‹ Les races et les languesChapitre 8 sur 100 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

I La chronologie et la linguistique. — Les coïncidences de la géographie et de l'histoire avec l'évolution du langage. — Expansion centrale des langues flexionnelles et surtout de la famille indo-européenne. — Retraite des langues agglutinantes sur les confins du monde civilisé. — Le bloc monosyllabique de l'extrême orient : le chinois et son écriture; l'annamite; le siamois; le birman; le tibétain : identité du procédé; différence des vocabulaires.

Dans le voyage que nous allons entreprendre, nous suivrons t évidemment l'ordre de l'évolution : monosyllabisme, agglutina- Ition, flexion, analytisme. Mais cette division, il est bon de le rremarquer, ne saurait se fonder sur les seules données de la chroinologie. La succession, qui a été réelle, entre les quatre degrés '.du langage, nous est sans doute sûrement i-évélée par l'analyse '-•des grammaires, des vocabulaires et des éléments vocaux. Mais (diverses circonstances, l'inégal développement des nations, la [précocité des unes, la lenteur des autres, les migrations, les conquêtes, ont jeté un singulier désordre dans la distribution des lanugues sur le globe, et dans leur histoire. Les unes se sont éteintes «aux lieux oii elles sont nées sans qu'on puisse distinguer leurs lidébris sous les dépôts qui les ont recouvertes; d'autres, emporttécs au loin, se sont répandues à travers le monde, en traînées

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puissantes ou en îlots épars, semblables aux moraines de l'âge glaciaire. Celles-ci végètent dans une éternelle enfance et mourront avant d'avoir grandi ; celles-là, accomplissant le cycle to toi, revivent dans une nombreuse postérité. Si nous consultons les plus vieux monuments écrits ou conservés par la tradition orale, nous ne serons pas étonnés qu'ils n'appartiennent point en général aux plus anciennes formes du langage; et, d'autre part, quelques exemples considérables nous forceront d'admettre que l'infériorité des moyens d'expression n'est pas incompatible avec une véritable culture intellectuelle ou littéraire.

Laissons de côté, pour un moment, cette foule d'idiomes dont nous ne soupçonnions pas l'existence avant la découverte de l'Amérique et de l'Océanie, et bornons-nous à parcourir les annales de l'ancien monde, au moins ce que la science moderne a pu en restituer; et nous verrons quels faibles secours peut en attendre une énumération méthodique. De beaucoup, les plus vieux documents que nous possédions aujourd'hui nous viennent de l'Égypte ; ils remontent à quarante siècles; ils témoignent déjà d'un long emploi du langage, puisqu'ils révèlent, dés le début, un état transitoire entre l'agglutination et la flexion. On a lu, tout récemment, au Sinaï, sur l'entrée d'une mine de turquoises, les hiéroglyphes d'un roi Snéfrou qui se vante d'avoir vaincu les Bédouins de ces montagnes. Or ce roi est antérieur aux grandes pyramides; il fait partie de la 3° dynastie memphite, ce qui nous reporte à quatre mille deux ou trois cents ans environ avant notre ère. M. Bénédite, l'heureux lecteur de ce texte, y voit la plus antique ligne d'écriture qui soit parvenue jusqu'à nous. Les cunéiformes les plus vénérables ne peuvent prétendre à une telle vieillesse; ils semblent postérieurs d'au moins mille années ; mais ils attestent aussi une longue élaboration linguistique. On sait que ces inscriptions qui s'alignent sur le dos des statues, sur des cachets cylindriques ou coniques, enfin sur d'innombrables briques déterrées dans les sables de laChaldée et de l'Assyrie, se réfèrent à deux systèmes, à deux organismes, souvent accolés dans les textes bilingues. La langue des Accads ou des Sumers, anciens habitants et premiers civilisateurs des vallées de l'Euphrate et du Tigre, serait d'ordre agglutinant; l'autre, chaldéenne ou assyrienne, est inflective; c'est la plus ancienne forme connue du langage sémitique. Or les conquérants sémites semblent tout devoir, arts, croyances, idées, à leurs sujets industrieux; ils n'ont que deux supériorités : celle de la fureur guerrière et celle de la langue. Mais les vaniteuses et féroces proclamations des rois exterminateurs, qui appartien-

nent en propre au sémitisme, ont pour nous un peu moins d'intérêt que les divagations magiques, les fragments de cosmogonies, même d'épopées qui, traduits du sumérien en chaldéen, ont meublé tant bien que mal l'esprit un peu nu et étroit des Sémites, et laissé leur trace dans les religions de la Syrie, de la Phénicie et de la Judée. C'est aux mêmes âges, sinon pour les textes écrits, au moins pour le développement de la langue, qu'il faut rapporter l'indoeuropéen, déjà sorti du stade agglutinant, déjà pleinement flexionnel avant la séparation de ses divers dialectes. Car si la recension des Védas, tels qu'ils sont venus jusqu'à nous, est relativement moderne et accommodée à la liturgie brahmanique, la langue demeure plus archaïque que le plus vieux sanscrit, déjà mort au temps d'Alexandre, plus ancienne par conséquent que les idiomes grecs ou latins. Or les Grecs, les Hellènes, étaient établis dans le pays qui porte leur nom quinze ou dix-huit cents ans avant notre ère. 11 est donc certain que l'indo-européen, la langue mère, le type commun dont sept familles de langues ont emporté au loin l'empreinte plus ou moins fidèle, était constitué avec sa grammaire, avec son fonds de mots et d'idées, bien plus de vingt siècles avant J.-C. ; enfin que les tribus qui parlaient cette langue avaient franchi trois étapes, et atteint aux nuances les plus délicates de la flexion, tandis que leurs proches voisins s'étaient arrêtés, qui à la flexion sémitique, qui à l'agglutination, qui au monosyllabisme.

La Chine ne fait pas remonter plus haut son histoire officielle. Encore le Chou-King, qui cite la date de 23S6 ans avant J.-C, a-til été refondu, comme les autre livres sacrés, par Confucius, vers la fin du vi^ siècle. Ainsi les données historiques, sauf en ce qui concerne les langues du nord de l'Afrique orientale, n'aboutiraient qu'à établir la contemporanéité, le synchronisme, en des temps déjà reculés, de ces grandes phases que le linguiste considère comme les degrés successifs de l'évolution.

Toutefois les indices que nous refuse la simple érudition historique, la marche générale de la civilisation peut nous tes fournir. Il est au moins curieux de constater que le rôle joué dans l'histoire par les diverses classes de langues leur assigne précisément le rang qui leur est attribué par la science du langage.

Supposez que vous avez sous les yeux un planisphère; trois grands faits vous frappent tout d'abord : la situation centrale et l'expansion croissante des langues à flexion ; l'isolement et l'immobihté du monosyllabisme, confiné dans son vaste empire, entre les hautes montagnes du Tibet, le désert mongol, les steppes de

Lefèvre. ^

'oO DISTIUBUTION CIÎOGRAPIIIOUE DES LANGUES ET DES RACES

la Mandchourie, les mers de la Chine et de l'Indo-Chine; enfui la retraite des langues agglutinantes vers les extrémités du' monde; elles sont rejetées en marge de la civilisation, dans les régions glacées de la Sibérie, dans les profondeurs de la massive Afrique, dans les îles de la Malaisie et dans les archipels du Pacifique^ dans les parties de l'Amérique ou survivent les débris des races indigènes. Il est facile de voir que leur aire va diminuant de jour en jour. Elles ont occupé l'Inde entière; il ne leur en reste qu'un cinquième, le Dekan dravidien. Elles ont recouvert toute l'Asie depuis l'océan Arctique jusqu'au golfe d'Ormuz; les Sémites et les Eraniens les en ont chassées; peut-être qnt-elle-i dominé dans l'Europe occidentale, s'il est vrai que le basque nous vienne d'anciens habitants de la Gaule, s'il est vrai que la race de la Madeleine et des Eyzies, se retirant avec le renne vers les glaces du nord, soit représentée par les modernes Esquimaux. En Amérique, elles reculent devant les dialectes saxons et novo-latins. Avant un siècle, elles auront disparu de l'Océanie.

Sans doute elles ont tenté de vigoureux retours offensifs avec Attila, Tchinguis et Timour; elles ont échoué plus ou moins vite soit contre le sémitisme, soit contre les langues indo-européennes, même contre le monosyllabisme chinois, et à plusieurs reprises. Les anciens Bulgares de Bélisaire ont été exterminés par les Grecs et les Slaves. Deux exceptions semblent accentuer encore cet universel mouvement de retraite. Au x" siècle, le magyar, un dialecte ouralo-altaïque, a réussi à s'implanter entre le Danube et la Theiss; mais il y demeure enfermé, et, si les Hongrois ont conservé et brillamment appliqué à la poésie et à l'histoire leur langue nationale, ils ne s'en servent que pour exprimer des idées acquises dans leur contact perpétuel avec des idiomes et des peuples européens. Vers la même époque, la diffusion désordonnée de l'Islamisme, ébranlant les hordes pillardes du Turkestan, a déchaîné sur la Perse, l'Asie Mineure, la Syrie, l'Égypte, la Grèce, le furieux tourbillon turc.

On sait quel désarroi cette fatale intrusion a jeté dans la vie politique de l'Occident; quels désastres ont ruiné et ensanglanté Içs plus riches pays du globe, le bassin de la Méditerranée; au prix de quelles défaites, de quels efforts, l'Europe a refréné, contenu cette force aveugle, avec quelles peines infinies l'esprit européen, l'industrie, les arts rentrent dans les régions qui ont été leur berceau. Peu à peu la santé occidentale s'est accommodée de ce corps étranger, désormais presque inoffensif. Mais la race, si croisée qu'elle soit, en dépit de ses vertus natives, mais la

EXPANSION DES LANGUES FLEXIONNELLES bl

langue, malgré ses qualités de correclion et d'harmonie vocalique, demeureront toujours des anomalies au milieu du monde civilisé. Pourquoi? Parce qu'il y a anachronisme, il y a incompatibilité originelle entre un état mental d'un autre âge et un régime intellectuel plus avancé, entre une langue arrêtée au stade agglutinant et des langues qui sont parvenues à l'extrême limite de la période (lexionnelle.

Toute autre a été la destinée des langues inflectives. Le sousgroupe chamitique aujourd'hui représenté par le copte et les langues berbères, -n'a pas, il est vrai, progressé depuis le temps des pharaons; il est resté hésitant entre l'agglutination et la flexion ; le terrain lui a manqué ; pris entre la masse obtuse de la Nigritie et la hardiesse aventureuse des Arabes et des peuples méditerranéens, il végète et s'efface. Mais le sémitisme, dont la force conquérante n'est pas encore épuisée, du moins en Afrique, présente une longue et importante histoire. Ses frontières du nord ont fléchi ; mais il a conservé la Syrie, l'Arabie, l'Égypte et toute la côte africaine. Les peuples qui ont parlé des langues sémitiques, Chaldéens , Assyriens, Phéniciens et Carthaginois, Hébreux, Syriens, Arabes ont tous contribué pour quelque part, souvent considérable, à la civilisation ; ils ont créé des arts, des religions et des sciences; arts dépassés, religions dangereuses, sciences fausses ou incomplètes, mais qui ont remué des idées. Leur influence ne s'est pas seulement étendue sur deux cents millions de Musulmans et de Juifs; elle se fait sentir encore dans le tempérament et l'accent espagnol, bien plus dans le régime intellectuel des peuples christianisés. Les obstacles même, obstacles matériels et moraux que le sémitisme a jetés en travers du développement indo-européen, ne sont pas les moindres preuves de sa force. Enfin, les langues qui en dépendent ont travaillé, avant et avec les idiomes indo-européens, à l'expulsion du groupe agglutinant; elles ont vaincu le sumérien en Chaldée et en Assyrie ; elles ont pénétré le turc et s'attaquent aux jargons du centre africain.

Plus significative encore est la fortune des idiomes européens et des peuples qui les ont ou créés ou adoptés. Elle n'a cessé de grandir depuis le jour où cinq ou six colonnes émigrantes ont quitté les environs de la Caspienne pour faire l'éducation de l'Europe. Ces bandes, qui grossissaient en route, branches d'un vaste éventail, ont déployé leurs divers langages du golfe de Finlande aux derniers rochers des archipels grecs. Les plus favorisées, celles qui atteignirent de bonne heure les lùvages tempérés que baigne la Méditerranée, devinrent les aïeules des nations et des

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civilisations grôco-lalines; le rameau hellénique, rencontrant un sol déjà cultivé, des précurseurs déjà dégrossis par les leçons plus ou moins directes, plus ou moins intermittentes de l'Égypte et de l'Assyrie, fleurit tout d'abord, avec un épanouissement rapide et magnifique, et jamais, croit-on, langue plus souple, plus riche et plus éclatante ne s'est associée à un génie plus fin, plus artiste et plus profond. Les Latins, plus lents, plus tenaces, englués d'ailleurs dans un étrange amalgame de populations qui se trouvaient refoulées et entassées dans cette étroite botte de l'Italie, les Latins, grâce h leur énergie propre et aussi aux infiltrations pénétrantes de la culture hellénique, accomplirent de leur côté la même œuvre de conquête et de progrès ; puis ils englobèrent dans leur empire les Grecs, leurs frères et leurs instituteurs, et les Celtes et les Gaulois — aussi leurs parents proches — , qui, répandus dans les forêts de l'extrême Occident, n'avaient pas su mettre à profit encore les dons heureux de leur âme guerrière, de leur intelligence nette, de leur verve éloquente. Ainsi, les plus précoces de nos aïeux indo-européens s'étaient partagé l'Orient et l'Occident, lorsqu'une pression lointaine, celle des Huns et des Mongols, poussant les Slaves retardataires sur les Germains encore demi-sauvages, fit craquer la frontière du Danube et du Rhin. Quand la terrible invasion se fut arrêtée, quand la main de Charlemagne en eut, pour un moment, protégé d'une barrière les flots apaisés et pour ainsi dire consolidés, on s'aperçut qu'une forte moitié des nouveaux venus étaient assimilés à leurs prédécesseurs, étaient encadrés dans l'ancien monde romain, seulement rajeuni par l'infusion d'un sang nouveau. A leur tour, ceux qui restaient en dehors de l'Occident latinisé, mais, qui pourvus d'un même fonds linguistique et intellectuel, devaient progresser dans le même sens, à leur tour, Germains et Slaves réclamèrent et accrurent leur part légitime dans la direction de l'esprit moderne, et c'est à une race, à une langue germanique, la race anglosaxonne et la langue anglaise, qu'est échu l'honneur d'achever une œuvre commencée — et continuée — par des Novo-Latins, les Portugais, les Espagnols, et les Français. Sans doute, l'expansion, tout à fait extraordinaire, du sang et du parler anglais tient à des causes bien nombreuses; mais il est curieux de la voir coïncider avec un phénomène de l'évolution linguistique : l'anglais, certes aussi vieux — quant aux origines — que le grec, le latin, ou le gotique, — mais troublé au xi" siècle par une invasion considérable de mots français (à ce point que les deux tiers de son vocabulaire procèdent de formes latines ou novo-latines), l'anglais donc

EXPA^fS10N DES LANGUES FLEXIONNELLES î)3

arrive le premier du groupe h la simplification dernière, à l'analytisme; et il se répand, parce qu'il est la plus facile des langues — non à prononcer, hélas! ni à. bien écrire — mais à apprendre oralement et à baragouiner.

11 y aurait ingratitude à oublier les groupes orientaux, Aryas de l'Inde, Éraniens de la Bactriane, de l'Afghanistan, de la Perse et de l'Arménie. Les premiers, par petits clans nomades, mais sédentaires par intermittence, après avoir fort longtemps joué à la petite guerre et aux petites chapelles dans le réseau des affluents de l'Indus, ont descendu la rive gauche de ce grand fleuve. Il semble qu'ils en aient atteint l'embouchure vers le x° siècle. Leurs moeurs, leur régime social, leurs croyances et leur langue se sont propagées et fixées non seulement dans la vallée du Gange, mais dans la vaste épaisseur de l'Hindoustan, et jusqu'en Indo-Chine. La carrière du sanscrit littéraire et des nombreuses langues, mortes et vivantes, qui en sont issues, a été des plus brillantes. Hymnes, épopées interminables, traités religieux, grammaticaux, codes, systèmes philosophiques, légendes fabuleuses, poésie amoureuse et gnomique, drame et comédie sociale, aucun genre ne manque à cette abondante littérature. Entre le i"' et le v^ siècle de notre ère, particulièrement, lorsque l'Inde, maîtresse d'elle-même, et débordant sur Ceylan, sur Java, sur le Cambodge, écoutait les discussions subtiles des brahmanes, des çivaïstes, des bonzes, des philosophes, ou se délassait aux pièces ingénieuses des Kalidasa et des Çudraka, elle tenait véritablement en Asie le même rang et remplissait le même office civilisateur que la Grèce et Rome en Occident. Par malheur, la force numérique des blancs envahisseurs avait toujours été restreinte. Assez vigoureux, assez intelligents pour conquérir un vaste pays, pour asservir des peuples inférieurs, négritos, dravidiens, malais, ils ne purent modifier ces races, leur imprimer au moins une physionomie commune et des aptitudes semblables. A grand peine pouvaient-ils maintenir, à l'aide de prohibitions rigoureuses, la pureté de leur propre sang. Les chocs du dehors firent crouler cet édifice habité par trop d'esclaves et trop peu de maîtres. En dépit d'un fanatisme aveugle et enraciné, les multitudes qui peuplent la grande presqu'île — environ 280 millions d'hommes — ne surent opposer une résistance efficace ni aux Afghans de Mahmoud la Gaznévide, ni aux Mogols — très mélangés — de Timour et de Baber, ni aux bandes perses de Nadir-Shah, ni aux mains tenaces de l'Angleterre; elles gardèrent seulement leurs langues, ce qui est bien, mais aussi leur régime social vicieux, et

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l'inepte religiosité qui s'est incrustée dans le cerveau populaire.

Les Éraniens, dont certaines langues, le zend et l'ancien perse, sont liées au sanscrit par une étroite fraternité, occupaient le double bassin de l'iaxartes et de l'Oxus. Gênés, très probablement, comme l'avaient été les Aryas, par la turbulence des tribus turcomanes, peut-être aussi chassés par la stérilité des terres situées entre la Caspienne et la mer d'Aral, — stérilité due à l'épuisement des eaux des deux fleuves —, les futurs Afghans et Perses descendirent la rive droite de l'indus, ou contournèrent à l'ouest le grand désert d'Arachosic, tandis qu'un autre courant, les Arméniens, peut-être les Parthes, glissant entre la Caspienne et les montagnes, gagnait, vers les sources de l'Euphrate, une région fort mal délimitée et malheureusement condamnée à une instabilité, à un asservissement perpétuels. Il ne faut pas juger de ces antiques Éraniens par nos Persans modernes, aimables et artistes sans doute, possesseurs d'une langue charmante, et d'une séduisante littérature, mais las de leur grandeur passée, dépouillés — en somme — de toute puissance effective, en face de leur vieil ennemi turc et de leurs puissants arrière-petits cousins Slaves et Anglo-Saxons. Non, ces antiques Éraniens étaient décidés et redoutables ; ils pratiquaient — avec trop de minutie — une religion austère qui honorait le travail, l'agriculture et la famille. Au début du v" siècle, ils dominaient l'Asie, depuis le Pendjâb jusqu'à l'ionie, depuis l'Oxus jusqu'à l'océan Indien, ils tenaient la Syrie, l'Égypte ; en Europe, les bouches du Danube et laThrace. Soixante ans leur avaient suffi pour incorporer les Mèdes, abattre l'Assyrie, la Chaldée, et s'installer très fortement sur le Tigre, entre l'Euphrate et le Choaspes; ils avaient renversé la puissance h^dienne, assujetti la Phénicie, ruiné l'ionie, détrôné les pharaons. Ils avaient élevé, sur les ruines et avec les ruines des anciens empires, à langue agglutinante ou sémitique, un prodigieux édifice, fragile autant qu'immense, entassement rapide voué à une dislocation plus rapide encore, et à une chute foudroyante. Efféminés par la soudaine ivresse de la conquête, plus encore par l'incorporation de races épuisées, traînant derrière eux des multitudes de hordes sauvages, dont le bon Héi'odote a décrit les costumes et les armes, lorsque l'impulsion commune à tous les Aryas les précipitait sur l'Occident, ils n'apportaient plus à l'Europe le renfort d'une sève nouvelle. La riche floraison de la jeunesse hellénique faillit être submergée sous un déluge où flottaient confondus les débris d'un monde vieilli et les meutes affolées de peuples enfants. Le premier choc eut lieu en 490. Quelques

milliers d'Athéniens arrêtèrent à Marathon les généraux de Darius. Une seconde invasion plus terrible inonda et saccagea la Thessalie, la Béotie, l'Attique; Athènes périt dans les flammes. La Grèce, à grand'peine ralliée par le danger, écrasa l'Asie sur terre et sur mer, à Salamine, h Platées, à Mycale. Et la muse triomphale d'Eschyle poursuivit Xerxès humilié, jusque dans les bras de ses femmes et de ses eunuques. Ce furent là des heures critiques dans l'histoire. Montesquieu a beau dire : « Peut-on être Persan! » 11 aurait fallu en passer par là, sans le courage et la fortune des Hellènes. Quoi qu'il en soit, les Perses ont eu leur page grandiose ; et s'ils n'ont jamais retrouvé la puissance qu'Alexandre leur arracha, leur valeur guerrière et l'influence de leurs doctrines religieuses se sont plus d'une fois fait sentir à leurs rivaux gréco-romains.

En nous laissant aller à cette esquisse rapide du groupe indoeuropéen, nous avons voulu fixer dans les esprits deux vérités intéressantes : c'est d'abord qu'à ce groupe (quels qu'en soient les divers éléments ethniques), à ce groupe, le seul qui se soit montré jusqu'ici perfectible, appartient depuis plus de trois mille ans la direction de l'humanité ; ensuite, que la supériorité des langues indo-européennes est inséparable du rôle prépondérant assumé par les peuples qui les parlent; que devant elles ont reculé les langues agglutinantes et même les idiomes, déjà flexionnels, des Sémites. Cette succession est donc en parfait accord avec les théories modernes de l'évolution linguistique.

Ici la Chine intervient. Aux sept ou huit cent mihions d'hommes (six cents pour le seul groupe indo-européen) qui parlent des langues flexionnelles, la Chine oppose le bloc immobile et compact du monosyllabisme, suffisant depuis un temps immémorial à cinq cents millions environ d'êtres humains qui se sont élevés par eux-mêmes à un certain degré, parfois éminent, de civihsation. C'est un fait. Il faut le reconnaître et l'expliquer, en montrer les causes et les conséquences.

Les traditions des Chinois nous autorisent à chercher le berceau de leur race sur le revers oriental du grand plateau qui se relie vers le nord aux monts Célestes et à l'Altaï, vers le sud, par le Karakorum, à la chaîne formidable de l'Himalaya. Séparés du monde occidental par ce vaste massif, ignorants et ignorés des peuples auxquels ils tournaient le dos, ils se sont propagés et étendus vers l'Orient, les uns à travers les steppes de Gobi et les épaisses forêts du Chan-si, les autres le long des vallées jumelles du Hoang-ho et du Yang-tse-kiang. Nul doute qu'ils n'aient

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recouvert et refoulé des populations plus antiques dont les restes portent le nom de Miao-tse, crus ou cuits — selon qu'ils ont gardé ou abdique leur indépendance. Au reste, la race est fort métissée; les types du Fou-Kien et de Canton, malgré l'uniformité du costume et de la queue — adoptée seulement il y a 230 ans —, diffèrent notablement de l'homme du centre et du nord. De nombreux royaumes, souvent rivaux, puis reliés par une hiérarchie féodale, finirent par se fondre en un empire immense — le second en étendue après la Russie moderne — sous la main paternelle d'un demi-dieu, fils du ciel, père et mère de ses sujets. Tout cet organisme s'était formé, fixé avant notre ère sans aucune pression extérieure, sans aucune communication avec le reste de l'Asie. Les Chinois avaient inventé pour eux seuls, à leur goût, tous les arts, toutes les industries, tous les procédés agricoles, métallurgiques et céramiques. Il n'y eut jamais de civilisation plus originale, mais aussi plus isolée et plus précoce. Après avoir traversé l'âge de la pierre — dont témoignent encore les mots chi-fao, chitsien, chi-kien, chi-jin, chi-fou, « couteau, pointe, épée, outil, hache de pierre », et l'âge du bronze, puis du fer, ils se sont à jamais figés dans la même morale, la même dévotion aux ancêtres et aux génies. Les siècles ont passé; et ni l'intrusion du bouddhisme et de l'Islam, ni les dévastations mongoles, ni la révolution mandchoue, ni les incursions violentes et victorieuses des modernes, n'ont pu modifier d'une façon appréciable les mœurs et l'esprit de la Chine. Pour un Chinois suffisamment lettré, le monde des Barbares reste couvert d'une brume où se dessinent à peine quelques lignes bientôt effacées ; et quand des bandes lointaines de prêtres ou de soldats viennent lui faire sentir, rudement, l'existence de ce non-moi qui a nom France, Angleterre, Allemagne, il n'y attache pas plus d'importance que le laboureur aux grêles, aux trombes et aux intempéries passagères. A ceux même qui ont visité nos climats, il ne reste de nos civihsations effleurées qu'une impression d'étonnement vague et de défiance certaine.

De même, pour l'Asie occidentale et l'Europe, malgré les anciennes relations commerciales des Sères avec les Romains, malgré les récits des Arabes et de Marco-Polo, en dépit des Lettres édifiantes, des voyages, des guerres et des missions scientifiques, la Chine demeure un bloc confus d'où se détachent un moment à peine, pour retomber dans un oubli indifférent, quelques noms d'empereurs et de philosophes, épars sur un océan de trois et quatre mille années. La soie, le thé, la porcelaine et les émaux

cloisonnés : et nous avons de la Chine tout ce qui importe à l'Occident. Imprimerie, poudre, numération décimale, morale indépendante et mandarinat, nous avons trouvé tout cela nous-mêmes ; la Chine n'a rien à nous apprendre dans le présent; elle ne nous est de rien dans le passé. Elle aurait pu n'exister jamais, sans qu'à un seul moment de sa durée, eût pu se faire jour la conscience d'une lacune, d'un trou, dans la trame de l'histoire et de l'univers. Cet isolement cessera sans doute; mais n'est-il pas la raison d'être évidente de ce qu'on peut nommer le conservatisme chinois? En ce qui concerne la langue, il faut y joindre un obstacle particulier, une écriture presque aussi antique que le monosyllabisme lui-même, qui s'y est adaptée et qui l'a préservé de tout progrès.

« Suivant les traditions, dit M. Vinson, les premiers caractères furent des dessins grossiers d'objets matériels : un rond avec un point au milieu figurait le soleil ; une barre verticale avec deux petits traits obliques indiquait un arbre; et ainsi de suite. Pour exprimer des idées complexes on associa plusieurs de ces caractères; le soleil, joint à la lune, représenta la lumière; femme, main et balai rendirent l'idée de femme mariée; « entendre » fut traduit par « oreille » et « porte »; « suivre », fut rendu par trois images d'homme placées à la file. On prit ensuite certains signes, certains idéogrammes, dont on ne retint que la prononciation. Pê, blanc, uni au signe arbre, prit le sens de cyprès; fà)i associé à « terre, à tertre, à montagne », signifiera « digue ». On a compté 169 de ces signes devenus phonétiques, et dont beaucoup ne s'emploient plus isolés. Les caractères chinois ont souvent des variantes empruntées à une période ancienne, à un système démodé. L'écriture a beaucoup varié en effet depuis la fabuleuse époque, en 2950, où Fou-hi inventa les caractères figuratifs pour remplacer les cordelettes noires anciennement usitées. On a classé ces variations en seize stijles différents. Dans le style ordinaire, les caractères ne rappellent que fort peu les figures, les idéogrammes originels; ils se composent de traits dont le nombre permet un classement artificiel du vocabulaire. Il y a 214 mots types, nommés clés : six d'un trait, vingt-trois de deux traits, et ainsi de suite jusqu'à la 214" clé, qui a dix-sept traits. Encore cette classification varie-t-elle selon les grammairiens. On prétend que tous ces artifices ont permis d'écrire jusqu'à 43 496 mots, tous monosyllabiques ou composés de monosyllabes, dont un tiers environ constitue la langue courante. » Je me suis laissé dire qu'un Chinois instruit ne pouvait se vanter de savoir lire avant l'âge de qua-

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rante ans et plus. Vous pensez quel rôle jouent la calligraphie et le jeu de mots clans la littérature chinoise! Ce qui confond, c'est qu'un pareil système graphique ait séduit les Japonais et les Annamites. Les caractères chinois se placent les uns sous les autres en colonnes verticales, ou s'alignent, au besoin, de droite à gauche J'oubliais de rendre hommage au plus grand lecteur de chinois qui ait jamais existé, à Stanislas Julien, plus habile que le plus habile mandarin.

Il s'en faut que la langue soit aussi elfrayante que l'écriture, mais l'usage seul peut l'enseigner, puisque la mémoire ne peut être aidée par aucun signe grammatical, par aucune dérivation. Pour compléter les indications données dans un précédent chapitre sur le vocabulaire, nous renvoyons à la Linguistique d'Hovelacque et aux articles du Dictionnaire des sciences mithropologiques; et nous passons à quelques renseignements, pour ainsi dire extérieurs.

La langue est loin d'être homogène et uniforme. Non seulement le chinois du lettré n'est pas celui du laboureur, du marinier, de l'artisan ou du marchand, mais chaque région a son dialecte. 11 y a plus de différence entre les parlers provinciaux qu'entre les patois français ; cà ce point, rapporte M. Hovelacque, que les employés du gouvernement, qui arrivent, sans en être natifs, dans le Fou-kien ou dans la province de Canton, ne peuvent avoir affaire à leurs administrés sans interprètes. La langue de Canton est celle du midi; le dialecte de Fou-kien est répandu, un peu plus au nord, sur la côte orientale et dans les îles voisines. Dans les provinces centrales de l'empire, à Pékin, à Nankin, règne lekwanhwa, le dialecte mandarin, qui est à la fois le langage courant d'un vaste pays, mais aussi, pour l'empire entier, la langue officielle et littéraire.

C'est surtout par la phonétique que se séparent les trois dialectes principaux. Le B, le D, le G n'existent que dans la langue du Fou-kien. (Tous ces g prodigués dans les transcriptions, tsong, tsieng, chang, ne figurent qu'une sorte de renforcement nasal de la voyelle.) La langue mandarine ne prononce plus le groupe initial NG; nga, ngé, ngo, ngan ne sonnent plus que a, é, o, an. Le k suivi d'un ^, kia, kio, kiu, resté dur dans le sud, s'est palatalisé en ts dans le nord, tsia, tsio, tsiu. Rien de plus ordinaire que de semblables variations. — Cela dans tous les systèmes de langues.

Nous venons de voir que le g, contrairement à nos transcriptions imparfaites, est inconnu du chinois littéraire : en effet, tout mot y est strictement composé d'une consonne ou spirante initiale

EXPANSION DES LANGUES FLEXIONNELLES o9

et d'une voyelle simple ou nasalisée : la, grand, /m, père, mu, mère ; yuan, éloigné, jin, homme, hiung, aîné; etc. Une seule exception — fort douteuse — h cette règle serait le mot qui signifie deux et « oreilles » : eul, ulh, urh, rh; la voyelle précéderait ici la consonne, mais le son est mixte et difficile à transcrire, c'est un roulement, une sorte d'effort vers la pure liquide Jî que les Chinois ne possèdent pas. Ils sont forcés d'écrire et de prononcer, pour France, Folan-lsi, pour Philibert, par exemple, Phi-U-pe-eul-lo.

Dans les dialectes de Canton et de Fou-kien, les mots brefs peuvent se terminer par une consonne explosive forte, K, T, P. 11 y a, en effet, et dans tous les dialectes, des mots brefs et longs dont la quantité dépend de l'accent ou ton. Ces tons, imaginés pour distinguer les monosyllabes homophones, mais pourvus d'acceptions très diverses, sont au nombre de huit dans le Fou-kien, de cinq dans le dialecte mandarin. A Pékin, on n'en emploie que quatre; trois longs et un bref. Ces tons portent à 1250 environ les 4o0 racines chinoises. On voit que, dans ce système dépourvu de suffixation et de dérivation, le matériel de la langue est des plus pauvres. C'est par des prodiges d'ingéniosité que les Chinois ont pu, sans autre procédé que l'apposition, acquérir 40 000 signes, autant dire 40 000 idées, et accommoder leur médiocre instrument à tous les styles et k tous les genres, philosophie, morale, histoire, poésie, théâtre Mais il nous semble, à nous autres Européens, que cette ingéniosité s'est déployée au grand dommage de la clarté, de la composition raisonnée^ et aussi de l'inspiration. La pensée des Chinois, comme leur art, manque de perspective; ou elle se noie en d'infinis détails qu'elle ne rattache pas a l'ensemble; ou bien, considérant le tout dans une sorte de brouillard, elle cesse de

1. En 1773, l'empereur Kien-long projeta une collection officielle de cent quatre-vingt mille volumes. (Il en paru 78 731 jusqu'en 1818.) Dans le nombre citons les cinq livres dits sacrés, réunis par Confucius : Y-king, attribué au fabuleux Fou-hi ; Chou-king, discours et récits antiques (2000 av. J.-C); Chiking, chants et chansons; Tchoun-Siéou (histoire du vm^ s. av. 3.-C); Li-ki, ou Livre des rites; — le recueil des Sse-chou, œuvres de Confucius, Mencius et leur école; — les Histoires ou Chroniques de Tso-Khieou-Ming, contemporain de Confucius, de Sse-ma-thian, dit l'Hérodote chinois (continué du xv° siècle à 1643), de Han-yu, de Sou-ché, de Tchou-hi ; — cent volumes de Tableaux chronologiques (1767); 264 volumes de géographie (sous les Ming) ; la carte en 104 feuilles (xvin° s.): — le dictionnaire de Kang-hi; — les poésies lyriques de Tou-fou et de Li-Thaï-pé (vm° s.) ; — plus de 200 volumes de drames, ballets, pantomimes, pièces de la dynastie mongole, iao-sse (mystères et drames satiriques), comédies de caractère et d'intrigue. La jurisprudence, l'histoire naturelle, la médecine, l'agriculture, les mathématiques, la technologie, sont aussi représentées dans la littérature chinoise. Les romans et nouvelles y sont innombrables.

CO niSTRIBUTION GIÎOCRAPIIIQUE DKS LANGUES ET DES RACES

concevoir les réalités; elle est donc ou tristement plate, diffuse et terre à terre, ou incohérente et bizarre. Les chroniques sont interminables; les énumérations sont incongrues; le souffle poétique est court, et la forme maniérée jusqu'à la contorsion. Quant à la science, elle est inaccessible, non pas à l'esprit des Chinois, certes, mais à leur langue et à leur écriture, auxquelles ils ne peuvent renoncer sans perdre tout leur passé.

Le domaine de la langue chinoise est limité au nord par le coréen, le mandchou, le mongol, langues agglutinantes; au sud, il descend le long de la côte indo-chinoise, dans les comptoirs commerciaux, où le malais tend à prévaloir.

Pour être le type du monosyllabisme, le chinois n'en est pas l'unique exemplaire; l'annamite, le siamois, le birman et le tibétain doivent y être rapportés; les pays où se parlent ces langues sont, d'ailleurs, des appendices ou des annexes de l'empire chinois auquel ils ont été plusieurs fois soumis ou reliés par des relations de vassalité; ils font partie de cet immense morceau de l'Asie, incliné vert l'Orient, qui tourne le dos au reste de l'humanité, seul lieu du monde où pût se conserver et grandir ce fossile du langage. 11 fallait que ce monosyllabisme héréditaire fût bien fort pour résister à des influences et à des conquêtes dont la Chine est restée indemne, mais qui n'ont pas manqué au Tibet et à rindo-Chine. Les missionnaires bouddhistes ont établi leur secte -principale au Tibet, ils y régnent depuis près de vingt siècles; les Aryas de l'Inde ont fondé au Cambodge, durant le moyen âge, un royaume florissant, une brillante civilisation dont nous admirons aujourd'hui les ruines à Ang-Kor-Wat, et dont nos savants, Bergaigne entre autres, relèvent et traduisent les inscriptions sanscrites ou pâlies. Mais en vain; le vieux moule cérébral a vaincu, et avec lui la vieille forme du langage. Tibétains et Indo-Chinois •n'ont gardé de leurs civilisateurs passagers que le pire cadeau, xnie religion dépressive et radoteuse.

L'annamite, langue de l'Indo-Chine orientale et du Tonkin, a fait au vocabulaire chinois du sud des emprunts considérables; et son écriture, figurative, idéographique, bien que sensiblement modifiée et accrue, est d'origine chinoise. Les procédés syntaxiques sont ceux qu'emploie le chinois. L'adjonction des termes mâle, femelle, tous, foule, à une racine principale, en indique le genre et nombre. L'adjectif suit le substantif (qu'il précède en chinois); divers termes qui répondent à l'idée de distance, éloi- :gnement, proximité, doute, donnent aux racines la valeur de verbe, et les nuances de temps et de mode. Six tons, aigu, inter-

I rogalif, ascendant, descendant, grave, égal, servent, comme en chinois, à différencier des mots dont le son serait absolument 1&

i même, bien que le sens en soit différent. Ces emprunts et cette identité formelle ne touchent en rien à l'originalité de l'annamite; le vocabulaire, les syllabes-mots qui appartiennent en propre à

.cette langue, sont purement annamites, nullement chinois.

Le siamois ou thaï (nord et côte occidentale du golfe de Siam)-

■ est séparé de l'annamite par le cambodgien ou kmer, difficile , encore à classer. Le siamois possède une phonétique riche en aspiirées et en sifflantes, une écriture d'origine indienne, mais tous les

■ caractères du monosyllabisme, usage des tons (au nombre de 4), ; absence de grammaire, apposition et ordre syntaxique. La langue ides Birmans, mramma, marama, ba-ma, ou bar-mâ, prête aux 1 mêmes remarques; sa phonétique est plus pauvre, ses tons moins 'variés. L'empire birman, que les Anglais ont allégé de quatre [provinces : Arakan, Martaban, Ténassérim et Pégou, renferme une t foule de populations dont l'origine est des plus incertaines, métis i d'Hindous et deDravidiens noirs, de Malais et de Négritos, de Monigoloïdes et de Miao ou Mois, Ralihaïn, Talaïn, Karèns, Khyens,. Tavaï, Yaàou. Ces groupes confinent au nord aux gens du Yunnam,. ;au sud aux Siamois ou Thaï, à l'est enfin à tous ces demi-sauvagesidu Mè-Kong (Mère des eaux), Laotiens, Stiengs, Kouïs, Giraïs,. IKharaïs, que Mouhot, de Lagrée, Garnier ont visités et décrits. Ceïsontles débris du Cambodge antique, pays des Kams, Kammers, iKmers, si docile d'abord, si indifférent ensuite à la civilisation hin- I doue. Ces lointains et intéressants pays sont devenus, bon gré mal ;gré, des champs d'exploration ouverts à nos anthropologistes et à.

! nos philologues. La linguistique proprement dite (ou étude des [procédés et des organismes) en tirera peu de chose.

Le tibétain, dont nous avons peu à dire, doit à l'Inde son calphabet et sa riche et précieuse littérature, toute constituée par cdes traductions de livres bouddhiques (dont l'original est quelcquefois perdu). Ses expédients casuels et verbaux sont, encore et ttoujours, la place respective des mots et l'adjonction de racines wides aux racines pleines : m, bouc, ma, femelle, ra-ma, chèvre^ ILes désinences qu'on a cru découvrir en tibétain ne sont pas plus isoudées au mot que toute autre racine dépouillée en partie de son ssens premier et convertie en particule. Si l'on se décide à écrire lune syntaxe comparée des langues isolantes, les nombres et lesjgenres, les cas et les personnes, les modes et les temps sont desttermes qu'il faudra oublier.

Après avoir établi que la chronologie ne remonte nulle pari

02 DISTIIIBUTION GliOGHAPHIQUE DES LANGUES ET DES RACES

cassez haut pour servir de base à une histoire du langage, nous avons montré toutefois que l'élimination progressive des langues agglutinantes par les langues nexionnelles, et surtout l'expansion toujours croissante des idiomes indo-européens de plus en plus analytiques, s'accordent aisément avec les découvertes de l'analyse linguistique. Seul, un énorme bloc fossile se tient à l'écart, en dehors du mouvement qui a déposé pour ainsi dire les diverses couches linguistiques; le monosyllabisme chinois, annamite, siamois, tibétain, émerge du fond du passé. Nous avons exposé les causes, toutes géographiques, de sa durée, et fait ressortir les conséquences de son isolement : labeur inutile, complication de l'écriture, paralysie des hautes facultés cérébrales, incohérence et minutie de la pensée. Nous avons constaté la part, presque nulle, qui revient à des peuples, fort bien doués pourtant, dans l'histoire du monde et de la civilisation.

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