LES PREMIÈRES IMMIGRATIONS
silhouettes de ses rochers, où le village agreste s'est hérissé des cheminées d'usines, oi^i les champs sont éventrés de galeries souterraines et trépidantes.
Sans doute cette muraille allemande commence à s'ébrécher et s'etTriter; sans doute le front de défense s'allonge et s'étire démesurément ; les mâchoires de l'étau auront poine désormais à comprimer h) matière tchèque qui déborde et s'échappe.
Celle-ci a l'avantage de la concentration, avec une métropole qui est pour les Allemands de Bohême un cheflieu administratif et non un pôle vital ^ Mais les Tchèques i se sentent isolés, rayés de l'Europe; ils essaient donc de défoncer le cercle d'investissement pour se donner de l'air. C'est cette bande qui est le vrai champ de bataille des deux nationalités, plutôt que les enclaves de l'intérieur. Le duel est engagé entre les Tchèques, concentrés dans leur réduit, et dont l'avant-garde, les colonies de prolétaii'es, ont déjà prononcé leur poussée, et les Allemands qui, en dépit d'une situation géographique défectueuse, tirent leur force et leur unité de leur suprématie économique et de leur contact avec la grande Allemagne.
Les trahisons de la nature ont condamné la Bohême, comme des contrées plus ouvertes, à subir les invasions. Les plus anciens habitants connus — après les tribus primitives de l'âge du bronze et de l'âge néolithique — furent des Celtes Boïens (Bojmi)-,les éponymes du pays qui s'yétablirent sans doute vers 400 av. J.-G. ■^; probablement
d. Rauchbcrg (Der naLionale Besilzsland ], p. 5(i) professe que Prague doit, même abstraction faite du poids des considérations géoyrapliiques, rester aussi la capitale des Allemands. Voir J. Lippert, Prag. die deutsche Stadt (Deutsclie Arbeit VIII, fasc. ;J). Kumpeit Ein mehr uls hunderljalirigcs Zeugnis fiir das gescidossene Sprachçjebiel Deutschbohmens (Mitt. Ver. Liosch. der Doutschcn in Bulinien, 46 Jahrg. lleft 4)^ A. Fisciiol, Ein rreiteres Zeugnis fûv das geschlossene Hpracligebiet Deutschbohmens (ibid. 47 Jahry. llèft. 4).
"2. Ces Boïens semblent avoir occupé le couloir Giiam-Xeunuukt. On s'est dcman(bj si h; nom de Chani est celti(iue; c'est l'opinion de Zeus et de lloUler, ib.'uv maîtres celtisants ; mais il a été revendiqué comme germanique. (Paul Miillor, Der lîûhinerwald und seine Slellung in der Geschichte. Diss. inaug. Strasbourg, l'J04, p. 42).
3. FiiediMch (Wilhelm). Die hislorische Géographie Bohinens bis zum Ueginn der deulschen Kulonisation (.\bliandl. der K. K. Geogr. Ges. Wicn IX. lid. 1012, p. 69 suiv.).
ce fut une aile de la g-i-ande colonne qui longea le Danube et les Alpes. Ces Bojmi fuient renfoicés par l'arrivée de Volces THciosages, qui, d'après César, s'ébranlèrent du sud de la Gaule vers la foi'èt hercynienne, marche en sens inverse de toutes les migrations, et dont la cause est inexpliquée (peut-être la lecherche de l'or?;; les noms de Walchen, Vlasi, témoignent encore de leur passage; de même il subsiste sous la couche slave, une toponymie celtique, par exemple le nom des Sudètes, Eboroduniim (Briinn^. lizera, 0^?'a (Agara)^
Au début de l'ère chréti(^nne, les Celtes évacuent la Bohême, soit spontanément, par besoin instinctif de changement, soit sous la poussée de hordes germaniques, chassées du Neckar et du Bhin parles victoires de Diusus. Ce ramassis « d'hommes de fiontièrcs », Marcomans, oii étaient embrigadés des Suèves. des Lombards, des Goths, fut fixé dans le pays, qui leur donna son nom, et organisé par Marbod (18 ap. J.-C). Marbod forma une confédération oij entrèrent les Quades de Moravie et quelques autres bandes. On était protégé contre l'attaque des Romains par la barricade des halliers montueux. La Bohème serait peut-être devenue le noyau d'un Empire germanique, si le rôle équivoque de Marbod n'avait soulevé contre lui ceux qu'on pourrait appeler déjà les patriotes de la Germanie, les ennemis des Rotnains, Armiiiiiiset le Golh Kalwald Calualdus).
Cet embryon d'Empire se disloqua : de p^etites principautés ^Hermundures, Quades, etc.) se créèrent, qui, vu leur faiblesse et leurs rivalités, durent subir la protection de Home Mais au if siècle, ces peuplades, pressées par les Slaves qui s'avançaient du Noid et de l'Orient, tentèrent de [lénétrer dans l'Empire. Marc-Aurèle s'épuisa à les contenir sur la ligne du Danube. Quant à la Bohême, elle continua sans doute à ètie sillonnée, plus ou moins temporaiiement occupée par des équipes inquiètes de Germains, jusqu'au moment oii les blaves firent leur
I. A. Goehlcrt, Boio/.eltische Xatnen in Dôhmen. (Mitth. Geogr. Ges., Vienne^ 187o, p. 14o-.j3.)
l'invasion slave 141
apparitionauvi'' siècle, sansdoute entraînés dans la horde des Avars.
Ce fut comme une marée montante, jusqu'au cœur des Alpes et jusque sur les avenues du Fichlelgebirge : en Franconie, les établissements slaves se décèlent encore par la forme du rundling et par la toponymie ^ Avec une surprenante conscience de leur solidarité, ces Wendes ou Slaves, ceux de Garantanie, de Moravie, de Bohême, de Thuringe firent masse : le génial aventurier Samo put sans peine, après l'éviction des oppresseurs avars, réaliser la conception d'un Empire slave ". Le monde occidental s'alarma ; les Francs sous Dagobert, les Lombards d'Italie attaquèrent simultanément les possesseurs de la Boh(mie et les Slovènes alpestres. Ils échouèrent. Charlemagne luimême ne réussit pas à rétablir pour quelque durée l'influence germanique dans ces parciges. Si bien qu'au x*^ siècle encore le limes sorabiciis frôle l'orée du Frankenwald et que la haute vallée du Main est qualifiée regio Slavorum. Cette ère slave ne fut pas dévastatrice ; le trafic animait la contrée oi!i circulaient des colporteurs juifs chargés d'étoffes, d'ustensiles, de parures; la Bohème exportait des chevaux, du bétail animal et du bétail humain : c'était un marché d'esclaves'.
1. Paul Mùller. p. 47. Fr. Nûchter. Das Fichlelgebirge in seiner Bedeutung fur den milteleuropàischen Verkehr. Diss. inaug. Leipzig 18.J9 p. bo.
Ces runUing, comme ceut du Vogtland, sont-ils d origine authentijuement slave ? A. Wohlrab (Das Vogtiand als orograpliisches Individuum. Forsch. Deutsch. Landes-und volRskunde, X^Il, I8jy, p. 184), pro:essc que la forme annulaire ou en fer à cheval est commandée par la conliguration du terrain et n a point île signiiication ethnique. Dans le Tillengebirge, aile de la Forêt de Bohème qui conline au pays d'Eger, des localités circulaires ou ovales, d'origine allemande, ontétéreconnues(Horneck. Zur Siedlungsgeographie des Tillengebirges. Progr. Gymn. Briiï, l'-iO'J). Mais la vallée delà Regnitz estémaillée de noms slaves (wendes ou sorbes). La thèse de Wohlrab na guère trouvé de partisans. Friedrich (p. l4:i-3) regarde le rundling triangulaire ou quadrangulaire comme le type d établissement des terres récemment défrichées. D autres le délinisscnt comme l'agglomération de léleveur, tandis que le village en long serait l habitat du cultivateur.
2. Bertolil Bretholz (Geschichte Bôhmens und Mdhrens bis zam Aussterben der Premysliden (l.ii»6). Munich Leipzig, l'.J12, p. HT) conteste contre i'alacky et Sa'arik que le cadre de l'Empire de Samo ait été la Bohème ; il le placerait plutôt vers la Thuringe.
o. J. llemleben. Die Pussedes Erzgebirges. Diss.inaug. Berlin, l'JH. (Discussion des données du négociant juif Ibrahim ibn Jakub, qui datent du x» siècle).
La Bohême resta dévolue à des tribus slaves d'origine commune, mais assez diversifiées par les mœurs et le parler'. Leur centre fut Prague'.
Laplus célèbre de ces tribus devint celledes Tchèques qui éclipsa toutes les autres, y compris celle des Chorwales de la haute vallée de l'Elbe ^, dont le nom devait faire fortune ailleurs. Ces Tchèques comprenaient, semble-l-il, les colons fixés dans la zone la plus fertile du pays, en même temps carrefour le plus accessible \ La tribu était constituée par des clans et administrée par un ztipan dont le ressort est une 5^/^a [gaii).
Les Slaves de Bohême furent gouvernés, après Samo, par ses descendants ; une des filles de Krok, son successeur, nommée Liubosa (Libussa) épousa un nolable de la tribu Belina, Premysl : ce dernier est l'auteur de la dynastie qui, jusqu'au xiv*" siècle, régna sur la Bohême. Le berceau de cette maison fut Vysegrad (haut bourg) ; plus tard le siège du gouvernement fut Prague.
Dès lors se manifeste un sentiment de la nationalité slave qui trouve son expression, sinon dans une religion, du moins dans une liturgie différente de celle de l'Occident, et qui s'épanouit aussi dans un établissement politique, la Grande Moravie.
Les Slaves de Moravie, dont le pays est comme un couloir, eurent longtemps à se débattre contre les Avars et plus longtemps contre les Allemands : c'est au ix' siècle seulement qu'un de leurs princes, Kostislav, put assurer l'indépendance, moins encore par une défense heureuse contre les envahisseurs tudesques, que par l'institution d'une Eglise nationale soustraite à l'apostolat rapace et dominateur de l'Église d'Allemagne. C'est lui qui appela Cyrille et Méthode (863). Malgré l'hostilité du clergé allemand, Méthode convertit au christianisme le prince
1. Ces groupes sont énumérés et localisés par Lippert I, p. 31 suiv.
2. Adolf Zycha. Prag. Ein Beitrag zur Rechtsgeschichte Bbhmens im Beginn der Kolonisationszeit (Mitteil. des Ver. iùr Gesch. der Deutschen in Bohmcn. XLIX Jahrg, 1911, et L. Jalirg. 1912). Etude détaillée du marché de Prague depuis les origines.