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II. LES EXPLOSIVES

original du grec tektôn « celui qui bâtit, maçon », du latin tectum et tegula « tuile», proches parents du grand dieu védique Tvashtar « l'architecte » ou « le forgeron » ; seulement, ici, le sanscrit a oblitéré la gutturale; il l'a gardée au contraire dans rkchas, en grec arktos, en latin uvsus. Par une confusion qui n'a pas encore été expliquée, rkchas, très voisin du sanscrit arkas « le soleil » (le demidieu grec Arkas, fds de Kallisto, « très belle » nymphe changée en Grande Ourse), rkchas donc désigne Vouj's et la constellation dont Plante a invoqué l'astre caudal, Arclurus « la queue de l'ourse »; un adoucissement de la racine, richi « le sage », est venu s'associer à ce logogriphe; si bien que V ourse et les sept Richis représentent le même groupe de sept étoiles : septem striones ou iriones, les sept bœufs (ou astres) de notre septentrion. De pareilles rencontres, d'ailleurs, ne sont pas rares : le loup, vrka (autre variante probable), doit à son nom grec lukos d'avoir été accolé à Phoibos, à Apollon, le dieu de la lumière.

Nakch « la nuit », vakch « la voix », akch « l'œil », sont dans étroit un rapport avec nox, nuktos, avec vox, grec ops, avec oc de oculus et ophth de ophthalmos.

Kchan, çans, cas; ghan et ghna; dhan et han, en sanscrit tuer, couper; et des formes analogues en zend, Verethra-ha, Verethra-gna « meurtrier de Vritra », suffisent à relier, en grec, kteinô à thanatos, thnèios, thnèskô. Le sanscrit kcha « brûler » ; kchâm, kchama, kchmà, djma, gham, gam, gau « la terre », a pour correspondants : en grec, kaiô brûler; khthôn, khthamalos, khamai, gâia, gâ, gê, de (dans Bêmêtêr « la terre mère ») ; en zend, zâm, zâo, et zem qui est encore le mot persan pour « la terre, le monde » (un prince des Mille et une Nuits porte le nom de Camaralzaman {Tchandrakshanian), la « lune du monde ». En latin, humus, humi, honio, adjugés précédemment à la racine bhu {bhumi, la terre), peuvent aussi bien être rapportés à gham, ghumus, ghumân (le sens reste le même).

Lorsque, par la chute, l'usure, d'un des éléments diphtongués, l'explosive, soit gutturale, soit dentale, soit labiale, resta seule, l'aspiration tint lieu du son perdu, marqua l'effort affaibli du gosier et, pour ainsi dire, l'étonnement de l'homme devant cette consonne simple, pure, nette, enfin dégagée de sa gangue. Ce caractère de l'aspiration nous échappe tout d'abord, parce que diverses langues ont gardé certaines aspirées anciennes à côté des explosives, ou plutôt en ont inventé de nouvelles après coup pour varier leur vocabulaire. Ainsi, le sanscrit, non content d'employer les aspirées douces gh, dh, bh qui semblent toutes antérieures à la séparation de's idiomes, s'est donné une série

l'organisme indo-européen

symétrique d'aspirées fortes; ainsi le zend, après avoir rejeté les aspirées primitives, en a développé de nouvelles avant le V et le H : Ihwam pour tvam, Milhra pour Mitra. Ainsi le grec, le latin môme, et les langues germaniques ont eu recours à des artifices analogues et qui leur appartiennent en propre. Mais si l'on considère que, le plus souvent, les aspirées organiques permutent ou alternent, soit entre elles, soit avec des consonnes pures de même ordre, et que l'usage en est comme abandonné au caprice dialectal, ou même individuel, si l'on remarque," en outre, que le B, la labiale douce, n'existait pas encore, resttiit inclus dans l'aspirée BH, on admettra plus aisément le rôle transitoire que nous sommes tenté d'attribuer aux aspirées. Elles sont intermédiaires entre les groupes consonants et l'émission nette des explosives.

Nous les étudierons dans le grec, où elles font encore figure, et dans le latin, où elles vont s'effaçant et se transformant — comme dans le zend et parfois dans le sanscrit — en spirantes, en continues telles que H eiF.

Le grec remplace l'aspirée douce par l'aspirée forte. Organique: stigh « marcher » : steikhô ; vagh « porter, conduire » : ekhô, okhos « char » ; ligh « lécher » : leikhô ; viigh « arroser « : megha « nuage » ; omikheô, moikhos « adultère, celui qui souille » ; a7igh « étouffer» : ankhô; ghima « hiver, neige [Himalaya « séjour des neiges ») : kheima, kheimôn, khiôn; aghi « serpent » : ekhis; brghu « court », baghu « épais », laghu « léger » : brakhus, pakhus, elakhus; ghansa « oie » : khën.

Passons aux dentales. Organique : dhà « poser » : iithêmi, theios ; dkà « allaiter » : thêsthai, tithënë « nourrice », thëlus « féminin » ; dhvar « porte » : ihura; budh « savoir » : punlhanomai, Puthagoras; dhûma « fumée » : thiiô « sacrifier », thumos « âme »; rudhira « rouge » : eruihros ; dharsh « oser » : tharsos, ihrasus, idh « brûler » : ailhô.

De même pour les labiales; nous connaissons presque toutes ces racines : bha « briller, parler » : phaos, phasis, phëmi; bhar « porter » : pherô, phoros, phratria; bhru « sourcil » : ophrus; ubhau : amphô ; bhu « croître » : pliuô, phiisis; nabhas « nuage >> : nephos, nephelë; grabh : graphô « écrire, graver ».

Quelquefois, surtout pour l'aspirée gutturale, le grec emploie l'explosive douce, egôn à côté de l'organique agham, « moi »; genus « joue », à côté de ghanu ; megas à côté demaghant « grand ». Ce fait prouve que les aspirées grecques n'étaient pas si fortes que l'écriture nous les montre, et que leur affinité véritable est du côté des consonnes douces; c'est ce qui explique leur amollisse-

ment ultérieur en ch, ih, f. Mais il n'est pas douteux qu'avant Alexandre elles ne se prononçassent comme des lettres doubles : k-h, t-h, p-h; elles furent longtemps écrites ainsi. Les Latins, à la bonne époque , transcrivaient khaos par chaos, Akhilleus par Achilles, Orpheus par Orfeus, ou même Pliilippos, JJiphilos, par Pilipos, Bipilos; et pourquoi? précisément parce que le F latin, spirante ou soufflante simple, ne répondait point par le son au P-H des Grecs.

Le latin classique n'a plus d'aspirées véritables; l'aspirée dentale n'y a pas laissé de trace, ou s'y confond avec la labiale ; celleci est représentée, comme nous Talions voir, par F; la gutturale par une demi-sifflante, bientôt neutralisée, ff. Mais le plus souvent c'est l'explosive douce, d, g, b, qui a pris la place de l'aspirée organique. Dare, condere, subdere, rac. dha, credidi {çraddadhami); médius, madhjas; aedes, « foyer, temple, maison », racine idh; ad, adhi; quelquefois un t répond au th : latere {lanthano); d'ailleurs Lêtô = Latone; pati, souffrir, grec épathon; rutilus, sanscrit rudhira. Le gh organique a disparu dans ego, magnus, lingo et Ugurio (lécher), mingo, angor, angustus, anguis « serpent » ; vecsi, vec-twa, gratus {kharis), pinguis (pakhiis), legvis, bregvis ; le bh, dans ambo, nubes, nebula, nimbus, lubet , lubido (angl., love « aimer», de lubh), ibi, ubi,partibus, amabo, amabam, scribere, etc.

Dans le principe, avons-nous dit, H répond à l'aspirée GH, comme dans vehere, hiems, hesternus, heri (de khthes) « hier » ; humi [khamaï); F à BH, comme dans flamma, fera, fui, fuiurus, fabula, fari, fateor, frater. Mais bientôt ce F que les Latins prononçaient d'une façon toute particulière, à ce point qu'un Grec ne pouvait dire correctement Fundanius, ce F que Quintilien et d'autres définissent un souffle, flatus, extrêmement dur, servit, comme ■en osque (méfiai viai, pour m' liae viae), à rendre la dentale aspirée; et l'on peut comparer à adhara, adhamas, inferus, infimus', à [dhûma) thûmos , fûmus ; à thër , fera, à thura, fores ; à érulhros, rufus; à tkës-thai, à thêlus, fe-tus, fe-cundus, fe-lix, fe-mina; à tharsos, farstus, fastus. Puis ce fut le tour de la gutturale : gharma « chaud » fut représenté par formus; kholos « bile » par fel; kheô par fusus, fundere. Enfin la confusion devint complète entre H et F; on écrivit indifféremment filum et hilum , folus et holus « légume », foslis et hostis (allemand gast), faedus et haediis (bouc) ; fordeum et hordeum (orge); farena et harena (sable), faba et haba. Bien plus, on ajouta H où celte lettre n'avait que faire : hauc- ■toritas, haditus, humérus (de ômos, ssc. amsas; on l'omit là où on pouvait l'attendre : nemo pour nehomo,prendere pour pre-Aenc/ere,

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debeo, praebeo pour dehibeo, praehibeo; asla « lance » pour hasia; ircus « bouc » pour hircus, omini pour homini, oc pour hoc; anser pour hanxer (khèn, ganz, goose).

Les lispirées latines sont donc en pleine décomposition; et le sourd travail continue dans les langues romanes, pour aboutir, en espagnol et en bigourdan, à l'abus du ff sifflant : hijo, hablar, hacer, hamhre (faim), hombre, hierro; henno (femme); hun-blanc « fontaine blanche », hourquetle, « fourchette, carrefour » ; et à la perte de l'aspirée en italien : uomo, onorej umore. Le valaque dit hoblu (fabulari), hiliu « fils », heru « fer ». Le portugais a gardé le F.

Ces variations ne sont pas d'ailleurs limitées au groupe latin ; le russe et le polonais diffèrent par l'emploi du th et du /" : Timofeo, Feodor. Même dans Homère on trouve phê?- « le centaure » pour thêr; dans Sapho, poikilophronos pour poikilothronos; en éolien ornichos pour ornilhos (de l'oiseau). Echis et ophis (serpent) sont des doublets d'une même racine. En sanscrit, enfin, on ne l'a pas assez remarqué, les altérations et permutations sont nombreuses; tantôt l'aspiration reste seule : hita pour dhata, ihétos;pa-hi (protège) pour padhi; tantôt elle change de classe : lidhè, <i je lèche », lëdhi « il lèche », à côté de lek-sjasi « il léchera », racine ligh, grec leikhô.

En esquissant les destinées des groupes consonants et des aspirées, il se trouve que nous avons en grande partie retracé l'histoire des explosives pures indo-européennes , qui sont au nombre de cinq : deux gutturales, K et G, assez mal distinguées en Italie, faute de lettres di2"érentes; deux dentales, T et J); une labiale P. Avant de les suivre dans les langues germaniques, — c'est là que leurs métamorphoses sont les plus inattendues — il est bon, pour n'y plus revenir, de récapituler d'une façon toute générale les diverses formes ou causes de l'altération phonétique. Elles procèdent, presque toujours, mais sans rigueur, d'un besoin de simplification et d'adoucissement du son; c'est ce qu'on a nommé la loi du moindre effort. Adjnâpajatu aryah « que le seigneur permette », disaient les brahmanes. Anabedu adjo, murmuraient en prakrit les dames de la cour. Impcratrix, prononçaient les Latins ; les Anglais répondent empress. Ainsi ont procédé toutes les langues de la famille, contractant les mots, supprimant les lettres, tassant les formes.

Nous avons vu quelles modifications avaient apportées à la physionomie du grec la chute ou l'assimilation de s, v, y. 11 faut tenir compte aussi de l'influence réciproque des lettres, qui s'altèrent,

se compensent, s'aspirent, se dévorent les unes les autres. Tantôt c'est un i, un u qui viennent remplacer un n ou un s : eisi, philousi; eimi, oreinos, pour esmi, oresnos; tantôt une dentale qui s'efface : posi pour podsi; sômasi, pour somM-si; tantôt une semi-voyelle qui disparaît sous une consonne redoublée : tettares, hippos ; allas (ssc. anyas), ktennô, kreissôn {kratiôn), elassôn, osse (okje); ou une dentale qui se change en 5 devant une autre dentale : peithtos (pislos); adteon, « ce qu'il faut chanter », asteon.

Ce dernier accident est perpétuel en latin. Rodere « ronger » donne rod-trum « l'instrument qui ronge », rostrum, le bec; claudere, claudtrum d'où claustrum « barrière, cloître »; dans cœlesiis, palusiris, dans potestas, egestas, le thème est coelit, palud, patent, egent. L'assimilation est commune aussi : summus {sup-mus), flamma {flag-ma), sella [sed-la), lapillus [lapidlus], asellus {asin-lus), Stella {ster-la); villa [vic-la « petite habitation »), vanus {vac-nus), puella {puer-la, coralla [coron-la).

Langue éminemment contracte, le latin abrège les diphtongues, abat les finales — nous avons assez insisté sur ces particularités, — et surtout coupe, dans le corps des mots, des lettres et des syllabes : columna (colus « fuseau »), alumnus, Vertumnus ont perdu un e; de même gigno, privi-gnus, mali-gnus. Objurgare, purgare sont pour objungare,purigare, «plaider, purifier »; reirorsum pour retroversum ; costx « les côtes » pour compositœ « celles qui sont placées ensemble »; quinus pour quint-nus; consuetudo, veneficus, œstas, nutrix pour nutri-trix, œstitas, veneni-ficus, consueti-tudo.

Par contre, l'euphonie a introduit dans les mots nombre de lettres adventices : u dans sum, sumus, volumus, oraculum, poc-u-lum, sing-u-laris; AlJsculapius (Asklepias); i dans ar-i-dus, frig-i-dus; e dans hum-e-rus, Num-e-rius {Num-sius); dans ager,niger, teter, 1-uber, etc. ; p dans sumpsi, redemptus.

Même phénomène en grec : andros, ambrotos, pouv aneros, amrotos; un autre, fort commun en grec, la prosthèse d'une voyelle ipnoma, odous, eme, opiums , eikosi (e-vikosi), eruthros, elachus, aster), est étranger au latin classique. C'est seulement à partir du V siècle de notre ère, qu'on trouve sur les inscriptions istatua, ispiritus : Rien de plus famiher aux langues romanes : esprit, esté, escale, estable, espaule (scapula), échelle (scala), estatue, etc. Les exemples ne manqueraient d'ailleurs ni en persan, ni en celtique, ni en slave, ni même en sanscrit védique {ulôka « le monde », iradjali « il règne »).

Il n'est pas rare de voir ainsi reparaître, à dix siècles de distance, de ces modes intermittentes. Telle est la prononciation dite

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■palatale des explosives et des aspirées, si anciennement pratiquée par le zend et le sanscrit, tout à fait inconnue du latin classique, aujourd'hui répandue dans la plupart des idiomes : si bien que nos tch, ch, ç, c, djj : 7'chitcherone, Cicéron, cheval^ cendre, prigione, prison, islituzione, inslUulion, giorno, jour, genre, elc] sont plus rapprochés de l'antique prononciation indo-européenne que du latin Kikero, caballm, kinh, diurnus, genus, d'où provient directement notre vocabulaire italien ou français.

Telles sont quelques-uns des innombrables phénomènes phonétiques qui, joints à l'accentuation diverse, au libre choix des suffixes, des formes grammaticales, des procédés de composition et de dérivation, ont déterminé la direction, la physionomie respectives, le caractère individuel et original de tant de rameaux issus d'un même tronc, de tant de branches nées du même rameau secondaire.

A toutes ces causes de divergence, les langues germaniques ont ajouté une sorte de perversion des sons, lautverschiebung , qui a, pour ainsi dire, chez elles, démarqué, dénaturé, détruit l'empreinte du type commun. Ce n'est pas que la substitution d'une consonne à une autre soit un fait nouveau pour nous; bien au contraire, puisqu'il domine toute la phonétique indo-européenne, puisqu'il a été l'objet même de ces laborieux résumés. Mais il se présente ici avec une régularité qui semblerait l'effet d'un système préconçu, s'il n'était pas d'ordre purement physiologique et involontaire. L'alphabet germanique renferme toutes les consonnes douces, fortes et aspirées que nous connaissons, et l'Allemand les prononce aisément; mais ni l'oreille germanique n'entend, ni le gosier germanique n'émet, le son qui frappe une oreille romane et que prononce une bouche latine. Nous en avons fait l'expérience : une planche blanche est pour l'Allemand une blanche planche ou p flanche planche; un brochet, c'est un projet; pon, bon; danser, tanzer;cœur, gueir. L'habitude est si invétérée qu'elle s'attaque même aux sons fixés par l'écriture ; faisant du V un F, un faou : von, vater; altérant Berlin et Bismarck en « Perlinn » et « Pismarck ». C'est grâce à la régularité de ces transpositions que les linguistes, les Grimm, les Bopp, ont pu remonter sûrement aux racines dont la forme latine ou sanscrite leur était plus familière et formuler des lois, dont la rigueur, il faut le dire, est souvent éludée par le caprice des langues.

Une difficulté tout d'abord se présente : des deux grandes divisions de la famille germanique, bas-allemand, haut-allemand, la première seule obéit entièrement à la loi générale; la seconde y

introduit un amendement partiel, mais si important qu'il est le principal trait de démarcation entre les deux groupes; il a fallu admettre deux degrés, deux étages dans la substitution, et se demander si le second procède du premier, ou si l'un et l'autre se sont formés simultanément et d'une manière indépendante. Or, sauf quelques mots cités et qui semblent prouver que, au premier siècle, la première substitution était accomplie nous ne connaissons pas l'état primitif des idiomes germaniques. Bien que des peuples appartenant sans aucun doute au groupe haut-allemand aient occupé dès le temps de Marius les bouches de l'Elbe et du Wéser, et les bords du Rhin à l'époque de César — les Teutons battus à Aix et à Verceil, les Suèves ou Souabes d'Arioviste refoulés par le conquérant des Gaules, — nous ne savons rien de leurs dialectes; ni Tacite, ni Marc-Aurèle ne nous ont renseigné sur le parler des Chérusques, des Marcomans ou des Quades. L'exemplaire le mieux conservé du germanique ancien est la langue des Gots de Mésie, et date du iv^ siècle. Le gotique est l'ainé des dialectes bas-allemands, qui comprennent : le Scandinave — norrois ou islandais — et danois; suédois, norvégien; le platt deuisch, parlé dans l'Allemagne du Nord entre Cologne, Cassel, Magdebourg et la mer; le vieux anglo-saxon, le frison, le néerlandais et le flamand — ceux-ci intermédiaires entre l'allemand et l'anglais.

Rappelons brièvement les documents les plus anciens laissés par ces langues, qui toutes participent à la première substitution des consonnes (première dans l'ordre chronologique).

Le gotique du iv" siècle nous est connu par la bible d'Ulphilas. Ce personnage, d'origine cappadocienne, né parmi les Gots, de parents chrétiens, vivait de 311 à 381. Évêque et apôtre arien des Gots, il a résidé à Constantinople ; il a su le grec et connu le latin. De sa traduction, il nous reste des fragments d'Evangiles, les Épîtres de Paul, ^es livres d'Esdras et de Néhémie. Le principal manuscrit, de pourpre, à lettres d'argent et d'or, venu du couvent de Bobbio, transporté à Werden au temps de Charlemagne, puis à Prague, puis en Hollande, enfin conservé à Upsal, date du V siècle. On possède encore, en cette langue, éteinte vers le viii'' ou le ix" siècle, deux contrats de vente, un calendrier et des alphabets. Le gotique a été parlé en Italie par Alaric et Théodoric, à Toulouse par Ataulf et Thorismund, à Tolède par les Récarède et les Totila, peut-être à Metz et à Aix par les Francs austrasiens.

Le poème de Beowulf (vn° siècle) et le Éeljand (viii"), attribué à Louis le Débonnaire, nous font connaître la langue de Hengist et Horsa, et celle de Witikind, l'adversaire si vaillant de Gharle-

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magne; langue qui constitue le fond de l'anglais moderne. Enfin les deux Eddas islandaises (xn" et xin'') nous ont gardé le vieux scandidave tel qu'il se parlait en Norvège au ix^ siècle, lorsque le roi Harald Harfagar contraignit à l'émigration ses nobles révoltés contre sa puissance et contre la propagande chrétienne.

L'altération des explosives, dans ce vaste groupe, porte sur les trois ordres de consonnes; elle s'opère par gradation : sauf exceptions, bien entendu. La douce indo-européenne se change en forte; la forte en aspirée; l'aspirée en douce. II ne s'agit donc pas seulement, comme on l'a dit, d'un renforcement, puisque l'aspirée s'affaiblit; c'est une sorte de roulement. Citons quelques exemples parmi les gutturales, qui sont, dans l'alphabet indo-européen G, K, GH.

A gan engendrer {gignere, genus) et à gan, gna « connaître « {gignoskô, gnoscere) se rattachent : kuni, kind (got.) « race, fils », angl.sax. cild, angl, child « enfant », norrois kynd; kan, connaître, anglais know, all. kunst, « le savoir ». A gnà (prononcez djjià « femme », gr, gunè) répond quino, angl. queen, Scandinave ko7ia ; rapprochez les formes masculines bien connues kfmig et king. Genu, gonu donne le got. kniu; gula, kele; gala {gelu, gelidus), kalds « le froid », angl. cold\ gau « la vache », kuh, angl. coîv; gain « aller », kommen, angl. corne; gush « essayer», kiusan; gusl « goût », kustus « épreuve »; gena «joue», scandin. kinn; reg-ere, reg-evi, régula, reiks « royaume » ; varg (ergon), îvaurkjan, angl. work; agros, akr. La douce originelle est devenue forte.

Nous avons déjà rencontré les mots cor, cordis, kardia, çrad (dans le verbe p^ad-dadhàmi). Quelle en sera la forme gotique? évidemment hairto, angl. heart, « le cœur » ; le sanscrit hrd est déjà de l'allemand. Colliim sera hal-z; calamus, halm; canis, hujiths; cornu, haurn, scand. horn ; quis, hvas, hvo, àngl. tvho, tvhat ; kvèta(ssc. çvëla), hvit,white « blanc »; capio, hafjan « prendre »; kluo, hlu : « oreille »,hliuma; hlut « entendu », all. laut « son, lettre »; caput, heafod, angl, head; precari, fraikan; dico, taihan, angl. teach « enseigner » ; pecu, faihu. Kreas, scand. krae « corps mort » ; cutis « peau »,sc. hud. Svakura, got. svaihra; dekem, taihun, angl. ten; centum (gr. he-kalon), angl. hund-red. La forte originelle s'est aspirée en h.

L'aspirée originelle gh est représentée par le grec kh, le latin h; on va la voir remplacée par la douce. Stigh, gr. sleikhô « avançer, marcher », stikhè « file, rang » [distique), est en gotique sleigon ; vagh en got. ga-iuagjan, scandin. ega (cf. le gr. ekhô); ligh, bilaigon, « lécher »; khu (fundere), got. giutan, danois gyder, « je

verse »; khthes, pour ghjas, hesternus, got. geis-ira, ges-tern, angl. yesterdmj; kholos « bile », dan. gaU\ Jchën {hansa), gans, angl. goose. Homo se rencontre sous la forme gotique guman, ail. gam : brautigam, « Thomme des fiançailles » ; hosiis, pour ghostis, devient geist « l'étranger, le revenant ».

Les mêmes faits abondent dans l'ordre des dentales. B : — duo, duplus, tvei, iweifels « douteux », angl. tivo;drus, got. triu, angl. tree; domare, iamjan, scand. tamr « dompter »; deirô « couper » (d'où derma « tranche mince, peau »), icàran; dakru, iaihr « larme », angl. tear; ducere, conduire, tiulian; ssc. daiiias, lat. dentis, got. tunthus, angl. tooth; suadvis, got. siUs. angl. sïf^eeiarf, manger, angl. eat; sedere, sitan, set, sit. — T : — to, tum, tad, got. thata, angl. the, ihat; treis, threis, ihree; tu, got. thu, angl. thou. Teinô « tendre », got. thanjan; tonitj^u, thunder; tennis, angl. thin; tarsh « brûler », tharsjan « avoir soif », angl. thirst ; iauta « ville, peuple », latin totus, got. thiodisc, allem. deutsch; mater, mother. — DH: — dhà « poser », gr. thê, angl. do « faire » ; doms, doom « établissement » : kingsdom « royaume », doomsday book « livre du jour du jugement ». Dhai^s « oser », gr. tharsos, got. ga-daursan; rudh « rouge », angl. red\ thêr, anglo-saxon deor « bête sauvage », ang. deer « daim » ; thura, door, dan. dyr.

Restent les labiales P et BH{B n'étant pas primitif). P : — pater, angl. father; primus, got. fruman, angl. /îr-si; pows, podos, gol. fotus, angl. /"oof, pl. feet; priya « cher », got. frij on, angl. /"nent/; pur, ^re«feu n;pellis, got. /e/ « cuir »; pempe, fimf, fûnf, five; polus, got. filu « nombreux »; pleos, fuUs; super, ufar; pati « maître », got. fath-s. —BH : — bhar, got. bairand; bhràtar, angl. brother; bhu {phuô), ich bin, a. sax. beom, angl. to be; phêgos, fagus, got. boku, dan. bog (hêtre); frangere, fregi « briser», brukjan; ophrus « sourcil », braue ; nephélè, nebl.

Les faits de substitution se présentent, à l'étage gotique, avec une régularité véritable; mais les exceptions, que j'ai pris soin d'écarter, ne laissent pas de jeter quelque ombre sur le tableau. Ainsi, une loi secondaire préserve de toute altération la consonne forte précédée d'un S ou d'une aspirée. Fisks répond à piskis « poisson », à côté de la forme anglaise fish, dont le /i parait plus régulier; c'est ist et non isth, qui répond à. asti, « il est » ; stair-no, et non sthair, à stara « étoile »; skaida, speva, staiga, « je sépare, je crache, je monte », à skindo, spuo, sleichô. Ailleurs, sans que l'exception puisse être convertie en loi, l'aspiration manque à la consonne initiale, ou bien le renforcement de la douce en forte; par exemple, dans band « je liai », budum « nous offrîmes », grêdus « faim », gavi

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« contrée «, grip « prendre » daulhar « fiUe », t^awr « porte », f^aî'Z-s « partie »; et dans le corps des mots fadar « père », fidvor « quatre », slbun « sept » (angl.-sax. scofon), biuga, « je courbe « (rac. Mw^-), s/carfus « ombre » (angl. shadow), slêpa, « je dors », la substitution ne s'est pas opérée. Quelquefois l'anglo-saxon, ou même l'allemand, sont plus réguliers que le gotique. Il ne faut'pas s'étonner de ces hésitations, si communes dans toutes les langues, et qui s'expliqueraient très bien si nous connaissions toutes les circonstances de milieu et de temps qui ont influé sur la prononciation.

On s'accorde généralement à penser que la substitution, dite simple, à laquelle sont restées plus ou moins fidèles les branches, mortes ou vivantes, du rameau bas-allemand, est demeurée commune, jusqu'au vu" ou viue siècle, à toutes les nations germaniques. Vers cette époque, le vieux haut-allemand aurait opéré sur les consonnes bas-allemandes le même travail que le gotique avait accompli sur les consonnes indo-européennes; faisant de la douce gotique — ancienne aspirée — une forte ; de la forte gotique, ancienne douce, une aspirée; enfin de l'aspirée gotique, ancienne forte, une douce. Ou autrement : la douce indo-européenne, d,ff, b devient une aspirée ou sifflante allemande, z{ts), ch ou h,fon pf\ la forte indo-européenne, t, k, une douce, d,g,b; l'aspirée indo-européenne, dh, gli, hh, une forte, t, k, p.

Avant de montrer ce que cette nouvelle progression a de réel et ce qu'elle a de fictif, nous rappellerons les monuments les plus anciens du haut-allemand.

Les Francs, les Souabes, les Alamans, les Austro-Bavarois n'ont pas eu d'Ulphilas; et l'agitation de leur existence aux ve et Yi° siècles ne leur permettait guère de prendre conscience d'eux-mêmes. Pressés et traversés par les Huns et les Slaves, entraînés, parmi les envahisseurs, à travers la Gaule et jusqu'en Espagne, ils n'ont pas formé de véritable État allemand avant le règne du carohngien Louis le Germanique. Seuls les Francs avaient réussi, une première fois, à la fin du v" siècle, à englober la majeure partie de la Gaule dans le domaine de Clovis, bientôt partagé entre ses descendants; mais, trop peu nombreux pour imposer leur langue à des populations qui parlaient depuis quatre siècles le latin vulgaire, ils avaient dû faire rédiger dans l'idiome de leurs sujets leur propre loi salique. Le francique n'était réellement parlé qu'à la cour des rois d'Austrasie. En fait, il n'est rien resté des poèmes antiques dont Tacite avait entendu parler; nul doute cependant que les Francs n'en connussent et n'en récitas-

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sent un grand nombre; et Gharlemagne, qui aimait sa langue maternelle (ou plutôt paternelle, car sa mère était gallo-romaine), entreprit de les faire recueillir. De ce trésor, qui eût été inestimable, il ne s'est conservé qu'un très beau fragment, Hildibrahl et Hadebraht, terrible combat d'un père et d'un fils. C'est, avec un commentaire obscur de la loi salique, le seul texte franc qu'on puisse faire remonter jusqu'au vdi" siècle. Une description de la mer {Merigarto, mer-garten, le Jardiii de la mer), un poème en l'honneur de Louis III vainqueur des Normands, le Ludwigslied, une prière en vers, une vie de Jésus rimée, peuvent être rapportés aux IX" et x° siècles; enfin, d'assez nombreuses traductions en prose d'un moine laborieux, Notker, prolongent jusqu'au xii" siècle la vie du vieux haut-allemand. Le moyen haut-allemand, dialecte des Suèves, fleurit du xii'= au xv% sous la brillante dynastie des Hohenstaufen, les empereurs souabes; c'est la langue du Livre des héros, choix, malheureusement trop restreint, de légendes précieuses, qui content les exploits d'Etzel et de Dietrich de Berne (Attila et Théodoric} et la fameuse bataille de Ravenne où croula l'empire d'Odoacre [Otokar) ; c'est la langue des Nibelungen et de Gudrun — les deux épopées nationales — et des Minnesanger, poètes-chevaliers, habiles imitateurs de nos Chansons de geste. Avec la traduction de la Bible, de Luther, commence la période moderne, celle du nouveau haut-allemand, langue artificielle, composite, empruntée parle grand réformateur au style des chancelleries de l'Allemagne moyenne, notamment de la Saxe, où se trouvent confondus des éléments variés, appartenant soit au souabe haut-allemand, soit au vieux saxon bas-allemand : de là, certains retours à la prononciation gotique.

Au point de vue linguistique, ce qui distingue les diverses phases de l'allemand, c'est d'abord l'assourdissement progressif des voyelles sonores, la perte des u, des a, des o de la désinence, et l'abus des finales en n; c'est, ensuite, l'usage plus ou moins rigoureux de la seconde substitution. « Tous les dialectes du hautallemand, dit M. Hovelacque, ont changé en t, z, d les d, t, th des idiomes germaniques du premier degré. » En cela, ils ont tous été du « rigoureux » haut-allemand. Mais il n'en a pas été de même pour les deux autres ordres de consonnes; une partie seulement des idiomes haut-allemands altérèrent les k et g, les p et b, du premier fonds, de l'étage gotique. Ainsi la substitution gotique s'est maintenue dans kinn (menton, kinnus], kann « je peux », hund « chien », gast « hôte », gebe « je donne » (giba), fange «je prends » [faha), vieh [fmhu) « bétail », binde << je lie »,

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biege « je courbe » {biuga). Au contraire, prachi (éclat) — d'où Berlhe,Al-brPxhi, Dagobert (splendeur du jour), etc. — répond au got. bairhts, a.-sax. beorhl, angl. brighl, ainsi qu'au sanscrit bhrag « briller », flegô, flagro, fulgeo; brèche « je casse », flehe «j'implore », frage « je demande », hange « je pends », Iccke «je lèche », schlafe « je dors », laufe « je cours », b-leibe « je reste » joke « joug », au gotique hrika, fleka, fraihna, haha, laigô, sêpa, hlaupa, af-lifhan,jog; ich pivi s'opposait correctement à ik bin (de bhu « être »); prinnan « brûler » à brinnan; chunnan « connaître » à kunnan; kilih « semblable » à galeiks; mais l'allemand de Luther est revenu à bin, à bretuien, kennen, gleich.

L'évolution dentale seule est complète et persistante. T gotique devient s, tz, sz, ss; twau, zivei; laihun, zehn; to, zu; laihan,zieken; tunthus {dentis), zahn ; fôtus, fuoz ; iarnjan (damagami « dompter »), zamôm; Ha « manger », izzu; tuesdag, zientag; taihr, zehre;vet « sage », weiss, ivissen; sitan [sedere), sitzen. D gotique devient l : to do, tuom «je fais »; day, iag; ga-dars «j'ose », ge-ta?-; rod, redi<. rouge », rot; deer, lier « bête sauvage». Ti? gotique devient d : brother, bruder; mothcr, muder; thou, du; three, drei; thin « mince », dûnn; the, der; that, dass; thorn « épine », dorn\ through, durch; thunar, donar; ihirst « soif», durst; thorpe « village » (trapâ, tribus), dorf.

Nul groupe dans la famille indo-européenne n'a éprouvé de tels accidents, et ne s'est écarté aussi loin — du moins en apparence — du type premier qui fut sa raison d'être ; je dis en apparence, puisqu'il n'est pas de parler aryen plus riche enracines et en éléments antiques. Reviendrai-je sur les causes probables de l'altération germanique? On les a cherchées dans un contact, un mélange ethnique avec les Finnois? Mais il est, comme nous l'avons dit, beaucoup plus simple de constater un de ces phénomènes physiologiques particuliers à chaque race. Les deux substitutions se soutelles produites indépendamment l'une de l'autre? Max Millier tend à le croire. Mais alors comment expliquer la phase commune à la première substitution, et la venue tardive et partielle de la seconde; comment comprendre que celle-ci ait toujours pris cellelà, même en ses défaillances, comme base et point de départ? Voici la racine grabh^ qui devrait donner en gotique krab, en hautallemand chrap ; et le gotique s'en est tenu à greipan, l'allemand h greifen. Le gotique dit fadar là où il devrait dire fathar; l'allemand part de fadar et, changeant la douce en forte, dit vater. Cette remarque, très ingénieuse et très fondée, appartient à M. Michel Bréal.

Ce que l'on peut accorder, c'est que les deux substitutions sont nées d'un même besoin de renforcement, de changement, et que la seconde, étant la conséquence de la première, se serait plus ou moins accomplie dans toutes les langues germaniques si le gotique n'avait pas péri, si les idiomes de la Scandinavie et de l'Angleterre n'avaient pas été appelés de bonne heure à une destinée tout à fait indépendante. On peut du moins l'augurer de deux faits : l'évolution dentale s'est fait sentir dans le hollandais et le flamand, où l'on dit de et non the. En anglais même, c'est à grand peine que l'aspirée dentale douce se maintient ; aujourd'hui la prononciation populaire supprime le th\ I love' em « je les aime »; mais Shakespeare ayant à figurer le son th le rend par d. Lisez dans le Roi Henri V la scène curieuse où une confidente enseigne l'anglais à Catherine de France, fiancée malgré elle au vainqueur d'Azincourt.

« Comment appelez-vous la main? — de hand. — Et les doigts? — de fingres. — Les ongles? — de nails. — Le bras? — de arm. — Et le coude? — de elbow. — Le col? — de neck. — Le menton? — de cMn. — Le pied? la robe? — de foot, de coun. » Suivent des jeux de mots qui indiquent chez la jeune princesse une certaine précocité ; mais nous n'avons ici à retenir qu'un précieux renseignement phonétique.

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