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CHAPITRE II

LES IDIOMES AGGLUTINANTS DE l'aSIE SEPTENTRIONALE

Langues de la Corée et du Japon; éléments ethniques de la nation coréenne et du peuple japonais. — Groupe liyperboréen : Aïnos, GhiliaUs, Kanitchadales, Tchouktches, Youkaghirs. — Famille ouralo-altaïque : 1° Groupe samoyède; 2° Groupe tongouse-mandchou ; 3° Groupe bouriate-mongol-kalmouk; 4" Groupe turc (Yakoutes, Kirghises, Nogaïs, Ouïgours, Osmanlis) ; 5° Groupe ougro-finnois(Votiaks,Mordvines, Tchérémisses, Suomis; Vogouls, Ostiaques, Magyars); traits communs aux cinq classes altaïques. — L'harmonie vocalique.

Pour passer du monosyllabisme à l'agglutination, nous n'avons pas à franchir de grandes distances. Et je ne parle pas seulement de distances territoriales; j'entends qu'entre ces deux phases, ces deux organismes linguistiques, il existe des transitions insensibles, puisque l'un commence où l'autre finit,

La ligne de démarcation est si ténue que certains linguistes éminents, Max Mûller entre autres, hésitent h classer parmi les langues isolantes le siamois et le tibétain. On peut même dire que le monosyllabisme absolu n'existe pas. La plupart des mots chinois ne sont-ils pas constitués par deux et trois syllabes? Ne rencontre-t-on pas, dans le groupe tongouse notamment, des dialectes agglutinants si frustes que leur grammaire ne connaît pas encore les désinences nominales ou verbales? Il a bien fallu s'arrêter à une différence, positive et certaine, que j'ai indiquée déjà, mais sur laquelle je dois insister, parce que, minime en apparence, elle est cependant le point de départ et le trait général de tout le système agglutinant : ce caractère est l'altération et l'atrophie progressive des racines subordonnées.

Les syllabes que les Chinois appellent vides et qu'ils opposent aux syllabes pleines perdent en partie leur énergie significative, mais elles gardent leur forme; en elles le sens s'oblitère, le son demeure invariable. Il en résulte qu'elles ne peuvent, ni former des terminaisons, ni servir de lien entre un radical et des suffixes

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personnels ou casuels. Les mots, même polysyllabes, restent donc stériles et ne peuvent donner naissance à la dérivation; d'aucun mot chinois ou annamite ou birman, l'on ne peut tirer des séries de verbes, de noms, d'adjectifs remontant à une racine commune.

Dans l'ordre agglutinant, la syllabe qui joue le rôle de racine pleine, principale ou centrale, reste seule immuable; les racines accessoires, qui renforcent ou nuancent la signification de la syllabe pleine, sont altérables dans leur forme, dans leur son, autant que dans leur sens premier. Tantôt atrophiées par leur union plus intime avec la racine — car elles perdent ce nom et le changent pour celui de suffixe — ; tantôt atteintes dans leur consonne initiale ou dans leur voyelle par l'influence de la racine, elles fournissent un certain nombre de signes respectivement applicables aux diverses parties du discours ; ou bien elles forment avec la racine des agrégats insolubles, des radicaux ou thèmes, susceptibles à leur tour de s'adjoindre de nouveaux suffixes, et d'engendrer un plus ou moins grand nombre de termes dérivés.

Ainsi monosyllabisme et agglutination ont en commun l'inaltérabilité de la syllabe ou racine pleine et l'altération du sens de la syllabe accessoire ou vide; à l'agglutination seule appartient l'altération formelle de la racine subordonnée. Les langues flexionnelles y ajouteront l'altération de la syllabe radicale. De classe à classe, il n'y a qu'un pas, si étroit que certains peuples l'ont franchi sans y songer, si imperceptible que d'autres n'ont jamais songé à le franchir, si décisif pourtant qu'il sépare nettement les trois étapes du langage; il est, croyons-nous, sans exemple que les langues reculent vers le stade qu'elles ont dépassé; et il est rare qu'elles abandonnent celui où l'habitude et la littérature les ont fixées.

La Chine est proche voisine et même souveraine officielle des Mandchoux et des Mongols orientaux; elle a été conquise et asservie par ceux-ci comme par ceux-là; mais elle ne leur a rien emprunté de leurs idiomes agglutinants, si pauvres soient-ils, et son influence organique est restée presque nulle, malgré l'ascendant de sa civilisation supérieure. Elle se répand au nord ou à l'est, par delà la grande muraille; on parle chinois en des villes situées dans le pays mongol ou mandchou; mais les indigènes, tout autant que les commerçants venus du « Pays des fleurs », gardent leur propre idiome.

La Corée, cette presqu'île montagneuse qui vient s'interposer entre le Pé-tchi-li et le Japon, a été occupée du xii« au i" siècle par les Chinois, dont elle a reçu et gardé une foule de noms pour

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désigner des choses, des divisions administratives et des emplois de toute sorte; son roi, toujours vassal du Fils du ciel, envoie tous I les ans à. Pékin une respectueuse ambassade chercher le calendrier de l'année. Cependant les Coréens ont leur langue, nullement : apparentée au vocabulaire chinois, et faiblement mais certainement agglutinante depuis un temps sans doute immémorial; ils ont aussi une écriture alphabétique, d'origine, croit-on, indotibétaine. Mais ils ne paraissent pas avoir mis sérieusement à profit, pas plus que les Tibétains ou les Siamois ce précieux ins- ! trument de progrès. Ceux-ci ont été, il est vrai, ramenés à l'en- Ifance, ou réduits au radotage sénile, par l'innocent et déplorable 1 bouddhisme. Quant à la Corée, où le bouddhisme est, comme en I Chine, à la fois officiel et méprisé, c'est une autre cause, qui l'a ; maintenue jusqu'ici dans une demi-barbarie : c'est la crainte. Tapie sur les versants et dans les vallées de ses deux chaînes de 1 montagnes (4000 à 2000 m.), la Corée redoute à la fois la Chine et le Japon, la Russie et les puissances occidentales. Ce pays mixte, i grand comme la moitié de la France et peuplé d'au moins huit I millions d'hommes trapus à figure quasi japonaise, et d'individus I barbus, aux yeux horizontaux, à la peau claire (les Hân, descendants d'immigrés du Nân-Châng), ne s'ouvre que contraint et forcé ; lies Japonais l'ont envahi plusieurs fois, notamment en 1591, l'ont : soumis à un tribut où figuraient 30 peaux humaines, etontrécemiment obtenu deux comptoirs sur la côte S-E; les Chinois, qui n'avaient laissé à. lui-même pendant seize siècles, lui ont arraché ; au xvii^ siècle, mais pour peu de temps, ses provinces du nordouest; les Français, les Américains ont fait de vaines démonstrat tions à l'embouchure du Hang-kang, fleuve qui arrose Séoul, la capitale. Les missionnaires catholiques et protestants n'y ont guère I réussi; leurs pénibles travaux nous ont valu, du moins, les quelques indications d'après lesquelles d'Anville a tracé les contours

■ de la Corée, et certains renseignements précieux sur les populations, les coutumes et le gouvernement. Un dictionnaire coréent français, œuvre d'un père échappé au massacre de 1866, une '.grammaire coréenne en français publiée à Yokohama, la très belle

■ collection rapportée par un voyageur et exposée en 1889 au Trocadéro, enfin la persévérance des Japonais, des Anglais et des [Russes, finiront par dissiper l'obscurité où se confine cette nation ttraquée, mais peut-être aussi par atténuer l'intérêt qui naît du mysttère et de la curiosité. En somme, on sait déjà des Coréens tout ce qui i importe : la puissance apparente d'un roi absolu, la puissance iréelle de seigneurs féodaux qui l'entourent de respects serviles,

Lefèvre. 5

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