, semideus, 2Jeninsula, primordiuvi [primum ordium), beneficium, benevolus, semiustus, altitonans. Le français peut former quelques composés de ce genre : saupoudrer, colporter, maintenir, primevère, vif-argent, printemps, aubépine, sauf-conduit, sauve-garde, banlieue; mais surtout à l'aide d'adverbes et de prépositions : bienveillance, bienfaisance, malappris, demi-heure, mi-clos, milieu, miyiuit, midi^ contre-indication, surfait, surenchère, surtaxe, surhumain. Mais ils abondent surtout dans les langues germaniques. Got. Junga laulhs
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«jeune homme »; langamodei, de mods, aujourd'hui viuth « longanimité «; allemand : voUmond « pleine lune «; grosslhat a haut-fait « ; ivundcrmann « homme merveilleux », kohlschtuariz « noir comme charbon », bikhchôn « beau comme une image »; sc/ineeweiss « blanc comme neige »; spiegelhell, sonnenhell, sUherklar « clair comme miroir, comme soleil, comme argent ».
Dans les composés de dépendance, le premier terme est le régime direct ou indirect du second. Sanscrit : Brahnavit « qui connaU Brahma »; Brahmalôka « le monde de Brahma »; çraddhapûta « purifié par la foi » ; pitrisadriça « semblable à son père » ; nausiha « qui se tient dans le vaisseau ». Grec : monomachos « qui combat seul (contre seul) »; androbrôs, androdokos « qui dévore, qui accueille les hommes », torneutoluraspidopêgos « qui fabrique autour lyres et bouchers », podanipler « bassin pour laver les pieds », podôkês « agile quant aux pieds »; andradelphos, androkapêlos « frère du mari, marchand d'hommes », androprepês « qui sied à l'homme », oikophulax « gardien de la maison », argurônêtos « acheté à prix d'argent », phrenolêptos « pris par l'esprit, (insensé) », akanthoplêx « blessé par une épine » ; hahnêklês « qui nage dans la mer»; nôtophoros « qui porte sur le dos »; aphrogenês « né de l'écume »; deipnoklêiôr « qui invite à un festin ». La plupart des noms propres sanscrits, perses, grecs, sont des composés de dépendance : Hippolutos, Hipparchos, ffippoklès, Hippodamas, « qui déhe le cheval, qui commande aux chevaux, célèbre par ses chevaux, dompteur de chevaux. »
Le latin a fait grand usage de cet artifice : remex, judex, ponlifex, carnifex, aurifex, aurifaber, aurifur, ignivomus, carnivorus, flammiger, opifer, dapifer, haruspex, aiigur, cœlicola, viuricida, herbigradus. De pareils mots sont deux fois précieux; ils nous montrent des racines attributives changées en véritables suffixes, et nous conservent sous leur forme la plus simple des racines ou, des thèmes qui d'ordinaire ne se trouvent plus à l'état indépendant. Si fur, de aiirifur, existe avec son sens de voleur, et faber avec le sens d'ouvrier, il n'en va pas de même pour ex « celui qui pousse », spex « celui qui regarde », dex « celui qui indique, ou qui dit » (syllabe bien effacée dans notre mot juge), pour /ex « celui qui fait ou qui façonne », pour cola « celui qui cultive ou qui habite », pour gur « qui essaye » {au-gur, « qui consulte les oiseaux » (ssc. djush, gr. geuô, got. kiusan « choisir ») — simple d'un verbe inusité gusere, gurere, et du substantif ^-ws^us ; — enfin pour vorus, vomus, gradus, cida, fer,.ger, à l'aide desquels le latin peut former indéfiniment des substantifs et des adjectifs. Le français
I/OUGAMSMK INDO-EUROPÉEN
moderne a calqué un certain nombre de mots de cette classe et manie môme avec une sorte de liberté les sufdxes cole (aarkdle) vome vore, grade, cide, gère et [ère, ignivome^ furrnvore, lar'Lrade, deicide, lamgcre, comfere. Les Germains composent incessamment des termes comme ^"5.^-5.^./.^ « or de doigt (bague) opfer.ihck, « tab e de offrande . ; r^ckter-stûhl « siège de juge .l'kMfackel des hchtes « flambeau céleste de la lumière »; roth-r,.schlafen, où la construction est renversée : « que le sommeil a rougi >, ou bien « qui a dormi rouge ,>. L'allemand et comme lui 1 anglais n'ont qu'à annexer autant de mots qu'ils en peuvent prononcer d'une haleine, et à les flanquer d'un suffixe commun pour en faire des composés, assez analogues aux rébus des Algonkins et des Esquimaux; ils rivalisent ici avec le sanscrit classique, où les composés forment de véritables propositions sans verbe et sans indices grammaticaux.
Parmi les mots dont nous venons de citer quelques-uns, ceux qui nous revenaient à l'esprit, la plupart se transforment aisément en composés possessifs; il suffit de les faire accorder en cas, genre et nombre avec un substantif. La désinence attribue à un sujet quelconque la possession des qualités renfermées dans le compose : mçakeçaçmaçrunakhas « celui qui a ongles, barbe et cheveux courts ». C'est là un moyen d'expression très concis : xanthokomos, xanthothrix « aux cheveux blonds >, ; kunophrôn « âme de chien » • boukephalos « front de bœuf >, ; aellopodês, aellopom « aux pieds de tempête » ; androboulos « qui a la sagesse d'un homme «; aiolomorphos, koriuhaiolos « qui a une forme changeante, un casque aux reflets variés »; heptasiomos « qui a sept bouches, sept portes »• theopuros « animé d'un feu divin >,, iheosophos, iheophilos, theodoros, iheodotos; megathumos « au grand cœur », megakleês « à la grande renommée «; leukopleros « aux ailes blanches «, balhusternos « à la poitrine profonde », tanupeplos « au fin peplum ». Il va sans dire que le premier terme peut être un pronom : svayamprabhas « ayant de l'éclat par soi-même », autodidaklos « instruit par soi-même »; un nom de nombre : tritchakra « à trois roues », tetrakuklos « à quatre roues » (gaul. pelorriium); un adverbe ou une préposition quelconque : tathavidhas « ainsi fait », sadâgaiis « toujours marche ayant, rapide »; aeikarpos, aeipatkési< toujours fertile, toujours souffrant »; amala, abala, abhaya « sans tache, sans force, sans crainte »; apais, apous, aphobos, mioikos « sans enfant, sans pieds, sans crainte, sans maison ». Mais nous retrouverons cette catégorie en traitant des prépositions. Les composés possessifs ne sont pas rares en latin : misencors, bidem, bifrons, bicor-
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por, iripeclorus, multigenus, multiformis, magyianimus, longammus, alipes, longipes, fissipes, anguipes, quadrupes, acupedius,versicolor, pudoricolor, puicricomus, grandiloquus, etc. Quant aux langues germaniques, elles s'en procurent avec une extrême facilité, grâce au suffixe ig, qui équivaut au grec ikos, au sanscrit ka : hocliherztg a qui a le cœur haut », rothhaarig « qui a les cheveux rouges »; jadis on disait hauh-hairls, rolh-haars; et maintenant encore, pour "les appellatifs et les sobriquets, on se passe de suffixes : lang-ohr a longue-oreille » ; dick-kopf u grosse-tête », schwarz-kopf, « têtenoire » (fauvette ou linotte) ; roth-hals « cou-rouge », roth-kehlchen « rouge-gorge ».
On voit, par ce dernier mot, que le français forme encore, sinon des composés, du moins des combinaisons possessives : rougegorge, chauve-souris, rouge-bord, pied-bot, bée-gueule; c'est surtout parmi les noms propres qu'on en relèverait par vingtaines : « Testevuide, Grossetête, Francœur, Longepied, Blanchecotte, Barberousse, Barbaroux, Bonvin, Grandval, Charmolue, Malapert, Mauvoisin », etc. Mais ce ne sont là que des vestiges d'une faculté qui chez nous va s'éteignant. Déjà le latin, quoique riche encore en composés de toute sorte, préférait la dérivation ; là où le grec dira philoguneia, alokhophilos, ihêriomakhos, le latin aura recours à des suffixes : mulierosilas, uxorius, bestiarius. Les langues romanes ont suivi cette pente, d'autant plus volontiers qu'en se défaisant de la déclinaison, elles ont perdu la notion de la racine, du thème et de la désinence.
Il serait injuste pourtant d'omettre une formation originale de substantifs composés, dont le français tire assez bon parti; le premier terme est, en réalité, la troisième personne du singulier de l'indicatif, mais neutralisée pour ainsi dire et jouant le rôle de thème indéclinable : vaurien, fainéant, appui-main, passavant {terme de marine), passe-montagjie, passe-pied, passepoil, passe-temps, passe-droit, chauffe-doux^ chausse-pied, ronge-lard, ronge-maille, pince-maille, vide-gousset, vide-poche, coupe-choux, coupe-jarret, coupe-tête, gâte-sauce, pousse-caillou, couvre-joint, couvre-chef, brise-tout, brise-lames, hache-paille , mêle-touf, songecreux, tire-botte, tourne-vis, tournebroche, tire-balle, tire-bouchon, gratte-papier, porteballe, porte-plume, porte-coton, serre-file, serretête, garde-fou, garde-feu, perce-pierre, perce-neige, rabat-joie, tranche-lard, grippe-sous, essuie-mains, passeport, guide-âne. Si l'on oublie un moment l'origine verbale du premier terme, pour consi dérer l'ordre intérieur de ces composés, on remarquera d'abord qu'ils s'éloignent du type ordinaire, puisque le second terme y est
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régi parle premier ; mais on ne peut dire que celte irrégularité soit une exception; le sanscrit, le zend, le grec surtout ne se gênent aucunement pour renverser l'ordre des termes; vidad-vasu kshayad-vlra, varedai-gaelha « trouvant la richesse tuant les guerriers, faisant prospérer le monde .,, sont construits comme /u.-mo«^ et ùràle-toul. Il suffit d'opposer en grec Philolheos Phdologos, Philolaos, Philodêmos, Borolheos, Nikoslraios poionomos, phugomakhos, pherekarpos, à TheophUos, Theodoros, JMnophilos, nomopoios, sLralonlkos, karpophoros, etc. Le grec use de la composition avec pleine licence; il ne se lasse jamais de varier la forme ou le sens des mots et de se créer des richesses souvent équivoques et superflues. Sa fécondité, à peine égalée par celle de l'allemand, excite plus l'admiration que l'envie, et les avantages de la composition indéflnie n'en pallient point les défauts, qui sont l'ambiguïté des mots et la monotonie du style.
La composition est, dans la période analytique du langage, une survivance dont il ne faut point médire, mais dont il ne faut point abuser. C'est pourquoi nous l'avons rejetée en marge de la grammaire, à la suite du nom et du verbe, comme un artifice complémentaire de la formation des mots.
Je viens maintenant à ces particules dites invariables, conjonctions et prépositions, qui ont présidé, le mot n'est pas trop fort, à Févolution de la grammaire indo-européenne, puisqu'elles lui ont fourni d'abord les cléments formels des déclinaisons et des conjugaisons, puis les nuances du sens, puis les fils de la proposition, les chevilles et tenons qui rattachent les parties du discours, et qu'enfin elles survivent aux combinaisons qu'elles avaient engendrées, et qu'elles ont fini par rendre inutiles.
Elles ont construit et elles ont dissous l'organisme synthétique. Tout en se laissant prendre dans l'engrenage, elles ont gardé leur indépendance et s'en sont servies pour ruiner l'édifice auquel elles avaient collaboré. Que sont en effet ces particules? Rien autre que les racines pronominales et démonstratives, les premières et vagues indications de la parole, qui, à l'aide du geste et de l'intonation, marquèrent les distances, les mouvements, le nombre et l'identité des personnes et des choses non encore spécifiées par l'attribution de qualités diverses.
Nous en avons vu quelques-unes, soit simples, comme n, comme i, sa, ta, ya, ma, ga, bhi, soit agglutinées, comme ana, ima, lava, sva, sma, sga, prendre la valeur de démonstratifs et de pronoms personnels, et s'adjoindre à elles-mêmes en tant que désinences, se décliner; d'autres, encore indéterminées quant au sens, souvent
identiques aux premières quant au son, attendaient un emploi. C'est à celles-ci que les racines attributives empruntèrent ces voyelles d'appui, ces syllabes incorporées qui élargirent et varièrent les formes, fléchissant par exemple gan en gnâ, bhar en bhrâ, man en mnâ, yu en xjnd, ]/ug, yung, tu en lud, tup, iuk, lund, etc. ; munissant peu à peu les racines nues de lettres thématiques et de suffixes intensifs, causatifs, temporels et modaux. A la classe des pronoms et démonstratifs déchues, les noms et les verbes empruntèrent leurs désinences casuelles etpersonnelles. Ce n'est pas tout; les syllabes ou agrégats restés libres, prenant aussi quelques signes casuels rudimentaires, acquirent une signification plus précise de mouvement, de lieu, de distance, de situation relative; ils donnèrent aux adjectifs leurs suffixes de comparaison, et à tous les noms et verbes ces nombreux préfixes qui apportaient encore aux formes comme aux sens de nouveaux moyens de se diversifier : incipere, decipere, concipere, accipere, excipere, praecipere, suscipere, inlercipere [capere); inilium, prodire, proire, adiré, abire, exire, subire, circuire, ambire, ambUio, coire, obire, perire, inlenre {ire). Multipliez par 500 ces dix ou douze variantes et vous jugerez de ce que le vocabulaire et la pensée doivent à la préfixation.
Ne semble-t-il pas que, ainsi postposées et préfixées, les racines pronominales eussent rendu tous les services dont elles étaient capables? que leur existence indépendante eût perdu toute raison d'être? Est-ce que les cas et les personnes ne marquaient pas suffisamment les rapports des mots entre eux? Est-ce que la suffixation et la préfixation n'avaient pas, pour ainsi dire, résorbé les parcelles sonores, comme les corps aimantés attirent et retiennent les poussières ambiantes? Mais non. La force des particules n'était point épuisée. Ni pronoms, ni termes démonstratifs ne périrent; et pas davantage les petits mots. Les syllabes presque dénuées de sens, les explétifs, les enclitiques, continuèrent de s'intercaler dans la proposition, comme pour l'aérer, pour l'assouplir et falléger. On sait à quel point ils abondent dans la langue homérique, dans le grec et le sanscrit classiques, dans l'allemand et l'anglais; le lecteur est fatigué de ces minimes parasites, de ces car, donc, comme, eh! bien, mais, or, de ces prépositions détachées de leur verbe, qui encombrent V Iliade, le Mahabhârata, et les meilleurs écrivains d'outre-Rhin ou d'outre- Manche. Mais l'excès ne condamne pas l'usage; et la persistance des démonstratifs a été la condition même, nous l'indiquions tout à l'heure, du passage des idiomes, à l'état analytique; ce sont eux qui ont recueilli l'héritage des désinences usées, autant dire leur
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propre liérUage, et repris une fonction très simplifiée par leur propre et salutaire travail, celle de relier les divers membres de la phrase, enfin arrachés aux vieilles lisières de la déclinaison Lorsque, dit M. Michel Bréal, « on prend, par exemple les anciennes prépositions de notre famille de langues, on constate à côté d'un remarquable rapport de formes, une notable divergence des significations ». Souvent le même mot se trouve adverbe ou préposition dans une langue, conjonction dans l'autre, ou encore simple préfixe. Apa, apo, ab, af, of ont à peu près le même sensmais a7iti devient und et and. Ali « sur, par-dessus » en sanscrit' devient eti « encore » en grec; c'est notre et latin et roman; got.' aih « mais » ; slave al de nouveau ». Souvent aussi, le sens varie dans la même langue. En sanscrit, api (le grec epi) signifie tantôt « vers, contre », tantôt « aussi », tantôt « quoique ». En latin, cu7n est à la fois conjonction et préposition. Rien de moins étonnant, si l'on se rappelle combien était vague la signification première de ces particules, combien les distinctions, si utilement établies depuis, entre l'adverbe, la préposition, la conjonction, étaient étrangères aux inventeurs inconscients du langage, combien les pronoms que l'on a employés comme relatifs étaient aptes à jouer tous les rôles; enfin que c'est la situation des syllabes indicatives entre des mots déclinés, des sujets et des régimes, des verbes et des substantifs, entre des propositions enchaînées ou opposées, principales ou incidentes, qui a, tôt ou tard, avant et surtout après la séparation des idiomes, déterminé le sort et l'usage de ces auxiliaires inconsistants. Il en existe cependant, et parmi les plus primitifs, dont le sens n'a jamais varié, comme a privatif, comme pra « en avant », et sans doute comme dhva ou dua, origine du nombre deux, du pronom toi, des duplicatifs bis et dis et, tout ensemble, des séparatifs vi en sanscrit et dis en grec. Beaucoup d'autres n'appartiennent pas à ces couches profondes; formes rejetées des déclinaisons pronominales ou nominales, ablatifs, locatifs, datifs sans emploi, ils sont venus grossir la classe des indéchnables. Nous en avons signalé déjà quelques-uns de cette sorte; c'est ainsi que se sont formés la plupart des adverbes et des conjonctions. Naturellement ils ont un sens, celui qu'ils possédaient avant d'être déclassés.
Ainsi, en grec, des mots comme priu pour prion, comme alhu neutre de allos, signifient forcément « auparavant » et « autrement » ou « mais » ; èu, neutre de l'homérique eus, « doux » {vasu « bon » en sanscrit) ne pouvait signifier que « bien »; en latin, hodie, diu, noclu s'entendaient d'eux-mêmes; circum, circa, idcirco,
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ne pouvaient être détachés de circus (sans doute voisin de kuklos, ssc. Ichakra, roue). Mais ce sont là des invariables de seconde et Iroisième formation.
Nous étudierons quelques mots plus anciens et plus obscurs, et nous assisterons, pour ainsi dire, à leur évolution formelle et significative.
Sa, que nous connaissons comme démonstratif et comme origine de la désinence nominative, se préfixe à des adjectifs, comme pour les renforcer, pour indiquer leur relation intime avec le nom auquel ils se rapportent; on dit, en sanscrit, d'une femme mariée, qu'elle est sa-dhava « pourvue d'un époux », par opposition à vidhava « veuve, privée d'époux ». De ce sens, il est facile de passer à celui de « avec ». Sa-kôpa « avec colère », par opposition ka-kôpa « sans colère » ; et à l'idée de caractère commun : sa-varna « de même couleur ou caste »; sa-vajas, de même câge, contemporain »;sa-iidara « du même sein, frère » (latin soc?a/is ?) ; sa-golra a de même élable, de même famille », sarupa, samana « de même forme, de même mesure ». Sa ne se rencontre pas isolément dans ce sens, parce que l'emploi de son homophone, le démonstratif sa, aurait amené de perpétuelles amphibologies; c'est pourquoi on l'a combiné avec d'autres syllabes : ma, ha, par exemple, et l'on a obtenu les prépositions sama (sam) et saha « avec ».
Mais poursuivons notre enquête sur la racine nue. Le zend, qui aspire s initial, va nous servir de transition vers le grec. Deux exemples seulement : ha-zaodha « qui a la même volonté, d'accord avec quelqu'un » ; ha-merena « l'action de mourir ensemble, la bataille ».
En grec, sa doit se prononcer h; et, d'après Hérodien, l'esprit rude existait dans athroos serré, dans a^jas (même sens que le latin cuncti pour conjuncli), mais il a disparu, sauf dans hama et dans homo pour soma « ensemble ». « Hamadnjades : les compagnes sylvestres, les nymphes des bois ». Toute trace du /« = s primitif s'est effacée, mais le sens est resté, dans alok/ios, akoitès, akoilis « compagnon et compagne de lit, époux, épouse » ; adelpheos, adelphos {sanscnl sagarbhja) « du même sein, frère » ; agalakles « qui ont le même lait »; apedos « qui est de niveau, égal »; atalantos « qui a même poids » ; o remplace a dans opatôr « qui a même père », ozux (( qui a même joug », olhrix « qui a même poil, même robe ».
Les formes composées, plus résistantes, présentent plus d'intérêt; elles peuvent rester indépendantes. Sama {ma suffixe du superlatif) est, en sanscrit, adjectif et signifie même; substantif il a le sens de tout; des cas détachés sama, samayâ, saman se traduisent
S'i^O l'orga.msmh indo-européen
par « avec, ensemble, également, entièrement ». En grec homo et homos correspondent lettre pour lettre à samâ, mmas : homophrôn homodelflios, homokoilis, homozux « qui a même pensée, même mère, même couche, même joug »; et les formes indépendantes Iwmou, homê, lumolken, homose, homôs « de même, du même côté vers le même lieu ». Ce mot est célèbre dans rhistoire du christianisme : homoousia, homoiousia, « Le fils et le père sont-ils une seule et même substance? Le fils est-il seulement d'une substance semblable à celle du père? » Que d'encre et" de sang répandus sur cette fine et vraiment utile distinction!
Similis a remplacé sama dans la composition latine; cependant on trouve encore dans Plaute, avec un autre suffixe, similu « en même temps », et, sur une inscription, 5mi/Ms (comparez noc^u et sub/us). On a dit aussi simulis, d'où simul « ensemble », simulare (imiter), simuUas, k côté de simililas. Les inscriptions donnent aussi semul, semol, et Plaute emploie semel dans le sens de « en même temps » {Aululaire, IV, 3, i) : se7nel radebat pedibm lerram et voce crucibat sua « à la fois, le corbeau rasait des pieds la terre et déchirait les oreilles de son croassement ». Semperu tout d'une traite, toujours ». De à /a /bis on a passé à a tout d'une fois, une fois, seulement ». Sim-plex « qui n'a qu'un pli ». De l'idée de similitude! de communauté, on a passé à l'idée de « à peu près, à moitié » :' sami, hemi, semi : hemitheos, semivir, « qui ressemble à un dieu, à un homme, demi-dieu, demi-homme ». Sincipul {semi-caput). Des formes telles que sem et sim nous ramènent au préfixe sanscrit sam, qui est ou l'accusatif de sa, ou l'abréviation de sama : sam-prati, « mamtenant, alors » ; sam-udra, « réunion des eaux, la mer » ; sa?ngam {samgatchati), a aller ensemble, se réunir »;samhitd, « recueil des hymnes»; santchaya, « amas, multitude »; sandhi, « lien, euphonie » ; samaniât, « de toute fin, de, toutes parts »; santanias, « une complète obscurité ». Remarquez que saw joue exactement le rôle de cura latin; celui-ci est au relatif ka, qui, ce que sam est au démonstratif sa.
En zend, ham ou M???, « ensemble » — quelquefois indépendant — est le décalque exact du sanscrit sam. Un rapprochement s'impose entre sam et le grec sun, et malgré certaines difficultés je pense que les deux formes doivent être identifiées. Le s initial en grec ne disparaît pas toujours; il peut d'ailleurs provenir ici d'un t primitif, la racine sa alternant avec ta dans la déclinaison; on peut citer les deux formes lu et su, « tu », Sélèyiè et Hélène, Sellai et Hellènes (les Hellènes de l'Épire se sont appelés Selles), hus et sus, le sanglier; c'est une variante dialectale. Le renforcement