XX RACE ET NATIONALITÉ
serait taxée de contre-sens historique. S'il en est ainsi, pourquoi la Suisse allemande ne subit-elle pas une irrésistible poussée vers la Grande Allemagne^ ? pourquoi la Suisse romande et la Belgique wallonne n'aspirent-elles pas à se fondre avec la France ■ ?
Quant aux populations bilingues ou polyglottes — et beaucoup le sont forcément — à quelle nationalité les attribuera-t-on d'office? Celles-là sont, suivant la touchante expression de Croates riverains de l'Adriatique, obligés de pratiquer l'italien, une lingiia del ciior et une lingua del pane.
Bien que les recensements de l'État autrichien et de l'Etat hongrois adoptent la langue comme signe de la nationalité, les auteurs des statistiques reconnaissent que ce signe est imparfait et suspect. L'on peut donc conclure qu'il n'est pas nécessaire qu'une nationalité ait pour base la communauté du langage. Cette prétention crée un péril pour les minorités : l'unification linguistique £st un mode efficace d'oppression.
Est-il nécessaire qu'elle s'étaie sur la base de la conformité religieuse ? Voilà, semble-t-il, une conception qui a fait son temps, et qui, jugée du haut des principes du droit moderne, apparaît comme un anachronisme et comme une injure à ces principes. Chez les peuples qui sont régis par eux — et ce sont les plus grands et les plus civilisés — les dissidences confessionnelles n'oblitèrent ni l'unité ni la conscience nationales. Dans le passé s'est justifié le mot profond de Max MûUer : « à l'origine toute
1. En réalité, la Suisse dite allemande a deux idiomes : l'idiome parlé, l'alémannique, qui est vraiment national, et le haut-allemand, langue littéraire, langue des affaires aussi, qui est apprise à l'école. Un mouvement national et presque anti-allemand s'est manifesté depuis la guerre en l'honneur du dialecte alémanniquc. De même, les Luxembourgeois déclarent qu'ils parlent, non l'allemand, mais le luxembourgeois.
2. Assurément, la Suisse romande et la Belgique wallonne sentent leur parenté intellectuelle avec nous et ne la renient pas ; elles goûtent les productions de l'esprit français qu'elles ne confondent pas — comme nous en sommes tentés — avec l'esprit parisien. Mais elles ont produit ellesmêmes des œuvres qui leur constituent une littérature originale et nationale : c'est là un des préservatifs les plus efiicaces de leur nationalité. De même la nationalité américaine s'accuse à mesure que la littérature de ce peuple se dégage de l'influence anglaise.