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CHAPITRE II

EMBRYOGÉNIE DU LANGAGE

Le cri, élément significatif du langage. — Le cri animal : cri émotionnel, préludant au verbe et au nom d'état et d'action; cri d'appel, germe des racines démonstratives. — Le cri humain : variété des intonations, allongement, redoublement. — Onomatopée. — Vestiges de l'onomatopée directe.

— L'onomatopée approximative, symbolique ou générique. — Fantaisies onomalopéiques de Platon, de Leibniz, de De Brosses, de Court de Gébelin.

— L'onomatopée défendue par Whitney, rejetée par M. Paul Regnaud. — La métaphore, fondée sur des analogies sommaires, a vicié pour toujours le langage en sa naissance même.

Pour établir la descendance de l'homme, le naturaliste recherche de couche en couche, de dépôt en dépôt, les formes vivantes ou éteintes qui ont pu servir de transition entre les embranchements, les classes, les ordres et les espèces. En dépit de lacunes nombreuses, il parvient à suivre le travail de la sélection et de l'hérédité, la complication croissante des organes et des fonctions, la coordination lente des membres autour d'une corde dorsale protégée par une enveloppe qui s'ossifie en vertèbres, et finalement la concentration de la substance nerveuse et de ses énergies diverses dans un ganghon cérébral où les impressions extérieures viennent se répercuter en idées et en mouvements.

C'est grâce à des procédés analogues que le linguiste remonte, de la phase analytique moderne à l'étage flexionnel, puis à l'agglutination, et au monosyllabisme; et, selon toute vraisemblance, il y a bien là un cycle du langage, une série dont les degrés divers sont encore occupés chacun par un ou plusieurs groupes d'idiomes, ralentis ou hâtés dans leur marche, soit par des circonstances connues, isolement, migrations, mélanges, soit par des aptitudes ou des infériorités ethniques ou nationales, durables ou passagères.

Mais cette classification ne nous mène pas bien loin dans le passé.

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En outre, les quatre grandes catégories où se rangent tous ces idiomes n'impliquent entre eux aucune parenté. C'est le vocabulaire, et non la syntaxe ou la grammaire, qui fait la parenté première. Or les vocabulaires, patrimoine de familles entièrement distinctes, ne peuvent être ramenés à une seule et commune origine, parce qu'ils sont nés d'aptitudes vocales et cérébrales difféi-entes. Ce n'est pas un coup de théâtre, comme la légende de Eabel, qui a dispersé les peuples et les langues.

Chaque arbre linguistique a germé, s'est ramifié à part, dans son aire propre; chaque famille ne peut être étudiée qu'en ellemême; et, dans chacune, nous ignorons complètement les transitions antérieures à la période historique et pour ainsi dire cLCtuelle.

Faut-il donc avouer, avec M. Michel Bréal, que l'origine, non point du langage, mais du sens des mots, est hors de notre portée? Mais ce savant lui-même, si hardi dans sa circonspection, n'a point renoncé à la tâche qu'il déclare impossible; et, depuis Platon jusqu'à Schleicher, à Whitney, à Sleinthal, à Noiré, à Paul Regnaud, à cent autres dont nous aurons à résumer l'opinion, ce problème capital n'a cessé de tourmenter la pensée.

Lorsque l'expérience et l'induction, se prêtant un appui nécessaire, eurent réussi non sans peine à dresser l'arbre généalogique de l'homme, l'anthropologie eut encore une autre bonne fortune. Elle découvrit, dans l'embryogénie, un abrégé, une contre-épreuve rapide des transformations retrouvées ou supposées d'âge en âge. La vie intra-utérine livre aux yeux, aidés xlu microscope, toutes les phases du développement de la cellule, de l'oeuf, du très simple agrégat matériel destiné à revêtir la -dignité humaine, c'est-à-dire à réaliser en peu de mois l'œuvre de mille siècles. Eh bien! il me semble que le langage peut avoir aussi, en quelque sorte, son embryogénie. Non pas que nous puissions assister jamais à la formation d'une langue, mais nous tenons cependant le germe, l'embryon incontestable de la parole : le cîv, qui chez la plupart des animaux supérieurs, chez l'homme même, .existe à l'état isolé, indépendant, et suffit à l'expression de certains sentiments, voire de quelques idées réfléchies, — et qui par conséquent nous apparaît comme l'élément premier du langage le plus fruste.

Dès que l'on a écarté les interventions surnaturelles, dès que l'on considère le langage comme l'œuvre du temps, il est impossible d'en chercher le point de départ et le germe ailleurs que dans la résonance de l'air entre les cordes laryngiques, que dans

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l'émission de cette résonance par les orifices de la bouche et des narines. La production de la voix est d'abord aussi inconsciente, aussi réflexe que tout autre mouvement du corps. Le cri, dans certaines espèces inférieures, et aussi dans le bas âge d'espèces plus relevées, est invariable, comme le vagissement du petit agneau ou de l'enfant qui vient de naître. La langue du crapaud, par exemple, ne possède qu'un seul mot; celle du coucou, de nombre d'animaux sauvages, n'est guère moins pauvre. Et cependant, comme il répond à une impression ou à un besoin quelconque, le son est déjà significatif, puisqu'il éloigne ou attire les êtres qui ont intérêt à se fuir ou à se rapprocher. Le sens, très vague ou plutôt très compréhensif, se précise avec la sensation même dont le cri est le contre-coup; la note unique du crapaud renferme déjà une proposition affirmative ou impérative : «j'aime, j'ai besoin d'aimer, viens! » ou quelque chose de semblable. La répétition, l'allongement, l'abaissement et l'élévation de la voix marquent un premier effort vers l'expression de sentiments plus variés, plus distinctement perçus. Des modulations, plus ou moins incertaines, plus ou moins fixées par l'exercice et l'habitude, à mesure que la conscience s'ébauche, viennent accroître les ressources vocales. Tel vocabulaire comportera quatre ou cinq ou dix variantes du cri de l'espèce, chacune doublée de formes intensives ou atténuées, et déjà susceptibles de combinaisons expressives, comparables à nos termes dérivés et composés; le langage reflète alors, pour ainsi dire, les nuances de la souffrance et de la joie, de la crainte et du désir, la maladie et la santé, la faim, la soif, les changements de température, l'approche du jour et de la nuit. Lucrèce, en son quatrième livre, traduit avec un rare bonheur tous ces bégaiements de l'oiseau, de la vache, du cheval, du chien, où se représentent si clairement les sensations et les affections qui nous sont communes avec la plupart des vivants.

Le cri, chez les animaux, est resté l'expression immédiate d'une émotion actuelle. C'est une remarque assez juste et sur laquelle on insiste volontiers lorsqu'on veut accentuer la ligne de. démarcation entre l'homme et l'animal. Nous croyons plus à propos de chercher quelque amendement à une formule trop absolue. Le langage animal ne franchit-il pas, en plus d'une occasion, les limites où l'on prétend l'enfermer? Tout en étant provoqué par une sensation présente, ne lui arrive-t-il pas de répondre à un souvenir durable, même à une prévision qui peut se réaliser?

Nous ne connaissons pas assez le vocabulaire des anthropoïdes

Lefèvhe. . 2

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pour interpréter sûrement les entretiens, les chœurs nocturnes de certains singes. Mais nous ne pouvons douter que le chien, si habile à distinguer les personnes amies, hostiles ou étrangères, à retenir les noms de ses maîtres, n'adresse à chacun des appels, des bienvenues, des menaces fort intelligibles. Il avertit, il remercie, il interroge, il invite à la chasse ou à la promenade. Dans ses rêves, quand certaines réminiscences font tressaillir les fibres de son cerveau, il gronde au passant qui l'a inquiété; il donne de la voix selon qu'il croit chasser à vue l'oiseau, le lièvre et le loup. Endormi, il fait, dans une faible mesure, ce que fait l'homme éveillé : il spécifie par des sons, qui ne sont que des signes, certaines impressions passées et qui n'ont pas d'objet présent.

Et ce n'est pas seulement la mémoire qui est en jeu dans ce langage embryonnaire, c'est aussi la prévision, donc la réflexion et la volonté. Dès l'origine, le cri émotionnel est déjà un cri d'appel, et compris par ceux qui l'entendent, sinon par celui qui le pousse ; bientôt il s'accommode à des besoins moins aveugles que l'instinct génésique; il est tour à tour un avertissement, un ordre, une convocation, contre le danger, pour la défense, la chasse ou le combat.

Ce qui vient d'être dit sur le caractère et le maniement du cri animal — tel que nous les observons chaque jour encore — s'applique, sans nul doute, au langage de l'anthropoïde qui lentement devenait homme. On peut ajouter, en toute sûreté, que ce cri — à tendance humaine — était plus riche en modulations, plus expressif et nécessairement plus intentionnel que celui de tout autre vivant; et qu'aux artifices — déjà très féconds — du redoublement, de l'allongement, de l'intonation faible ou forte se joignaient les mille efforts de la voix vers l'articulation, vers la consonne encore enfouie dans le brouillard sonore.

On dit avec raison que l'interjection est immuable et stérile; qu'elle est située en deçà du langage; que le langage commence où finit l'interjection. On en juge par ces exclamations communes à tous les peuples : Ah! Hé! Euh! Oh!, etc., qui, en effet, n'ont pas cessé de suffire à l'expression des sentiments qui nous les arrachent, joie, douleur, crainte, désir, doute, et qui nous reportent à l'antique période du langage émotionnel. Mais on n'a pas réfléchi, premièrement, que beaucoup de ces interjections ont pu disparaître, se résorber dans les mots auxquels elles ont servi de racines; en second lieu, que le cri, même chez les animaux, se réfère déjà à des souvenirs et à des raisonnements; et que, chez l'homme, il a dû se plier aux besoins et aux progrès d'un orga-

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nisme plus afTlné, d'un être plus sociable et plus industrieux.

Des sons uns et simples, comme A et I, ont été et peuvent être encore des exclamations. Mais songez au rôle qu'ils ont joué dans nos langues indo-européennes; voyez-les, longs ou brefs, donner naissance à des pronoms et à des verbes, indiquer le mouvement, le lieu, même la privation et la négation. Et que sera-ce si vous les renforcez d'une nasale, d'une spirante, d'une liquide, enfin d'une ou plusieurs consonnes? Les quarante mille monosyllabes qui constituent la langue chinoise ne sont pas formés autrement. C'est là, je le sais, un exemple isolé, mais considérable et probant, de la ductilité, delà variabilité presque infinie du cri humain. Les autres idiomes ont eu recours à des procédés très différents ; ils ne se sont pas préoccupés d'accroître le nombre des cris monosyllabiques, mais bien de les associer et de les combiner.

Cette tendance, qui devait aboutir à la riche expansion des formes grammaticales, s'est manifestée d'abord par l'allongement et le redoublement, si familiers à l'animal, à l'enfant, et dont l'hahitude est si invétérée que nous les employons à tout propos sans nous douter de leur antique influence, aujourd'hui épuisée, sur le développement du langage. Quand nous appuyons sur une syllabe, sur un mot que nous mettons, pour ainsi dire, en vedette, nous usons d'un artifice instinctif, naturel aux enfants et aux sauvages, à tous les peuples dont le vocabulaire est peu développé. Taylor, au tome II de sa Primitive Culture, a rassemblé de nombreux exemples d'allongement, empruntés à toutes les langues de l'Amérique et de l'Océanie, et qui marquent l'éloignement, l'importance, les degrés de comparaison. Les voyelles, les liquides, y sont répétées jusqu'à cinq et six fois. L'allongement, fixé par l'habitude, a produit l'accentuation, si diverse, si difficile à ramener à un même principe; il a fourni à la grammaire des ressources précieuses pour distinguer les genres, les temps et les personnes verbales.

Le redoublement prête aux mêmes remarques. Quand nous disons : Ah! ah! Eh! eh! Oui, oui! Non, non! Hip, bip! Toc, toc! Gaga, Popaul; quand l'enfant dit : papa, maman, tantante, nononcle, fifiUe, ouaoua, toutou, dada, nounou, petit-petit, très-très grand, nous obéissons encore à l'instinct naturel qui portait nos ancêti'es à forcer l'attention par le redoublement du même geste vocal.

Il n'est pas de langue où cet expédient si primitif n'ait laissé des traces que j'appellerai patentes. Que de peuples polynésiens, américains, africains et autres se désignent eux-mêmes ou sont désignés par des syllabes redoublées : Shoshones, Ghichimèques,

l'kvolution linguistiquk

Niain-Niam, Lélèges, Tatars, Berbères, sans compter les nompropres ou communs tels que Unkulukulu chez les Cafres, ïamé haméhachez les Sandwichiens!

Nul ne contestera l'universalité du procédé qui nous a valu de^ mots tels que murmur^ Marmar (antique nom du dieu Mars, contracté en Mamers, Ma-ors, Mavors), barbarus (celui qui bredouille, qui bégaie, qui ne parle pas, alalos), purpura, turtur, pipio, tUiu, débris sporadiques d'une formation qui est encore en pleim vigueur dans une foule de jargons et dialectes contemporains.

Au reste, l'analyse découvre dans nombre de racines, peu à peu différenciées par la forme et par le sens, Tidentilé originelle des deux sons répétés, que le temps a oblitérés et fondus : tantôt l'une ou l'autre de ces syllabes jumelles a perdu ou modifié sa voyelle ou sa consonne; tantôt elles se sont condensées et agglutinées. Aussi la recherche est-elle hasardeuse; mais le fait ne peut laisser aucun doute ; il suffit de comparer entre elles des formes, telles que genus, genui, genitor et gigno, gignomai, gégona; ou bien encore mens, moneo, mania et memini, memoria, mnèmè, memnôn, pour reconnaître dans les secondes le redoublement des racines gen et men qui ont engendré des centaines de dérivés. Toute une classe de verbes, en sanscrit, en grec, en latin, s'est formée ainsi : dadâmi, didômi, dedi, à côté de datum, dôsô, dare. Le système de la conjugaison grecque repose en grande partie sur l'ingénieux emploi de ces variantes, où le redoublement atténué de la syllabe radicale caractérise certains modes et certains temps. C'est ainsi que les stades les plus rudimentaires du langage naissant transparaissent encore dans les combinaisons savantes de la culture la plus raffinée.

Nous en avons dit assez pour établir que le cri, quelque peu assoupli par les ressources vocales de l'homme, a pu largement suffire à l'humble vocabulaire des premiers âges, et qu'il n'existe aucun abîme, aucun fossé infranchissable entre le langage des oiseaux, des chiens, des primates et la parole humaine. Le cri d'appel dont tant d'animaux font usage s'est développé et précisé en commandements, en indications de distances, de nombre, de personnes, de sexe, en termes démonstratifs, retenus et échangés par les membres des sociétés passagères ou durables, horde, famille, tribu, acceptés, modifiés, augmentes, par les groupes voisins. Quant au cri émotionnel, en dépit de son caractère réflexe et mvolontaire, son rôle est peut-être plus important encore. En effet, associé à toutes les sensations et à tous les mouvements qu'elles provoquent, il affirme un état, le passage d'un état à un autre,

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par suite une action et le résultat d'une action. Or tout cela est le propre du verbe. De sorte que, placé entre deux démonstratifs, il leur donne la valeur respective de ce qu'on appellera le sujet et le régime, il forme le lien, le pivot d'une proposition, fort élémentaire assurément, mais où se résume le mécanisme fondamental de la parole. J'emploierai, afin d'être mieux compris, des mots français ou latins; mais il est bien entendu que chacun de ces mots doit être considéré comme une simple émission vocale dénuée de toute désinence. Prenons les démonstratifs les plus neutres possibles : ceci, cela; hoc, id; et intercalons entre eux un cri marquant la souffrance, la joie, la colère, le désir, cri connu et compris de ceux qui l'entendent : « ceci douleur cela; cela joie ou fureur ou désir ceci »; joignez-y les gestes appropriés; et vous traduirez aisément selon les cas : « il ou toi, ou moi souffre, jouit par cela, par ce coup de flèche ou de dent, par cette nourriture ou ce breuvage; cela, lui, toi, frappe ou caresse ou mange ou poursuit ou craint ceci, celui-ci, moi ». Remplacez le démonstratif vague par des noms de personnes ou d'objets et vous aurez, dans ses traits essentiels, le parler nègre et, mieux encore, le langage du Chinois civilisé.

Mais le nom lui-même, au moins une certaine catégorie de noms, ne diffère du verbe que par des désinences très postérieures à la phase primitive, et qui sont restées étrangères au groupe monosyllabique. Ces verbes possibles que nous entrevoyons dans le cri émotionnel renferment des noms en puissance, noms de sensations, d'état, de mouvement et d'action. Cela est si vrai que, dans notre effort pour faire saisir la pensée, encore bien vague, de nos lointains ancêtres, nous avons été obligé d'employer indifféremment les mots « douleur et souffrir, coup et frapper, crainte et craindre » — pour ne pas supposer la racine nue, le thème, qui auraient demandé de longues explications. Prenons cependant un exemple, un seul, emprunté au latin. Dans dol-or et dol-ere (en français « douleur et douloir »), si vous supprimez la terminaison substantive.or et la forme verbale ère, il vous reste la syllabe significative, le cri dol, qui n'est ni verbe ni nom, mais qui est également susceptible de fournir l'un et l'autre.

On s'étonnera peut-être de voir attribuer une origine aussi ancienne à des noms que l'on a coutume d'appeler abstraits; que devient l'opinion reçue et consacrée, que les premiers substantifs ont été des noms d'objets, des noms concrets? Il ne semble pas que celte distinction ait la valeur qu'on lui accorde. La faculté d'abstraction est inséparable de rinteliigence — qui est justement,

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d'après l'élymologic, le choix entre plusieurs faits ou qualités. L. sensation déterminée est déjà une abstraction; et l'émissioi vocale, qui y répond, la distingue et l'abstrait des autres sens'i tions : le langage n'a pas d'autre office. Et comme l'impression su le sujet, ou subjective, précède nécessairement la connaissance de l'objet, ou objective, c'est l'impression subjective qui s'est répercutée d'abord dans la parole naissante. Un progrès dans l'abstraction a pu seul amener le besoin de désigner et de nommer les choses et les êtres extérieurs à l'homme.

L'animal, qui voit et même reconnaît très bien certaines particularités locales, semble rarement analyser les traits, les détails de l'ensemble qui l'a frappé. Son- attention est endormie, ou passagère. Il en fut de même, toute proportion gardée, pour l'homme à peme dégrossi, à peine dégagé de l'animalité. C'est lentement qu'après avoir réussi, tant bien que mal, à exprimer ses émotions propres et ses intentions, il essaya de fixer en sa mémoire, par un signe vocal, l'image flottante des objets dont le contact ou l'approche causait ses sensations et motivait ses volontés. Il se heurtait, d'ailleurs, et tout de suite, à des impossibilités apparentes. Comment faire entrer une forme, une couleur, une odeur, une saveur dans un son? Comment peindre avec la voix? Il l'a fallu, cependant, et l'homme y est arrivé, par degrés, sans y songer^ rendant d'abord, comme un écho approximatif, bruit pour bruit, puis rapportant ce bruit à l'objet ou être bruyant, puis aux choses et aux phénomènes que tel ou tel bruit accompague ou annonce, enfin aux milKers d'idées qu'éveille, en un cerveau de plus en plus riche et actif, la simple mention du signe où se cachent déjà plusieurs séries de métaphores.

L'imitation du cri des animaux et des bruits de la nature a été presque universellement considérée comme la source principale des racines dites attributives, auxquelles se rattache le plus grand nombre des substantifs et des verbes, d'où le nom de onomatopoia, onomatopée, celle qui fait, qui crée les noms. C'est une hypothèse si plausible qu'elle a séduit la plupart des philosophes {onomata mimêmata, dit Aristote) et aussi des hnguistes, tels que Ernest Renan, Whitney, Farrar, Wegdwood.

Max Mùller et M. Paul Regnaud, au nom de la hnguistique indo-européenne, peuvent bien la repousser, le dernier surtout avec une ardente conviction ; mais leurs critiques et leurs réserves ne suppriment pas cependant la tendance bien constatée des enfants et des hommes eux-mêmes à l'onomatopée plus ou moins exacte, et si les mots du genre de cricri, lictac, crac, rran, boum-

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ôoim, ne constituent qu'une partie infinitésimale et stérile de nos vocabulaires, on ne peut nier qu'ils abondent dans une foule de langues qui n'ont pas atteint le stade flexionnel. Bien plus, sans parler de mots comme kukkuta (coq) en sanscrit; en latin, ulul'are, balare, mugire, hinnire, etc., on rencontre dans les langues indo- . européennes des racines, très fécondes en dérivés de toute sorte, . où se révèle encore, malgré toutes les altérations de formes et les < changement de sons, l'onomatopée primitive, mais une onomat topée générique , pour ainsi dire , et qui s'étend à toute une classe de bruits similaires. On comprend ce que ces onomatopées : symboliques ont de vague, de douteux, et nous allons voir dans quelles erreurs elles ont pu entraîner les meilleurs esprits.

La plus ancienne théorie de cette onomatopée, résultant de l'adaptation du son à l'idée, se trouve dans le Crahjle d'è Platon. » « Il me semble voir, dit Socrate, dans la lettre R l'instrument [ propre à l'expression de toute espèce de mouvement. Aussi, l'in- \venteur des noms s'en est-il souvent servi à cette fin; il a d'abord limité le mouvement au moyen de cette lettre dans les mots qui t expriment l'action de couler, tels que rhein, rhoè... I convient à ce cqui est fin, subtil, pénétrant; les sifflantes jo/t, ps,s,z,k tout ce qui ■ soufûe, agite, gonfle; d, t, à ce qui arrête ou lie; / aux choses [lisses, glissantes, luisantes; gl caractérisera ce qui est doux, visaqueux, collant, etc. » Nous avons omis les exemples, parce qu'ils ;Sont empruntés à la langue que parlait Platon et dont il ne souper çonnait aucunement les états antérieurs. Les Stoïciens, à en croire j saint Augustin, avaient pleinement accepté ces fantaisies; ils esti- I maient, comme dira plus tard Court de Gebelin, que la voix a dû •désigner « les objets agréables par des tons agréables, les objets ffâcheux par des tons aigres et rudes «.Ainsi, dans lana, lenis, mel, lia liquide / exprimerait la douceur; dans asper, vêpres, acre, sp, ipr, cr marqueraient la rudesse; a^ura (cuisses), prononcez croîtra, '"donnerait tout à la fois l'impression de la longueur et de la I dureté.

Leibniz, qui fut un des promoteurs de l'étude comparative des langues, n'a pas été plus heureux dans les rapprochements qu'il lapporte à l'appui de la doctrine du Cratyle. M. Paul Regnaud, 'dans son livre si intéressant sur VOrigine du langage, a recueilli lies plus curieux, et nous les citons d'après lui, pour montrer que ini le génie, ni les intentions sérieuses, ni une science réelle né 'mettent à l'abri des aberrations les plus saugrenues. Mais qu'im- I porte? c'est des erreurs d'hier que sortent les vérités d'aujourd'hui. La linguistique a eu ses alchimistes.

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« Comme Socrate, ou plutôt Platon, Leibniz croit que la lettre R a été employée « par l'instinct naturel » de différents peuples, tels que « les anciens Germains, les Celtes, etc. », pour signifier « un mouvement violent et un bruit tel que celui de cette lettre ». « Cela paraît, dit-il, dans rheo, couler; rinnen, rûren {fluere), ruiir, fluxion; Rhenus, Modanus, Eridanus, Rura,, Rhin, Rhône, Eridan, Roër; rauben, rapere, ravir : 7mdi, rota; radere, raser; rauschen, bruire en frottant; rakken, étendre avec violence,

d'où vient que reicJmi est atteindre, qoe rier rick dans le

platt-deutsch ou bas-saxon de Brunswicl< — signifie un long bâton ou perche; que rige, reihe, régula, regere, se rapportent à une longueur ou course droite, et que reck a signifié une chose ou une personne fort étendue et longue, et particulièrement un géant, et puis un homme puissant et riche, comme il paraît dans le reich des Allemands et dans le riche, et n'cco, des demi-Latins. En espagnol, ricos hombres signifie les nobles ou principaux; ce qui fait comprendre en même temps comment les métaphores et les métonymies ont fait passer les mots d'une signification à l'autre, sans qu'on en puisse toujours suivre la piste. » — Cette remarque si juste tombe d'aplomb sur son auteur. De tous les mots cités jusqu'ici, il n'y en a pas quatre qui ne jurent de se trouver ensemble.

Mais poursuivons. La lettre R n'est pas épuisée. Elle indique encore le bruit et le mouvement violent dans riss, rupture, « avec quoi le latin runifo, le grec rhègnumi, le français arracher, l'italien straccio ont de la connexion. Or, comme R implique naturellement un mouvement violent, L en désigne un plus doux. Aussi voyons-nous que les enfants et les autres à qui l'R est trop dur et trop difficile à prononcer, mettent un L à la place et disent, par exemple, mon lévélend pèle. Ce mouvement doux paraît dans leben (vivre) ; laben, conforter, aider à vivre ; lieben, love, aimer [lubere, libido); lind, lenis, Icntus, doux et lent; laufen, glisser promptement, comme l'eau qui coule, labi (labitur uncta vadis abies) ; legen, mettre doucement, d'où liegen, coucher, loge ou laye, un lit, comme un lit de pierre, dans laystein, pierre à couches, ardoise; légère, ich lèse (ramasser ce qu'on a mis, c'est le contraire de mettre); laub, feuille, chose aisée à remuer; lap, Up, labra, lèvres ; lenken, luo, délier, dissoudre ; lien (bas-saxon), fondre, d'où la Leine, rivière du Hanovre qui, venant des montagnes, grossit fort par les neiges fondues. Sans parler d'une infinité d'autres semblables appellations qui prouvent qu'il y a quelque chose de naturel dans l'origine des mots, qui marque un rapport entre les

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choses et les sons et mouvements et organes de la voix. Et c'est encore pour cela que la lettre L, jointe à d'autres noms, en. fait le diminutif chez les Latins, les demi-Latins et les Allemands supérieurs. Cependant (la réserve est heureuse), il ne faut point prétendre que cette raison se puisse remarquer partout, car le lion, le lynx, le loup ne sont rien moins que doux. Mais on peut s'être attaché à un autre accident, qui est la vitesse (lauf), qui les fait • craindre ou qui oblige à la course : comme si celui qui voit venir un tel animal criait aux autres : lauf! (fuyez) ; outre que, par plusieurs accidents et changements, la plupart des mots sont extrêmement altérés et éloignés de leur prononciation et signification originale. » Ici la raison se fait jour à travers tout cet amas de subtilités naïves. (Nouveaux essais sur V entendement, éd. Janet.)

Il ne se peut rien de plus étrange que la généalogie du mot azige, l'œil, pour laquelle Leibniz s'est mis vraiment martel en tête. « A, dit-il, première lettre, suivi d'une petite aspiration, fait AH, et comme c'est une émission de l'air qui fait un son assez clair au commencement, et puis évanouissant, ce son signifie naturellement un petit souffle, spiriium lenem, lorsque A et H ne sont guère forts. C'est de quoi Aô, aura, haugh, halare, haleine, almos, athem, oclem ont eu leur origine. Mais comme l'eau est un fluide aussi, et fait du bruit, il en est venu, ce semble, que A H, rendu plus grossier par le redoublement, c'est-à-dire AH A ou AHHA, a été pris pour l'eau. Les Teutons et autres Celtes, jjour mieux marquer le mouvement, y ont préposé leur W à l'un et à l'autre; c'est pourquoi wehen, luind, vent, marquent le mouvement de l'air, et ivaten, vadum, luater, le mouvement de l'eau ou dans l'eau. Mais pour revenir à AHA (il est temps I) , il paraît être, comme j'ai dit, une manière de racine qui signifie l'eau. » (Notez qu'il n'y a aucune raison de le supposer.) « Les Islandais, qui gardent quelque chose de l'ancien teutonisme scandinavien, en ont diminué l'aspiration en disant aa; d'autres qui disent aken (entendant Aix, Aquas Granni — les Eaux du dieu gaulois Grannus) l'ont augmentée, comme font aussi les Latins dans leur aqua, et les Allemands, en certains endroits, qui disent ach dans les compositions, pour marquer l'eau : Schwartzac/i, eau noire, Biberac/i, eau des castors (dans les vieux titres : Wiseraha, dont les Latins ont fait Visurgis, comme d'IlerocA Ilargus.) D'Açua, Aiguës, Auue, les Français ont enfin fait £au, où il ne reste plus rien de l'origine. Auwe, Auge, chez les Germains, est aujourd'hui un lieu que l'eau inonde souvent, propre aux pâturages, mais plus particulièrement une île...

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Et cela doit avoir eu lieu chez beaucoup de peuples teutoniques et celtiques, car de là est venu que tout ce qui est comme isolé dans une espèce de plaine a clé nommé Auge ou Ourje (oc-ulus). C'est ainsi qu'on appelle des taches d'huile sur l'eau, chez les Allemands; et chez les Espagnols, ojo est un Irou. Mais Aur/e. Oogc, Oculits, Occhio, etc., ont été appliqués plus particulièrement à Vœil, qui fait ce trou isolé éclatant dans le visage, et sans doute le français « œil » en vient aussi, mais l'origine n'en est point rcconnaissable du tout, à moins qu'on n'aille par l'enchaînement que je viens de donner; et il paraît que Vomma et Vopsù des Grecs viennent de la même source. CE ou Oeland est une île chez les Septentrionaux, et il y en a quelque trace dans l'hébreu, où ai est île. M. Bochart a cru que les Phéniciens en avaient tiré le nom donné à la mer J£gée, pleine d'Iles. Augere, augmenter, vient encore à'auue ou auge, c'est-à-dire de l'effusion des eaux; comme Qoken, auken en vieux saxon était « augmenter », et VAugustus, en parlant de l'empereur, était traduit par Ooker. La rivière de Brunswick, qui vient des montagnes du Harz, et par conséquent est fort sujette à des accroissements subits, s'appelle Ocker, et Ouacra autrefois. »

. Un aliéné n'entasserait certes pas plus d'incohérences. Les raisonneurs du xvin" siècle n'en ont pas été frappés. De Brosses, esprit des plus sagaces pourtant, dans son traité de la Formation mécanique des langues, a renchéri sur Leibniz, et Court de Gébelin (dans son Monde primitif) sur le facétieux président. Mais, ce qui est digne de remarque, si leur démonstration est sans nulle valeur, leurs considérations générales, les principes qu'ils proposent sont si pleins de sens, si plausibles, que les véritables Unguistes partisans de l'onomatopée, MM. Renan, Chavée, Burgraft, V. Egger, Whitney, V. Henry, Hermann Paul, les ont à peine modifiés dans l'expression. Quant à l'application, bien qu'une science plus avancée écarte beaucoup de causes d'erreur, les difficultés restent grandes et le plus souvent insurmontables. II est vrai qu'on ne confond plus les langues dérivées avec les langues mères, l'état moderne et l'état ancien des familles d'idiomes, aussi que nul n'ira citer un mot hébreu à propos de termes germaniques ou latins. « Mais, si l'on tient compte de l'immense durée qui nous sépare des premiers cris imitatifs, on ne s'étonnera pas, dit sir J. Lubbock, que les dérivations de mots-racines, vieux de milliers d'années, soient entièrement perdues ou tout au moins ne puissent plus se déterminer avec certitude. » Ajoutons une très fine remarque de M. Michel Bréal : « Si nous croyons parfois

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entendre dans certains sons de nos idiomes une imitation des bruits de la nature, nous devrions nous rappeler que les mêmes bruits dans d'autres langues sont représentés par de tout autres sons, dans lesquels les peuples étrangers croient également sentir des onomatopées : de sorte qu'il serait plus vrai de dire que nous entendons les bruits de la nature à travers les mots auxquels notre oreille est habituée dès l'enfance. » 11 faut donc se tenir fort en garde contre les rapprochements trop précis, trop minutieux, mais reconnaître que le fait même de l'onomatopée, soit directe, soit symbolique, est peu contestable, puisqu'il a laissé des traces même dans les langues dont l'organisme repose sur la dérivation, et qu'il s'observe chaque jour dans le vocabulaire flottant des sauvages — contemporains intellectuels de nos aïeux. Est-ce que, à toute heure, il ne nous arrive pas d'essayer de rendre un bruit, un souvenir, une idée, par un son? M. Hermann Paul (dans ses Principes de linguistique historique) constate qu'il se crée chaque jour, dans les langues, des mots laissant l'impression ou portant l'empreinte de vagues onomatopées, et, s'inspirant de cette règle qu'il faut juger de ce qui s'est passé aux temps pour lesquels les documents nous manquent par ce que nous pouvons observer dans les temps postérieurs, conclut que, ce procédé ayant dû s'exercer de tout temps, « on pourrait lui attribuer l'origine et le développement général du langage ».

Nous n'allons pas si loin. Le cri est l'origine; l'onomatopée est la seconde étape, où le langage rencontre les matériaux que vont élaborer l'association des idées et la métaphore. Nous ne pouvons mieux faire, pour clore le débat, que de nous approprier l'opinion de Whitney (Fie du langage, A" édit., 1892, p. 242). « Si, dit-il, nous tombons d'accord que le désir de la communication est la cause de la production du langage, et que la voix en est le principal agent, il ne sera pas difficile d'établir d'autres points relatifs à la première période de son histoire. Tout ce qui s'offrait de soi-même comme moyen pratique d'arriver à s'entendre était aussitôt mis à profit. La reproduction intentionnelle des cris naturels, reproduction qui avait pour but d'exprimer quelque chose d'analogue aux sensations et aux sentiments qui avaient produit ces cris, a été le commencement du langage. Ceci n'est point l'articulation imitative, l'onomatopée, mais cela y mène et s'en rapproche tellement que la distinction est ici plus théorique que réelle. La reproduction d'un cri est vraiment de la nature de l'onomatopée; elle sert à intimer secondairement ce que le cri a signifié directement. Aussitôt que les hommes eurent acquis la

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conscience du besoin de communication, et qu'ils commencèrent •à s'y essayer, le domaine de l'imitation s'élargit. C'est là le corollaire immédiat du principe que nous venons de poser. L'intelligence mutuelle étant le but, et les sons articulés étant le moyen, les choses audibles seront les premières à être exprimées. Si le moyen eût été autre, les premières choses représentées eussent été autres aussi. Pour nous servir d'un vieil, mais heureux exemple, si nous voulions donner l'idée d'un chien, et que notre instrument fût un pinceau, nous tracerions le portrait de l'animal » (c'est ce qu'ont fait les inventeurs des hiéroglyphes). « Si notre instrument était le geste, nous lâcherions de mimer quelqu'un de ses actes visibles les plus caractéristiques, mordre ou remuer la queue. Si notre instrument était la voix, nous dirions bow ivouw, oua oua » (ainsi ont procédé les Chinois et les Égyptiens à l'égard du chat, qu'ils ont nommé maou). « Voilà l'explication simple de l'importance que l'on doit attribuer à l'onomatopée dans la première période du langage. Le domaine de l'imitation, ajoute Whitney, n'est pas restreint aux sons qui se produisent dans la nature, quoique ceux-ci soient les plus commodes sujets de reproduction. On peut en juger par une revue des mots imitatifs dans 'toutes les langues connues. Il y a des moyens de combiner les sons qui apportent à l'esprit l'idée du mouvement rapide, lent, brusque, etc., par l'oreille aussi bien qu'elle pourrait l'être par la vue; et nous nous rendons très bien compte qu'à l'époque où l'homme cherchait de ce côté des suggestions de mots, il devait se fixer beaucoup plus sur les analogies auxquelles il voulait donner corps que nous ne le faisons aujourd'hui, où nous avons surabondance d'expressions pour rendre toutes les idées. »

Admettons, par exemple, et c'est précisément ce qui s'est produit, que tel ou tel son, a, ou, e, i, telle diphtongue vocale ou ■consonante, jj, ss, ch, br, fr, tr, ps, pf, iv, ait paru rendre un 4)ruit d'ailes, une modulation du vent ou de l'eau, rien n'a été plus facile que d'en tirer mille familles de mots divers, correspondant à des centaines d'objets, de phénomènes, de sensations •et d'idées, oiseau, brise, fleuve, ruisseau, pluie, feuillage, arbre; vol, souffle, âme, fantôme; bruissement, roulement, frémissement, tremblement, frisson, frimas, hiver; fièvre, flamme, chaleur torride, vibration, lumière. Multipliez ces productions divergentes par la variété indéfinie des émissions vocales, et, de la pauvreté du langage primitif, vous serez précipités dans l'embarras des l'ichesses, trouvant vingt noms pour une chose et cent choses auxquelles pourra convenir un seul et même nom, entraînés par

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l'analogie, par une association d'idées fugitive ou durable, à des transports, à des échanges infinis de qualités et de caractères, à passer des objets sonores aux objets colorés ou odorants, desmouvements aux formes, aux images et aux concepts. Car l'intelligence se sera dégrossie, accrue, à mesure que pullulaient les moyens d'expression. Mais elle n'est pas encore de force à coordonner ses richesses ; elle s'abandonne à l'ivresse de la métaphore, (le ces comparaisons sommaires et superficielles que ne peuvent corriger ou contrôler l'observation et l'expérience, encore et pour longtemps imparfaites. La métaphore jette un pont entre les objets et les notions les plus disparates. Elle prend dans son réseau, elle amalgame tout ce qu'elle rencontre, et coud de sesfils enchevêtrés au hasard les images et les pensées. Elle lie et elle confond. Artisan de trouble et d'erreur, elle pétrit le langage et livre à la raison, qui va venir, un instrument souple, maisfaussé dès le début, et pour toujours.

Durant tout ce travail, qu'est devenue l'onomatopée? Elle s'est effacée; son rôle est épuisé, on n'en a plus besoin pour donner aux sons une valeur significative. Voilà pourquoi M. Paul Regnaud la cherche et ne la trouve plus dans nos langues vieilles tout au plusde quatre ou cinq mille ans. C'est que la raison a fait son œuvre à son tour; classant de son mieux les matériaux confus qui lut étaient fournis par la métaphore, elle a fait choix de quelques douzaines de syllabes significatives, et par agglutination, par suffixation, par dérivation, elle en a tiré un vocabulaire renouvelé,, prêt à distribuer tous ses mots dans les catégories de la syntaxeet de la grammaire.

Nous avons été très frappé des vues de M. Regnaud — le savant professeur de Lyon — sur l'origine du langage ; il se rattachecomme nous à la méthode évolutive et transformiste. Nous tenons d'autant plus à faire voir, s'il est possible, que ses critiques si fondées contre les rapprochements aventureux ou non avenus proposés par Platon, Leibniz, De Brosses, Charles Nodier, même Tylor, Lubbock, Wegdwood et Farrar n'atteignent point l'onomatopée considérée comme facteur persistant des langues inférieures, et comme facteur préhistorique et nécessaire des idiomes flexionnels.

« Une chose bien certaine, dit M. Paul Regnaud, c'est que noustrouvons à peine la trace de ces procédés (onomatopéiques) en sanscrit, en grec et en latin, c'est-à-dire dans les langues indoeuropéennes anciennes dont il nous reste une littérature développée. Si l'on ajoute, comme l'a remarqué M. Fick, que plus on.

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romonle vers les origines dans l'examen du vocabulaire des langues en qucsUon, plus les onomatopées deviennent rares, on sera fixé sur la portée qu'il convient d'attrilDuer aux effets primitifs du l'onomatopée. En résumé, l'imitation des sons de la nature, sous toutes ses formes (directes ou symboliques), ne peut être considérée que comme un facteur tardif et sporadique du langage, et c'est certainement d'une autre cause que dépendent en grande partie la naissance et l'extension de ses formes. »

On aura, je pense, remarqué combien cette fin de non-recevoir est peu catégorique, combien elle est, en somme, mesurée et prudente. II n'est guère de linguiste dégagé du surnaturel qui conteste cette autre cause d'où dépendent, en grande partie, la naissance et l'extension du langage. Cette cause est le cri. Et, pour atténuer en passant l'objection qui paraît, sans doute, à M. Regnaud la plus concluante, si l'onomatopée n'a laissé que peu de traces en nos langues classiques, quel rôle y joue donc le cri? le rôle fort restreint, fort stérile, d'exclamation instinctive et réflexe. La raison donnée contre l'onomatopée vaudrait donc tout autant contre le cri, dont nous reconnaissons, avec M. Paul Regnaud, l'antique importance, contre le cri, dont la reproduction par ceux qui l'entendaient fut déjà, comme Whitney le remarque, une imitation, une onomatopée.

Maintenant, les traces de l'onomatopée sont-elles aussi rares que le veut M. Regnaud dans les idiomes indo-européens? Que sont donc ces racines attributives tu, tchid^ stan, brh, skrp, kvan, dak, smr, srp, etc., sortes de clefs auxquelles lui-même, et avec beaucoup de hardiesse, rapporte de nombreuses familles dont ou peut suivre la descendance et les croisements à travers tous les dialectes de nos langues, familles frapper, couper, étendre, crier, creuser, chanter, mordre, glisser, etc?

Prenons le groupe très nombreux représenté en sanscrit par la racine brh [h, r voyelle, h guttural) qui oscille entre les prononciations bahr, brah, breck, brùch et aussi blach — car les liquides R et L permutent constamment. « Cette racine, dit M. Regnaud « signifie crier ou parler, prier, d'une manière générale » (comme dans é?'a/anan, prière; 6m/iman, prêtre, celui qui prie), et aussi, « crier comme l'éléphant » (d'où le latin barrilus). En grec, elle a donné différentes variantes : brach dans l'homérique ebrachon, parler, crier; bruch dans bruchô, rugir; blèch dans blèchaomai, bêler; en anglais, to bark, aboyer. «Nous ne pouvons guère oublier, à cause de la ressemblance, nos mots brailler, braire, bredouiller (si rapprochés par le sens de brahman, prière, litanies). « Si,

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reprend notre auteur, comme le fait lui semble certain, ces diirércntes formes dérivent d'un antécédent unique, on doit en conclure que, loin de désigner le cri de chaque animal par une onomatopée spéciale et directement en rapport avec ce cri, nos ancêtres aryens ont employé à cet effet un terme générique commun, sans relation probable d'origine avec un cri quelconque, qui servait à la fois de nom à la voix de l'homme, à celle de l'éléphant, du lion, du mouton, du chien, etc. » Nous ne serons pas si affirmatif; nous ne dirons pas « on doit », mais « on peut » en conclure que l'antécédent unique des formes ci-dessus était soit une de ces onomatopées génériques, vagues, à peine détachées du cri d'émotion ou d'étonnement, soit une onomatopée jadis spéciale, choisie entre vingt autres qui auraient pu rendre le même service, et généralisée pour les besoins de l'analogie et de la dérivation.

Mais il est temps de nous résumer.

L'animal est en possession déjà de deux éléments significatifs du langage: le cri, spontané, réflexe, de l'émotion et du besoin ; le cri, déjà intentionnel, de l'avertissement, de la menace, de l'appel. De ces deux sortes de cri, l'homme, doué d'un appareil vocal déjà plus riche et de facultés cérébrales moins bornées, l'homme a tiré d'assez nombreuses variantes, au moyen de l'allongement, du redoublement, de l'intonation. Le cri d'appel, gei'me des racines démonstratives, prélude aux noms de nombre, de sexe, de distance; le cri émotionnel, dont nos interjections simples ne sont que les débris, se combinant avec les démonstratifs, prépare les linéaments de la proposition, et figure déjà le verbe et le nom d'état et d'action. L'imitation, soit directe, soit symbolique (nécessairement fort approximative) des bruits de la nature ambiante, l'onomatopée en un mot, fournit les éléments des racines attributives d'oii sortiront les homs d'objets, les verbes spéciaux et leurs dérivés. L'analogie et la métaphore achèvent le vocabulaire en appliquant aux objets du tact, de la vue, de l'odorat et du goût, les qualificatifs dérivés de l'onomatopée. Alors vient la raison qui, écartant la majeure partie de ces richesses incommodes, adopte un plus ou moins grand nombre de sons déjà réduits à un sens vague et générique; puis, par dérivation, suffixation, composition, elle fait découler de ces sonsracines des lignées indéfinies de mots, qui sont entre eux à tous les degrés de parenté, depuis le plus étroit jusqu'au plus douteux, et que la grammaire va distribuer dans les catégories connues sous le nom de parties du discours.

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