LIMITES ET ORIGINE DE L IDIOME
Les Ladins.
Le Tirol renferme un groupe ethnique fort intéressant et qui mérite quelque sympathie de hi part des peuples qui se nomment latins: cest le petit peuple qui porte encore cette appellation, celui des Ladins. C'est un parent éloigné, pauvre et assez dédaigné. Les Ladins du Tirol sont isolés en conimunantés bien réduites (de dix à vingt mille en tout) de leurs frères des Grisons, qui sont quarante mille, et de leurs cousins du Fridul qui atteignent près de cinquante mille.
Le ladinsuit'la courbe des Alpes des sources du lihin antérieur à l'iVdriatique. On le divise en trois régions dialectales : à l'ouest, les Grisons; au centre, le Trenlin et Bellune (les parlers triàentino-occidentali et orientajli, alto-bellunese) ; à l'est, le frioulan\
La langue, son nom môme en dit l'origine. Mais que sont les hommes qui la parlent? De souche latine ou
dlcr. On veut diviser le groupe roman par l'érection en une individualité administrative des cantons ladins.
Cette solution bâtarde dune tripartition implique d'ailleurs la reconnaissance du séparatisme. Séparatisme encore mitigé, et dont la formule se résumerait en ces propositions : lieutenance à Trente pour la partie méridionale du Tirol; section italienne de la Diète provinciale et section italienne du Conseil de l'Instruction publiijue avec siège à Trente. Les sections d'Innsbruck et de Trente se réuniraient en assemblée plénière à Innsbruck pour les all'aires communes. Cidte circonscription dont Trente serait le chef-lieu comprendrait toute la région italienne et toute la contrée ladine du Nonsbcrg et du Sulzbcrg, en détachant. de ce groupe les communes allemandes. Quant aux enclavés tudesques du val Fei*siria et de Lusern, et à la zone indivise entre Ladins et-Allemands (Livinalongo-iîuchenstein, Passa), elle relèverait immédiatement de la lieutenance impériale d'Innsbruck et de la Diète plénière (D. E. I, l'JOâ, p. 131).
Ces propositions ne sont rappelées ici que pour mémoire.
■1. Ascoli (G.-L). Saggi ladini, dans le premier vol. de l'Arcliivio glutlologico italiano (Rome, Turin, Florence, ISTo) : la carta dialettolo(/ica est grande, claire et fort bien exécutée.
V. le résumé de la question avec bibliographie dans Chr. Schneller, S/iizzen und Kulturbilder ans Tirol (Innsbruck, 1877), Czœrnig, Die Viilker Oheritaliens, chap. iv.
Alton,- Das Grodenlhal. Ztsi-hr, D. O. .Mpenclub, 18S8, p. ;)27. Beitruye zur Orlskunde und Gcsch. von Enncberc/ und Raclienstein [Ihid., 18'JOj p. 85). La littérature du sujet est très abondante.
romaine? On ne peut pas plus admettre cette filiation que pour les Français, Italiens, Espagnols ou Roumains. Les Lailins sont romanisés, et leur nom n"a qu'une signification linguistique. Sont ils les descendants des Rhétiens que Steub identifie avec les Étrusques'? ou des Celtes dont la toponymie dénonce aussi le séjour, ou des Ligures? L'anthropologie se prononce contre cette' double hypothèse trop absolue. Tappeiner^ n'admet pas que les Ladins représentent une race unique et homogène : ils sont mélangés; sans doute les Rhétiens Tétaient déjà, peutêtre avec des Italiotes dolichocéphales. En tout cas la dolicliocéphalie n'apparaît plus chez eux : sur 792 mensurations, Tappeiner relève 47,9 p. 100 de brachycéphales, et 38,6 p. 100 d'hyperbrachycéphales ; le type foncé est prédominant.
Le problème anthropologique est ici secondaire. C'est la question linguistique qui surtout éveille la curiosité. Steub professe que lidiome ladin fut parlé dans le Tirol entier ; sur le versant septentrional des Alpes, sur la route du Brenner, il était employé encore au ix^ siècle. Mais les invasions germaniques et slaves, celles des Goths et des Lombards refoulés d'Italie, débusquèrent peu à peu le ladin primitif qui ne parvint pas dans la vallée inférieure de l'inn. occupée par des Germains, ni dans le Pustertal, que les Slovènes barrèrent. Les Bavarois effacèrent les vestiges du romanisme, lorsqu'ils franchirent le Brenner pour maîtriser la grande voie de circulation à travers les Alpes.
Les fractions du peuple roman, encore fidèles à leur langue, se réfugièrent dans les vallées écartées de la chaîne, étroits couloirs otj ne put se nicher qu'un nombre très faible d'individus ; aussi sont-elles dispersées, sans cohésion, autour des Alpes dolomitiques, dans le val de Grôden, Gradena ou Gherdeina, le val d'Ennéberg ou Marô ; dans ceux de Buchenstein (Livinalongo) et de Passa, et le pittoresque et célèbre vald'Ampez/.o. (De l'autre côté de la frontière italienne vivent quelques groupes congé-
i. ^tadien, p. 26.
DÉCADENCE DU LADIN 129
nères dans les distiicts d'Agordo, Cadore et Gomelico). Ainsi bloULs et repliés sur eux-mêmes, ils ont préservé leur langue, ou plutôt leur dialecte. Le latin a fourni 60 à 80 p. 100 du vocabulaire^ : l'importation tudesque, provenant du vieux haut-allemand comme de l'allemand moderne, est estimée à 15 p. 100". Le ladin est, au point de vue généalogique, issu du latin vulgaire comme le vieux français, et plus rapproché du provençal et du catalan que de l'italien. Il possède entre autres particularités les sons nasaux, les voyelles eu et u (qui se prononcent comme en français), le pluriel en s^
Par suite de son isolement le ladin n'a pas eu la brillante fortune des autres langues romanes. Il est jusqu'à ces dernières années resté sans littérature ni poésie, sauf quelques chansons populaires, en un patois ou argot dont l'origine est des plus mystérieuses \ Et cette tentative de résurrection semble bien tardive; car le ladin menace de se dissoudre dans l'allemand et dans l'italien ^^; les jeunes gens du val Gradena sont envoyés en pays tudesque, un an ou deux; la civilisation alleuiande s'est introduite là par ce qu'elle a de plus substantiel, sa cuisine. Les gens de Passa, d'Ampezzo, de Livinalongo emploient l'italien comme langue écrite; le Gader Tal qui s'ouvre sur une région allemande est italianisé sous la pression du clergé ^ Dans la question des nationalités les Ladins
1. Alton, Die ladinischen Idiome in Ladinien. Innsbruck, 1879.
On trouvera d intéressantes études philologiques originales ou analysées dans la Romania.
2. V. une liste de mots empruntés à Tallemand dans Schneller (Peterm., Mitth. 1877, p. 369).
3. Porini, dans sa Statistica del Trentino (2 vol. Trente, 1831-2), insiste sur la parenté avec le français. « // diaielto di questo popolo si distingue per molli dizioni francesi e per la pronunzia dei dittonghi di maniera cke non puo alcuno scnvere questo dialetto se non conosce la francese ortografia (II, 138). Sur les particularités dialectales, battisti, p. 213.