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LA MAGYARISATION TENUE EN ÉCHEC

la Slavonie, le Banal furent détachés du royaume de Saint- ^ Etienne. La Hongrie elle-même fut ravalée à la condition d'un « Pays de la Couronne » ; la primauté de la langue magyare lut abolie, et toutes les langues du pays mises sur le pied d'égalité, c'est-à-dire subordonnées à l'allomand: en iSoo, l'allemand fut introduit comme enseignement obligaloire dans tous les gymnase^, concurremment avec la langue maternelle de la majorité des élèves; les livres terriers durent être rédigés en allemand ; l'Académie hongroise vit rayer de ses statuts le privilège de la langue hongroise de servir seule à ses délibérations. Pendant dix ans, les Magyars burent la coupe d'amertume, sous le sabre des « hussards de Bach ». jusqu'à ce que les désastres d'Italie eussent atteint la dynastie dans sa force et son prestige. Alors retentirentdans le « Pai'Iement renfoi'cé » les doléances des nationalités qu'on peut appeler de premier rang. Magyars, Tchô(|ues, Polonais, évoquant les « indivi-* dualités historico-politiques », clamant contre l'oppression tudesque, mais étouffant les plaintes des nationalités de seconde classe. Le gouvernement n'entendit que les grosses voix : le rescrit du souverain au comte Vay, son lieutenant en Hongrie, du 20 octobre 1860, corollaire du Diplôme édicté pour l'ensemble de la monarchie, rétablit la langue hongroise dans sa prééminence officielle, « diplomatique», sauf qu'il remettait aux communes le choix de l'idiome dans les affaires municipales, scolaires et ecclésiastiques, et ordonnait que l'administration traiterait les questions portées devant elle dans la langue oii elle aurait été saisie.

Les Magyars firent la moue : les lois de 1848, qui leur tenaient à 1 àme, n'étaient point restaurées dans leur intégralité. Ils se défiaient non sans raison. Car voici qu'en février 1861 une «patente » fiit promulguée, où Schmerling prétendait rénover, plus solide et mieux armé, le régime centraliste, renforcer les attributions du Parlement de l'Empire, avec 83 sièges, l'éservés aux Hongrois tandis que les députés de Transilvanie en occuperaient 29, ceux de Croatie et de Slavonie 9, proportion désavantageuse à la Hongrie. Les Hongrois refusèrent de

reconnaître ces réformes organiques, de députer au Parlement-croupion de Vienne, et se considérèrent comme dégagés de tout lien envers l'Autriche. Ce qui les exas--^ péra,. c'est que le gouvernement autrichien se posait en patron des peuples non magyars. « Sa Majesté, déclarait Schmerling, sent le devoir de maintenir, avec un amour et un soin paternels, le droit au respect et au développement de leur nationalité des nombreux millions de Slaves, Roumains, Allemands, chers à son cœur, qui vivent en Hongrie. » En même temps était monté à Thurocz Saint- Martin un congrès slovaque qui réclamait entre autres"la représentation de la nation slovaque au Reiehsrat (juin 1861) ; la nation saxonne était restaurée en Transilvanie avec un comte à sa tète (novembre) ; toutes les sociétés slaves étaient autorisées. Mais Schmerling commit la maladresse d'irriter les Serbes, en réintégrant la voïvodie dans la Hongrie, les Croates, en leur enlevant les Confins et la Dalmatie, où l'élément italien fut favorisé contre le Slave.

L'échec du système Schmerling, la réaction fédéralisteébauchée par Belcredi, préparèrent aux Magyars leur revanche: ils amorcèrent, dès Tété de 1865, un compromis qui trouva sa consécration sur les champs de bataille de Bohême. Sadowa fut une victoire pour les Magyars et pour eux seuls, parmi les peuples de l'Empire. Aussi, maîtres de leurs destinées et libres de leurs gestes, toute leur superbe à l'égard des nationalités subordonnées se donna carrière ; l'expression la plus forte — sinon la plus franche — en est la loi dite des nationalités du 6 décembre 1868 \ Une seule nation existe en Hongrie, savoir la nation hongroise, une et indivisible ; la langue do cette nation, consacrée comme unité ou corps politique^ est le magyar, dont l'emploi est obligatoire à la Diète (sauf pour les députés croates), dans les publications gouvernementales et les documents législatifs, dans les chaires de l'Université de

1. Bidermann, La loi hongroise sur les nationalités dans ses rapports avec le passé et le présent de la Hongrie (Rev. de droit international et de législation comparée, vol. I (1869), p. 513-49; 11 (1870), p. 20-37). Eisenmann, p. 549 suiv.

LOI DES NATIONALITÉS DE d868 335

Pest, même pour l'enseignement des autres langues et littératures du pays; l'usage du magyar est facultatif dans nombre de cas où les idiomes non magyars ne jouissent pas de la réciproque ; le ressort de ces idiomes est minutieusement délini, c'est-à-dire limité, bien que l'oplion de leur langue soit laissée aux communes, aux Eglises, aux justiciables devant les tribunaux, aux institutions scolaires. Tout ce dispositif est savamment combiné pour forcer l'entrée du magyar dans les milieux même les plus réfractaires.

Mais il était loin de la pensée des promoteurs de la loi, Déak, Eôtvôs, d'en user comme d'un instrument de contrainte contre les autresnationalités.Ilsn'en avaientpasmoinsposé la doctrine delà magyarisation, que leurs successeurs immédiats allaient traduire en actes, avec une brutale franchise.

Les intéressés ne s'y méprirent pas. Les débats dont est sorti ce monument de l'hégémonie magyare furent singulièrement vibrants : le chœur des protestations retentit de toutes les autres nationalités, au nom du droit historique comme du droit naturel. « Toute la loi, s'écria l'ancien chef de l'insurrection serbe de 1848, le général Stratimirovic, est pénétrée d'un esprit dangereux pour l'avenir de la patrie, esprit que je dois combattre comme citoyen, abstraction faite de mon point de vue exclusivementnational : c'estrespritdunecentralisationopiniàtre. »

Cette centralisation, les Magyars la confessent comme une nécessité primordiale, comme la raison d'être de leur État « national », le terme de leur histoire. Jadis ils s'étaient réclamés de motifs plus désintéressés. « En rendant la priorité à leur idiome, écrit un avocat du magyarisme, les Hongrois ne fortifiaient pas seulement l'indépendance de la Hongrie. 11 ne s'agissait pas uniquement pour eux de regagner une position abandonnée, il s'agissait encore d'opérer une révolution démocratique. Le latin, en effet, pouvait suffire à ce pays tant que la noblesse seule comptait dans l'Etat; mais il devait nécessairement s'etfacer devant un idiome populaire le jour où les droits politiques allaient cesser d'appartenir à un petit nombre'. »

1* De Gorando, ouvr. cité, p. 333.

Mais de longue date cet argument ne fait plus illusion. Plus réalistes aujourd'hui, les Magyars invoquent les dogmes de la lutte pour l'existence et de la sélection. Accordons-leur qu'ils sont en état de guerre et de légitime défense. « Ils sont comme une île tlans l'océan slave », déclamait le poète de Tillyrisme, Gaj. Ils ont essayé de briser les furieux assauts du flot qui menaçait de les submerger, tandis qu'en sourdine TAutriche soufflait la tempête. C'est sur le Danube que Kollar excitait les frères slaves à « abatti:e le sanglier blasphémateur qui s'arme contre notre langue; ici doit tomber le lion néméen qui déchire notre peuple ». Le lion a montré les griffes; le sanglier a foncé sur ses ennemis.

Il n'importe ici de décider si les Magyars ont été provoqués ou non. Ce qui déconcerte au suprême degré, c'est que les mêmes hommes, qui avaient repoussé avec une si noble ardeur les attentats de l'Autriche sur leur langue et leur nationalité, aient repris à leur compte le principe unitaire et centialiste, et travaillent à le léaliser avec une rigueur que l'Autriche même ne déploya pas.

L'école est le théâtre et Tenjeu de la lutte : ce sont les jeunes générations que guette le chauvinisme magyar. La loi organique XXXVIII de 1868 ' garantissait aux citoyens de chaque nationalité, à condition qu'ils fussent agglomérés en nombre suffisant, le voisinage d'un établissement de l Etat où Tinstruction serait distribuée dans leur langue maternelle. Mais la [iromesse a été m;il tenue; de sorte que pour préserver ce patrimoine moral qu'est l'idiome, les citoyens ont dû se grever pour subventionner des écoles privées, la plupart confessionnelles. Car dans les écoles élémentaires, publiques, le magyar fut intronisé en 1879 (loi XVIIl) : il n'a pas évincé, mais il tend à éclipser les langues nationales. Même l'on se flatte d'atteindre jusqu'à l'âme encoi-e indécise des tout petits : la loi du o mai 1891 oblige les parents des enfants de trois à six ans, qui ne peuvent en assumer la gaide journalière

1. Développement de l' Instruction Primaire des pays de la Sainte Couronne Hongroise. Publications statistiques hongroises. Nouvelle Série, 31» volume, 1913, p. 137* suiv.

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