‹ Les races et les nationalités en Autriche-HongrieChapitre 29 sur 375 · Fischel, Ibid., p. xxxiv · texte numérisé non relu

Fischel, Ibid., p. xxxiv

Son manifeste d'avènement s'exprimait ainsi : « Les provinces de la monarchie doivent faire un tout où les forces du peuple ne doivent tendre qu'à un but, la puissance de l'Autriche ». Il embrassait toute la difficulté du problème, qui ne s'est pas atténuée depuis. «C'est un rude métier, disait-il à l'abbé Georgel, que d'avoir à manier des peuples si éloignés du centre et de caractères si opposés; on ne peut les contenir ou les mouvoir qu-avec une chaîne de fer. Le Roi de France, au contraire, n'a pour les siens qu'un même langage, qu'une môme administration^ ». Et comme conséquence, il proclama la nécessité d'une langue commune, d'une langue administrative et officielle". Il est certain que Joseph H s'inspirait surtout de la raison d'Etat et de l'amour du progrès : il ))ropagea l'allemand comme le véhicule de la civilisation ; mais du même coup il favorisa et servit le germanisme, et c'est pourquoi il est resté le monarque cher par excellence au cœur des Allemands autrichiens.

C'est en Hongrie que l'entreprise de Joseph II se heurta aux plus sérieuses résistances : le latin y avait conservé sa prééminence, son rôle de truiîhement et de conciliateur ; rintroduclion d'un idiome étranger violait les libertés séculaires et le statut des Hongrois. Et pourtant l'Ordonnance du 18 mai 1784 était raisonnablement motivée : la nation, y était-il dit, était gouvernée et administrée en une langue qu'elle ne comprenait pas. Le hongrois pourrait être adopté comme langue unique, sans la pluralité des idiomes, que les Hongrois étaient obligés d'apprendre, en gâchant leur temps. Ne valait-il pas mieux qu'une langue unique reliât toutes les parties de la monarchie et tous les habitants par un plus solide lien de fraternité? L'exemple convaincant des Français, des Anglais et des Russes était invoqué ; en vertu de quoi l'allemand était promu à la dignité de langue d'affaires unique, dans l'administration,

1. Paul von Mitiofanow, Joseph U.... ans dem liussischen ins Deutsche ïtberselzl von Y. von Demelic (•. icnnc et Leipzig, 1910, I, p. 232 suiv.)

2. Fischcl (p. xxxvi) s'applique à démontrer que les langues des pays admises devant les tribunaux se limitèrent au latin et à l'italien. En Galicie, le latin clait employé et non le polonais.

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la justice, les [)iètes de Hongrie et de Transilvanie. Etaient refusés l'accès des écoles latines, cl l'apprentissage de métiers, à qui n'avait pas la notion de l'allemand.

Devant le soulèvement unanime, Joseph II céda. Mais aussitôt les peuples non magyars de la Couronne de Saint Etienne se remuèrent: Serbes, Ruthènes, Slovaques, Roumains revendiquèrent les droits de leur langue maternelle. Pour se consoler de la mortification que les Magyars lui avaient infligée, pour les affaiblir en même temps, la Cour de Vienne acquiesça en principe à toutes ces revendications nationales, pratiquant la méthode de diviser pour régner. Mais par là môme, elle porta un coup mortel à la conception unitaire, à l'idée autrichienne.

L'idée survécut cependant et même se fortifia, grâce aux guerres de la Révolution et de l'Empire qui absotbèrent tous les éléments de la monarchie dans l'œuvre de défense commune, grâce à l'épuisement qui suivit cette période de surexcitation et qui permit au pouvoir de peser de tout son poids sur des peuples inertes. De I8I0 à 1830, l'Empire d'Autriche intégré, pour ses Pays héréditaires, dans la confédération germanique, eut la complexion d'un Etat autrichien-allemand. Même dans les provinces polonaises et italiennes, l'allemand s'insinua comme langue judiciaire, bien que Vidioma italiano, pour lequel la Cour de Vienne eut toujours un faible, restât qualifié en Lombard ie, Vénélie et Dalmatie. Les langues de pays ne conservaient qu'une valeur empirique, comme instruments de communication avec le bas peuple, et pour le règlement des affaires minimes. Mais en 1830, les nationalités se secouent et reprennent la lutte, les unes contre le germanisme, les autres contre le magyarisme non moins oppressif. La bataille se livre en effet — il ne faut pas l'oublier — sur deux théâtres séparés. Les Magyars, qui avaient repoussé avec horreur la contamination allemande, prétendaient imposer leur idiome comme langue organique de l'Etat hongrois — ce fut l'effort de la Diète de 1832 à 1840. Or, cet idiome n'avait ni le prestige ni l'utilité de rallomand, cl l'ion ne légitimait sa suprématie.

La Révolution de 1848 se déchaîna en Autriche avec un

double caractère : libéral et démocratique contre l'absolutisme; et chez les peuples non allemands, nationaliste contre le régime tudesque ou magyar \ A peine l'émeute de Vienne a-t-elle donné le signal (13 mars) que se succèdent coup sur coup, comme des explosions, les manifestations des nationalités : à Lemberg, àCracovie éclatent des démonstrations polonaises ; à Milan, les patriotes chassent Radetzky, ceux de Venise proclament la République avec Manin, et cette fièvre d'émancipation travaille bientôt les groupes non magyars de Hongrie : le 28 mars se révèle, dans une assemblée du comital de Lipto, la nation slovaque; puis s'agitent les Saxons transilvains ; les Serbes tiennent des comices nationaux à Carlowitz (3 mai) ; les Roumains à Blaj Blasendorf) (15 mai). Mais un mouvement plus ample se dessinait : tandis que le Parlement allemand était convoqué pour le 18 mai, les Tchèques de Bohême conviaient tous leurs frères slaves de l'Empire en un congrès pour le 31.

Le congrès de Prague fut, si l'on en envisage les résultats pratiques, une déception : les frères slaves se convainquirent surtout des divergences qui les éloignaient, divergences de langues, au point que l'allemand servit aux communes délibérations ; divergences d'idées : car le panslavisme des Tchèques semblait aux Polonais et aux Croates catholiques trop large et trop compromettant puisqu'il englobait la Russie. Mais, au-dessus de ces divergences, planait l'idéal d'une Autriche transformée, d'un Etat fédéral où les nationalités jouiraient d'une com[)lète égalité de droits. Le programme était formulé en toute netteté". Et dès lors le conflit est ouvertement engagé

1. Pour toute cette période nous nous dispensons dune bibliographie détaillée. Au'c lecteurs français, nous recommandons l'œuvre de Louis Eisenmann, la plus richement documentée, de l'aveu des Autrichiens même, et dallure si française,, pour le récit et l'intelligence des événements. Nous signalons aussi le précis très vivant, très bien in orme de Richard Gharmatz, Oesterreichs innere Geschichte von 1818 bis liiOT (2 vol. de la collection -4«<s -Vaitir und Geistesijcelt (Leipzig, Teubner, i90S etl'JOll).

2. « soll die Grundlage zur vollkommenen Gleichbcrechtigung der

Nationalitâten gelegt werden. ans denen das wiedergeborene Oeslerreich als ein Fôderativstaat bestehen soll » (Adresse du Congrès slave à ILmpprour,

CONGRES SLAVE ET PARLEMENT ALLEMAND iSiNJ il

entre les deux doctrines : centralisme bureaucratique, de tendance et de tradition allemandes, fédéralisme ethnique.

Ce qui donne aussi au congrès Slave toute sa signification, c'est qu'il s'oppose comme un symbole au Parlement de Francfort. Palacky, au nom de ses congénères, récusa dans une lettre fameuse, toute représentation au Parlementallemand ; l'Adresse s'exprimait ainsi: « Les Bohèmes, Moraves et Slovènes protestent contre toute incorporation à l'Allemagne, qui restreindrait la souveraineté du monarque autrichien et qui placerait les peuples ci-dessus mentionnés sous la dépendance d'une assemblée législative étrangère w. 11 importait aux groupes non allemands de dissocier l'Autriche de l'Allemagne, de ne plus s'intégrer dans un organisme auquel ils ne pouvaient s'assimiler, en dépit d'appels tentants et alors sincères ^

Cette sécession d'avec le Saint-Empire Germanique, la Maison de Habsbourg en voulait écarter le fatal présage par un pieux culte de la dignité Impériale dont elle avait été revêtue, et surtout parce qu'elle sentait que son système gouvernemental s'identifiait avec l'hégémonie d'un groupe qui n'était plus qu'une minorité'.

La cause des nationalités ne fut pas irrémédiablement compromise par la réaction qui survint en Autriche, comme ailleurs, contre les idées révolutionnaires. Elle avait

juin 1848. A. Fischcl, Malerialien zur Sprac lien f rage in Oesterreich (Brûnn 1905, p. 2). Le document no fut pas remis, après la répression des émeutes de Prague par Windischyriitz.

1. On sait que le Parlement allemand de Francfort, inspiré d'ailleurs des sentiments les plus généreux', sanctionna lui-mi'me le droit des nationaliti's, dans une profession de foi solennelle, votée le ;^1 mai 1848. « L'Allemagne désormais une est assez grande et puissante pour accorder aux groupes etliniqucs [staminé] grandis dans son sein, et qui parlent une auti'e langue, pour leur accorder sans jalousie et sans réserve tout ce que la nalun- et l'iiistoire leur attribuent; et jamais sur son sol, ni le Slave, ni le Schleswicois de langue danoise, ni dans l'Allemagne du Sud l'habitant de langue italienne, ni quiconque nous appartenant parle une langue étrangère, n'auront à se plaindre que leur nationalité Istainmesart) soit lésée ou que la main fraternelle do l'Allemand se retire d'eux en cas do besoin. »

2. D'où la perplexité des Allemands d'Autriche au Parlement de Francfort (W. Schiissler, Die nationale Polilil,- der oesferreichischen Abqeordnelen itn Frankfurter Parlament. Abh. zui' miUloren und nencrcii (îescli . Ilelt. bl. Berlin, \V. Rolh.schild, 1913).

trouvé son expression et sa définition — et cela était d'un heureux augure — dans l'épliémère Constitution que le Reichsrat, condamné aune sorte de retraite et de pénitence dans la petite ville de Kremsier, avait élaborée pour des temps meilleurs et que la Constitution octroyée du 4 mars 1849 avait confirmée.

Parmi les « droits fondamentaux » figurait celui-ci : « Tous les groupes ethniques (ou peuplades) de l'Empire ont des droits égaux. Chacun de ces groupes ethniques (ou peuplades) a le droit inviolable de préserver et cultiver sa nationalité en général et sa langue en particulier. L'égalité de droit de toutes les langues usitées dans chaque pays à l'école, dans l'administration et la vie publique est garantie par l'Etat^ ».

On avait éliminé à dessein le mot de peuple [Volk] auquel avait été subtitué celui plus vague de Volksstamm. Qu'étaitce au juste que le Volksstaimn? Qu'était-ce même que la nationalité, en général, ainsi cultivable? L'exégèse demeurait ouverte aux deux partis contraires. Mais l'arrièrepensée des gouvernants n'était pas douteuse; elle se résumait ainsi: tous les groupes ethniques ou Vôlkei^stàmme sont égaux, mais l'allemand leur est supérieur. Elle se traduisit d'ailleurs, et de la façon la plus explicite, dans la politique du ministère Bach, qui poursuivit la germanisation de l'école, de l'administration, dK3 l'armée, et qui implanta — jusque dans la Hongrie vaincue et frémissante — la bureaucratie et le fonctionnarisme allemands. C'est dans ce système que se personnifia la patrie autrichienne ^

i. Fisehel, p. 5. A cet énoncé dogmatique s'ajoutèrent des revendications plus positives et réalisables : formation des circonscriptions électorales d'après la nationalité; règlement par les cercles intéressés delà langue et de renseignement dans les écoles, etc.

2. Au Parlement do Kremsier, Ladislas Rieger avait parodié le thème du patriotisme autrichien, en proposant la motion suivante : i" Tout individu vivant sur le sol autrichien devra se munir d'une conscience autrichienne ; :2'' tuut Polonais, Bohême, Italien, Magyar devra, dès sa naissance, être plongé dans les eau.ï du Léthé aiin d'oublier que son histoire millénaire est plus ancienne que celle de l'Empire d'Autriche; S» tout Autrichien devra, immédiatement après sa naissance, être peint en noir et jaune pour bien mar(|uer son appartenance à l'I'^tat autiichien. ((Jumplovicz, Dus hcchl, p. 8i).

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