Ttialloczy, p
ottoman, quelques dynastes et quelques aventuriers se façonnaient de petites souverainetés, avec l'appui des corps de janissaires : tel le fameux Ali, pacha de Janina, parangon des begs bosniaques.
Plusieurs de ceux-ci s'étaient ralliés à la conception d'un Etat musulman d'entre Adriatique et Balkans, butoir contre les populations chrétiennes d'alentour toutes frémissantes sous le souffle de l'idée révolutionnaire. Le soulèvement serbe, d'oij sortit une principauté chrétienne sous les Obrenovic, l'insurrection grecque, l'avancée de l'Autriche jusqu'au seuil de l'Albanie, le patronage de la Russie sur les orthodoxes, tout commandait aux Croyants de se serrer autour de leur Commandeur.
Mais le Commandeui: gâta — en Bosnie particulièrement — sa cause. L'énergique Mahmoud 11 avait rêvé et poursuivi la restauration de l'autorité suprême du Sultan ; il prononça en 1826 la dissolution des janissaires et créa une armée régulière.
La révolte éclata en Bosnie : un des begs, Hussein de Gradacac, le kapetan, « le dragon de la Bosnie », rassembla des bandes et en 1834 se proclama vizir; on projetait de marcher sur Constantinople avec les Albanais. Par bonheur les begs herzégoviniens, jaloux des Bosniaques et plus dociles, aidèrent les Turcs à mettre ces derniers à la raison.
Mais le mécontentement fut réveillé par la tentative réformatrice du sultan AbdulMedjid, qui, en 1839, s'avisa de doter son empire d'une charte libérale, le hatti cherif de Giilhane ^ : égalité des droits de tous les sujets ottomans, garantie de leurs biens, innovations administratives ; il y avait de quoi bouleverser.les vrais Croyants.
En Bosnie la charte resta lettre morte, comme en Herzégovine OLi régnait Ali Risvanovic, autocrate de la province.
La situation s'aggrava en 1849, lorsque le sultan voulut lever des recrues en Bosnie : begs, ulémas, derviches prêchèrent l'insurrection, le plus saint des devoirs, contre le
1. Voir Jorga, Gesehichle des Osmanischen Reiches, V, 1913, p. 390.
LA POLITIQUE AUSTRO-HOiNGROISE 477
Commandeur des Croyants, suspect de pactiser avec les chrétiens, dont il adoptait les conceptions et le régime. Orner Pacha mit deux ans à mater les rebelles qui pourtant n'avaient pas su se grouper; il se débarrassa par le meurtre du chef le plus autorisé, Ali pacha Risvanovic. Après celte alerte, les fonctionnaires turcs comprirent la nécessité de restreindre l'arbitraire des hobereaux et de soutenir les kmètes ; en 1839, les usages entre propriétaires et tenanciers furent réglés et codifiés. Mais les vieux errements subsistèrent, l'administration turque répugnant aux conflits avec les begs et les agas incommodes; de sorte que les kmètes, à bout de patience, après avoir porté leurs doléances à Constantinople et à Vienne, s'ameutèrent en 1873 : les excitations de leurs voisins et frères de Serbie et de la Montagne Noire n'étaient pas étrangères au mouvement; c'est pourquoi l'Autriche s'empressa de suggérer à la Porte, avec une insistance persuasive, des réformes agraires, afin d'éviter une annexion à la Serbie et au Monténégro souhaitée par les intéressés mêmes ^ La Porte s'exécuta : une loi de 1876 accorda aux paysans la garantie d'un contrat à long terme contre l'éviction brusque, et la priorité du rachat en cas de vente du tchiflouk (domaine), perspective d'acquisition d'un fonds libre.
Grâce à ces mesures, les campagnes se repeuplaient, les familles se fixaient, alors qu'elles rôdaient auparavant par le pays, chassées du morceau de terre oii elles avaient peine ; les champs incultes furent travaillés : c'est dans cette ère de félicité relative que survinrent les Autrichiens.
Avec quel sentiment furent-ils accueillis par les musulmans ? Ceux-ci ne nourrissaient nulle tendresse pour la domination turque, surtout depuis qu'elle s'était avisée de réprimer l'anarchie féodale, de patroner les kmètes et les chrétiens,
L'Autriche prolita d'abord de ces dispositions et respecta le statut religieux de ses sujets Infidèles : alors qu'en Serbie, en Grèce et en Roumanie les mahométans subissaient d'explicables représailles et humiliaiions,
) . Joiya, p. JoC) suiv.
revanche d'un passé d'oppression, en Bosnie et en Herzégovine, ils admiraient les mosquées restaurées, le clergé rétribué, des écoles coraniques subventionnées, les biens wakfs, au lieu de la spoliation opérée par le g-ouvernement serbe, strictement contrôlés, il est vrai, mais non sécularisés \
Mais ce qui rassura surtout les musulmans, c'est que leurs intérêts temporels étaient saufs. Les kmètes chrétiens, métayers, laboureurs, qui avaient salué dans les Autrichiens des émancipateurs, furent-ils affranchis? L'Autriche non seulement trompa leurs espoirs, mais confirma les privilèges et les abus des seigneurs fonciers; non seulement les redevances auxagas ne furent pas allégées, ni abrogées les avilissantes corvées personnelles, mais le fisc ajouta ses exigences à celles des propriétaires.
Des lamentations s'élevèrent jusqu'au trône impérial'. Elles ne furent pas entendues. L'émancipation de la classe rurale n'entrait ni dans le programme ni dans les conceptions d'un gouvernement qui confère à la grande propriété féodale une éminente dignité dans son système électoral.
Mais les.begs et les agas, et les cultivateurs libres musulmans se sentirent bientôt mal à l'aise sous la tutelle d'une bureaucratie rigide et policière. Et presque au lendemain de l'occupation, nombre de Croyants, ne pouvant vivre sous le joug du Roumi, s'en allèrent en terre d'islam' : ces moithadjir (réfugiés) furent établis presque tous en Asie Mineure.
L'annexion, opérée en 1908 avec une singulière désinvolture, effaça jusqu'à la souveraineté nominale du Sultan laquelle n'était plus, à vrai dire, qu'un pieux souve-
1. Sur radministration des wakfs, voir Schmid (p. (J76 5uiv-).
2. Mémorandum d'avril 1897, présenté à lEmpereur Roi par SOO kmètes. Bozidar A'ikascliinositeh, Bosnien und die Herzegovina unter der Vertialtung der ôsterreichisck-ungarischen Monarchie, I. Band, Berlin. Thormann et Goetsch l'JUl, p. loà suiv. Cf. Gaston Gravier. La question agraire en Bosnie-Herzégovine (Quest. dipl. et coloniales. T. XXXII, 1911, p. 668-82). Schmid, p. àib sulv.
3. Un écrit de tendance autrichienne, Die Lage der Moharmnedaner in Bosnien, von Einem llungarn (Vienne, Ilolzhausen 1909) signale (jue sur 17.300 émigrants de 1883 à 1899, près de 17.000 sont musulmans.